Part 2
Quoi qu’il en soit, des textes sur l’authenticité desquels il n’y a pas le moindre doute, le _Livre des Morts_, les _Livres des hymnes_, le _Recueil des sentences morales_ de Ptahhoteph, le plus ancien livre de la terre, puisqu’il est contemporain des Pyramides, et beaucoup d’autres, permettent de nous faire une idée très précise de la haute morale d’abord et surtout de la théosophie fondamentale de l’Égypte, avant que cette théosophie ne se corrompît pour donner satisfaction au vulgaire et ne se transformât en un monstrueux polythéisme, qui du reste fut toujours plus apparent que réel.
Or, plus les textes sont anciens, plus leurs enseignements se rapprochent de la tradition hindoue. Qu’ils soient antérieurs ou postérieurs à ceux-ci, la question est en somme secondaire; ce qui est plus intéressant, c’est le problème de l’origine commune, origine unique et immémoriale, dont la probabilité s’accroît à chaque pas qu’on hasarde dans la préhistoire. Plus on remonte dans le temps, plus nettement se révèle l’accord sur les points essentiels. Voici, par exemple, l’idée que se faisait de Dieu la religion égyptienne à ses débuts. Nous en trouverons un peu plus loin l’original ou la réplique hindoue, de même que nous aurons l’occasion de confronter les deux théogonies, les deux cosmogonies et les deux morales qui sont évidemment les sources de toutes les théogonies, de toutes les cosmogonies et de toutes les morales de l’humanité.
Pour l’Égyptien qui a gardé la foi des origines, il n’y a qu’un seul Dieu, un Dieu unique. «Pas d’autre que lui.»--«Il est le seul être vivant en substance et en vérité.»--«Tu es seul et des millions d’êtres procèdent de toi.»--«Il a fait toutes choses et lui seul n’a pas été fait.»--«Partout et toujours, il est l’unique substance et il est inapprochable.»--«Il est l’un de l’un.»--«Il est hier, aujourd’hui et demain.»--«Il est Dieu se faisant Dieu, existant par lui-même, l’être double, c’est-à-dire, s’engendrant lui-même, générateur dès le commencement.»
«Voici plus de cinq mille ans, dit de Rougé, que dans la vallée du Nil commença l’hymne à l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme... La croyance à l’unité du Dieu suprême et à ses attributs comme créateur et législateur de l’homme qu’il dota d’une âme immortelle, voilà les notions primitives, serties comme des diamants indestructibles dans les superfétations mythologiques accumulées par les siècles qui ont passé sur cette antique civilisation[4].»
[4] DE ROUGÉ, _Annales de la Philosophie chrétienne_, t. XX, p. 327.
Assurément, il n’y a pas ici, dans la définition de la divinité, la pénétration, la subtilité et l’espace métaphysique, le bonheur d’expression, la magnificence verbale, le génie, en un mot, que nous trouverons dans les définitions hindoues. C’est que l’esprit égyptien est plus froid, plus sec, plus sobre, plus anguleux, plus réaliste, il a une imagination plus concrète, que l’inaccessible infini n’enflamme pas comme celle des peuples de l’Asie. Au surplus, ne perdons pas de vue que nous ne connaissons pas encore le sens secret qui se cache peut-être au fond de ces définitions. En tout cas, telles que nous les lisons, l’idée est la même et marque une même origine, que l’on peut, conformément aux traditions ésotériques et en attendant d’autres éclaircissements, appeler la pensée Atlantéenne. C’est une supposition que vient confirmer du reste le fameux passage du _Timée_, d’après lequel, au dire du prêtre égyptien qui parlait à Solon, l’Égypte aurait été, il y a 12.000 ans, une colonie Atlantéenne.
XI
Pour le Mazdéisme ou Zoroastrisme, la troisième des grandes religions, le problème de la filiation est plus simple, bien que celui des dates soit également compliqué. Zoroastre, ou plutôt l’un des Zoroastres, le dernier, aurait vécu, selon Aristote, au VIIe siècle avant notre ère. Pline le fait remonter à dix siècles avant Moïse, Hermippe de Smyrne, qui traduisit ses livres en grec, à 4.000 ans avant la prise de Troie et Eudoxe à 6.000 ans avant la mort de Platon.
