Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska
Part 10
«Mon ami Lewis W. Gould monte dans l'embarcation du sous-chef. Mistress Hurchisson et moi avec le chef.
«Diable! on n'est pas trop «confortable», pour employer l'expression de Lewis... ces sacrés canots automobiles ont une lunette peu large; enfin, on se case, mistress Flossie tout près de moi...
«Elle est «confortable», mistress Flossie, aussi ai-je le côté droit un peu trop serré contre le bastingage... mais auprès d'une jolie femme...
«Le chef, un grand homme glabre, lève le bras gauche et l'abat, c'est le signal... Les bêtes endormies se réveillent... les moteurs ronronnent... nous sommes en route.
«--Je vous souhaite bonne chance, lance la voix de Lewis W. Gould, dont le canot prend la tête.
«--Merci, répond mistress Flossie, qui s'emmitoufle dans une vaste couverture faite de peaux de renards assemblées...
«Nous passons à ras d'eau auprès des steamers gigantesques.
«La lune déchire un voile de nuage et risque un œil... Son reflet danse sur les vagues.
«--Damnée lune, jure le _chief of police_.
«Moi, je la trouve divine cette lune blonde qui met en valeur la nuque plus blonde de ma voisine; assis, en retrait, je regarde ce profil de femme, cette nuque grasse où se jouent des frisons légers... Elle a dû comprendre que je la regardais, car elle se retourne brusquement, elle me sourit. Et ce sourire échancrant largement la bouche me montre une rangée de dents solides... Je lui trouve le sourire un peu «fauve» à la jolie mistress Flossie Hurchisson.
* * * * *
«Nous avons franchi l'avant-port, l'œil du phare nous poursuit. Nous voici remontant le large estuaire que forme le détroit de Juan de Fuca.
«Laissant à notre droite l'île de Vancouver, nous louvoyons, en vue des feux de Victoria, mais en évitant de pénétrer dans les eaux anglaises.
«La Colombie Britannique est là, n'oublions pas que nous sommes, nous, pour l'instant, police américaine...
«Nous sommes à ce qu'il paraît en chasse, cela doit être vrai, car je lis sur le visage du chef de la police toutes les déceptions du chasseur qu'étreint l'angoisse de rentrer bredouille.
«Les _Dam_ se succèdent dans sa bouche...
«_Dam_, c'est ce sacré gibier qui ne veut pas se laisser tuer ou tout au moins se laisser prendre.
«Une interrogation de mistress Flossie fait éclater la déconvenue de notre manager.
«--Vous ne trouvez rien, cher? Mon Dieu, que c'est peu intéressant!
«Il répond avec une rudesse toute américaine:
«--Hé, madame, croyez-vous que ce soit une sinécure... mes renseignements sont exacts pourtant... mais allez donc vous rendre compte avec un ciel pareil, et ce moteur qui fait un bruit de tous les diables. Je suis sûr qu'on nous entend à 10 milles d'ici...
«Nous tournons en rond depuis deux grandes heures. Les autres canots sont invisibles, perdus, là-bas, dans l'immensité.
«Moins abrités par la côte, nous sommes pris de biais par un vent nord, nord-est, qui nous poussant vers la mer accélère notre vitesse.
«--Il ne fait pas chaud, murmure avec une moue notre jolie compagne qui s'emmaillote complètement dans ses peaux de renards.
«Soudain, trois coups de sifflets brefs, aigus, stridents, déchirent l'air.
«Le signal!
«L'animal est en vue. Un coup plus prolongé nous avertit que nous devons surveiller sur notre gauche...
«Un commandement du chef. Le canot, docile, vire, et prend de la vitesse.
«Mistress Flossie Hurchisson pousse un ah! curieux, elle rejette les couvertures, son cou se tend.
«--Plus vite, plus vite, ordonne le _chief of police_ debout, les yeux guetteurs.
«--Ah! là-bas, je vois...
«J'écarquille les yeux, en vain.
«Deux coups brefs, un coup espacé:
«--Changez de direction, coupez la route.
«Deux ordres exécutés avec une ponctualité militaire.
«Là-bas, là-bas... Le doigt tendu, le chef me montre un point que j'aperçois enfin. C'est une barque, qui semble grandir en sortant des flots...
«Un ordre encore...
«--Comment, nous abandonnons la chasse? regrette mistress Hurchisson.
