Le grand secret

Part 4

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Avons-nous le droit, par exemple, d’écarter _à priori_, comme une imagination puérile et qui ne repose sur rien, la notion de la déchéance de l’homme, que nous ne pouvons vérifier, quand tout à côté d’elle, presque contemporaine, nous en rencontrons une autre, aussi générale, celle des déluges et des cataclysmes universels et préhistoriques, que la géologie a matériellement constatés? A quelle vérité profonde répond cette légende d’une humanité supérieure, plus heureuse, plus intelligente que la nôtre? Nous n’en savons rien jusqu’à ce jour; mais nous ne savions pas davantage à quoi répondait la tradition des grandes catastrophes, avant que les annales de ces bouleversements, inscrites dans les entrailles de la terre, ne nous eussent révélé qu’ils avaient eu lieu. On pourrait citer un grand nombre d’enseignements de ce genre, intuitions géniales ou vérités immémoriales, dont la science retrouve les traces ou qu’elle rejoint aujourd’hui. J’ai déjà noté l’apparition successive des diverses formes de la vie, énumérées exactement dans l’ordre que leur assigne la paléontologie. Il faudrait y ajouter le rôle prépondérant de l’éther, ce fluide cosmique impondérable, transition de l’esprit à la matière, source de tout ce qui existe, que la religion primitive appelait Akasha, et qui, d’échos en échos, devient le Télesma de l’Hermès Trismégiste, le Feu vivant de Zoroastre, le Feu générateur d’Héraclite, l’Ignis subtillissimus d’Hippocrate, la Lumière astrale de la Kabbale, le Pneuma de Gallien, la Quinta essentia et l’Azoth des alchimistes, l’Esprit de vie de Saint Thomas d’Aquin, la Matière subtile de Descartes, le Spiritus subtillissimus de Newton, l’Od de Reichenbach et de Carl du Prel, «l’éther infini, mystérieux et toujours en mouvement, d’où tout sort, où tout rentre», auquel nos savants, dans leurs laboratoires, sont enfin obligés d’avoir recours afin de rendre compte d’une foule de phénomènes qui sans lui seraient absolument inexplicables. Tout ce que nos physiciens et nos chimistes appellent chaleur, lumière, électricité, magnétisme, n’était pour nos ancêtres que les manifestations élémentaires d’une substance unique. Ils avaient, il y a des milliers d’années, reconnu la présence et l’intervention souveraine de cet agent ubiquitaire dans tous les phénomènes de la vie; de même qu’ils avaient décrit, avant nos astronomes, la naissance et la formation des astres; de même encore que la prétendue chimère de la transmutation des métaux, qu’ils avaient léguée aux alchimistes du Moyen âge est également confirmée par l’évolution chimique et thermique des étoiles, «qui, comme le fait observer Charles Nordmann, nous offrent un exemple complet de cette transmutation, puisque les métaux les plus lourds n’y apparaissent qu’après les éléments légers et lorsqu’elles se sont suffisamment refroidies»; de même enfin, car il faut nous borner, qu’à l’encontre de la science de naguères, ils avaient enseigné qu’il fallait porter à des millions de siècles la durée des mondes, les âges de la terre et le temps qui s’écoulera entre sa naissance et sa destruction, puisqu’un jour de Brahma, qui correspond à l’évolution de notre globe, compte quatre milliards trois cent vingt millions d’années.

XV

Sur une autre question plus grandiose et plus essentielle, car elle renferme la loi radicale de notre univers, ils ont également une tradition inattendue, dont l’humanité ne pourra jamais contrôler qu’une infime partie. Ils nous disent que le Cosmos, manifestation visible de la cause inconnue et invisible, n’a jamais été et ne sera jamais qu’une suite ininterrompue d’expansions et de contractions, d’évaporations et de condensations, de sommeils et de réveils, d’inspirations et d’expirations, d’attractions et de répulsions, d’évolutions et d’involutions, de matérialisations et de spiritualisations, «d’intériorisations et d’extériorisations», comme dit le Docteur Jaworski qui a retrouvé en biologie un principe analogue.

