Part 7
«Oh! mon frère, mon époux, ne cesse pas de boire, de manger, de vider la coupe de la joie et de vivre dans les fêtes. Suis chaque jour tes désirs et ne laisse pas le souci pénétrer dans ton cœur tant que tu vivras sur cette terre! Car l’Amenti est le pays du sourd sommeil et de l’obscurité, séjour de deuil pour ceux qui l’habitent. Ils dorment dans leurs formes, ils ne se réveillent plus pour voir leurs frères, ils ne reconnaissent leur père ni leur mère; leur cœur est indifférent à leur femme et à leurs enfants. Chacun sur la terre jouit de l’eau de la vie; mais la soif est à mes côtés. L’eau vient à celui qui demeure sur la terre, mais j’ai soif de l’eau qui est près de moi. Je ne sais où je suis depuis que je suis en ce lieu et j’implore l’eau qui coule, j’implore la brise sur la rive du fleuve, afin que par elle puisse être rafraîchie la douleur de mon cœur. Car quant au Dieu qui est ici, «Mort Absolue» est son nom. Il appelle tous les hommes et tous viennent à lui en tremblant de peur. Avec lui il n’y a pas de respect pour les hommes ou les dieux; près de lui les grands sont comme les petits. On craint de le prier, car il n’écoute pas. Nul ne vient l’invoquer, car il n’est pas bon pour ceux qui l’adorent et ne tient pas compte des offrandes qu’on lui fait[35].»
[35] SHARPE, _Egyptian Inscriptions_, I, pl. 4.
VIII
Et la réincarnation? On croit généralement que l’Égypte est par excellence le pays de la palingénésie et de la métempsychose. Il n’en est rien. Pas un texte égyptien n’y fait allusion. Il est vrai que l’âme devenant Osiris pouvait prendre toutes les formes; mais ce n’est pas là la réincarnation proprement dite, la réincarnation expiatoire et purificatrice des Hindous. Tout ce qu’on nous a dit à ce sujet repose principalement sur un texte d’Hérodote qui note que «les Égyptiens furent les premiers à affirmer que l’âme de l’homme est immortelle. Sans cesse, d’un vivant qui meurt, elle passe dans un autre qui naît, et, quand elle a parcouru tout le monde terrestre, aquatique et aérien, elle revient alors s’introduire en un corps humain. Ce voyage circulaire dure 3.000 ans. C’est là une théorie que, plus ou moins près de nous, plusieurs Grecs se sont appropriés; je sais leurs noms et ne les écris point[36]».
[36] _Hérodote_, II, 123.
De même, tout ce qui concerne les fameux mystères de l’initiation égyptienne est de source relativement récente et date de l’époque où les traditions et les théories hindoues, chaldéennes, juives et néo-platoniciennes se mêlaient et fermentaient violemment dans Alexandrie. L’Égypte des Pharaons ne nous dit pas ce que devenait l’âme qui n’était pas béatifiée. Il est possible qu’elle fût obligée de revenir sur terre pour se purifier et que le secret de cette réincarnation demeurât réservé aux initiés, comme il est également possible que des textes mieux interprétés ou que d’autres que nous ne connaissons pas encore, justifient et expliquent la tradition ésotérique. Il ne serait du reste pas surprenant, comme le fait remarquer Sédir, occultiste des plus érudits, qu’une partie des secrets qui ne se trouvent pas dans les inscriptions que nous croyons entièrement comprendre, nous fussent venus par la Chaldée, attendu que c’est parmi les Mages, sur les confins du Tigre et de l’Euphrate, que Cambyse, après la conquête de l’Égypte, transporta tous les prêtres de ce dernier pays, sans exception et sans retour. Quoiqu’il en soit, je le répète, les textes purement égyptiens ne permettent pas, pour l’instant, de trancher la question.
LA PERSE
La Perse nous retiendra moins longtemps, car sa religion est sans doute un reflet du Védisme ou, plus probablement, révèle une commune origine. Eugène Burnouf et Spiegel ont en effet prouvé que certaines parties de l’Avesta sont aussi anciennes que le Rig.
