Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska

Part 11

Chapter 113,992 wordsPublic domain

Con el garrotan Con el garrotan A la vera, vera, vera, Vera, va...

«Latulipe, un Canadien français de la paroisse de Québec, grasseyait:

Auprès de ma blonde, Qu'il fait bon, fait bon, fait bon, Auprès de ma blonde, Qu'il fait bon dormir.

«Et Sandrino, sans jamais se lasser, accompagnait ces rondes populaires ou ces refrains saugrenus; ses mains délicates, d'une maigreur monacale, ses mains couleur de l'ivoire, semblaient des oiseaux farouches qui voletaient sur le clavier...

«Comment était-il venu s'échouer là, après quelles infortunes, après quels avatars, ce fils de la terre ensoleillée s'était-il perdu sur la terre polaire? Nul ne l'a su. Sandrino a gardé un secret que personne n'a songé, du reste, à lui demander.

«Les _dancing-girls_ trouvaient à leur gré sa délicatesse devant la brutalité coutumière des autres garçons. Il était toute politesse, son anglais zézayant plaisait, surtout sa figure classique d'archange pour mauvais lieux.

«Mais Sandrino avait l'air désabusé des choses amoureuses; il devait porter au cœur une de ces blessures, sans cesse rouverte, dont on ne revient pas...

«Rose, une blonde Luxembourgeoise, qui se disait Française pour plaire aux hommes, l'amusait cependant. Elle lui avait proposé de joindre leur vie, il avait répondu avec douceur: que deux détresses ne pouvaient pas faire un bonheur.

«La fille n'avait pas insisté. Il lui savait gré pourtant d'avoir songé à lui et lorsqu'il avait touché quelque pourboire, il lui achetait une babiole ou un colifichet, un collier de verroterie, ou un fichu de laine.

«Un soir de querelle entre mauvais drôles, Rose fut tuée d'une balle qui ne lui était pas destinée. On emporta la fille; un peu de sciure de bois, un coup de balai, les tables mises en ordre. Sandrino continua à faire danser les clients dont les bottes martelaient le parquet où le sang faisait une tache brune.

«Pendant le repos, l'Italien sortit. Une quinte le prit et le flot rouge emplit sa bouche.

«C'est moi qui le trouvai, en sortant, gisant à terre et râlant... Il n'en mourut pas. Mais il lui était désormais impossible de reprendre sa place. Quelques camarades et moi, à qui «la paye» avait été généreuse, nous lui fîmes tenir cent dollars afin qu'il pût se rapatrier.

«Il partit.

«Mais la Terre du Nord est une amante qu'on ne peut oublier; deux mois après, Sandrino était de retour. Il était allé jusqu'à Vancouver, et au moment de s'embarquer pour son pays, il avait tourné le dos au clair soleil du Pacifique. Le premier cargo le ramenait à la terre des Brumes.

«Ned Douglas l'accueillit avec joie. Il reprit sa place devant sa boîte à musique et nous, pauvres fous, de danser et de reprendre en chœur nos stupides refrains.

«Sandrino était promis à la terre septentrionale. Les êtres sont ainsi marqués par le Destin. Un soir, le _saloon_ de Rupert-City fut dans la joie. Un camarade avait découvert une pépite qui pesait une livre deux cents.

«Ces trouvailles-là, ça se fête, et ça se fête, parbleu, au cabaret. Quelle noce! mon ami, je m'en souviendrai toute ma vie...»

L'évocation de la ripaille fait un instant briller les yeux de Gregory Land, mais ses yeux se voilent bientôt et il répète sur un ton plus assourdi:

--Oui, je m'en souviendrai toute ma vie...

«On a bu comme des bêtes, plus que des bêtes. La bête, lorsqu'elle a sa suffisance, s'arrête; l'homme est le seul animal qui puisse manger sans faim et boire plus loin que sa soif. L'intelligence, si intelligence nous avions, avait sombré sous la griffe de notre maître, l'Alcool. Sûr, nous étions ivres-morts.

--Tous?

--Tous. Les _dancing-girls_ et même Ned Douglas qui, pourtant, dans les beuveries savait, et pour cause, conserver son sang-froid.

«Mais ce soir-là, il avait dû boire pour entraîner les autres et le whisky avait eu raison de ses calculs de brute roublarde.

«Il était tombé assommé derrière son comptoir. Nous, sous les tables...