La science moderne, comme le constate Édouard Schuré d’après les savantes études d’Eugène Burnouf, de Spiegel, de James Darmesteter et de Harlez, déclare qu’il n’est pas possible de fixer la date où vécut le grand philosophe iranien, auteur du _Zend-Avesta_, mais la recule en tout cas à 2.500 ans avant J.-C. Max Muller, de son côté, a fourni la preuve que Zoroastre ou Zarathustra et ses disciples avaient résidé dans l’Inde. «Plusieurs des dieux zoroastriens, ajoute-t-il, ne sont que des réflexions, des déflexions des dieux primitifs et authentiques des Védas.» Ici il n’y a donc pas le moindre doute au sujet de l’antériorité des livres hindous; et en même temps est corroborée une fois de plus la fabuleuse antiquité de ces livres ou de ces traditions.
Ces observations préliminaires, dont le développement exigerait des volumes, suffisent,--et c’est ce qui nous intéresse pour l’instant,--à établir que l’enseignement qu’on retrouve dans la suite des temps au fond de toutes les religions, sous forme de mystères, d’initiation, de doctrine secrète, remonte, selon les calculs les plus timides, à des milliers d’années. Elles suffisent en tout cas à écarter la thèse assez puérile de ceux qui soutiennent qu’il est relativement récent et a subi l’influence des révélations judéo-chrétiennes. On ne défend plus sérieusement cette thèse; mais on tourne la difficulté en disant: Oui, il y a des vérités de cette religion primitive et même des textes ayant date plus ou moins certaine, antérieurs à Moïse et à Jésus-Christ; mais qui pourrait faire le départ des interpolations successives qui les ont transformés?
Il existe dans l’Inde, paraît-il, plus de 1.200 textes des _Védas_ et plus de 350 textes des _Lois de Manou_, sans compter ceux des livres sacrés que les Brahmes ne nous ont pas livrés, et il est incontestable que dans ces textes ou dans les enseignements qu’ils reproduisent, se trouvent d’évidentes interpolations. Il ne faut jamais perdre de vue que la religion orientale que nous appelons vulgairement et fort improprement le Bouddhisme, se divise en trois grandes périodes qui correspondent assez exactement aux trois périodes qu’on pourrait marquer dans le christianisme, à savoir le Védisme ou la religion primitive, que les Brahmanes commentèrent, compliquèrent et corrompirent enfin à leur profit et qui devint le Brahmanisme contre lequel se révolta et que réforma au Ve siècle avant J.-C. Siddharta Gautama Bouddha ou Çakya-Mouni.
Les indianistes, grâce surtout aux repères historiques que leur donne l’institution des castes, les changements de langue et de mètre, ont appris à démêler assez facilement, dans les textes suspects, ces trois courants; et sous la luxuriance et l’enchevêtrement des interpolations, apparaissent toujours les grandes lignes et les vérités essentielles qui nous importent seules.
L’INDE
I
Voyons d’abord l’idée qu’en même temps que les Égyptiens, et beaucoup plus probablement avant eux, se faisaient de la divinité ces ancêtres dont les traditions ont au moins 5.000 ou 6.000 ans et qui eux-mêmes tenaient ces traditions de peuples aujourd’hui disparus, dont la dernière trace dans la mémoire des hommes, selon le _Timée_ et le _Critias_ de Platon, remonte à cent vingt siècles.
Je fais grâce au lecteur de l’inextricable nomenclature de la mythologie orientale, de la pullulation des dieux anthropomorphes que les prêtres de l’Inde, comme ceux de l’Égypte, de la Perse et de tous les temps et de tous les pays, furent forcés de créer pour répondre aux exigences de l’idolâtrie populaire. Je lui épargne également l’ostentation d’une érudition facile et prodigue de noms imprononçables, pour en venir directement et m’en tenir uniquement à la notion essentielle de la cause première, telle qu’on la trouve aux sources les plus reculées, et qui, peu à peu, si elle ne fut pas cachée au vulgaire ne fut plus comprise par lui, et devint le grand secret de l’élite des prêtres et des initiés.