«--Non, nous coupons la route à ces damnés animaux avant qu'ils soient dans les eaux britanniques.
«Les coups de sifflets se succèdent qui parlent dans la nuit. Un cri plus long... puis le sifflet pousse un hurlement continu. C'est le cri de victoire.
«La route est coupée... Les trois canots forment un arc de cercle. La proie ne peut échapper... On ralentit l'allure. Les canots dansent sur les lames, la barque, une jonque chinoise à voile rectangulaire est là, à un demi-mille de nous. Quelques ronflements du moteur et nous serons sur elle.
«La lune a crevé sa ceinture de nuages, goguenarde et amusée, elle contemple ce tableau... La jonque louvoie, elle ruse encore, essayant de passer au travers des mailles du filet qui se resserre de plus en plus.
«On voit distinctement les matelots courant sur le pont. Tout à coup, le _chief of police_ pousse un juron épouvantable. Un commandement a retenti sur la barque, les hommes se groupent, soulèvent une caisse et la jettent par-dessus bord; ils procèdent ainsi quatre fois...
«Je ne comprends pas... Le chef jure comme un démon. Je regarde ma voisine, ses yeux sont luisants comme des lames, une lueur les allume. La bouche est tirée, les narines sont contractées. Il y a de la louve dans cette physionomie. Elle sent que je l'observe.
«La lady reparaît avec son sourire immuable, elle dit:
«--_Aoh! very exciting!_
*
* *
«C'est nous qui donnons les ordres, cette fois; an coup de sifflet bref, un coup plus long, les trois canots virent, nous tournons le dos à la jonque qui bientôt diminue, diminue et se perd dans l'Océan.
«--Je ne comprends pas...
«Alors, mistress Flossie Hurchisson m'explique, complaisante:
«--La chasse est finie.
«--La chasse?
«--Je vais vous dire, homme de peu d'entendement, les lois américaines sont sévères qui prohibent l'entrée des Chinois sur le territoire de l'Union.
«Aussi ces maudites bêtes usent-elles de ruse pour passer sur la frontière. La plus facile, parce que la plus difficile à surveiller, est la mer. C'est pourquoi par la mer, la contrebande est plus importante...
«--Mais alors...
«--Alors, les Chinois s'enferment dans des caisses et les matelots de leur pays les déposent sur le sable, tout simplement.
«--Tout simplement!
«--A moins, continue la jolie Mme Hurchisson, avec un sourire ambigu, à moins qu'on ne leur donne la chasse comme ce soir.
«--Alors les caisses par-dessus bord?
«--C'est pour ne pas être puni, la loi est dure, vous ai-je dit.
«--Mais dans les caisses?
«--Dans chaque caisse, il y avait un Chinois, cela n'a aucune importance.
«Véritablement, c'était une belle chasse...»
XVII
DANS LE SILENCE DE LA NUIT
Je suis seul, ce soir, dans ma hutte, mes chiens reposent au dehors; seul avec Tempest roulé en boule devant l'âtre qui flambe.
La journée a été rude et saine. Je me sens heureux, le corps lassé, le cerveau libre.
Ouvrir un livre, à quoi bon? Le dernier journal a deux mois de date, et puis qu'importent ces choses qui sont vieilles, il y a entre le monde et moi des milliers de milles. Le camp le plus proche--où l'on vit de ma vie--est à trois jours de marche, au sud-est.
Quelle ivresse d'être une chose anonyme perdue dans le grand Tout immense!
La nuit polaire m'environne et je savoure la joie calme d'être seul.
La neige ne tombe plus molle sur la neige molle. Rien ne vibre, rien ne vit que mes bêtes et moi.
Dans le ciel clair, il y a l'errance des étoiles qui parcourent leur cycle immuable.
En face de moi, il n'y a rien que la nature dressant la virginité redoutable et le hérissement de la Banquise. Ceux qui ont cherché la Route sont passés plus à l'est. Garde, ô ma Terre, ton secret de la curiosité des hommes!
Et cependant, ce sont les meilleurs qui sont venus à Toi, les cœurs exaltés qui croyaient servir une idée et les cœurs farouches qui suivaient par simple goût de l'aventure.
