Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska
Part 3
J'ai la sensation nette qu'au premier tournant, nous allons nous briser. Il n'en est rien. Le virage est pris avec une courbe savante, nous dévalons. Enfin, nous voilà dans la plaine...
Alors, seulement, Tempest s'arrête, les jarrets raidis, comme pour soutenir seul toute la charge. Heureusement, les autres chiens ont aussi freiné. Je tombe moi-même sur les genoux; n'importe, ils ont reçu un fameux choc. Le traîneau patine. Trois chiens s'affaissent dans la neige en hurlant... Je me précipite. Un examen sommaire. Rien de cassé. Je saute sur le siège.
--Allons, mes petits frères, en route.
Personne ne bouge. Je descends et les excite de la voix:
--_Mush on, mush on, boys..._
Rien n'y fait. Pour me narguer, Tempest se couche sur le flanc. Je prends le fouet. Le fouet claque, je tire sur les courroies. Les chiens n'ont pas fait un pouce en avant...
--Vous n'allez pas me planter là, je suppose.
Alors, Tempest se dresse et, de ses pattes de devant, il fouille le sol et lance la neige à gauche et à droite.
--Tu veux te reposer? Je sais, vous m'avez conduit d'un train peu ordinaire, mais le but n'est pas ici...
Pour toute réponse, Tempest gratte, gratte, gratte furieusement.
Découragé, je dételle le _team_. Aussitôt libres, les chiens font leur trou comme pour se coucher.
La neige est bientôt déblayée, l'ouverture assez large, les bêtes se tapissent.
Tempest a fait son trou plus vite que les autres, mais il est aussitôt ressorti.
Ses bons grands yeux me regardent et me disent:
--Comment, tu ne te couches pas aussi?... Vite, vite, fais comme nous...
Il va vers son gîte, revient vers moi, et ne me quitte plus du regard.
Alors, pour faire comme lui, dans cette immensité où rien ne paraît, où rien ne vit, ayant rangé mon traîneau et sorti mes outils, je commence à construire un abri pour la nuit.
Hâtif, je façonne une hutte de neige, un _igloo_ à la façon des Esquimaux. Un peu d'eau jetée sur les blocs les unit plus solidement que le meilleur mortier.
Au bas, j'ai ménagé une porte étroite sous laquelle on passe en rampant. On pénètre ainsi dans une chambre circulaire de quinze pieds de diamètre... Je jette sur le sol battu, deux peaux de phoques et une couverture. Je ménage une place pour ma cantine... une étagère s'improvise bientôt pour mes objets usuels.
La clef de voûte est un bloc de glace équarri. J'y suspends ma lampe, une lampe primitive où brûle un lumignon qui flotte dans l'huile de phoque...
L'odeur m'écœure toujours un peu. Mes nerfs de civilisé sont encore sensibles...
Je sors... Mes chiens ont disparu sous la neige. Seul Tempest m'attend sur le seuil. Son œil pétille de satisfaction. Il remue sa queue avec contentement, je lui tapote les flancs. Il disparaît heureux dans son trou de neige...
Et comme je reviens un peu étonné vers mon _igloo_ en levant la tête, j'aperçois devant moi, par-dessus le mont que nous avons descendu à une allure si vertigineuse, j'aperçois un tourbillon qui vient à la vitesse d'un cheval au galop.
--Ho! ho! nous allons avoir une sacrée tempête...
Et je comprends, tout à coup, la hâte de mes chiens et l'esprit de Tempest qui a prévu l'ouragan. Il a senti que si nous étions surpris par lui dans la montagne, c'était la mort.
La bête, avec son intelligence sûre, a eu conscience de cette chose...
Elle m'a sauvé la vie tout simplement... J'éprouve mon _igloo_ du poing. Il est dur comme du granite.
La tempête peut arriver maintenant. Je la brave. Et tout en émettant des pensées philosophiques sur les bêtes en général et Tempest en particulier, à quatre pattes je me glisse dans mon abri, cependant que la hurlée de l'ouragan monte et passe, avec bruit de galopade fantastique...
Pour une sacrée tempête, c'est une sacrée tempête! La neige tombe, épaisse et rude, que les vents emportent en tourbillons. Il ne doit pas faire bon à cette heure sur le _trail_ de la montagne.
Je savoure, en égoïste, la joie d'être à l'abri... Je paresse, allongé sur mes peaux, les mains sous ma nuque, les jambes tendues vers le feu sur lequel la bouilloire de cuivre chante.