Écoutons tout de suite le _Rig-Véda_, le plus authentique écho des plus immémoriales traditions, quand il aborde la question formidable:
«Il n’y avait ni l’Être ni le Non-Être. Il n’y avait ni l’atmosphère, ni le ciel au-dessus. Qu’est-ce qui se meut? En quel sens? Sous la garde de qui? Y avait-il des eaux et le profond abîme?
«Ni la mort n’était alors, ni l’immortalité. Le jour n’était pas séparé de la nuit. Seul, l’Un respirait, sans souffle étranger, de lui-même; et il n’y avait rien d’autre que lui.
«Alors s’éveilla en lui pour la première fois le désir; ce fut le premier germe de l’esprit. Le lien de l’Être, ils le découvrirent dans le Non-Être, les sages s’efforçant, pleins d’intelligence, en leur cœur...
«Qui sait, qui peut nous dire d’où naquit, d’où vint la création, et si les dieux ne sont nés qu’après elle? Qui sait d’où elle est venue?
«D’où cette création est venue, si elle est créée ou non créée, celui dont l’œil veille sur elle du plus haut ciel, celui-là seul le sait, et encore le sait-il?[5]»
[5] _Rig_, X, 129.
Est-il possible de trouver dans les annales humaines, paroles plus grandioses, plus chargées d’angoisse solennelle et qui rendent un son plus auguste, plus sacré et plus redoutable? Est-il possible de trouver à la base de tout, aveu d’ignorance plus total et plus irréductible; et du fond de notre agnosticisme que des milliers d’années ont agrandi, pourrions-nous en élargir l’horizon? D’emblée il dépasse tout et va plus loin que nous n’oserons jamais aller de peur de désespérer, puisqu’il ne craint pas de se demander si l’Être suprême sait ce qu’il a fait, sait s’il a créé ou non et doute s’il a pris conscience de lui-même...
II
Écoutons ensuite le _Sama-Véda_ confirmer et développer ce magnifique aveu d’ignorance:
«Si tu dis: Je connais parfaitement l’Être suprême, tu te trompes; qui pourrait dénombrer ses attributs? Si tu dis: Je pense le connaître, non que je croie le connaître parfaitement ni ne pas le connaître du tout, mais je le connais partiellement; car celui qui connaît toutes les manifestations des dieux qui procèdent de lui, connaît l’Être suprême, si tu dis cela tu te trompes, _ce n’est pas le connaître que de ne pas l’ignorer entièrement_.
«Celui, au contraire, qui croit ne pas le connaître, c’est celui qui le connaît; et celui qui croit le connaître, c’est celui qui ne le connaît pas. Il est regardé comme incompréhensible par ceux qui le connaissent le plus et connu parfaitement par ceux qui l’ignorent entièrement.»
A cet agnosticisme fondamental, l’_Yadjour-Véda_ vient ajouter son panthéisme total:
«Le sage fixe ses regards sur cet être mystérieux dans lequel existe perpétuellement l’univers qui n’a pas d’autre base que Lui. En Lui ce monde est enfermé, c’est de Lui que ce monde est sorti. Il est enlacé et tissu dans toutes les créatures sous les diverses formes de l’existence.
«Cet être unique, que rien ne peut atteindre, est plus rapide que la pensée; _et les dieux eux-mêmes ne peuvent comprendre ce moteur suprême qui les a tous devancés_. Il est loin et près de toutes choses. Il remplit cet univers entier et le dépasse encore infiniment.
«Quand l’homme sait voir tous les êtres dans ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit dans tous les êtres, il ne peut plus dédaigner quoi que ce soit.
«Ils sont tombés dans une nuit bien profonde ceux qui ne croient pas à l’identité des êtres; ils sont tombés dans une nuit bien plus profonde encore ceux qui ne croient qu’à leur identité.
«Il gagne d’être immortel celui qui croit à l’identité éternelle des êtres.
«Tous les êtres sont dans ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit est dans tous les êtres.
«Les êtres lui apparaissent tels qu’ils furent de toute éternité, toujours semblables à eux-mêmes.»
III
Nos ancêtres s’efforcèrent de creuser cet immense aveu d’ignorance, de peupler ce néant abyssal où l’homme ne pouvait respirer et cherchèrent à définir cet être suprême qu’une tradition plus préhistorique qu’eux-mêmes n’avait pas osé concevoir. Il n’est pas de spectacle plus passionnant que cette lutte de nos pères d’il y a soixante ou cent siècles contre l’Inconnaissable; et, pour en donner une idée, je leur emprunte leur propre voix en ne reproduisant que les termes presque désespérés dont ils se servirent dans leurs livres sacrés les plus anciens et les plus authentiques, qu’il faut lire sans se laisser effrayer par l’incohérence des images qui est, comme le remarque Bergaigne, le pain quotidien de la poésie védique.
Dieu, nous disent-ils, est l’Être et le grand tout existant par lui-même, incognoscible et cause sans cause de toutes les causes. Il est l’ancien des anciens et l’inconnu de l’inconnu. Il est tout et dans tout, l’âme éternelle de tous les êtres, que nul ne peut comprendre. Il est la réunion de toutes les formes matérielles, intellectuelles et morales de l’universalité des êtres. Il est l’unique, le germe primordial, non révélé de tout, la profondeur inconnue, la substance incréée de l’inconnu. «Non, non, est son Nom», et tout oscille perpétuellement entre «Tout est, rien n’est.» «La mer seule connaît la profondeur de la mer, l’espace seul connaît l’étendue de l’espace, Dieu seul peut connaître Dieu.» Il est le contenant inconnu de tout; il est le non-être parce qu’il est l’Être absolu, quelque chose qui n’est rien tout en étant tout. «Celui qui est et qui pourtant n’est pas, cause éternelle qui n’a pas d’être, l’Indécouvert et l’Indécouvrable, qu’aucune créature ne peut comprendre», dit Manou. Il n’est pas quelque chose, il n’est pas un être connu ou visible et l’on ne peut lui appliquer le nom d’aucun objet qui soit connu. Il est le caché des cachés, il est «Cela», le principe passif et latent. Le monde est son nom, son image; mais son existence première qui contient tout en soi est seule réellement existante. Cet univers est lui, il vient de lui, il retourne en lui. Tous les mondes ne font qu’un avec lui, car ils ne sont que par sa volonté; volonté éternelle et innée en toutes choses. Cette volonté se révèle dans ce que nous appelons la création, la conservation et la destruction de l’univers; mais il n’y a pas de création à proprement parler, car tout existant en lui depuis toujours, la création n’est qu’une émanation de ce qui était en lui. Cette émanation rend simplement visible à nos yeux ce qui ne l’était pas. De même, il n’y a pas de destruction, celle-ci n’étant qu’une inhalation de ce qui avait été exhalé; et cette inhalation ne fait à son tour que rendre invisible ce qui avait été vu; car tout est indestructible, puisque tout n’est que la substance de l’Être suprême qui lui-même n’a ni commencement ni fin, dans l’espace et le temps.
IV
Avoir sondé aussi profondément et sur une telle étendue, dès ce que notre ignorance appelle les origines, le mystère infini de la cause première inconnaissable, suppose évidemment une civilisation, une accumulation de pensées, de méditations, une expérience, une contemplation et une pénétration de l’univers qui sont bien faites pour nous émerveiller et nous humilier. Nous regagnons à peine les sommets d’où descendirent ces idées où panthéisme et monothéisme se confondent et ne forment plus qu’un dans l’incommensurable inconnu. Et qui sait si nous les aurions regagnés sans leur aide? Il y a moins d’un siècle, nous ignorions encore ces définitions dans leur netteté, dans leur grandeur originales; mais elles s’étaient infiltrées partout, elles flottaient en débris sur les eaux souterraines de toutes les religions, et d’abord sur celles de la religion officielle de l’Égypte où le «Noun» est aussi inconnaissable que le «Cela» hindou, et où, selon la tradition occultiste, comme révélation suprême, à la fin de la dernière initiation, on jetait en courant, dans l’oreille de l’adepte, ces mots terribles: «Osiris est un dieu noir!» c’est-à-dire un dieu qu’on ne peut pas connaître, qu’on ne connaîtra jamais!... Elles flottaient également sous la Bible, sinon sous celle de la Vulgate où elles deviennent méconnaissables, du moins sous celle d’hébraïsants comme Fabre d’Olivet qui lui ont, ou croient lui avoir restitué son sens véritable. Elles flottaient aussi sous les mystères de la Grèce qui n’étaient qu’une réplique déformée et pâlie des mystères égyptiens. Elles flottaient encore, et plus près de la surface, sous les doctrines des Esséniens qui, au dire de Pline, vécurent le long des rives de la Mer Morte pendant des milliers de siècles. «_Per sæculorum millia_» ce qui est évidemment exagéré. Elles flottaient dans la Kabbale, tradition des anciens initiés juifs, qui prétendent avoir conservé la loi orale que Dieu donna à Moïse sur le Sinaï et qui, transmise de bouche en bouche, fut écrite par les savants rabbins du Moyen âge. Elles flottaient sous les enseignements et les rêves extraordinaires des Gnostiques, héritiers probables des introuvables Esséniens, sous ceux des néo-platoniciens et sous le christianisme primitif, comme dans les ténèbres où se perdaient les malheureux Hermétistes médiévaux, parmi des textes de plus en plus mutilés et corrompus et des lueurs de plus en plus incertaines et dangereuses.
V
Voilà donc une grande vérité, la première de toutes, la vérité radicale, à laquelle nous sommes revenus: le caractère inconnaissable de la cause sans cause de toutes les causes. Mais cette cause ou ce Dieu, nous l’aurions toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était manifesté. Il fallait bien le faire sortir de son inactivité qui pour nous équivalait au néant, attendu que l’univers paraît avoir une existence et que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée de l’enchevêtrement des lianes théogoniques et théologiques qui bientôt l’envahirent de toutes parts, la cause première, ou plutôt la cause éternelle,--car n’ayant pas de commencement, elle ne peut être première ni seconde,--n’a jamais rien créé. Il n’y a pas eu de création vu que, de toute éternité tout existe en cette cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais plus réelle que s’ils la voyaient, puisque nos yeux ne sont faits que pour voir l’illusion. Au point de vue de cette illusion, ce tout, qui existe toujours, apparaît ou disparaît selon un rythme éternel que scandent le sommeil et le réveil de la cause éternelle. «C’est ainsi, disent les _Lois de Manou_, que par un réveil et par un repos alternatifs, l’Être immuable fait revivre et mourir éternellement tout cet assemblage de créatures mobiles et immobiles[6].» Il s’exhale ou il expire et l’esprit descend dans la matière qui n’est qu’une forme visible de l’esprit, et les mondes innombrables naissent, se multiplient et évoluent dans l’univers. Il s’inhale ou il aspire; la matière rentre dans l’esprit qui n’est qu’une forme invisible de la matière, les mondes disparaissent, sans périr, et réintègrent la cause éternelle, pour en ressortir au réveil de Brahma, c’est-à-dire des milliards d’années après, pour y rentrer encore, au retour du sommeil, des milliards d’années plus tard; et il en fut et il en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans toute éternité, sans commencement, sans arrêt et sans fin.
[6] _Lois de Manou_, I, 57.
VI
C’est encore un immense aveu d’ignorance; et ce nouvel aveu, si haut qu’on remonte, le plus ancien de tous, est aussi le plus profond, le plus complet et le plus grandiose. Cette explication de l’incompréhensible univers, qui n’explique rien parce qu’on n’explique pas l’inexplicable, est plus admissible que toutes celles que nous pourrions donner et peut-être la seule que nous puissions accepter sans nous heurter à chaque pas aux objections insurmontables et aux questions sans réponse de notre raison.