«Combien de temps dura notre ivresse? Je ne sais; je me souviens, nettement, m'être réveillé me croyant dans un nouveau rêve. Mon corps brisé ne bougeait pas. Il m'eût été pénible de remuer un doigt. Mais mon cerveau avait repris sa faculté de réception. Une musique, douce et grave, me berçait et mon âme s'éveillait dans la réalité bien plus belle que le songe.

«Sandrino était à son piano. Il jouait. Ses mains, qui frappaient en cadence les fox-trotts et les refrains pleurards, ses mains plus blanches, plus diaphanes que jamais, animaient l'instrument qui vibrait et vivait. Je n'aurais jamais cru qu'on pût ainsi extérioriser son âme.

«Sandrino jouait la _Damnation de Faust_. C'était une reprise sur lui-même, une revanche de sa volonté d'artiste bafoué.

«L'harmonie montait comme un triomphe, purifiant les mauvais instincts, les bas désirs, les louches compromissions.

«Sandrino sortait de la fange où on l'avait ravalé et il s'élevait beau comme un Dieu.

«La pensée musicale de Berlioz se développait, rude, heurtée, violente avec le chœur des étudiants et des soldats pour devenir aérienne avec le ballet des Sylphes. L'idée mélodique s'affirmait, pure comme une eau de source, sans une mièvrerie, et l'évocation à la nature montait, hommage de la créature au créateur, avec un élan spontané, une richesse de timbres admirable, unique.

«Ce fut, après l'ouragan déchaîné, la course à l'abîme, de la joie et de douleur; dans sa riche splendeur, le paysage symphonique se déroulait montrant toutes les promiscuités, toutes les hypocrisies de l'âme humaine, les colères et les désespoirs, la pitié, la souffrance, les espoirs méconnus, tout passait, dans une rafale, avec le galop du coursier farouche qui emportait l'homme, cet éternel damné.

«Le rire de Satan couvrait les appels et les cris, et la course passait fantastique.

«Sortis de leur ivresse puante, les joueurs et les filles s'étaient dressés comme dans un sommeil hypnotique et tous, nous étions là, debout, en demi-cercle écoutant, écoutant, écoutant. Les figures les plus basses, les physionomies les plus crapuleuses auxquelles la vie avait donné les masques les plus durs, se détendaient; la joie intérieure, que tout être porte, sans le savoir, dans le fond de son âme, montait comme pour une transfiguration, éclairant d'un rayon plus qu'humain la face des hommes.

«Oui, les visages les plus flétris où le vice avait mis sa griffe et son stigmate, je vous le jure, ces visages étaient beaux, pareils à ceux des prédestinés, qui, aux premiers siècles de croyance, dans leur extase, croyaient voir Dieu.

«Et pour donner plus de vraisemblance encore à ce tableau, dans une rupture d'équilibre, avec ce don inouï du contraste, qui fait le génie de Berlioz, Sandrino interprétait maintenant le _Chœur des Anges_, où tout le mysticisme de la foi est enclos.

«Tous ces hommes, toutes ces femmes avaient oublié Dieu depuis de longs jours déjà.

«Cette damnation était à leur image, cette course à l'abîme était la course chimérique de l'or, gardien de la cité, pourvoyeur de plaisir, donneur de considération, dispensateur de renommée... et la mort passait, emportant la vie en croupe.

«Les illettrés et les mécréants comprenaient obscurément cette chose, des larmes délayaient le fard des filles, les hommes avaient un pli rude au front.

«La dernière note les délivra de leur angoisse.

«La dernière note. L'âme du piano chante encore et vibre dans la prolongation du son. Les mains restent, inertes, sur le clavier.

«Ayant accompli sa mission, ayant purifié sa vie, Sandrino courba la tête comme pour accepter son Destin. Puis, il mourut.»

XIX

MON CHIEN TEMPEST ET MOI

--Quand vous contempleriez jusqu'à demain votre thermomètre, vous ne le feriez pas monter d'un dixième, vous voyez bien qu'il est gelé à bloc.

C'est Gregory Land qui m'apostrophe véhémentement.

Je réponds, vexé:

--Je sais; le mercure gèle à 40 virgule 12.

J'ai dit: virgule, douze, ce qui provoque le bruit de crécelle rouillée qui est la façon de rire de mon ami, le coureur des bois. Quand son accès d'hilarité est fini, il avale deux gorgées d'une mixture où le gin entre pour une part, le whisky pour l'autre.

Sans se déranger, il tend la main et décroche du mur son thermomètre. Il l'examine avec soin et émet un long sifflement. Je me retourne.