La cause inconnue se réveille; et durant des milliards d’années, les mondes irradient, se dispersent, s’épandent, se dilatent dans l’espace; elle se rendort, et les mêmes mondes, durant des milliards d’années, accourus de tous les points de l’horizon, s’attirent, se concentrent, se contractent et se coagulent, pour ne plus former, sans périr, car rien n’est périssable, qu’une masse unique qui rentre dans la cause invisible. Nous sommes précisément dans une de ces périodes de contraction ou d’inhalation, à laquelle préside cette immense et mystérieuse loi de la gravitation, dont rien ne peut rendre compte, si elle n’est pas électrique, magnétique ou spirituelle, et qui domine toutes les autres lois de la nature. Si tous les corps, selon Newton, s’attirent mutuellement en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leurs distances, depuis l’éternité sans commencement, toute la matière de l’univers ne devrait plus former qu’un bloc infini, à moins de supposer un équilibre parfait et inébranlable qui serait l’immobilité éternelle. Dans le mouvement perpétuel des astres, où le déplacement irrégulier d’un atôme le troublerait, il ne paraît pas possible que cet équilibre puisse exister. En fait, il est à peu près certain qu’il n’existe pas, et l’Apex, le lieu mystérieux de la sphère céleste, dans le voisinage de Véga, vers lequel se précipite notre système solaire avec tout son cortège de planètes, sera peut-être, pour ce qui nous regarde, son point de rupture et l’une des premières phases de la grande contraction, qui selon les derniers calculs des astronomes, aura lieu dans 400.000 ans.

Mais si cette formidable contraction doit presque inévitablement se produire, l’univers, quelque jour, ne sera plus qu’un monstrueux bloc de matière, compact, infini, et probablement à jamais mort, hors duquel il ne serait plus possible de placer quelque chose. Ce bloc illimité, formé de toute la matière cosmique, même du fluide éthérique et presque spirituel qui remplit les fabuleuses étendues interstellaires, occuperait-il tout l’espace, définitivement et à jamais coagulé dans la mort; ou flotterait-il dans un vide plus subtil que celui de l’éther et désormais soumis à d’autres volontés? Il semble que la loi fondamentale de l’univers aboutisse à une sorte d’anéantissement, d’impasse ou de non-sens; et d’autre part, si on nie cette attraction ou cette gravitation universelle, on nie le seul phénomène que l’on constate avec certitude, et on laisse tous les mondes absolument sans lois.

XVI

L’imagination, l’intuition, les observations ou les traditions de nos ancêtres ont dépassé ce point mort. Ils ont, sous leur phraséologie mythique ou mystique, considéré l’univers comme un phénomène électrique, ou plutôt comme une immense source d’énergie subtile et inconnaissable, qui obéit aux mêmes lois que celles de l’énergie magnétique, où tout est action et réaction, où il y a toujours deux forces affrontées et antagonistes; et renversant les pôles de l’aimant, à l’attraction ils font succéder la répulsion, à la force centripète une force centrifuge, à la gravitation une autre loi qui n’a pas encore de nom, qui disperse à nouveau la matière et les mondes, pour recommencer une nouvelle journée de Brahma. C’est le _solve et coagula_ des alchimistes.

Ce n’est évidemment qu’une hypothèse dont on ne peut étayer quelques côtés que sur certains phénomènes électriques et magnétiques, et sur les propriétés des corps radio-actifs, mais dont l’ensemble est naturellement invérifiable. Seulement, il est curieux de constater une fois de plus que cette hypothèse, la plus grandiose, la plus hardie, et aussi la plus ancienne, la première de toutes, est peut-être la seule à laquelle la science puisse se rallier sans déroger. Ici encore, ne sommes-nous pas en droit de nous demander s’ils n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous, et si nous sommes capables d’imaginer une cosmogonie aussi vaste, aussi vraisemblable que la leur?

XVII

Si de ces hauteurs nous redescendons à l’homme, nous retrouvons des intuitions ou des certitudes aussi remarquables. Sans nous aventurer dans la complexité de subdivisions du reste postérieures, qui nous entraînerait trop loin, bornons-nous à dire que dans tous les enseignements primitifs, qui concordent merveilleusement, l’homme se compose de trois parties essentielles: un corps physique périssable, un principe spirituel, ombre ou double astral, également périssable, mais beaucoup plus durable que le corps, et un principe immortel qui, après des évolutions plus ou moins longues, retourne à son origine qui est Dieu. Or, on peut constater que dans les phénomènes de l’hypnose, du magnétisme, du médiumnisme et du somnambulisme, dans tout ce qui touche à certaines facultés extraordinaires du subconscient qui semblent indépendantes du corps physique, de même que dans certaines manifestations d’outre-tombe qui ne sont plus guère niables, nos sciences métapsychiques sont en quelque sorte forcées d’admettre l’existence de ce double astral qui déborde de toutes parts l’entité physique, peut la quitter, s’en séparer, agir indépendamment et loin d’elle; et probablement lui survivre, ce qui semble donner raison, une fois de plus, et sur un point extrêmement important, aux intuitions presque préhistoriques de nos ancêtres hindous et égyptiens.

XVIII

On pourrait, comme je l’ai trop souvent répété, multiplier ces exemples; et chaque fois que notre science vient ainsi confirmer une de ces intuitions ou de ces traditions, il serait sage de jeter un regard plus confiant sur celles qui attendent encore cette confirmation. Plus il y aura de points sur lesquels il est démontré qu’elles ne se sont pas trompées, plus il y aura de chances pour qu’elles ne se soient pas trompées davantage sur ceux qui sont encore invérifiables. Souvent ce sont les plus importants et qui nous touchent le plus directement, le plus profondément. Ne tirons pas encore de conclusions trop générales ou trop hâtives; mais que ces premières confirmations ou commencements de confirmations nous engagent à accorder un crédit provisoire et attentif aux autres hypothèses. Quand nous aurons définitivement réglé ces premiers points, nous ne serons pas au bout de nos peines; mais nous nous trouverons beaucoup plus loin que nous n’étions, et c’est tout ce que nous sommes en droit d’exiger ou d’espérer de n’importe quel système religieux ou philosophique et même de n’importe quelle science; sans compter que la moindre avance ici, qui est le centre de tout, a des conséquences incomparablement plus grandes qu’une avance sur le diamètre ou la circonférence; car c’est de ce centre ou de ce moyeu que partent tous les rais de l’immense roue dont la science n’a guère étudié que la périphérie.

Il faut admettre une fois pour toutes, qu’on ne peut rien comprendre ni expliquer, sinon, on ne serait plus un homme mais un dieu; ou plutôt le seul Dieu. Hors quelques constatations mathématiques et matérielles, dont au demeurant on ne pénètre pas l’essence, tout n’est qu’hypothèse. C’est donc uniquement sur des hypothèses que nous avons à régler notre vie, en ne comptant pas sur des certitudes qui probablement ne viendront jamais. Il importe donc de bien choisir nos hypothèses vitales, de ne prendre que les plus hautes, les meilleures et les plus plausibles; et nous voyons que ce sont presque toujours les plus anciennes. Dans la hiérarchie des évolutions, nous ne connaîtrons jamais l’être central ou suprême, ni sa pensée dernière; mais cela n’empêche pas que nous ne devions tâcher à savoir beaucoup plus que nous ne savons. Si nous ne pouvons tout connaître, ce n’est pas une raison pour nous résigner à ne connaître rien; et si d’autres sciences que la science proprement ou improprement dite, peuvent nous aider, nous faire aller plus vite et plus loin, il est profitable de les interroger ou du moins de ne pas les rejeter d’avance et sans examen, comme on l’a fait trop souvent et trop légèrement jusqu’ici.

XIX

Parmi ces affirmations et ces enseignements incontrôlables, ne retenons que ceux qui nous intéressent le plus, notamment ceux qui ont trait à la conduite de notre vie, aux sanctions, aux responsabilités, aux récompenses et à la morale qui en découle, aux mystères de la mort, à l’existence d’outre-tombe et aux destinées finales de l’homme.

Jusqu’à présent, presque tous les enseignements qui portent sur ces points étaient, pour nous Européens, ésotériques et se cachaient dans les replis de la Kabbale et de la Gnose, héritières traquées, hagardes et obscures de la sagesse hindoue, égyptienne, persane et chaldéenne. Mais depuis la lecture des textes sanscrits, ils ne le sont plus, du moins dans leurs parties essentielles, car bien que, comme je l’ai déjà dit, nous soyons loin de connaître tous les livres sacrés de l’Inde et peut-être plus loin encore d’avoir saisi le sens secret des hiéroglyphes, il est néanmoins peu probable que de nouvelles révélations ou des éclaircissements plus complets soient de nature à bouleverser sérieusement ce que nous savons.

XX

Aucune règle de conduite, aucune morale ne pouvait être tirée de la cause première inconnaissable, du Dieu unique et non manifesté. Il est en effet impossible de connaître ce qu’il veut, puisqu’il est impossible de le connaître lui-même. Pour trouver une volonté dans l’infini, dans l’univers ou dans la divinité, nous sommes obligés de nous jeter dans l’invérifiable et de franchir l’abîme d’illogisme dont nous avons déjà parlé, en faisant procéder de cette cause qui pour se manifester s’est divisée, un ou plusieurs dieux, émanations de l’inconnaissable qui deviennent subitement aussi connues que si elles étaient sorties des mains de l’homme. Il est certain que la base de la morale qui découlera de cette opération arbitraire, sera toujours précaire et ne s’offre que comme un postulat sur lequel il faut fermer les yeux. Mais il est remarquable qu’après cette opération préliminaire, ou concurremment avec elle, dans toutes les religions primitives, nous en trouvions une autre qui en est comme la conséquence nécessaire et en tout cas constante: le sacrifice volontaire de l’une de ces émanations de l’inconnaissable, qui s’incarne, renonce à ses prérogatives, afin de diviniser l’homme en humanisant Dieu.

L’Égypte, l’Inde, la Chaldée, la Chine, le Mexique, le Pérou, tous ont le mythe de l’enfant-dieu, né d’une vierge; et le premier jésuite missionnaire en Chine trouva que la naissance miraculeuse du Christ avait été anticipée par Fuh-Ke, né 3468 ans avant J.-C. On a très justement fait remarquer que si un prêtre de l’antique Thèbes ou d’Héliopolis revenait sur cette terre, il reconnaîtrait, dans le tableau de la Vierge à l’enfant de Raphaël, l’image d’Horus dans les bras d’Isis. L’Isis égyptienne, comme notre vierge immaculée, était également représentée debout sur un croissant et couronnée d’étoiles. Devaki nous est pareillement montrée tenant dans ses bras le divin Krichna ou Krischna, comme l’est Istar, à Babylone, l’enfant Tammuz sur ses genoux. Le mythe de l’incarnation, qui est aussi un mythe solaire, se répète ainsi d’âge en âge, sous des noms différents, mais c’est dans l’Inde où il est à peu près certain qu’il prit naissance, que nous le retrouvons sous sa forme la plus pure, la plus élevée et la plus significative.

XXI

Sans nous attarder aux discutables incarnations des Hermès, des Manous et des Zoroastres, qu’il est impossible de contrôler historiquement, parmi les nombreuses incarnations de Vichnou, la seconde personne de la trinité brahmanique, ne rappelons que les deux plus célèbres, la huitième, celle de Krichna, et la neuvième, celle du Bouddha. Pour dater approximativement la première, nous avons le Bhagavat-Gita, qui met en relief l’admirable figure de Krichna. Les indianistes catholiques sentant le danger qu’à leur point de vue trop étroit, l’incarnation de Krichna fait courir à celle du Christ, admettent que le Bhagavat-Gita fut composé avant notre ère, mais soutiennent qu’il fut remanié depuis. Comme il est difficile de prouver ces remaniements, ils ajoutent qu’au surplus, s’il est démontré que le Bhagavat-Gita et d’autres livres sacrés aussi gênants sont réellement antérieurs au Christ, ils sont l’œuvre du démon qui, prévoyant l’incarnation de Jésus, avaient voulu, par ces préfigurations, en énerver l’effet. Quoiqu’il en soit, des indianistes purement scientifiques, tels que William Jones, Colebrooke, Thomas Strange, Wilson, Princeps, etc., s’accordent à reconnaître qu’il remonte au moins à douze ou quinze siècles avant notre ère. Il est en effet commenté et analysé dans le Madana-Ratna-Pradipa, recueil des textes des plus anciens législateurs, dans Vrihaspati, dans Parasara, dans Narada et dans une foule d’autres ouvrages d’une incontestable authenticité. Selon d’autres orientalistes, pour tout dire, les poèmes sur Krichna ne remontent pas au delà du Maha-Bharata, ce qui nous reporte en tout cas à deux siècles avant J.-C.

Quant à l’incarnation de Siddharta Gautama Bouddha ou Çakya-Mouni, il n’y a plus de doute possible, Çakya-Mouni étant un personnage historique qui vécut au V siècle avant J.-C.

XXII

Tout ceci du reste est suffisamment connu et il serait inutile d’insister. Mais quel peut être le sens secret d’un mythe aussi immémorial, aussi unanime, aussi déconcertant? La cause inconnue de toutes les causes, se subdivisant, descendant des hauteurs de l’inconcevable, se sacrifiant, se limitant et devenant homme pour se faire connaître aux hommes? Toutes les interprétations qu’on en pourrait donner ne seraient-elles pas déraisonnables si l’on ne veut pas voir sous cet incompréhensible mythe un nouvel aveu, cette fois plus détourné, mieux déguisé, plus profondément caché de l’agnosticisme fondamental, de l’ignorance sublime et invincible des grands instructeurs primitifs? Ils savaient que de l’inconnaissable ne peut naître que l’inconnu. Ils savaient que l’homme ne pourrait jamais connaître Dieu, et c’est pourquoi, ne cherchant plus du côté où tout espoir était forclos, ils vont droit à l’homme qui est la seule chose qu’ils connaissent. Ils se disent: il nous est impossible de savoir ce qu’est Dieu, où il est, ce qu’il veut; mais nous savons qu’étant partout et qu’étant tout, il est nécessairement dans l’homme et qu’il est l’homme; ce n’est donc que dans l’homme et par l’homme que nous pouvons découvrir sa volonté. Sous le symbole de l’incarnation, ils cachent ainsi la grande vérité que toutes les lois divines sont humaines; et cette vérité n’est que le revers d’une autre vérité aussi grande, à savoir que dans l’homme se trouve le seul dieu que nous puissions connaître.

Dieu se manifeste dans la nature; mais il ne nous a jamais parlé que par la bouche des hommes. Ne cherchez pas ailleurs, dans les espaces infinis et inaccessibles, le Dieu dont vous êtes inquiets; c’est en vous qu’il se cache, c’est en vous que vous devez le découvrir. Il est en vous autant qu’en ceux où il paraît s’être incarné d’une façon plus éclatante. Tout homme est Krichna, tout homme est le Bouddha; il n’y a entre le dieu qu’ils incarnent en eux et celui qui s’incarne en vous-même, aucune différence, mais ils ont su l’y retrouver mieux que vous. Imitez-les, vous serez leur égal; et si vous ne pouvez les suivre, écoutez du moins ce qu’ils vous disent, car ils ne peuvent vous dire que ce que vous dirait le dieu qui est en vous, si vous aviez appris à l’écouter comme ils l’ont écouté.