Ils s'étaient donnés à Toi et tu t'es donnée à eux, tu les as pris, dans une étreinte irrésistible, sans voir que tu brisais leur vie. Accomplissant le sourd travail de la destinée, tes glaces, qui tenaient leur navire prisonnier, ont resserré leur emprise; le bois, le fer, l'acier, elles ont tout tordu, tout brisé; elles ont effacé la preuve de la hardiesse des hommes. Rien n'a subsisté que quelques êtres qui ont erré des jours encore, puis la misère et le découragement, plus sûrement que le froid et la faim, les ont couchés.
La neige a empli les paupières creuses, puis une autre neige encore a nivelé le tout. Et le Grand Nord est rentré dans le silence blanc qui le garde depuis les premiers âges du monde.
*
* *
Ce silence est descendu du Nord mystérieux. J'ai la paix du cœur, la paix des sens, la paix du cerveau.
Seule la Bête vit en moi et, ce soir, la Bête est heureuse de sa solitude dans le cœur immense de la forêt septentrionale.
Rien ne vibre. Rien ne vit que Moi. Quelle erreur! La vie poursuit sa marche invisible. Tout vibre. Tout tressaille autour de moi.
Les mille bruits de la forêt, je les perçois: le craquement du bois sec qui se détache et tombe, le frôlement des branches, les millions d'aiguilles de pins s'entremêlent, des cônes tombent avec un bruit mou.
Comme dans la vision fantastique de Shakespeare, la forêt s'agite, elle se meut, elle marche, elle vient, son ombre immense s'étend oblique sur la terre blanche... les racines fouillent le sol pour y chercher les couches primitives, la sève monte généreuse dans l'âme des arbres et les arbres grandissent, grandissent pour atteindre les nues.
Et la chanson du vent est passée dans les branches, c'est une chanson vieille comme le vieux monde, où l'éternel réprouvé se plaint de ne s'être jamais reposé. Il implore ses amis les arbres, se suspend aux rameaux, fait un bouquet de feuilles, qu'il jette bientôt, lassé, pour aller mugir comme un orgue sous les hautes voûtes des séquoïas. Puis, il ravale sa plainte aux humbles pousses, caresse les saxifrages et les lichens, se cogne aux rochers pointus et va, plus loin, porter sa peine et pleurer sa douleur.
Et les bêtes de la forêt s'éveillent une à une. Mon oreille reconnaît le lynx aux yeux obliques, guettant, les jarrets repliés, sa proie. Seules, ses oreilles droites écoutent...
Le chat-tigre trompe son attente en plantant ses griffes dans la branche qui le soutient. Son museau se plisse et ses oreilles sont rabattues.
Les renards passent, fouineurs, la queue basse, les gris, les argentés, les noirs, les rouges fauves, les blancs rosés; puis, voici les aristocrates, les bleus et les blancs, qui vont du Labrador à la mer de Baffin promenant leurs rares fourrures.
Ils ont le museau large et court, ils trottent sur leurs courtes pattes et changent de pelage deux fois l'an. Blancs en hiver, ils deviennent blond foncé avec des reflets violets en été.
Soudain, peureux, ils se tapissent... l'armée redoutable des loups s'avance...
Les grands loups polaires au pelage souple, noir ou gris, qui vont maigres et nerveux, les oreilles droites, la gueule ouverte essayant de calmer l'atroce faim qui les mord aux entrailles... Ils s'arrêtent parfois les yeux luisants, une patte en l'air, le mufle droit pour prendre le vent... Sur un signal du chef, la troupe repart, avide, empressée...
Grignotant l'écorce des arbres, je reconnais la dent du blaireau et du skunk; la martre veut sa part, la martre au corps agile, fière de sa peau dorée. Le blaireau paisible quitte la place, mais le skunk puant reste, c'est dame Martre qui, dégoûtée, s'en va...
Un cri aigu. C'est l'hermine querelleuse qui se bat. Elle a surpris un vison. Ses dents pointues s'enfoncent dans le cou de la pauvre bête... Les petits yeux ronds se voilent, les pattes grêles se replient, la queue s'agite, deux ou trois fois, un long tremblement court sur son corps... le vison est mort. Quelques gouttelettes de sang souillent la belle robe de l'hermine.
Ces frôlements, en bas, ce sont les rats musqués; en haut, ce sont les petits-gris, aux courtes oreilles pointues, à la queue en panache.
Patak, patak, patak, pflout, pflout, pflout... voici les loups qui reviennent menant leur ronde affamée.