Gregory Land explique:

--Pour un sacré froid, c'est un sacré froid; savez-vous, Freddy, cher garçon, que nous avons présentement 48 et que nous atteindrons au petit jour 50?

Sous zéro, fichtre, c'est, en effet, une belle température. Mais, encore bourru, je réplique:

--Votre thermomètre à pur alcool bat la berloque.

--_What do you say?_

--Je dis, bat la berloque.

Et pour lui faire comprendre l'expression française, de l'index je toque mon front.

Cette mimique expressive est saisie immédiatement par le postier qui me lance un répertoire d'injures des mieux choisies.

Gregory a cette spécialité de pouvoir jurer dans une quarantaine de langues ou d'idiomes qu'il a ramassés au cours de ses pérégrinations de la British Columbia aux North-West Territories.

Je laisse passer le flot. Après, j'essaye de convaincre mon hôte, à l'aide des données les plus scientifiques, que passé 50 degrés les thermomètres à pur alcool perdent toutes précisions. Devant mes phrases empruntées aux manuels dernière école, Gregory ne dit plus mot; il hausse les épaules, signe d'un profond mépris pour toutes sciences exactes, et chique, preuve irréfutable que ma conversation ne l'intéresse plus.

Cinquante degrés sous zéro, c'est une affaire. J'ouvre la porte et je sors. J'ai simplement relevé le col en wolverine de ma veste de peau. Cinquante degrés, pas possible! L'air est pur. Rien ne trouble l'immense silence de la nuit polaire. La silhouette des sapins se découpe, nette, comme au ciseau. Seule, la terre est dure sous le pied. Et cela est une constatation qui ne trompe pas.

Je rentre au bout d'un moment et je dis:

--Vous aviez raison, nous aurons cinquante.

Gregory Land bougonne quelque chose comme «évidemment». Avant de fermer la porte, je siffle. Dix secondes après, une boule hirsute bondit en jappant.

C'est Tempest.

Du coup, le mutisme du postier cesse. Il recommence à égrener son chapelet d'injures qu'il émaille, aux gros grains probablement, de conseils appropriés.

--Dam! nom d'un chien, per Dio! vous n'en ferez rien de cette brute bête. Diavolo, devil, demonio, a-t-on idée d'élever un chien ainsi!

J'arrête le discours de Gregory d'un seul mot.

--Tempest n'est pas un chien.

--Eh, bruto! qu'est-ce que c'est donc?

--Tempest est mon ami.

J'ai dit cela si gravement que les grognements de Gregory s'arrêtent net et sa colère tombe avec cette phrase:

--Oh! alors... vous m'en direz tant.

Devant le feu qui flambe, clair, Tempest se grille le museau et les pattes.

Lorsque j'ai dit: «Tempest est mon ami», il s'est dressé, il est venu mettre son museau sur mes genoux, il a levé ses bons gros yeux vers moi, et sa queue a balayé les cendres.

Et comme pour moi, je parle:

--Il y a longtemps que l'on se connaît, n'est-ce pas, vieux copain? Une amitié comme la nôtre cela date. Ah! ça n'est pas d'hier... Où je l'ai rencontré? C'est toute une histoire... J'étais encore un apprenti qui excitait la commisération et la pitié des aînés lorsqu'il essayait d'atteler ses chiens ou de charger proprement son traîneau. Mais j'avais une chose qui me faisait respecter: deux poings solides et très peu de patience. Les rieurs se turent bientôt, pas vrai, Tempest?

--Vous avez toujours eu un fichu caractère, interrompt Gregory qui crache sa chique dans le foyer...

--Possible, c'est comme ça! Ça ne vous dit pas comment j'ai connu Tempest? La chose est simple. Je prospectais à l'ouest des Alpes alaskiennes, le long de la Tanana river, l'affluent de gauche qui se jette dans le Yukon, à Nuklukayet.

--Dix! laisse tomber Gregory.

--Quoi?

--Rien. C'est la note que je vous donne... en géographie.

--Bête.

Mais comme je tapote le crâne de Tempest, Gregory ne peut prendre l'épithète pour lui. Je poursuis donc:

--Dans ma hutte, j'ai donné, un soir, l'hospitalité à un Yukoner famélique, enveloppé dans des fourrures râpeuses. L'homme me convenait peu, il avait le regard fuyant, le pli de la bouche mauvais. Un pauvre diable, au demeurant, qu'on ne pouvait faire coucher dehors, n'est-ce pas?