Le Mazdéisme ou Zoroastrisme paraît donc être une adaptation à l’esprit Iranien du Védisme ou de traditions aryennes--(atlantéennes diraient les théosophes)--antérieures au Védisme. Durant la captivité de Babylone, infiltré dans le Chaldéisme, il exerça une influence profonde sur la religion du peuple juif. Nous lui devons, entre autres choses, tels qu’ils ont passé dans la tradition judéo-chrétienne, la notion de l’immortalité de l’âme, le jugement de celle-ci, le jugement dernier, la résurrection des morts, le purgatoire, la croyance à l’efficacité des bonnes œuvres au point de vue du salut, la réversibilité des peines et des récompenses et toute notre angéologie.
Le Zoroastrisme a tenté de résoudre plus nettement que les autres religions anciennes l’énigme du mal, en faisant de celui-ci un dieu distinct, perpétuellement en lutte avec le Dieu du bien. Mais ce dualisme est plus apparent que réel. Ahura-Mazda ou Ormazd, ou Ormuzd, l’Être absolu et universel, le Verbe, l’Esprit omnipotent et omniscient, la Réalité, précède et domine Agra-Mainyus ou Ahriman, la Non-Réalité, c’est-à-dire ce qui est mauvais et trompeur, qui dans ses ténèbres ignore tout, paraît aussi inférieur à Ormazd que le démon l’est au Dieu des chrétiens et ne se montre en somme qu’une sorte de singe de la divinité, imitant maladroitement les créations de cette dernière et ne pouvant produire que des vices, des maux et quelques êtres malfaisants qui seront anéantis dans l’immense victoire du bien; car la fin du monde, dans le système de Zoroastre, n’est que la régénération de la création.
On ne nous dit du reste pas pourquoi Ormazd, le dieu suprême, est obligé de tolérer Ahriman qui, il est vrai, ne personnifie pas le mal en soi; mais le mal nécessaire au bien, les ténèbres indispensables à la manifestation de la lumière, la réaction qui suit l’action, le principe ou le pôle négatif opposé au positif pour assurer la vie et l’équilibre de l’univers.
Ormazd lui-même semble d’ailleurs obéir à la nécessité, ou à une loi naturelle plus puissante que lui et surtout au Temps, dont les décrets sont le Destin, «car en dehors du Temps, dit l’_Uléma_, tout a été créé et le Temps est le créateur. Le Temps ne laisse voir en soi ni cime ni racines, et toujours il a été et toujours il sera. Un homme intelligent ne demandera pas: D’où vient le Temps? ni s’il y a eu un temps où cette puissance n’existait pas[37]».
[37] J. DARMESTETER, _Ormazd et Ahriman_, p. 320.
Il serait intéressant d’étudier cette religion, au point de vue de ce qui lui doit le christianisme qui lui fit autant et même plus d’emprunts qu’au Brahmanisme et au Bouddhisme. Il faudrait également s’arrêter, ne fût-ce qu’un instant, à sa morale, une des plus hautes, des plus pures, des plus noblement humaines que l’on connaisse. Mais cette étude déborderait notre cadre. Nous devons, par exemple, à la Perse antique, l’admirable notion de la conscience, sorte de puissance divine, existant de toute éternité, indépendante du corps matériel, ne prenant aucune part aux fautes qu’elle voit s’accomplir, restant pure au milieu des pires égarements, accompagnant, après la mort, l’âme de l’homme qui, s’il fut juste, lorsqu’elle franchit le pont Tchinvat ou pont de la Rétribution, voit s’avancer à sa rencontre une jeune fille d’une miraculeuse beauté. «Qui es-tu, lui demande l’âme étonnée, toi qui me sembles plus belle et plus magnifique qu’aucune fille de la terre»? Et sa conscience répond: «Je suis tes propres œuvres. Je suis l’incarnation de tes bonnes pensées, paroles et actions, je suis l’incarnation de ta foi pleine de piété[38]?»
[38] _Yesth_, XXII.