Un aboi, la troupe s'arrête, haletante; dans le lointain un bruit monte, qui va grandissant, on entend un cloq, cloq, cloq, cloq significatif... Ce sont les grands orignals, qu'on nomme ici les cariboos. Les cariboos dont la rotule se déboîte en marchant et produit le bruit sec que les loups connaissent si bien. Si les cloq, cloq, cloq sont répétés, c'est que le troupeau est nombreux, les loups alors s'abstiennent. Si non, la chasse commence. Les cariboos fuient, les femelles et les enfants au milieu, les mâles gardant les flancs et l'arrière. C'est dans la plaine blanche une fuite éperdue... Les loups suivent, les mâchoires claquantes. Désespérés, les mâles font tête... C'est une lutte épique, les loups attaquent en demi-cercle; l'orignal se défend non avec ses bois, mais avec son genou et ses pattes. Malheur au loup imprudent, il roule la tête cassée sur la neige; mais, le plus souvent, les loups se précipitent tous ensemble sur leur proie: le cariboo plie les jarrets et tombe. Il est perdu. Mais sa mort paye la vie des autres qui fuient, cependant que les loups se précipitent à la chaude curée...
Cette nuit, on n'entendra pas le brâmement de détresse, ce long cri pitoyable qui de la plaine monte jusqu'à la forêt et fait frissonner les bêtes apeurées. Les cariboos sont en nombre, ils passent avec leur galop martelé, et sur la piste opposée, les loups poursuivent leur insaisissable destin.
XVIII
LA DAMNATION
Las de chiquer, Gregory Land sort une courte pipe de terre, il la cure avec précaution à l'aide d'une allumette, la tapote à petits coups secs sur le bois de la table, puis il me réclame ma boîte de _mixture_.
--Vous avez un excellent tabac, _dear boy_, indice d'une conscience honnête. Les mauvais bougres, comme moi, n'ont jamais de tabac et fument celui des autres.
«Ne protestez pas, je me connais mieux que vous, je suppose. La preuve--et Gregory prend une voix lugubre--j'ai refusé, moi qui vous parle, une pincée de tabac à un homme qui allait mourir.
--Oh!
--Comme je vous le dis. C'était dans le _Saloon_ de Rupert-City; je me chauffais, le dos au poêle, en regardant deux honorables gentlemen qui jouaient. La partie était rude, l'enjeu important. L'un d'eux gagnait avec une étonnante persistance. Il avait l'œil pétillant, et ce pli gouailleur au coin de la lèvre qui semble de la pitié et n'est que de l'insolence. Deux plis parallèles barraient le front de son partenaire et, au bas de ses joues, deux autres plis mettaient sa bouche comme entre parenthèses.
«Celui-ci prend le cornet d'un geste nerveux, jette les dés: quatre rois. Son camarade saisit l'étui de cuir, place les cubes d'ivoire, un à un, avec attention, comme quelqu'un qui a tout son temps.
«Il agite le cornet, paraît s'intéresser au bruit des dés prisonniers, puis il s'arrête et s'adressant à moi, il me dit:
«--Vous n'auriez pas une pipée de tabac, _sir_...
«Il m'agaçait cet homme avec son air suffisant; bourru, je lui réponds:
«--Je suis au regret...
«--Ça ne fait rien, merci tout de même...
«Il secoue les dés qui tintent et se décide à les faire rouler sur la table: quatre as...
«Il avait encore gagné. Mais au moment où il ramassait son gain, l'autre lui envoya une balle dans le ventre.
«Il ne poussa pas un cri: un flot de sang envahit sa bouche, il se cassa en deux comme un polichinelle et mourut.
«--C'était vraiment scandaleux, fit l'autre en empochant l'or qu'il avait perdu et celui qu'il n'avait pu gagner...
«Puis, il sortit après avoir absorbé un double whisky.
«Vous voyez, _old_ Freddy, conclut Gregory de plus en plus lugubre, que je suis une vieille bête sans cœur...
Il a bourré sa pipe. Je veux lui donner du feu. Il bougonne:
--Vous me croyez donc paralytique, je peux bouger, que diable!
S'aidant des deux mains, il se redresse, fait quelques pas; il saisit avec les pincettes un charbon et allume sa pipe...