«Dans son _team_, il avait comme _wheeler_ (chien de queue) une chienne qui était sur le point de mettre bas. Au matin, l'homme, qui entre parenthèses avait bu mon thé et couché sous mon toit sans me dire le moindre: «Je vous remercie», l'homme attelle son _team_; la chienne lassée rechigne, il lui décroche un coup de pied dans le ventre qui envoie rouler la bête, hurlante, à dix pas.

«J'avais le caractère que vous savez, plus, sur le cœur, la goujaterie du bonhomme; je lui dis:

«--Vous êtes une belle brute!

«--Mêlez-vous de ce qui vous regarde.

«Voilà une phrase que je n'aime pas, surtout lorsqu'on a couché chez moi et qu'on a réchauffé sa carcasse à mon feu.

«Sans répliquer, je lui allonge un direct et voilà mon homme les quatre fers en l'air.

«J'étais fou furieux. Quoiqu'il fût à terre, je le bourrai consciencieusement; je crois même que je lui administrai en plus des coups de poing, quelques solides coups de souliers ferrés dans les côtes, histoire de lui apprendre à vivre.

«Las de frapper, je m'arrêtai et rentrai dans ma hutte. Lorsque je ressortis, l'homme avait décampé, me laissant en héritage la chienne qui se traînait en geignant.

«Elle mit bas le jour même. Cinq chiots mort-nés, un vivant. Le vivant, le voilà, c'était Tempest, ce voyou, ce vieux frère!

Je gratte de mon index le crâne du chien, qui rit. Ma parole; je vous dis que Tempest rit lorsqu'on lui gratte le crâne. Ses yeux pétillent, ses flancs s'agitent et puis, il a une de ces façons de mettre sa gueule de travers.

--C'est bon, c'est bon, je n'insiste pas, fait Gregory Land, il rit, il rigole.

--Parfaitement.

Et je poursuis:

--J'ai soigné la mère et le fiston; la mère est morte, un matin, écrasée par un bloc de glace. Le fiston, le voici, j'en ai fait un joyeux gaillard. Nous en avons couvert des milles et des milles tous les deux, hein?

Tempest répond par un grognement affirmatif.

--Ça n'a pas été tous les jours drôle, il a fallu parfois se contenter d'un morceau de phoque gelé ou d'une poignée de maïs; quelquefois aussi, on a dîné «par cœur». Pas vrai? Mais en revanche, les belles lippées de viande fraîche lorsqu'on avait abattu un cariboo... et les saumons de la Mackenzie! Quelle ventrée, hein, vieux frère?

«Aussi, ne boudait-on pas à l'ouvrage! On a couru le _trail_ en tous sens. Souvent, l'étape était rude. Nous avons accompli, _sir_, une traite de 65 milles, comme je vous le dis.

«La hausse brusque de la température ne me disait rien qui vaille, on fuyait devant la tempête; vous savez, camarade, ces _woolies_ qui descendent des montagnes de la côte et qui font trembler les marins. 65 milles, ça n'est pas rien. Les bêtes sont tombées épuisées en arrivant, seul Tempest était vaillant, car Tempest savait qu'on avait sauvé sa peau.

«Les autres chiens n'étaient que des bêtes. Tempest, lui, est un homme, mieux qu'un homme, c'est un bon chien.

«Sitôt qu'il a pu se tenir debout, il a été plein de courage. Tout petiot, il mordait les pattes du _leader_ pour le faire avancer, et quand le _leader_ dételé venait à lui les crocs dehors, Tempest, au lieu de se réfugier comme un chien de ville sous la table ou dans mes jambes, Tempest, lui, tenait tête. Il a reçu de fameuses raclées; une fois, la peau de son cou pendait comme une loque. C'est ça qui forme le caractère...

«Croyez-vous, _master_ Gregory, qu'il n'a jamais voulu être attelé dans le _team_! Il lui a fallu la première place, comme cela, tout de suite. Il avait conscience de sa force et de sa supériorité.

«Un matin, comme je levais le camp, la chose a été réglée entre lui et Flic, le labrador qui menait mon équipe.

«C'était une bête prudente, ce Flic; il connaissait tous les coups, il avait roulé pas mal et savait qu'il faut se méfier de ces huskies esquimaux qui sont fils du grand loup noir et qui portent en eux l'âme sauvage de leurs ancêtres.