Au contraire, si c’est un pécheur qui franchit le pont de la Rétribution, sa conscience vient à lui sous une forme horrible, bien qu’en soi elle ne change pas et se présente seulement aux hommes telle qu’ils ont mérité de la voir. Cette allégorie, qu’on croirait tirée d’un recueil de paraboles chrétiennes, date peut-être de 5.000 ou 6.000 ans et n’est qu’une dramatisation du Karma hindou. Ici encore, comme dans le Karma et l’Osirification, c’est l’âme qui se juge elle-même.
Nous devons aussi au Mazdéisme la mystérieuse et subtile notion des Fravashis ou Férouers que la Kabbale emprunta à la Perse et dont le mysticisme juif et le christianisme firent les anges et surtout les anges gardiens. Elle implique la préexistence des âmes. Les Férouers sont la forme spirituelle de l’être, indépendante de la vie matérielle et antérieure à celle-ci. Ormazd offre le choix aux Férouers des hommes de rester dans le monde spirituel ou de descendre sur terre pour s’incarner dans des corps humains. Ce sont des sortes de prototypes dont Platon tira probablement sa théorie des «Idées», en supposant que toute chose avait une double existence, d’abord en idée puis en réalité.
Ajoutons qu’un phénomène analogue à celui que nous avons déjà constaté, dans l’Inde, se répéta ici: ce qui était public et patent dans le Mazdéisme devint peu à peu secret et fut réservé aux seuls initiés dans ce que les Grecs et les Juifs, notamment dans leur Kabbale, lui empruntèrent.
LA CHALDÉE
La Chaldée, c’est-à-dire la Babylonie et l’Assyrie, est comme la Perse, la patrie des Mages, et on la regarde généralement comme la terre classique de l’occultisme; mais ici encore, ainsi que nous l’avons vu pour l’Égypte, la légende ne concorde guère avec la réalité historique.
Il semble _à priori_, que la Chaldée doive nous intéresser spécialement, non qu’il soit probable qu’elle ait à nous apprendre autre chose que l’Inde, l’Égypte et la Perse dont elle est tributaire, mais parce que c’est en elle que se trouve vraisemblablement la source principale de la Kabbale qui est elle-même la grande fontaine où s’alimenta l’occultisme du Moyen âge, tel qu’il s’est prolongé jusqu’à nous.
On avait espéré que la découverte de la clef des écritures cunéiformes,--découverte qui ne remonte guère à plus d’un demi-siècle,--et le déchiffrement des inscriptions de Ninive et de Babylone, nous apporteraient des révélations précieuses sur les mystères de la religion chaldéenne. Mais ces inscriptions qui remontent à 2.000, à 3.750 et même pour l’une d’elles, conservée au British Museum, à 4.000 ans avant J.-C., et dont la lecture est du reste beaucoup plus incertaine et plus controversée que celle des hiéroglyphes et du sanscrit, ne nous ont donné que des biographies royales, des nomenclatures de conquêtes, des formules incantatoires, des litanies et des psaumes qui servirent de modèles aux psaumes hébreux. Nous y voyons que le fond de la religion très primitive des Soumirs ou Sumers et des Accads ou Akkadiens qui peuplaient la basse Chaldée avant la conquête sémite, était la magie et la sorcellerie auxquelles succéda un polythéisme naturaliste que les Sémites conquérants, moins civilisés que leurs vaincus, adoptèrent en partie, jusqu’à ce que, environ 2.000 ans avant notre ère, l’élément sémite ayant pris le dessus, réduisit graduellement les dieux primitifs à n’être plus que des phases ou des attributs de Baal, le dieu suprême, le Dieu-Soleil.
Ces inscriptions ne nous ont donc rien appris sur le secret,--si secret il y a,--de la religion chaldéenne et n’ont pas ajouté grand chose aux renseignements que nous possédions déjà grâce aux fragments de Bérose, dont elles ont du reste permis de contrôler plus d’une fois l’exactitude.