Heureux d'avoir réussi ce court voyage, il déclare:
--Je suis tout à fait bien. Demain je pourrai vous débarrasser...
C'est sa marotte. Je laisse dire... il se rassied, se cogne la jambe, ce qui lui arrache un cri et le voilà qui se lamente... Mais, ça ne dure pas avec lui.
--Assez, crie-t-il, avec une voix de commandement. Je n'ai plus mal...
--Freddy, mon ami, excusez-moi. Quand je vous dis que je suis une vieille bête, j'ai mes raisons. C'est vérité pure... Il ne faut pas m'en vouloir, je suis toujours passé dans la vie à côté du bonheur. J'aurais pu, comme tant d'autres, ramasser des dollars et retourner chez moi, où je serais devenu un Monsieur comme Monsieur-tout-le-monde. Cela aurait été difficile, les premiers temps, mais je m'y serais fait. J'aurais eu un chapeau melon, et des souliers à boutons, et peut-être aussi une femme... Souvent, j'ai essayé, j'ai rogné sur mon tabac, sur mon whisky, pour économiser... Une fois même, j'ai retenu mon passage à Skagway; mais, au moment de m'embarquer, je n'ai pas pu, le vent soufflait de l'est m'apportant l'odeur de la terre où nous sommes: j'ai pensé à mille choses, à la neige, à mes chiens, à mes amis les arbres de la forêt, les pins, les thuyas, les bouleaux, les mélèzes, aux noirs rochers de la Passe, aux flots mugissants du Yukon, à la mer d'un blanc laiteux qu'on aperçoit soudain du haut d'un col, à l'eau transparente des lacs formés dans le cratère des volcans morts, à la pyramide aiguë du Saint-Elias que les Indiens appellent «la grande montagne», à mes rivières, la Tanana, portant les bois flottés, la Cooper, aux flots métalliques où les saumons ne vivent pas.
«A cette heure, je vous le jure, j'aimais même la Toundras, ses pièges, ses moustiques qui ne dorment jamais, ses maringouins et même ses _kiss-flies_ qui se logent sous les ongles, sous les cils et rongent les oreilles des chiens. Je regrettais mes soirées de solitude, et mes soirées de ripailles en compagnie de joyeux garçons...
«J'aimais ma terre qui paye pour son printemps alors que les lichens verts, jaunes, rouges, mettent des taches vives dans le paysage; et les saxifrages, rouges aussi, mêlés aux touffes de fleurs blanches des dryas, qui, hélas! ne vivent que quelques journées.
«Je l'aimais aussi pour son rude hiver... les froids noirs où le mercure gèle dans le thermomètre, où le lit des fleuves est une piste dure; où les loups rôdent inquiets, où le grand ours affamé descend du cercle polaire. Mes courses du nord au sud, de l'est à l'ouest, de Chilkoot à Kinging, de la Mackenzie aux bouches du Yukon, mes longues randonnées avec mon _team_ de labradors et de huskies.
«J'avais la hantise du _trail_, du _trail_ qui se déroule à l'infini offrant au regard les plus affolants mirages.
«Je n'ai pas pu partir, je suis resté...
«Quand on a subi une fois l'attirance du Grand Nord, c'est fini. La terre nous prend, elle vous a, elle vous garde...
Et Gregory Land s'abîme dans une lointaine songerie.
Je respecte son silence, mais bientôt le postier reprend:
--Je vous ai parlé de Ruppert-City, tout à l'heure. Vous connaissez, n'est-ce pas?
«Oui, Ruppert-City. Quelques douzaines de maisons en planches sur la rive droite de la Dat-Keena, non loin de la Chilkoot pass, c'est cela même...
«A l'époque du grand _rush_, ce fut un camp renommé. C'est là qu'on trouvait de la paye!! Les premiers arrivants furent d'heureux garçons... je parle de ceux qui ne s'étaient pas cassé les reins pendant la traversée de la Passe.
«Mais ce qu'un coup de pioche apporte, un coup de dé l'emporte. Il y eut de fameuses parties dans le _saloon_ de Ned Douglas!
«Car Ruppert-City, comme tout camp qui se respecte, avait son _saloon_... et Ned Douglas, le tenancier, une brute aux massives épaules, était peut-être le seul qui n'ayant pas de _placer_ avait cependant la mine qui rapportait le plus...