«Mais il fallait en finir et vider la querelle une fois pour toutes. Ce fut une mémorable bataille. Le prétexte? Aucun. Tempest s'était simplement placé à l'avant du traîneau pour être attelé en flèche.

«Flic accepte le combat. Les autres chiens se rangent en arc de cercle, heureux de l'aubaine. Dame! le vaincu, c'est ça qui augmentera l'ordinaire.

«Quelques-uns montrent ouvertement et sans aucune retenue leur fringale, claquent des mâchoires et se passent la langue sur les babines. Tous les yeux luisent de convoitise.

«Flic sait que les meilleures attaques sont les plus promptes. Il bondit, mais cette sacrée rosse de Tempest se dérobe et Flic va s'assommer contre un des patins de cuivre du traîneau. Il en reste tout étourdi.

«L'affaire a été vite réglée, Tempest a profité du moment et a planté ses crocs au travers de la gorge de Flic.

«Le robuste animal se relève et secoue mon Tempest comme une chiffe, son corps va de droite à gauche comme le battant d'une cloche, mais il ne desserre pas son étreinte.

«Le sang gicle et aveugle Flic; soudain, un long tremblement agite ses membres, ses jambes fléchissent, la bête gît sur la neige, pantelante, une eau grisâtre mouille son regard. Elle attend son destin...

«Un seul aboi jaillit, immense, c'est la meute qui se précipite à la curée. _Poor Flic!_

«Tempest s'est tenu à l'écart, il lèche à petits coups ses poils, vient à moi quêter une caresse. Je lui administre, pour la bonne règle, une magistrale volée; pensez donc, Flic m'avait coûté 100 dollars... La raclée reçue, têtu, Tempest prend la place du _leader_...

«Qu'auriez-vous fait, _sir_? Je lui ai passé les harnais du défunt et, depuis, il a conduit mon _team_ comme une vaillante bête qu'il est.

«Ce qu'il a fait depuis? Il faudrait 350 pages d'un livre à 1 dollar 75 pour raconter ses exploits. Il a vécu de ma vie, souffert de ma misère, nous avons exalté ensemble notre joie.

«Il sait des choses que les hommes ignoreront toujours. Je lui ai raconté, aux soirs de détresse, les secrets dont mon âme était lourde. Il a compris ma peine... et, parfois, nous avons pleuré tous les deux. Oui, _master_ Gregory, pleuré de vraies larmes, car, je vous le dis en vérité, Tempest pleure.

J'ai cru saisir un ricanement de Gregory. Je me lève, furieux.

--Mais oui, il pleure, c'est une bête sensible qui est meilleure que vous, vous m'entendez?

Gregory ne s'émeut pas pour si peu, il se verse une copieuse rasade et dit simplement:

--Quand je vous le dis que vous avez un caractère déplorable!

XX

ADIEU, TEMPEST!

--C'est la dernière heure de mon dernier jour dans la région polaire. Viens, mon chien, viens, mon vieux compagnon, vivons ensemble nos dernières minutes.

«Tu vois, mes coffres sont bouclés, on va venir les prendre. Renifle, tourne tout autour. Nous ne les chargerons pas cette fois sur notre traîneau rapide. Ils vont partir, tirés par d'autres chiens. Ils vont partir! Je vais partir! Sais-tu ce que contiennent ces mots: partir pour toujours?

«Je vais te quitter, Tempest, tu ne me verras plus jamais, je ne te verrai jamais plus. Tes bons yeux ne rencontreront plus mes yeux, ma main ne passera plus caresseuse sur ton pelage, je ne gratterai plus ta tête et, moi, je ne sentirai plus ta douce langue sur ma joue.

«Tu ne grifferas plus de ton ongle dur ma cuisse pour me demander un morceau...

«Le double sac de toile est vide que tu ne porteras plus sur ton dos, du moins avec moi. Tes harnais, un autre que moi les fourbira... Ils pendent au mur comme des choses inutiles.

«Nous n'irons plus courir ensemble du nord au sud, de l'est à l'ouest. Finies les randonnées sur la neige, dans la forêt, dans les toundras!

«Le _trail_ est effacé pour moi.

«Allons, mange, mon vieux, la pâtée préparée. Si, mange, je le veux. Tu secoues la tête et tu la baisses comme si tu étais en faute, tes oreilles sont repliées, tes jarrets se cassent...

«Tempest, tu as du chagrin, je le sais, je le sens, je le vois...

«Non, ne me regarde pas ainsi, tes yeux ont un air de reproche. Ecoute-moi, vieux, il faut que je m'en aille; j'ai mon pays là-bas, où je vais revenir... un pays où la neige est un accident, où la mer est d'un bleu profond, qui se confond avec le bleu du ciel...

«Je ne peux plus rester ici. Hélas! je n'ai point fait fortune. J'ai vécu et ma vie a été moins rude, moins impitoyable parce que je t'avais.

«Tu as souffert mes peines et ressenti mes joies. Depuis des mois, nous étions l'un à l'autre, nous avons été côte à côte, nous soutenant tous deux.

«Et le meilleur, c'est toi.

«J'étais nerveux souvent--tu sais, les heures sont lourdes parfois--pardonne-moi. Je t'aimais bien pourtant. Tu as été fidèle, n'étant pas un homme.

«Ah! ah! te souviens-tu de nos gambades dans la neige, à Dawson? Et lorsque nous dévalions les pentes en roulant?

«Approche-toi, mets ta tête sur mon genou, dresse ton oreille; dis-moi, te souviens-tu de Jessie Marlowe?

«Chut! Il ne faut pas en parler. Si tu la rencontres un jour sur le _trail_, tu t'approcheras d'elle en jappant et remuant la queue et tu lui diras: «Reconnaissez-moi, je suis son chien, son chien à lui...» Te voyant seul, elle comprendra alors que je suis parti...

«Partir, c'est une chose affreuse, un déchirement, une angoisse. J'ai comme une boule qui monte à la gorge. Ma salive ne passe plus... Je ne puis pas parler.

«Tes camarades sont loin et je n'ai pas eu de peine. L'homme les a emmenés; je t'ai gardé, toi... pour te perdre bientôt.

«Tu resteras avec Gregory, je t'ai donné à lui, rends-lui un peu de ton affection. Il viendra te chercher ici... quand je n'y serai plus. Tu le suivras, tu l'aimeras, un peu moins que moi, dis? Mais aime-le tout de même. Il n'a pas voulu être là quand je m'en irai. Vois-tu, c'est un homme. Il ne veut pas montrer qu'il a, au fond, un peu de peine, d'avoir à me quitter... Il sera peut-être ivre ce soir, ne lui en veux pas. Tu veilleras sur son sommeil comme tu veillais sur le mien. C'est un cher garçon. Il ne te battra pas... en souvenir de moi.

«Non, je ne peux pas te prendre avec moi. C'est impossible!

«Qu'est-ce que c'est? Ah! oui, je sais. _Come on._ C'est vous, Jack? Bonjour, emportez les caisses; moi, je couperai à travers la piste et je vous rejoindrai bientôt. Attendez-moi auprès du boqueteau de sapins. Permettez, je vous donne un coup de main... Ça, oui, c'est Tempest, c'est mon chien. Non, il reste ici avec Gregory Land. Une belle bête! Parbleu, je le sais. Vous l'achèteriez 350 dollars?... Je crois bien qu'il les vaut... Mais Tempest n'est pas à vendre. Je l'ai donné... Oui, c'est ça, _good bye, boy_.

«Hein!... c'est vide, ici... quelle tristesse! Allons, du courage, il va falloir se quitter... Mon sac, ma carabine, mon bâton. Tu veux que je t'embrasse? Ça, oui, je veux bien... Adieu, Tempest, adieu, mon bon, mon vrai, mon unique ami!

«Je pleure moi, tu sais, comme Gregory, je ne suis qu'un homme. Non, ne gémis pas. Le cœur me fend... Allons, tu es un bon garçon que j'aime. Adieu.

«Tu veux me suivre? Jusqu'à la côte alors, je veux bien.

«En route. Allons, cours, gambade, sois heureux, tu n'as pas le cœur en fête... pauvre vieux.

Je me mets en chemin et pourtant mes jambes sont cassées comme après un long voyage. Je n'avais jamais remarqué combien cette côte était rude. Quel calvaire!

«... Et maintenant, il faut rentrer; va, Tempest, va, retourne à la cabane, reviens à ce qui fut «chez nous». Tu y chercheras, tu y trouveras l'odeur de ton maître. Moi, ton maître? Non, ton égal, ton copain, ton frère... Garde-moi un coin secret dans ton bon cœur de chien, va, va, va...

* * * * *

... Je suis debout, au haut de la colline. Tempest descend la côte, lentement, pitoyablement; chaque trois pas, il retourne la tête pour voir si je ne vais pas le rappeler... Son ventre rase la terre, sa queue traîne.

--Va, va, va...