Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska

Part 2

Chapter 23,912 wordsPublic domain

Avec de l'or ou avec de la mort. L'une ou l'autre, plus souvent l'une et l'autre. L'or conquis ruisselant entre les doigts comme l'eau du torrent. La mort paisible qui vous couche, sur le linceul des neiges polaires. Le corps s'enfonce et fait un trou, la neige pèse, pèse, pèse. Le gel la durcit. Les traîneaux y tracent leur piste. La vie va vite. Il y a des morts dessous. Qui le sait? Et l'âme s'en va, falote et errante, dans l'immense nuit sans étoiles, avec la chanson du Grand Nord qui la berce, en faisant craquer les branches, tandis que, là-bas, brament les cariboos affolés par le rire aigu des loups, dont le vent vient, soudain, de rabattre l'odeur.

Je pense à toutes ces choses sur le pont du _Princess-Sophia_, assis sur mon bagage, les coudes sur les cuisses, les poings aux tempes. L'hélice bat l'eau rythmiquement. Une brume grise enveloppe la côte cependant toute proche. Le steamer suit le long labyrinthe des îles et la côte déchiquetée. A droite, l'île du Prince-de-Galles, entourée de sapins, sommeille et la nuit tombe à gauche sur Ketchikon dont les feux rouge et vert trouent avec peine la brume.

_Princess-Sophia._ La Princesse Sagesse! Est-ce sagesse? Est-ce folie de suivre cette route? L'hélice bat comme un cœur, «flouk, flouk, flouk, flouk». Est-ce oui? est-ce non? Une vie nouvelle s'ouvre devant moi et le vers de Térence vient sur mes lèvres: «_Ce jour qui t'apporte une vie nouvelle réclame, en toi, un homme nouveau._»

--Vous avez tort de rester là, garçon, la brume est mauvaise.

Je lève les yeux et rencontre le regard d'une femme, gainée dans un vaste chandail gris.

Elle est debout, solidement plantée sur ses jambes, les mains dans les poches de son chandail, le col lui cache le cou, le menton et la bouche, et le polo rabattu, barre le front à la hauteur des yeux.

--Je suis Jessie Marlowe, et vous?

--Moi, Freddy.

--Freddy qui?

--Freddy rien, Freddy tout court.

--Ah!

La femme prend un temps et ajoute:

--Vous ne devriez pas rester immobile, c'est toujours mauvais dans ces régions. Marchez plutôt avec moi.

Et nous voilà, tous deux arpentant le «deck» du navire comme deux vieux camarades.

--Vous venez pour la première fois?

--Oui, et vous?

--Moi, je suis déjà une vieille Yukoner. J'ai fait cinq fois le passage.

--Et vous allez?

--A Dawson, rejoindre mon mari...

--Ah! vous êtes mariée.

Le ton sur lequel j'ai prononcé cette phrase fait rire Jessie d'un rire qui sonne clair.

--Oui, j'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée.

La police montée canadienne! Le corps splendide qui n'aurait pas son pareil si la Légion n'existait pas. On s'engage dans la police montée comme dans la Légion, par coup de tête ou amour d'aventures.

Les magnifiques bêtes humaines, aventureuses et folles, qui, de l'Hudson à l'Alaska, à travers l'immensité silencieuse du Grand Nord représentent la loi de Sa Majesté Britannique.

Depuis j'en ai rencontré, groupés ou solitaires, plusieurs centaines au hasard de mes pérégrinations polaires et j'ai toujours trouvé chez eux les qualités qui font les hommes forts: la générosité, la droiture, la bonté et le courage.

Et cependant de la savoir, cette Jessie, à un autre, cet autre fût-il sergent de la police montée, cela me crispe.

Hé là, hé là! A quoi vais-je penser! Jessie Marlowe, il y a deux quarts d'heure je ne soupçonnais même pas son existence... alors...

Alors, maintenant, je la connais. Voilà.

Le bateau tangue fortement, excellent prétexte pour saisir le bras de ma camarade qui, du reste, ne se dérobe pas.

Sous la laine, je sens la chair ferme et la dureté des muscles. C'est une femme souple et solide, mon amie Jessie Marlowe.

Mon étreinte se resserre.

--Venez-vous à l'entrepont, il y a des figures étranges de _Chechaquos_.

En argot du Yukon, _Chechaquos_ désigne tous les nouveaux venus au travail de la mine, apprentis chercheurs d'or et chercheurs de fortune.