«Je crois même que cette infâme brute aidait la chance et qu'il dépouillait les garçons qui, ayant gagné, avaient le tort de boire plus que de raison.
«Mais je ne suis pas dans la conscience de Ned Douglas, c'est affaire entre lui et Notre Maître.
«Le succès appelle la concurrence. Un autre _saloon_ s'ouvrit où le service était fait par des _girls_ assez faciles.
«Ned faillit en claquer d'apoplexie, surtout lorsqu'aux _bar-maids_, le nouveau venu ajouta un piano pour faire danser...
«Heureusement pour Ned, son confrère fut trouvé, au petit jour, avec un couteau proprement planté entre les deux épaules.
«Ceci est encore une affaire dont probablement Ned rendra compte lorsque les temps seront révolus.
«La succession du malheureux ne tenta personne et Douglas hérita, du fonds, des _girls_ et du piano.
«Dès lors, ce furent des séances épiques. La fièvre de l'or et de l'alcool montait dans le plus effroyable charivari qui se puisse concevoir...
«Cette brute épaisse de Ned avait peut-être l'âme poétique. Il installa, un beau soir, un pianiste devant le piano, fait mémorable, car jusqu'alors n'importe qui tapait n'importe quoi sur la boutique, pourvu que cela fît du bruit le reste importait peu.
«Le pianiste vint. C'était un pauvre individu, un gringalet, pâle, mince, frileux et souffreteux, avec un air de fille. Je vois toujours sa face blanche où vivaient deux grands yeux profonds, brillant comme des lampes.
«On l'accueillit avec des rires. Ned, en patron pratique, eut peur qu'on lui abîmât son joujou. Comme il connaissait ses clients et savait qu'au fond, c'étaient des cœurs généreux, il fit placer bien en vue, sur le piano, une large pancarte qui portait cet avis:
_Vous êtes priés de ne pas tirer sur le pianiste, il fait ce qu'il peut._
«La pancarte obtint un beau succès et le pianiste fut accepté. Il put dès lors, du soir au matin, moudre des fox-trotts, des one-steps, des two-steps, et des valses pour la plus grande joie des garçons et des _dancing-girls_, mais surtout pour le plus grand bénéfice de Ned Douglas, tenancier pratique, qui faisait payer aux danseurs un dollar par danse.
«La vie quotidienne s'écoulait avec des heures de travail, de plaisir ou de peine. Chacun prenait ce qui lui revenait, selon son lot.
«Sandrino,--ai-je dit que le pianiste était Florentin?--Sandrino faisait son métier avec conscience, dans l'atmosphère lourde de fumée et d'alcool. Il poussait même la complaisance jusqu'à éviter de tousser pendant les danses.
«Mais à la mi-temps, il sortait et le monstre enchaîné dans sa poitrine alors se déchaînait. Il toussait, il toussait à se déchirer les poumons. Une mousse sanglante émergeait à la commissure des lèvres... puis il rentrait, un peu plus pâle, le regard encore agrandi; il buvait un grand verre de lait, ce qui lui valait les sempiternelles plaisanteries des buveurs de whisky, puis il s'accroupissait devant sa boîte et en avant, recommençait à moudre des airs sautillants et gais...
«Quelquefois, un mineur en goguette priait Sandrino de lui accompagner un air de son pays, car tous ces aventuriers, qui affectaient d'être d'aucune patrie, gardaient tous, au fond du cœur, le souci ou la hantise du clocher natal.
«Et Sandrino accompagnait, avec bonne grâce, _Ireland must be Heaven_ ou _When Irish eyes are smiling_ pour les Irlandais; chaque Yankee chantait son état: _Carry me back to old Virginia_ ou _Back home in Tennessee_ ou _My old Kentucky home_, puis nous vociférions en chœur:
Yip, i, yaddy i aye, i aye Yip i yaddy, i aye, i aye, I don't care what become of me When I hear that sweet melody...
ou bien encore:
K, ka, k, Katy Beautiful Katy You're the only girl that I adore When the m, m, m, moon shine Over the cow-shed I'll be waiting at the k k k kitchen door.
«C'était ensuite un Andalou qui chantait en dansant:
El hombre que se enamora De una mujer del teatro Es come aquel que tiene hambre Y be dan bicarbonato.
«Et tous les mineurs de langue espagnole, de la vieille Europe ou des pays du Sud-Amérique, accompagnaient, en battant des mains: