Part 3
Des bagages, on en a peu, le moins possible, quelquefois pas du tout. La chemise est de flanelle; on la porte longtemps. Le faux col, au besoin les manchettes, sont en papier; on ne les change que de temps à autre. Le mouchoir, et une autre partie du vêtement, faut-il la nommer? les chaussettes, sont à peu près inconnus du pionnier américain. A quoi bon alors s'embarrasser d'une malle? Aussi ne dispose-t-on pour les colis que le derrière de la voiture, où est un appui à claire-voie sur lequel se rabat une toile cirée.
Sur le dessus du véhicule, nous n'avons chargé que des soldats bien armés, l'œil au guet, ce qui vaut mieux que des bagages.
La diligence est traînée par six chevaux conduits à grandes guides, au galop, à travers la prairie, unie comme une mer pétrifiée. A côté du postillon peuvent monter les voyageurs amis du paysage.
De distance en distance, en moyenne tous les 10 milles, on relaye.
La plupart des stations, véritables blockhaus, sont fortifiées par des ouvrages de terre en _adobe_, briques cuites au soleil. Çà et là s'ouvrent des meurtrières.
A l'intérieur des stations il y a aussi quelques ouvrages retranchés, pour une défense désespérée, en cas d'une première défaite. Les Indiens arrivent volontiers en nombre pour surprendre les pionniers isolés.
Le long de la route est inscrite en traits ineffaçables la lutte du blanc contre le Peau-Rouge. Partout, des maisons de poste ou des fermes incendiées. Entre les années 1864-66, la diligence a cessé plusieurs fois de courir. Les stations ont été pillées, dévastées, brûlées; les hommes, mis à mort, scalpés; les femmes, les enfants, conduits en esclavage. Les blancs se sont cruellement vengés. Une fois, sur le ruisseau de Sand Creek, dans le sud du Colorado, le colonel des volontaires, Chivington, a surpris un village de Chayennes et d'Arrapahoes. Il a fait charger ses hommes, malgré le drapeau blanc hissé par les Indiens. «Souvenez-vous, a-t-il dit à ses soldats, de vos femmes et de vos enfants massacrés sur la Plate et sur l'Arkansas.» Et les volontaires ont chargé sans pitié, ne faisant grâce ni à l'âge ni au sexe. On a éventré les femmes, brisé contre les pierres la tête des enfants, coupé les doigts et les oreilles des morts qui portaient des bijoux, scalpé toutes les têtes, et commis bien d'autres horreurs que la plume se refuse à décrire. Plus d'une centaine d'Indiens ont péri. Le colonel, ivre de sa victoire, a partout célébré ce haut fait d'armes, espérant recevoir les étoiles ou épaulettes de général.
Après une sévère et minutieuse enquête, le gouvernement de l'Union lui a donné tort et l'a destitué; mais les pionniers se sont tous énergiquement prononcés en sa faveur. «Encore quelques affaires comme celle-là, écrivait un journal du Colorado, une par an, et nous serons à jamais délivrés de ces coquins de Peaux-Rouges, qui arrêtent notre colonisation.»
Le massacre de Chivington (c'est de ce nom que l'on appelle généralement la rencontre de Sand Creek) a été plusieurs fois l'objet de nos conversations dans la diligence qui nous menait à travers la prairie. M. Whitney, depuis longtemps fixé dans le Colorado, nous a fait connaître tous les détails de cette lamentable affaire. Nos autres compagnons de voyage: l'inspecteur des messageries continentales, un employé de la grande maison de banque Wells et Fargo, à laquelle appartient cette vaste entreprise, un agent des postes fédérales, nous racontent d'autres histoires d'Indiens. C'est le cas ou jamais de parler des Peaux-Rouges; nous sommes du reste en trop bonne et trop nombreuse compagnie pour qu'ils songent à nous arrêter.
Un jour, comme la diligence traversait ces solitudes, un homme nu, perché sur une éminence, faisait des signes au postillon. Celui-ci, croyant avoir affaire à un Indien, fouettait ses chevaux de plus belle. Un des voyageurs fit observer que ce pourrait bien être un blanc. On s'arrêta une minute, et l'homme accourut essoufflé. Il venait d'être pris par les Indiens, qui l'avaient dépouillé de tous ses habits et livré à leurs femmes ou _squaws_. Celles-ci, volontiers cruelles envers les visages pâles, se disposaient à faire subir à leur prisonnier, lentement, froidement, toutes les tortures qu'elles ont imaginées. On arrache les yeux, les ongles, la langue au patient; on lui coupe un pied, une main; on lui enlève des morceaux de chair; on lui déchire la peau; enfin, et c'est là le bouquet, on lie le prisonnier par terre et on lui allume du feu sur le ventre en dansant autour de lui une ronde infernale. Notre pauvre captif allait peu à peu subir tous ces genres de tortures, quand il parvint à s'échapper. La diligence passait en ce moment et le recueillit fort à propos.