Nous descendons; dans un fouillis invraisemblable gîtent, pêle-mêle, des dynamos, des sacs, des barils, des caisses, des cordages, des poutrelles de fer, un enchevêtrement de pics et de pioches, avec çà et là, dans une encoignure, un être vivant qu'éclaire la lumière jaune d'une lampe à huile que la houle balance.

Vers le milieu, la place est plus nette. Assis sur des seaux renversés, quelques hommes jouent aux cartes sur une table improvisée.

La partie est silencieuse et déjà la fièvre du gain stigmatise les visages. On la reconnaît à ce froncement de sourcils si spécial et au léger tremblement des doigts qui tiennent les cartons maculés.

Le vice humain s'étale sans forfanterie et sans honte. C'est brutal comme une plaie.

Je me retourne. Je ne sais pourquoi, il m'a semblé voir dans les yeux de ma compagne comme une lueur fauve. Oh! rien qu'une lueur vite éteinte. Les narines se sont contractées vivement, oh! un battement imperceptible!

J'ai dû me tromper, évidemment, puisque Jessie Marlowe dit d'un air indifférent:

--On ne respire pas, ici. Quelle tabagie! Venez-vous, cher.

*

* *

Au matin, je monte sur le pont. Jessie est déjà là, accoudée au bastingage.

Elle a deviné ma présence et se retourne. Son visage est angoissé.

Sans explication elle dit:

--Oh! voyez, cher garçon.

Je regarde. Dans une brume bleuâtre, le plus fantastique des paysages apparaît.

La côte est proche, nous louvoyons entre Etolin Island et Prince of Wales; c'est un jaillissement formidable de roches, de longues chaînes de trachytes, de gigantesques chaussées de basaltes. La grande loi géologique s'affirme, laissant loin derrière nous les pauvres imaginations poétiques des Hellènes et de leurs Titans qui mirent «Pelion sur Ossa», jeux d'enfants à côté de la vision chaotique qui s'offre à nous.

Pour arrêter la mer envahissante, la Terre a fait un effort surnaturel, elle a contracté sa chair, les roches éruptives se sont dressées, elles sont là, sans transition, mettant à nu le granite primordial.

Strates régulières, déchirures aiguës, arêtes vives, le mont se dresse à pic à des centaines et des centaines de pieds, tout pareil au jour où il jaillit, du soulèvement primitif, venant du tréfonds des entrailles terrestres pour dire à l'Océan: «Arrête, tu n'iras pas plus loin.»

La main de Jessie Marlowe a saisi ma main. Tout à coup, le soleil déchire le voile de brume qu'il effiloche et jette au loin. Ses rayons dorent la muraille ocre et terre de sienne; c'est une harmonie magistrale et je sens les ongles de Jessie qui se plantent dans ma paume. Elle est secouée d'un frisson. Mais elle se reprend aussitôt, murmure l'inévitable _I'm very sorry_ et, pour me punir d'avoir vu son frémissement en face de la majesté impérissable de la nature, elle me quitte brusquement.

*

* *

Un sifflement. Un cri horrible. Un tumulte de pas précipités. A nouveau, des cris... Je sors de ma cabine pour aller aux nouvelles. Un groupe remonte de la chambre des machines. Les gémissements finissent en une plainte rauque et continue. Je m'informe. Un retour de vapeur a brûlé, atrocement, un soutier. La vision est infernale. Les yeux vidés laissent voir deux trous sanglants. La bouche se tord, noire et rouge. Le corps entier n'est qu'une plaie à laquelle des lambeaux de vêtements adhèrent encore.

Les passagers s'empressent, inutiles. Le capitaine interroge:

--Y a-t-il un médecin parmi vous?

Les émigrants se regardent l'un l'autre, personne ne répond.

Le capitaine insiste:

--Vous n'allez pas le laisser mourir comme ça...

Alors, je songe que j'ai, il y a bien des années déjà, préparé l'examen de l'Ecole de médecine navale de Bordeaux.

Le cercle s'est ouvert devant moi. Je me penche sur le blessé. Il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte que l'homme est perdu. Il faut abréger cependant ses souffrances.

Le plus urgent est de débarrasser les plaies du linge qui plaque.

Je demande:

--Des ciseaux, un couteau...

Un geste brusque, une voix qui répond:

--Voilà.

C'est Jessie Marlowe qui, d'une gaine de cuir qu'elle porte sous son chandail, me tend un minuscule poignard, fait d'une seule pièce d'acier.

Elle m'offre, en même temps, son aide et avant que je l'aie agréée, elle s'accroupit près de moi et d'un coup net, elle tranche l'étoffe.

Le spectacle est monstrueux: la chair est grillée, tuméfiée, des boursouflures se forment qui éclatent avec de minces jets de sang. Les veines et les artères sont à nu, elles crèvent aussi, une à une. C'est un enchevêtrement de lacets rouges et bleus où le sang qui se coagule fait, çà et là, une tache grenat sombre.

Nos mains se sont rencontrées. La mienne tremble un peu. Celle de Jessie est souple et froide. Je regarde la jeune femme et je revois dans ses yeux la courte flamme de la veille.

Cette chair qui souffre un châtiment de damné cause de la joie aux yeux de cette femme. J'en jurerais.

Je donne un ordre bref. Avec d'infinies précautions, on soulève le corps douloureux, on l'emporte, cependant que Jessie Marlowe murmure à mi-voix, comme pour elle-même:

--Quelle splendide chose que ces vives couleurs!

*

* *

Le soir tombe. Le steamer glisse, silencieux, sur les eaux étroites du détroit de Wrangell. Çà et là, un chapelet de bouées s'égrène, indiquant au navire les récifs qui brusquement jaillissaient du fond des abîmes à fleur d'eau. Parfois, on voit les roches, comme des bêtes sournoises tapies. Elles essayent de happer la proie facile, mais nous passons et l'écume du sillage les recouvre.

Des sapins, poussés là, Dieu sait comment! se penchent vers nous jusqu'à nous toucher. Un soleil oblique éclaire les hautes falaises noires et derrière nous, nous laissons un gouffre d'ombre.

Tout à coup, la muraille de basalte s'échancre et un glacier immense, tombant à pic dans la mer, apparaît. Sur sa blancheur vierge, le vent balaye les neiges récentes et le soleil fait miroiter des lumières violettes, oranges et bleues.

Un oiseau passe dont les ailes roses battent longuement dans un rayon.

Venant du cœur du navire, on entend le râle continu de l'agonisant qui quitte la vie, peu à peu.

*

* *

Nous quittons Juneau au matin. Nous avons fait escale pendant la nuit.

Nous franchissons le chenal Gastineau. La capitale de l'Alaska s'enfonce dans la brume, où le Capitole, adossé à la montagne, fait une tache laiteuse.

Une voix prononce près de moi:

--Vous n'êtes pas descendu à terre, docteur?

C'est le capitaine qui me salue de cette appellation. Je suis monté en grade depuis hier.

--Non, capitaine.

--Vous avez ma foi raison. Pour retrouver des usines, des autos et des cinémas, ce n'est pas la peine de venir jusqu'ici: autant vaut rester à Seattle ou à Vancouver.

Le capitaine tire deux ou trois bouffées de sa courte pipe de terre, reste un instant accoudé près de moi, puis il s'en va de cette démarche spéciale, à la fois lourde et souple, des marins.

A trois pas, il se retourne et dit:

--A propos, savez-vous, l'homme est mort cette nuit.

Il lance un jet de salive jaunâtre par-dessus bord, puis il ajoute:

--Jessie Marlowe est descendue à Juneau.

--A Juneau, mais ne devait-elle pas débarquer à Skagway pour aller à Dawson?

--_Yes, doctor_, mais elle a changé d'avis.

Et il s'en va roulant des épaules en grommelant:

--C'est une femme!

Une main invisible étreint ma gorge. L'homme est mort. Jessie Marlowe est partie... Une tristesse monte en moi, envahissante, sans que je puisse exactement me rendre compte si la cause première est la mort de l'homme ou le départ de la femme.

*

* *

Le thermomètre est descendu de 20 degrés en quelques heures, l'hiver est venu tout d'un coup.

Le fleuve, qui roulait hier encore ses flots noirs, portant la vie à la «terre qui paye», est aujourd'hui figé, morne, silencieux. Pour huit mois, le Yukon est prisonnier des glaces, le monstre tumultueux est enchaîné.

Sournois, il a bloqué les chalands, un grand steamer à palettes s'est aussi laissé surprendre.

Pour huit mois, Dawson est sous la neige.

La grande ombre polaire descend. La nuit a mangé le jour.

En attendant que le jour prenne sa revanche et dévore à son tour la nuit, il faut faire provision de sagesse et de philosophie.

Le paysage m'intéresse par sa nouveauté. Je suis, hors la cité, sur une hauteur, dans une cabane faite de rondins de sapins assemblés, qui tient beaucoup plus du perchoir que de l'habitation humaine. La ville et le fleuve déroulent à mes pieds une symphonie blanche, où, par endroits, les sapins mettent une tache vert sombre.

En face, derniers contreforts des Rokies, la montagne se dresse barbouillée d'ocre et plaquée, çà et là, de blanc légèrement bleuté.

J'ai le temps de contempler ces choses et j'emploie ma première journée d'hivernage aux soins ménagers. J'ai visité mes bottes, remis un talon, cloué une semelle. Je couds une peau de renard au col de ma veste de cuir lorsque ma porte s'ouvre et Lynn, mon ami Lynn, entre chez moi.

Lynn est un indien koyukuk, à la face camuse qui, malgré ses rapports avec les civilisés, a conservé l'habitude ancestrale de se peinturlurer les joues.

Il porte un vaste plaid à carreaux, qui a dû appartenir jadis à quelque miss errante, une lanière en cuir de bison lui ceinture la taille. Ses mocassins, en peau de phoque bordés de wolverine, laissent traîner leurs attaches. Ses mains et ses bras sont emprisonnés dans des moufles de cuir fourrées, serrées à la hauteur du coude. On dirait mains et bras de marionnettes.

Il serait très couleur locale, mon ami Lynn, n'était l'affreux chapeau melon qu'il arbore fièrement en guise de couvre-chef. Ce chapeau melon est pour Lynn le signe suprême de la civilisation.

Il est une autre concession que l'Indien fait à notre monde. Il a pris l'affreuse habitude de mâcher de la gomme.

Ayant mastiqué plus fortement et logé sa boule comme une chique dans sa joue gauche, Lynn me salue à la manière koyukuk, s'informe de ma santé et m'annonce qu'on vient de ramasser en plein Dawson, près du pont de la Klondike river, à l'endroit même où se termine Front-street, le cadavre d'un homme.

Avec ce saut brusque du thermomètre, la chose n'est point étonnante. Quelque ivrogne qui aura quitté tard le Bank, l'Exchange ou le Green Tree et que la congestion aura fauché.

Lynn secoue la tête en écoutant ma supposition. Il rumine sa gomme, puis il ajoute dans son anglais un peu rauque:

--Non, non, l'homme est un sergent de la police montée canadienne. Le froid ne l'a pas tué, mais bien la blessure qu'il porte à son cou...

Et Lynn conclut:

--Ça fait un joli tumulte dans la cité.

Puis, m'ayant emprunté deux poignées de thé, l'Indien sort, traînant dans la neige ses mocassins dont les cordons pendent.

*

* *

Un sergent de la police montée. Fichtre, c'est une belle pièce au tableau. Cela nous change des querelles dont les mineurs font habituellement les frais.

Malgré que la ville ait oublié, comme un cauchemar, les légendaires batailles d'antan, alors qu'au petit jour, on ramassait quelques _gimblers_, plus ou moins troués, il arrive, parfois encore, que des mauvais garçons vident leurs différends à coups de browning. Mais un sergent de la police montée! J'émets un sifflement qui fait dresser les oreilles à mon chien.

--Si nous allions aux nouvelles, Tempest, mon ami, qu'en dis-tu? Un sergent de la police montée proprement meurtri, ça ne se voit pas tous les jours, et puis cela chassera un peu la monotonie de cette journée qui s'obstine à ne point finir. De plus, ce sera une occasion unique de montrer notre nouveau col de fourrure.

J'assure ma toque de loutre et revêts la veste au fameux col. Tempest jappe de joie et nous voilà courant dans la neige comme deux jeunes fous. Une pente s'offre, nous la dévalons en roulant.

--Allons, paix, soyons sérieux.

J'époussète la neige d'un revers de main et, Tempest sur mes talons, je pénètre dans la ville.

Devant les _barracks_, c'est ainsi qu'on appelle la caserne de la police montée à Dawson, il y a une foule qui discute avec force gestes, émettant des appréciations diverses. En connaisseurs, les Yukoners apprécient le «beau coup» qui envoya le sergent dans l'autre monde.

Un camarade m'offre d'entrer avec lui: il connaît un garçon qui pourra nous renseigner.

Sans trop de difficultés, nous pénétrons dans la cour des _barracks_ où des prisonniers revêtus du traditionnel costume jaune et noir creusent des chemins dans la neige dure.

Le garçon que nous cherchons, nous le trouvons dans sa chambre en train d'apprêter un jeu de raquettes. En effet, dix hommes vont battre la campagne pour essayer de s'emparer de l'assassin, tandis que l'enquête se poursuit dans la ville.

Des détails? Il n'en sait pas plus long que nous. Le sergent a été trouvé ce matin, gelé à bloc à l'endroit même que Lynn avait dit.

Ayant mis les raquettes sous son bras, le policier nous propose d'aller voir la victime.

Dans une salle basse, sur un lit de camp, le sergent est étendu. Quelques camarades veillent le corps en fumant des cigarettes.

La tête de la victime est légèrement inclinée sur la gauche et, sous l'oreille, on aperçoit la blessure, une blessure triangulaire, nette, qui n'a pas un centimètre de longueur et d'où pourtant la vie s'est échappée. C'est, en effet, un «beau coup».

--C'est le seul indice que nous ayons, explique un autre sergent, mais c'est suffisant pour retrouver l'homme.

--Pauvre Harry Marlowe! prononce le garçon qui nous conduit.

Harry Marlowe! Harry Marlowe! Je connais ce nom. Où donc l'ai-je entendu déjà?

Ah! oui, je me souviens, la _Princess-Sophia_. Jessie Marlowe, il y a quatre mois déjà. Les soucis de mon installation m'ont fait oublier cette rencontre.

J'entends avec netteté la voix qui me dit:

--J'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée canadienne.

Jessie Marlowe, dont le souvenir m'occupa quelques heures et que je n'ai point revue...

Et répétant la phrase que je viens d'entendre, je dis, à mon tour, mais avec une variante: «Pauvre Jessie Marlowe.»

*

* *

En entrant, je n'ai vu que le corps étalé... et les camarades qui veillent.

Mon regard se porte maintenant vers le fond de la salle et j'aperçois alors une femme, le dos appuyé contre la cloison de planche; ses bras sont croisés sur sa poitrine, elle a une attitude hostile et farouche.

--Jessie Marlowe, me souffle mon compagnon.

Je l'ai, par Dieu, bien reconnue. On n'oublie pas Jessie Marlowe quand on l'a vue une fois.

Ses yeux sont fixes, sa mâchoire contractée... Son malheur immense l'accable, Niobé défiant le destin n'a pas dû être plus belle...

Pauvre Jessie Marlowe! Je la plains sincèrement, je voudrais pouvoir aller vers elle et lui dire non pas de banales paroles de condoléance, mais des mots affectueux et doux, ou plutôt ne rien lui dire, lui prendre simplement la main et pleurer, pleurer longuement avec elle.

Je n'ose pas. Ces gens qui nous entourent me gênent. D'ailleurs, l'aspect de Jessie n'a rien d'engageant. Dans son coin, elle est tapie comme une bête sauvage, insensible à tout ce qui n'est pas sa douleur.

A quoi songe-t-elle? Quel paysage évoque-t-elle? Quel souvenir? Le bonheur perdu? Le foyer détruit? Autrefois ou demain?

Autrefois? Les randonnées à cheval avec l'espace pour horizon, la solitude, la tendre solitude à deux pendant les longues nuits polaires? Les dangers évités ensemble? La première étreinte des mains?

Demain? L'insécurité, le problème de la vie quotidienne, le retour à la maison où tout vous dit l'absence de l'être aimé, sa place, son verre, son couteau, sa carabine pendue au mur, désormais inutile?

Que voit-elle dans son rêve intérieur? Ses yeux regardent-ils sans voir ou fixent-ils un point lointain dans son rêve éperdu?

Pourquoi l'idée absurde me vient-elle que ses prunelles agrandies, d'une fixité hypnotique, voient uniquement dans la chambre la petite blessure triangulaire qui est au cou de celui qui fut son mari?

*

* *

--Tempest, mon vieux frère, qu'avez-vous à tourner en rond comme un chien de riche dans un jardin public? Tenez-vous tranquille, que diable! Employez mieux votre halte, reposez-vous.

Mes conseils de sagesse--comme tous les conseils de sagesse--sont inutiles.

Tempest va, vient, il court vers ses camarades qui font craquer sous leurs mâchoires robustes les morceaux de phoque gelés que je leur ai jetés. Chose singulière, Tempest, mon _leader_, mon chien de tête, n'essaye pas de ravir leur proie... Il tourne, inquiet, lève le mufle comme pour prendre le vent, remue, tour à tour, l'oreille droite et l'oreille gauche, les pointe toutes deux attentives, puis il revient vers moi, s'assied sur son arrière-train et la gueule ouverte gémit.

Je torche d'un bout de pain mon assiette d'aluminium.

--Tenez, dis-je, la main tendue.

Tempest détourne la tête. Il refuse mon présent et gémit à nouveau. Soudain, il s'élance, va vers ses copains qui achèvent de manger et leur mord les jarrets.

Peureuses, les bêtes se dispersent. Il les rappelle de la voix, un aboiement clair comme un commandement. Les chiens obéissants s'assemblent.

Il se place à leur tête et voilà mon bataillon qui se met en marche. Un aboi bref, la troupe s'arrête devant le traîneau chargé que j'ai laissé, voici une heure, à l'abri d'un boqueteau de sapins, de pauvres sapins rabougris perdus dans la solitude polaire.

Tempest laisse les chiens soumis et s'approche de moi. Cette fois, il n'aboie pas. Il me regarde. Je lis dans ses yeux comme dans un livre et ses yeux me disent:

--Eh bien, qu'attends-tu? Tu ne vois donc pas que nous sommes prêts? Allons, en route, dépêche-toi.

--Tempest, _old fellow_, vous êtes maboule. Nous venons d'arriver et vous voulez repartir. Le traîneau est lourdement chargé, l'étape a été rude, vos frères sont fatigués. Tous n'ont pas vos jarrets d'acier. Depuis huit jours que nous sommes en route, j'ai moi-même les reins en capilotade, il fait doux ici, le vent ne souffle pas. Patientez, patientez. «Il y a un temps qui trempe et l'autre qui détrempe», dit-on en languedocien, mais vous n'entendez pas la langue de mes pères, donc fichez-moi la paix.

Ce discours, accompagné d'une tape peu rude, ne satisfait pas mon ami. Il est sensible cependant à ce qu'il croit une caresse. Il s'approche et avec son crâne qu'il a dur et bossué, il me donne des coups à la façon des béliers...

--Il faut vous obéir, soit, mais vraiment vous êtes insupportable.

D'un coup sec, je ferme mon couteau qui claque. Il a compris le signal. Il est fier de s'être fait entendre. Il bondit et jappe, joyeux, la queue en coquille d'escargot... En maugréant contre ma faiblesse, je range mon assiette après l'avoir lavée d'une poignée de neige. Je boucle mon sac.

--En route, puisque vous le voulez. Vous êtes le maître de ma vie, allez devant, je vous suis...

Pendant que j'attelle ses compagnons, Tempest reste à mes côtés, surveillant tous mes gestes; la dernière courroie serrée, il va de lui-même se placer en tête. A peine son harnais est-il assuré, qu'il lance l'appel du départ et file un train d'enfer.

J'ai juste le temps de sauter sur le _taku_ où je tombe debout, les rênes en main.

Il a le diable dans le corps, il tire de tous ses muscles, excitant les autres chiens de la voix; ceux-ci, gagnés par cette belle ardeur, donnent toute leur force; si l'un d'eux paresse ou se ralentit, le chien d'à côté lui mord les jambes.

La vitesse les grise... jamais mon _team_ n'a donné un tel effort. Vainement, j'essaye de modérer son ardeur, allez donc vous faire écouter de ces labradors et de ces huskies conduits comme des enragés par un fou comme Tempest.

Je laisse aller, les guides molles. Les chiens, ne se sentant plus soutenus, redoublent d'ardeur. Nous prenons des virages fantastiques, mon équipe est attelée à la façon indienne; automatiquement, l'éventail se referme. Nous frôlons des gouffres sombres, nous rasons des sapins dont les branches me giflent au passage.

--Holà, démons, arrêtez-vous.

Le _team_ n'obéit plus à ma voix. Les chiens suivent, la langue en loque, les flancs en soufflet, Tempest qui tire, tire, tire...