XXIII

Voilà le fond de toute la religion védique et de toutes les religions ésotériques qui en dérivent. Mais à sa source, la vérité est à peine enveloppée de symboles ou de mythes transparents. Elle n’a rien de secret, souvent même elle s’affirme hautement, sans réticences et sans voiles. «Quand tous les autres dieux ne sont plus que des noms qui s’évanouissent, dit Max Muller, il ne reste plus que l’_Atman_, le moi subjectif, et _Brahma_, le moi objectif, et la science suprême s’exprime dans ces mots: _Tat twam_, _Hoc tu_, «Tu es cela», toi, ton moi véritable, ce qu’on ne peut t’arracher quand disparaît tout ce qui avait semblé tien pour un temps. Quand tout ce qui avait été créé s’évanouit comme un rêve, ton moi réel appartient au moi éternel; l’_Atman_, la personne qui est en toi est le vrai Brahma. Ce Brahma dont la naissance et la mort t’avaient un instant séparé, mais qui te reçoit de nouveau dans son sein, aussitôt que tu reviens à lui[11].»

[11] MAX MULLER, _Origine de la Religion_, p. 321.

«Le Rig-Véda ou le Véda des hymnes, le vrai Véda ou le Véda par excellence, dit encore Max Muller, finit dans les Upanishads, ou, comme on les appela plus tard, dans le Védanda. Or, la note dominante des Upanishads, c’est le «Connais-toi toi-même», c’est-à-dire connais l’être qui est le support de ton Moi et apprends à le trouver et à le reconnaître dans l’Être éternel et suprême, l’Un sans second, qui est le support du monde entier.»

«Le culte à sa dernière hauteur, celui du Vanaprastha, c’est-à-dire du vieillard, de l’homme qui a payé ses trois dettes, qui a vu «le fils de son fils», et se retire dans la forêt, devient purement mental et, à la fin, l’examen de soi-même, au sens le plus profond du mot, c’est-à-dire la reconnaissance du moi individuel avec le moi éternel, devient la seule occupation qui lui soit encore permise[12].»

[12] _Ibid._, p. 313.

«Cherche le Moi caché dans ton cœur», dit le _Mahabharata_, dernier écho des grands enseignements, «Brahma, le vrai Dieu, c’est toi-même». Tel est, répétons-le, le fond de la pensée védique; et c’est de cette pensée que découle tout le reste. Pour la retrouver, nous n’avons nullement besoin de la théosophie moderne qui n’a fait que l’étayer de textes moins connus et d’une authenticité moins certaine. Jamais elle ne fut secrète, mais par sa grandeur même, elle échappait aux yeux de ceux qui ne pouvaient la comprendre; et peu à peu, à mesure que se multipliaient les dieux et qu’ils se mirent à la portée des hommes, elle fut perdue de vue. Sa hauteur seule la rendit ésotérique. Aux temps héroïques du védisme, où presque tous, après avoir accompli leurs devoirs envers leurs parents et leurs enfants se retiraient dans la forêt pour y attendre tranquillement la mort, rentrer en eux-mêmes et y chercher le dieu caché avec lequel ils allaient bientôt se confondre, elle était la pensée de tout un peuple. Mais les peuples ne restent pas longtemps fidèles aux sommets. Afin de ne pas perdre tout contact avec eux, elle dut descendre, masquer son visage, se mêler à la foule sous mille déguisements. Néanmoins, nous la retrouvons toujours sous les voiles de plus en plus épais dont elle se couvre. «L’homme est la clef de l’univers», proclamait encore l’axiome fondamental des hermétistes du Moyen âge, d’une voix étouffée sous le fatras de textes illisibles et de grimoires indéchiffrables, comme Novalis, sans peut-être se douter qu’il retrouvait une vérité vieille de plusieurs milliers d’années, presque aussi vieille que le monde, la répétait une dernière fois, sous une forme à peine altérée, en nous apprenant que «notre premier devoir est la recherche de notre moi transcendental».

Abandonnés dans un univers infini où nous ne pouvons rien connaître que nous-mêmes, n’est-ce pas, en effet, la seule vérité qui surnage, la seule qui ne soit pas illusoire, la seule aussi que nous puissions, après tant d’interprétations erronées où nous ne l’avions pas reconnue, après tant de mésaventures, encore espérer de rejoindre?

XXIV