Un instant, mes mocassins qui fument m'intéressent, puis c'est la flamme courte de ma lampe, toute pareille à un œil jauni, qui retient ma pensée. Je me sens fort, je me sens sain, je suis heureux...
La rafale n'ayant plus rien qui lui résiste passe, frénétique, courant droit sur la plaine comme une bête enragée.
L'âme du café s'éveille, elle monte lente, comme un parfum, et bientôt elle emplit ma chambre. Mes narines battent, mes paupières se ferment à demi; au travers de mes cils j'aperçois encore un tout petit point lumineux qui troue ma nuit. Le rideau tombe doucement et je glisse au royaume des songes.
Et mon âme légère évolue, elle a quitté son enveloppe de chair, elle tourne en rond dans la chambre, puis elle danse devant la courte flamme. C'est le vol autour des lumières et bientôt la flamme l'attirant, elle s'identifie avec elle... L'âme du feu, pureté première, a pris l'âme de l'homme dépouillé des bassesses charnelles.
La flamme est descendue de la lampe primitive. Elle vagabonde à son tour, de-ci de-là, là-bas, plus loin, ailleurs, ici... Je veux la saisir, mais un poids m'oppresse qui m'accable et me cloue.
L'étincelle de mes yeux est morte... je suis aveugle et pourtant je vois dans ma nuit intérieure, je vois l'étoile qui conduisit les croyants en marche vers l'adoration des Saintes Images.
Un saut léger, elle a disparu. La nuit. La grande nuit froide et bleue de décembre... Non, la revoilà. Elle anime à nouveau le cœur familier de la lampe. Une lampe! non, une veilleuse dans le temple... Elle est enclose dans la richesse des métaux, parmi l'or pur et les gemmes précieuses. C'est le cœur farouche de l'Islam qui brûle dans le sanctuaire de Moulay Idriss; mais oui, Moulay Idriss, je suis à Fès, voici le souk et la rue Chemmaïne où se tiennent les marchands de dattes, de figues, de cierges et de gâteaux, des marchands, graves et paisibles, qui, accroupis, attendent le client en égrenant d'un geste uniforme leurs chapelets aux grains oblongs.
Mais non, c'est la lampe de Julien... de Julien qui veille, dans son palais de Lutèce, cherchant où est la Vérité.
Le monogramme du Galiléen flambe sur le labarum portant en auréole la prophétie faite à Constantin: «Par ce signe, tu vaincras.» Mais là-bas, par delà les collines monte l'éternel Dieu de lumière, Mithra, père du Monde.
Hélios ou Christ? Qui? Les légions inquiètes attendent.
La nuit encore. Des couloirs sombres où l'on s'enfonce en rampant avec la sensation affreuse que le couloir va en s'amincissant et que le plafond descend, descend. Mais voici que la lueur reparaît, agrafée aux chapeaux des mineurs... Des hommes peinent un labeur immense pour arracher à la terre la pierre noire qui porte en elle le principe du Feu. Mais non, je suis fou, du charbon, ça? Non. De l'or. Les murs s'élèvent à une hauteur vertigineuse, la petite flamme se transforme en un brasier effrayant; la voûte, les parois, le sol, tout est en or. Le métal jaune illumine la nuit de son rayonnement, c'est un soleil de feu d'artifice qui gire en lançant aux murs des gerbes d'étincelles; et moi, aussi, je suis en or, l'or coule, il ruisselle, il pénètre ma chair comme une pluie, il circule dans mes veines et le sang chassé remonte à mon cœur... je vais mourir, le poids m'écrase...
*
* *
--Satanée bête! Que faites-vous là?
Je me dresse et reconnais Tempest.
--Tempest, mon ami, vous êtes un âne... oui, un âne...
A-t-on jamais vu de semblables manières, un sacré individu qui entre sans crier gare et qui pèse de tout son poids, les pattes sur ma poitrine. Vous croyez qu'il a du remords? Vous ne connaissez pas l'animal. Il est heureux avec insolence et sa mimique exprime la joie de m'avoir éveillé.
--Hein! Quoi? Vous n'y pensez pas, _old chap_, sortir par un temps pareil. Allez au diable si vous voulez, mais allez-y seul si telle est votre fantaisie.
Je dis cela pour le principe, car je me connais et je sais que j'en passerai finalement par où voudra Tempest. Tempest veut que je sorte dans l'ouragan et dans le froid. Ecoutons-le. Il est chien de bon conseil. Conseils de chien doivent toujours être suivis, ce ne sont pas conseils d'hommes.
Je m'équipe et sors. La tempête paraît calmée. Tempest file le museau dans la neige; à cent pas, il s'arrête et lance un aboiement de détresse. J'accours et j'aperçois une forme que la neige qui tombe couvre, peu à peu, de son drap glacé.
--Holà, _fellow_, vous choisissez bien mal votre couchette, vous n'en reviendrez pas, savez-vous...
Je secoue le corps avec violence. C'est une loque inerte. Le vent, un instant apaisé, siffle à nouveau aigre et aigu. Des milliers d'aiguilles piquent ma peau. Il faut prendre une décision.
Houp là! Je charge le camarade sur les épaules. Quelque _chechaquo_ évidemment. Il faut être novice pour continuer sa route dans la montagne par un temps pareil.
Tempest suit, le mufle sur mes talons. Je glisse mon fardeau, par l'ouverture de l'igloo, dans ma chambre où j'entre à mon tour.
Sans façon, Tempest fait la même chose. Le spectacle l'intéresse évidemment.
L'inconnu est tombé la face contre terre. Je le retourne afin de lui donner des soins et je constate que ce diable d'imprudent est une diablesse de femme, et que cette femme est Jessie Marlowe.
*
* *
Quelques gorgées de whisky et surtout la bonne flambée que j'ai faite ranime Jessie qui, en bonne Yukoner, ne s'étonne pas de me trouver à son chevet. On vit de telles histoires dans ce pays!...
--C'est vous, Freddy?
--C'est moi.
Elle me tend la main d'un geste spontané.
--Merci.
C'est tout.
Je sais ce que l'on doit en pareille circonstance. Je mâche un grognement, qui signifie: «Ça importe peu, pas la peine, vous auriez fait de même...»
Ici, on n'interroge jamais un hôte. On l'accueille, d'où qu'il vienne, où qu'il aille.
Jessie n'est pas trop mal en point. Pourquoi insister? Du reste, je vous dis, ça n'est point la coutume.
--Vous avez du thé dans la boîte, du café dans le pot, du whisky dans la bouteille, des cigarettes dans ma cantine, voici une peau de phoque, une couverture, couchez-vous et dormez. Bonsoir.
--Bonsoir, Freddy.
--Bonsoir.
Après un silence, j'ajoute:
--Il fait tout de même meilleur ici que là-bas.
Jessie est accroupie devant le feu, son regard dur fixe la flamme.
Un autre temps.
--Vous dormez, Freddy?
--Pas sommeil.
--Vous n'êtes pas bavard...
--Possible.
--Vous m'en voulez?
--Peuh!
Le vent balaye la plaine, chassant devant lui la neige par paquets. La hurlée recommence. Jessie Marlowe frissonne. Ses épaules sont secouées par mouvements saccadés. Elle s'approche. Je veux me lever.
--Non, restez, vous êtes confortable; restez, je vous en prie.
Elle s'assied tout près de moi, me prend la main et, dans un souffle, elle me jette ces deux syllabes:
--J'ai peur...
«Oui, j'ai peur, ami, protégez-moi... Je viens de vivre des heures d'épouvante. Surpris par la tempête, mon «team» est tombé dans un ravin; c'est miracle que je sois sauve, un faux mouvement qui m'a jetée sur la piste, tandis que mes bêtes hurlantes se fracassaient sur la pointe des rocs.
Le frisson la reprend... ses yeux semblent revivre l'horreur passée.
Elle poursuit, sur le même ton bas, comme pour une confession:
--Ce n'est pas la tempête qui me fait peur... ce sont les hommes... La police montée me traque. Oui, moi, Jessie... on m'accuse du meurtre de Marlowe...
*
* *
--Voilà trois semaines que cela dure. C'est un supplice abominable. J'erre de camp en camp. A peine installée, il me faut repartir. La moitié de mes chiens a crevé à la peine, l'autre est vous savez où. Je n'ai plus rien, ni bêtes, ni traîneau, ni vêtement, ni provision. Rien, rien, rien, ni un briquet, ni une once d'or.
«Vous auriez bien dû me laisser dans la neige. C'est un sommeil d'où l'on ne revient pas.