Bérose, comme on sait, était un astronome chaldéen, prêtre de Bélus, à Babylone, qui vers l’an 280 avant J.-C., c’est-à-dire peu après la mort d’Alexandre, écrivit en grec une histoire de sa patrie. Comme il lisait les caractères cunéiformes, il sut mettre à profit les archives du temple de Babylone. Malheureusement l’œuvre de Bérose est presque entièrement perdue et il ne nous en reste que quelques débris recueillis par Josèphe, Eusèbe, Tatien, Pline, Vitruve et Sénèque. Cette perte est d’autant plus regrettable que Bérose, qui paraît avoir été un historien sérieux et consciencieux, affirmait avoir eu accès à des documents attribués à des êtres qui précédèrent l’apparition de l’homme sur cette terre; et que son histoire, au dire d’Eusèbe, comprenait 215 myriades d’années. Nous avons également perdu sa cosmogonie et avec elle toute la science astronomique et astrologique de la Chaldée, qui était le grand secret des Mages de Babylone dont le zodiaque remonte à 6.700 ans. Nous n’avons plus que le traité connu sous le nom d’_Observations de Bel_, traduit en grec par Bérose, mais dont le texte qui nous est parvenu est de beaucoup postérieur.
Les quelques pages qui nous restent de la cosmologie chaldéenne offrent une sorte d’«anticipation» des théories darwiniennes au sujet de l’origine du monde et de l’homme. Le premier dieu et le premier homme étaient un dieu et un homme-poisson,--ce qui est du reste confirmé par l’embryologie,--nés de l’immense océan cosmique; et la nature, en s’essayant à créer, produisit d’abord des monstres hétéroclites et inviables. Quant à l’astrologie, selon la remarque de A.-H. Sayce, le savant professeur d’assyriologie de l’Université d’Oxford, elle semble surtout basée sur l’axiome: _Post hoc ergo propter hoc_, c’est-à-dire que deux événements se succédant, le second était considéré comme la cause du premier; de là le soin avec lequel les astrologues observaient les phénomènes célestes, afin de prédire empiriquement l’avenir.
Somme toute, nous ne connaissons que très imparfaitement la religion officielle de l’Assyrie et de la Babylonie dont les dieux paraissent assez barbares. Cette religion ne s’éclaire et ne devient intéressante qu’à partir de la conquête de Cyrus qui apporta les enseignements zoroastriens et hindous, ou confirma et compléta ceux qui vraisemblablement avaient déjà pénétré dans le secret des temples; car la Chaldée avait toujours été le grand carrefour où se rencontraient forcément toutes les théologies de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse. C’est ainsi que ces enseignements s’infiltrèrent dans la Bible, dans la Kabbale et de là dans le christianisme.
Mais en tant que religion-source, il faut constater que les documents authentiques récemment découverts ne nous apprennent presque rien et que tout ce qu’on a dit au sujet de l’ésotérisme et des mystères de la Chaldée ne repose que sur des légendes ou des écrits notoirement apocryphes.
LA GRÈCE ANTÉ-SOCRATIQUE
I
Il nous reste, pour compléter cette revue sommaire des religions primitives et cette recherche des origines du grand secret, à dire un mot de la théogonie anté-socratique.
Avant l’époque classique, les philosophes grecs, dont nous ne possédons d’ailleurs que des fragments mutilés, Pythagore, Pétron, Hippasos, Xénophane, Anaximandre, Anaximène, Héraclite, Alcmène, Parménide d’Élée, Leucippe, Démocrite, Empédocle, Anaxagore, se trouvaient déjà dans la situation inquiétante et bizarre où se retrouvèrent, quinze à vingt siècles plus tard, les Kabbalistes juifs et les occultistes du Moyen âge. Ils semblent comme eux pressentir l’existence ou la tradition obscure d’une religion plus ancienne et plus haute qui avait répondu ou essayé de répondre à toutes les questions angoissantes sur la divinité, l’origine du monde et son but, l’éternel devenir se juxtaposant à l’être immobile, le passage du chaos au cosmos, la sortie du grand tout et la rentrée en lui, l’esprit et la matière, le bien et le mal, la naissance de l’univers et sa fin, l’attraction et la répulsion, le sort, la place et la destinée de l’homme.
Elle avait surtout, cette tradition perdue que nous avons retrouvée presque intacte dans l’Inde, fait une fois pour toutes le départ entre le connaissable et l’inconnaissable, et attribuant à celui-ci la portion du lion, ose installer au centre de sa doctrine un immense aveu d’ignorance.
Mais les Grecs ne semblent pas se douter de l’existence de cet aveu, simple, net et profond, qui leur eût épargné bien des recherches vaines; ou bien, leur esprit plus subtil, plus remuant, plus entreprenant, ne voulait pas l’admettre; et toute leur cosmogonie, leur théogonie et leur métaphysique n’est qu’un effort incessant pour le diminuer en le subdivisant, en l’émiettant à l’infini, comme s’ils eussent espéré qu’à force de rendre petite chacune des parties de l’inconnaissable, ils arriveraient à en connaître le tout.
C’est du reste un spectacle extrêmement curieux que cette lutte de la raison grecque, lucide, exigeante, tatillonne et voulant se rendre compte de tout, contre les ténèbres grandioses et souvent désordonnées des religions asiatiques. On a dit qu’il manquait aux Grecs le sentiment de l’absolu divin; ce sera vrai, mais plus tard. Au début, leur pensée, encore sous l’influence de traditions mystérieuses, est tout imprégnée du sentiment de cet absolu qui les a souvent, par les seuls sentiers de la raison, conduits beaucoup plus haut, et peut-être plus près de la vérité, que leurs successeurs plus habiles qui l’avaient perdu.
II
Mais sans entrer dans le détail de leurs tâtonnements vers une lumière pressentie ou profondément ensevelie dans la mémoire atavique ou dans des mythes qu’on ne comprenait plus, sans préciser l’apport de chacun de ces philosophes, ce qui nécessiterait des développements intéressants mais disproportionnés, notons simplement les concordances essentielles avec les théories védiques et brahmaniques.
Xénophane le premier, contre les poètes, affirma l’existence d’un dieu unique, immuable, éternel. «Dieu, dit-il, n’est point né, car il n’aurait pu naître que de son semblable ou de son contraire, deux hypothèses dont la première est inutile et la seconde absurde. On ne peut dire ni qu’il est infini ni qu’il est fini; car infini, n’ayant ni milieu, ni commencement ni fin, il ne serait rien du tout; et fini, il exigerait une limite et cesserait d’être un. Il n’est ni en repos ni en mouvement pour des raisons analogues. Bref, on ne peut lui donner que des caractères négatifs[39].» Ce qui est bien, sous une autre forme, avouer qu’il est aussi inconnaissable que la cause première des hindous.
[39] ALBERT RIVAUD, _Le Problème du devenir_, p. 102.
Cet aveu de l’inconnaissable est du reste plus nettement formulé par Xénophane, en un autre endroit. «La vérité, il n’y a point d’homme, il n’y en aura point à la connaître, sur les dieux et sur les choses que j’enseigne. Arrivât-il à quelqu’un de rencontrer la vérité absolue, la rencontre demeurerait par lui-même ignorée. En toutes choses, il n’y a que la vraisemblance[40]».
[40] Fr. 34.
Ne pourrions-nous pas répéter aujourd’hui ce qu’il y a plus de vingt-cinq siècles affirmait le fondateur de l’école d’Élée? Y eut-il, ici comme ailleurs, infiltration de la tradition primitive? C’est probable; en tout cas, sur d’autres points, la filiation est nettement établie. Les Orphiques qui se trouvent à l’origine légendaire et préhistorique de la poésie et de la philosophie hellénique, sont en réalité, selon Hérodote, des Égyptiens[41]. Nous avons vu d’autre part que la religion égyptienne et la religion védique ont vraisemblablement une source commune; et qu’il est pour l’instant impossible de dire avec certitude laquelle est la plus ancienne. Or, les Pythagoriciens ont emprunté aux Orphiques l’errance des âmes et la série des purifications. D’autres leur ont pris le mythe de Dionysos, avec toutes ses conséquences; car Dionysos, dieu-enfant, tué par les Titans et dont Athénée sauve le cœur en le cachant dans une corbeille et que Jupiter fait renaître, c’est Osiris, c’est Krichna, c’est le Bouddha, c’est toutes les incarnations divines, c’est le dieu qui descend ou plutôt éclate dans l’homme, c’est la mort provisoire et illusoire et la renaissance réelle et immortelle, c’est l’union temporaire avec la divinité qui n’est que le prélude de l’union définitive, c’est le cycle sans fin de l’éternel devenir.