Ce second aveu, nous le trouvons à l’origine des deux religions-mères. En Égypte, même dans l’Égypte superficielle et exotérique que nous connaissons seule, et sans tenir compte du sens secret qu’ont probablement les hiéroglyphes, il prend une forme analogue. Il n’y a pas non plus création proprement dite, mais extériorisation d’un principe spirituel éternel et latent. Tout être et toute chose existent de toute éternité dans le «Noun», et y retournent après la mort. Le «Noun» est «l’abîme» de la Genèse; un esprit divin indéfini y flotte, portant en lui la somme des existences futures, d’où son nom de «Toum», qui signifie à la fois Néant et Totalité. Quand «Toum» voulut fonder dans son cœur tout ce qui existe, il se dressa parmi ce qui était dans le Noun, hors du Noun et des choses inertes, et le soleil «Râ» exista, la Lumière fut. Mais il n’y avait pas trois dieux, l’abîme, l’esprit dans l’abîme, la lumière hors de l’abîme. Toum, extériorisé par la force de son désir créateur, est devenu Râ-soleil, sans cesser d’être Toum, sans cesser d’être Noun. Il dit de lui-même: «Je suis Toum, celui qui existait seul dans le Noun. Je suis le Dieu grand qui se crée lui-même, c’est-à-dire le Noun, père des dieux.» Il est la somme des existences des êtres. Et pour exprimer cette idée que le démiurge a tout créé de son propre fonds, le célèbre papyrus de Leyde explique: «Il n’existait pas d’autre dieu avant lui, ni d’autre dieu avec lui, quand il a dit ses formes, il n’existait pas de mère pour lui qui lui ait fait son nom (en Égypte nommer équivalait à créer), point de père pour lui qui l’ait émis en disant: «C’est moi qui t’ai créé[7].»
[7] Cf. A. MORET, _Les Mystères égyptiens_, p. 110 et suiv., et PIERRET, _Études égyptologiques_, p. 414.
Pour créer, le dieu égyptien _pense_ d’abord, puis _parle_ le monde. (C’est déjà le Verbe, le fameux Logos des philosophes alexandrins que nous retrouverons plus tard.) Son intelligence suprême prend le nom de Phtah, son cœur, c’est-à-dire l’esprit qui l’anime, c’est Horus, et le Verbe, instrument de la création, c’est Thot. Nous avons ainsi: Phtah-Horus-Thot, démiurge-esprit-verbe, trinité dans l’unité Toum. Par la suite, comme dans les religions védique, perse et chaldéenne, le dieu suprême et inconnaissable est peu à peu relégué dans l’oubli, et l’on ne parle plus que de ses émanations innombrables dont les noms varient de siècle à siècle et parfois de ville à ville. C’est ainsi que dans le «Livre des Morts», Osiris qui devient le dieu le plus connu de l’Égypte dit qu’il est Toum.
Dans le Mazdéisme ou Zoroastrisme, qui n’est qu’une adaptation du Védisme au caractère Iranien, le dieu suprême n’est pas le créateur tout puissant qui pouvait faire le monde comme il le voulait; il est soumis aux lois inflexibles de la cause première inconnue qu’il est peut-être lui-même. En Chaldée, carrefour où se rencontrent les religions de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse, c’est encore la substance existant par elle-même, incréée, qui donne naissance à tout, ne créant pas parce que tout existe en elle, mais se manifestant périodiquement en reflétant son image dans le monde visible à nos yeux. Dans la Kabbale, dernier écho et contre-épreuve des enseignements ésotériques de la Chaldée et de l’Égypte, nous retrouvons le même aveu: l’esprit incréé, éternel, incognoscible, incompris dans sa pure essence, contient en soi le principe de tout ce qui existe et ne se manifeste et ne se rend visible à l’homme que par ses émanations.
Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus dans sa traduction restreinte, superficielle et empirique, mais dans une version qui aille au fond du sens intime, essentiel et radical des mots hébreux, telle que celle que tenta Fabre d’Olivet, nous trouvons, au premier verset de la Genèse: «Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant tout, Il, Elohim, Lui-les-dieux, l’Être étant, créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose de rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer du principe à l’essence, l’ipséité-des-cieux et l’ipséité-de-la-terre».