«Ils sont sur ma piste depuis hier soir. J'ai coupé à travers la montagne pour gagner du terrain. C'était fou? Oui, je le sais, je serais passée à travers la banquise. Je ne veux pas que l'on me pende. J'ai peur de la mort, j'ai peur, j'ai peur.
La femme se suspend à mon cou, les yeux révulsés, tous les muscles de la face tellement crispés qu'on dirait qu'elle porte un masque...
Puis, elle se fait tendrement câline:
--Gardez-moi, gardez-moi près de vous, ne me chassez pas... Je vous jure, dear, que je n'ai point meurtri Marlowe... Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi.
«On m'accuse.
«La jalousie et la bêtise, ces deux sœurs jumelles des hommes, sont après moi, comme une troupe affamée. Je suis une pauvre femme qui implore... Je suis partie, affolée, je n'aurais pas dû. Là est ma faute; ne me livrez pas... Vous me connaissez, vous qui m'avez vue si peu.
Voilà les mots qu'il ne fallait pas dire.
Pourquoi Jessie a-t-elle prononcé ces paroles?... Jessie, chercheuse de périls et guetteuse d'inconnu... Oui, oui, je me souviens... vos yeux allumés dans l'ivresse du mal... vos narines reniflant la douleur, vos nerfs tendus vers les impossibles désirs...
Mais tuer un homme, son homme à elle, cela n'est pas possible, et je prends dans ma main, la main fragile de la jeune femme. Main aux doigts effilés, à l'attache fragile... Non, cette main vivante dans ma main vivante n'a pu donner la mort...
J'essaye de vagues consolations:
--Ils auront perdu votre trace...
«Comment voulez-vous qu'ils nous retrouvent à présent. L'ouragan a balayé le _trail_, bien malin qui pourrait lire sur la neige. Le sillage du traîneau, la griffe des chiens, vos pas, les miens, tout cela est effacé à jamais, admettant toutefois qu'ils essayent. La montagne est peu sûre cette nuit et le démon lui-même ne passerait pas...
Tempest s'agite, va vers la porte basse, renifle et aboie...
Jessie s'affole et crie:
--Les démons ont passé... les voilà... Il n'y a pas de doute, ce sont eux...
Dans le fracas de la tempête, on entend les coups de gueules de la meute harassée et les cris des meneurs qui les excitent...
--Ehahayaha! Ehoyohooo...
Tempest va s'élancer... Jessie se précipite et tombe devant le chien au moment même où il arrive à la porte. Nous formons, à genoux, un groupe étrange. Le chien nous regarde de ses yeux étonnés...
S'il aboie, nous sommes perdus...
Je prends la tête entre mes bras et je lui dis tout près de l'oreille:
--Tempest, _hijo mio_, taisez-vous, ne soyez pas méchant, ayez pitié de cette chose lamentable qui est là auprès de vous. Vous n'êtes pas un homme, vous, mais un bon chien... vous avez un cœur simple et fidèle... vous ignorez les combinaisons redoutables et les raisons qui nous font agir, le mensonge, la cupidité, la jalousie, les pensées qui hantent la cervelle pendant des jours et des nuits... Ils vont passer... entendez-les... Ils cherchent une proie.
«Voyez comme nous sommes peu de chose. Un aboi et ce corps est perdu, ce qui est peu, mais que fera-t-on de cette âme?
«Mon chien, mon bon, mon excellent Tempest, mon frère, mon ami, tais-toi, tais-toi, tais-toi, ne sois pas le pourvoyeur de la justice des hommes...
--Ehahayaha! Ehoyohohoo... oua... oua... oua...
Les appels et les cris passent, se perdent, se fondent et se confondent dans le rauque aboiement de la tempête...
De grosses larmes de sueur tombent de mon front sur mes joues; alors, Tempest tourne vers moi son regard de bête, puis avec un gémissement plaintif, il essuie ma figure à petits coups de langue...
*
* *
Nous sommes depuis huit jours bloqués par la tempête, vivant côte à côte, dans une fraternité inconnue dans tout autre partie du monde.
Jessie, le danger passé, a retrouvé son activité féminine. Elle va, alerte, dans l'étroite chambre, me débarrassant des soucis domestiques. Elle est la clarté de ma vie, sa présence se devine à mille détails ménagers... Ma veste de cuir a tous ses boutons, mes fourrures ne pendent plus comme des loques, ma toque de loutre possède une coiffe...
Ce matin, elle est sortie le rifle sur l'épaule, avec Tempest qui l'a prise en amitié. Vers le milieu du jour, mon chien revient seul au logis. Craignant un accident, je le suis. A deux milles, je trouve Jessie, qui m'attend fumant une cigarette, confortablement installée entre les bois immenses d'un cariboo qu'elle a abattu.
--Je ne pouvais traîner cette grosse bête, alors j'ai envoyé le chien.
«Nous allons faire une belle réserve de viande fraîche.
Jessie est heureuse, elle rit d'un rire éclatant qui découvre ses dents de jeune louve.
*
* *
Ne pouvant rester là indéfiniment, nous avons décidé de partir...
Jessie attelle les chiens qui aboient, impatients de courir.
--_Are you ready?_
Je réponds:
--_Just a minute_... attendez, un instant, je suis à vous.
Je rentre dans l'igloo, sous le fallacieux prétexte de voir si nous n'avons rien oublié... Là, je reste debout... emplissant mes yeux de souvenirs...
Non, il n'y a plus rien, plus rien qu'un peu de cendre froide à la place de ce qui fut notre foyer.
*
* *
Comme je rentrais d'une battue aux phoques, je n'ai point aperçu comme de coutume, au tournant du chemin, la lumière qui indique, dans ma hutte, qu'une femme est là qui m'attend.
Jessie s'est attardée certainement. Sur le seuil, Tempest guette mon arrivée. Sa joie, ce soir, est plus exubérante. Il saute et me lèche les mains.
--Allons, la paix. Oui, vous êtes un bon chien, je le sais, la paix, la paix...
Une sensation de froid me saisit en entrant... Brrou, Jessie a laissé mourir le feu... J'allume la lampe, la porte sur la table et j'aperçois un papier cloué sur le bois avec un couteau. C'est un billet de Jessie. Je lis plusieurs fois avant de comprendre, puis la lugubre, l'évidente réalité s'impose.
Jessie est partie...
Ce qu'elle me dit. Oh! peu de choses, elle n'a pas fait grand frais...
* * * * *
«Ami, une baleinière appareille tout à l'heure pour Frisco. Je pars. Vous m'en voudrez longtemps, mais lorsque l'apaisement sera fait en vous, vous garderez au fond de votre cœur mon souvenir, parmi les souvenirs qui aident à vivre la vie.»
*
* *
J'ai fait ainsi. J'ai creusé un trou dans mon cœur. Un trou profond comme une tombe, et j'ai mis, dans le fond, Jessie Marlowe que j'ai rencontrée trois fois, pour chaque fois la perdre.
Le temps a mis sa fine poussière sur ma mémoire, mais sous la housse grise de l'oubli ma pensée veuve se souvient.
Durant les mauvaises nuits d'hiver, quand les vents descendent du Nord pour heurter à ma porte, je cherche à réunir, un à un, les fils cassés de cette histoire que je jurerais avoir rêvé si je n'avais, devant mes yeux, accroché au mur, le fin poignard, dont la lame triangulaire s'adaptait si bien à la blessure que portait au cou certain sergent de la police montée canadienne.
Jessie Marlowe, vous êtes une réalité. Je vous ai vue, je vous ai connue, vous êtes passée dans ma vie, marquant mon cœur d'une empreinte indélébile.
Et dans le tumulte de mes pensées, plus fort que l'ouragan de jadis, je vous entrevois, Vous, pour qui je n'ai rien été, Vous qui ne fûtes rien pour moi, Vous qui êtes aujourd'hui quelque part dans le monde...
III
LA SUPRÊME SAGESSE OU LE SECRET DU BONHEUR
Si vous vous ennuyez sur le Yukon et que vous redescendiez à la côte vers la Chilkoot pass, n'allez jamais du côté des îles de l'Amirauté et, si, par hasard, le démon des voyages vous pousse, ne traversez pas le chenal et n'entrez jamais dans l'île Baranov.
Où c'est? Au bout de la terre naturellement, pas au bout, au bout, j'exagère, mais vers le 57e degré de latitude nord.
A l'ouest de l'île, si votre mauvaise chance vous amène là, vous dénicherez une ville qui porte le nom des Indiens indigènes, Sitka; les Russes essayèrent bien, lorsqu'ils la fondèrent, de lui donner le nom de Novo-Arkangelsk, mais Novo-Arkangelsk, c'était trop difficile à prononcer, on a adopté Sitka. Sitka, c'est un nom civilisé... a-t-on idée de ces Russes!
Mais, ce n'est pas la question; quand je dis dénicher la ville, je dis bien dénicher. Lorsque vous venez par la mer, vous ne voyez rien: des flots, des écueils masquent la cité, vous n'apercevez à l'horizon que le mont Edgecumbe, debout comme une gigantesque sentinelle et la base occidentale du volcan Vestoria.
Lorsque vous avez doublé l'île Japonaise et suivi un long chenal tortueux, dans le fond, apparaît la crique de Sitka et la ville en amphithéâtre.
Le mot est grand, la chose petite; voyez d'ici un amphithéâtre de 5 à 600 méchantes cabanes de planches ajustées ou de rondins de sapins!
Une église qui tient du minaret et de l'isba autour de laquelle se groupent les maisons. Telle est Sitka.
Mais, que vous importent ces détails, vous n'irez jamais là-bas, gentlemen, heureusement pour vous...
Moi, j'ai voulu voir... J'ai traîné mon ennui par les rues de la ville; par les rues, c'est une façon de parler, dans les bars est plus exact...
Or, un soir, j'étais accoudé à la balustrade en bois qui domine de quinze pieds la grande salle où l'on danse, au Northern, un fameux bar, entre nous.
Dans le fond l'orchestre, représenté par un orgue mécanique; à droite, le comptoir où trônait master John Sulivan, une épaisse brute qui, entre deux rasades, glapissait: «Allons, garçons, choisissez vos cavalières, _fifty cents_ le tour». Ici, ça ne coûte que cinquante sous; à Skagway, à Dyea, à Dawson, la polka ou la valse se paye un dollar... mais à Sitka, il y a plus de marchandises que d'acheteurs; la loi de l'offre et de la demande joue... l'offre dépasse la demande, alors le produit est en baisse... Les _dancing-girls_ de Sitka? Pfut, la même chose que celles de là-haut, un peu plus fripées, peut-être, parce que plus misérables... Dieu les garde tout de même!
Je n'aime pas tourner en rond ou piétiner sur place, même lorsque cela ne coûte que cinquante sous.
Ce soir-là, de nombreuses dancing-girls étaient inoccupées, faute de clients. Elles étaient assises, leurs robes pailletées cachées sous de vastes fichus de laine; jamais la ressemblance avec un morne bétail ne m'avait paru aussi rigoureusement identique.
Cependant quelques matelots--débarqués la veille d'un steamer de San-Francisco, qui ravitaille toute la côte depuis l'archipel de la Reine-Charlotte jusqu'à Saint-Paul, l'île des Phoques--s'en donnaient à cœur joie; les chers garçons s'excitaient du rire et de la voix et menaient grand bruit pour prouver qu'ils étaient heureux.
Je dois rendre grâce à l'un d'eux qui avait renouvelé ma provision de _mixture_. Je n'avais pas fumé de bon tabac depuis des mois... et j'étais là, ne pensant à rien--il faut le dire--savourant l'herbe à Nicot, dont la fumée faisait des ronds bleuâtres qui allaient en s'amincissant...
Le tableau est très net dans ma mémoire. Je suis là, l'orchestre fait rage, les pieds des danseurs frappent, en cadence, le parquet; les rires fusent, celui des femmes aigre, celui des hommes gras, avec sur tout cela, la voix enrouée de l'hôte qui excite son public à la consommation.
Je devine plutôt que je sens un frôlement... C'est mon ami Hong-Tcheng-Tsi, que j'ai connu dans la Chinatown de San-Francisco.
Mon ami Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois qui a su résister à tous les décrets et prohibitions du gouvernement américain qui, pour se débarrasser de la concurrence des hommes jaunes, a expulsé tout simplement les fils de la Céleste République.
Comment? à la suite de quelles compromissions avec le shérif, Hong est-il resté? Je n'entreprendrai pas de vous le conter.
Ce que je sais, c'est que les autres sont partis, lui est là...
C'est un vieillard alerte, vif, fluet. S'il porte des lunettes d'or? Cette question! Parbleu, comme tous les Chinois cossus et, vous pouvez m'en croire, Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois cossu. Ce qu'il vend? Je vous avoue que je n'en sais rien. Mais je vous affirme que Hong est un commerçant considéré même des Yankees. Si vous me pressez davantage, je vous dirai que je le soupçonne de se livrer à l'usure et au trafic de la drogue.