[41] _Hérodote_, II, 81.
III
Héraclite, dont on a fait le philosophe des mystères, éclaire ce cycle. «Dans la périphérie du cercle, le commencement et la fin ne font qu’un[42].» «La divinité est chez lui, dit Auguste Dies, origine et terme des existences individuelles. L’unité se divise en pluralité et la pluralité se résoud en unité; mais unité et pluralité sont contemporaines et l’émanation du sein de la divinité est accompagnée d’un retour incessant à la divinité[43].» Tout sort de Dieu, tout rentre en Dieu, tout devient un, un devient tout. Dieu ou le monde est un, la pensée divine est répandue en toutes les parties de l’univers. En un mot, son système, comme celui des Védas et des Égyptiens, est un panthéisme unitaire.
[42] _Héraclite_, fr. 102.
[43] AUGUSTE DIES, _Le Cycle mystique_, p. 62.
Dans Empédocle, qui succède à Xénophane et à Parménide, nous retrouvons exactement, au sujet de la cosmologie, la théorie hindoue de l’expansion et de la contraction de l’univers, du dieu qui l’inspire et qui l’expire, de l’intériorisation et de l’extériorisation alternatives. «A l’origine, les éléments sont confondus dans la parfaite immobilité du Sphéros. Mais quand la force de répulsion qui demeurait inactive à la circonférence externe, a repris son mouvement vers le centre, la séparation commence. Elle irait jusqu’à l’absolue division et l’éparpillement de l’être, si une force antagoniste ne ramenait les éléments dispersés, jusqu’à ce que graduellement se recompose l’unité primitive[44].»
[44] _Ibid._, p. 84, 85.
Le génie grec qui, comme nous en voyons ici un exemple curieux, veut autant que possible expliquer l’inexplicable, que le génie hindou se contente de grandiosement ressentir, appelle haine la force de répulsion et amitié la force d’attraction. Ces forces existent de toute éternité. «Elles étaient, elles seront, et jamais, à ce que je crois, n’en sera dépouillée l’interminable durée. Tantôt la pluralité se résoud en unité dans l’amour, et tantôt l’unité se redivise en pluralité dans la haine et le combat.»
Mais d’où vient cette dualité dans l’unité, d’où naissent ces principes opposés d’attraction et de répulsion, de haine et d’amour? Empédocle et son école ne le disent point. Ils constatent simplement que dans la division, la répulsion ou la haine, il y a déchéance, et ascension ou réascension dans l’attraction, le retour à l’unité et à l’amour, de même que les Hindous mettaient l’idée de déchéance dans la matière et l’idée de remontée et de retour à la divinité, dans l’esprit. L’aveu d’ignorance est pareil, et pareils sont aussi les moyens de sortir de la haine et de se dégager de la matière. C’est d’abord la purification durant la vie, et une purification toute spirituelle. «Bienheureux, dit le philosophe d’Agrigente, est celui qui s’acquiert une richesse de pensées divines; malheureux est celui qui n’a des dieux qu’une opinion ténébreuse.»
C’est encore et surtout la purification par les réincarnations successives. Empédocle va plus loin que la religion védique qui se borne, du moins jusqu’à Manou, à la réincarnation de l’homme dans l’homme, il admet comme les Pythagoriciens, la métempsycose, c’est-à-dire le passage de l’âme, non seulement dans les animaux, mais même dans les plantes, et la ramène ainsi, d’ascensions en ascensions jusqu’à la divinité d’où elle était sortie et où elle rentre et se résorbe, comme dans le Nirvana hindou.
IV