Que d'histoires je pourrais vous conter de cette espèce! C'est près d'une des stations que nous avons traversées, qu'il y a trois ans, de pauvres femmes ont été surprises dans une ferme, et emmenées prisonnières par les Chayennes. L'une d'elles s'est pendue de désespoir, pour échapper aux violences qui l'attendaient. L'autre, forcée d'assouvir les passions du chef qui se l'était adjugée, a été condamnée aux services les plus abjects, et de plus s'est vue maltraitée, battue par les femmes de ce chef. Elle a été séparée de ses enfants, hormis d'un qu'elle allaitait encore, et presque réduite à mourir de faim. Vendue par son maître, elle est passée des mains d'un Chayenne à celle d'un Sioux, de celui-ci aux mains d'un autre chef. Enfin son premier maître est venu demander un jour de la racheter pour la brûler vive avec le jeune enfant encore à son sein. Le marché heureusement n'a pas été conclu, et après un an de ces misères sans nom, la pauvre femme a été échangée par ses bourreaux contre des prisonniers indiens qu'à leur tour avaient faits les blancs. La mère était redevenue libre, mais ses pauvres enfants étaient morts. Les petits êtres n'avaient pu résister à tous les mauvais traitements des Indiens!
Ne croiriez-vous pas entendre un roman, lire une page de Cooper ou d'Irving? Eh bien, tout cela s'est passé hier, et si vous demandez à Denver, à Julesburg, le nom de la malheureuse captive dont je viens de vous raconter les souffrances, tout le monde vous le dira.
A mesure que la malle s'avance rapide sur la route plane et poudreuse ouverte au milieu de la prairie, et que nous traversons des stations nouvelles, tous ces récits qu'on vient de me faire se représentent à mon souvenir. Ce n'est pas pour moi que j'ai peur, c'est pour ces femmes, c'est pour ces jeunes enfants que je rencontre à tous les relais. A côté des maisons de poste, des ruines d'édifices, des charpentes noircies témoignent de pillages et d'incendies récents. Le Peau-Rouge n'est pas loin; nous sommes sur son territoire. Le Peau-Rouge peut revenir tout à coup. N'est-il pas d'ailleurs en guerre ouverte avec les blancs? Et néanmoins le pionnier est toujours là; souvent il est revenu au même point rebâtir sa maison détruite! Quelle force fatale, quelle loi mystérieuse pousse ainsi cet homme en avant, malgré tous les obstacles? Pionniers du _Far-West_, vous êtes l'avant-garde de la civilisation, vous marchez avec le soleil, gloire à vous! Vous n'êtes ni des raffinés, ni des lettrés, mais vous êtes des hommes utiles, virils, de courageux travailleurs, d'énergiques colons. Devant vous disparaît la sauvagerie, devant vous le désert se transforme. Soldats obscurs du progrès, vous ne laisserez pas de nom dans l'histoire, bien que vous ayez fait de grandes choses; et néanmoins vous allez toujours en avant, obéissant au destin qui vous pousse: gloire à vous!
Excusez, mon cher ami, ce dithyrambe. Peut-être n'est-il pas à sa place dans une lettre; mais comment ne pas admirer ces hommes du Grand-Ouest? Savez-vous ce qu'on me raconte à l'instant? Dans un de ces relais de la diligence continentale perdu dans les solitudes, les Indiens se présentent un jour et demandent impérieusement à manger. Le maître de la station était seul. Il donne à ses visiteurs inattendus ce qu'il a de meilleur. Le repas fini:
--Maintenant, allume du feu, dit l'un des sauvages.
--Pourquoi faire?
--Nous voulons te faire rôtir. Allons pas de retards.
L'homme descend à la cave sous prétexte de chercher du bois. Les Indiens le suivent. Il tire sur l'un d'eux un coup de revolver qui le frappe mortellement. Les autres épouvantés hésitent. L'homme s'enfuit, se cache aux alentours de sa maison, dans les broussailles. Il était nuit; on était en hiver; la neige tombait. Les Indiens cherchent, ne trouvent rien. Celui qu'on poursuit n'ose pas sortir de sa cachette; la neige trahirait ses pas. A la fin, les Indiens, fatigués de ne rien découvrir, désertent la place. L'homme revient à la station et continue d'y servir la poste.
Au milieu de ces transes quotidiennes, les femmes font preuve d'autant de sang-froid que les hommes, et manœuvrent bravement comme eux la carabine et le revolver. A chaque relais nous trouvons ces armes sur les tables, aux coins des appartements. N'avais-je pas raison de vous dire que ces pionniers du _Far-West_ étaient des gens de grand cœur, et comprenez-vous maintenant mon dithyrambe?
Je n'ose plus vous parler de nous, ni de nos soldats, que nous avons peu à peu laissés dans les forts disséminés le long de la route, au fur et à mesure que nous nous éloignions davantage des points les plus périlleux. Nous avons traversé le grand désert américain. Peu à peu la prairie a fait place à des champs de sable où les fourmis rouges avaient amoncelé d'énormes tas de graviers siliceux, leurs pyramides d'Égypte à elles. Çà et là la prairie a reparu; quelques pauvres fleurs, dont l'éclat allait s'effaçant, brillaient encore au milieu des graminées jaunies.
Le temps était chaud, le ciel d'une limpidité extrême, et nous avons joui un moment d'un effet de mirage. Ce phénomène complétait, au milieu de ces solitudes, la ressemblance qu'elles offrent sur plus d'un point avec les vastes plaines de l'Afrique.
Nous n'avons pas rencontré d'Indiens hostiles. Ai-je besoin de vous le dire, puisque je vous écris de Denver avec tous mes cheveux? C'est vraiment n'avoir pas de chance; mais qu'y faire? Ainsi l'a voulu la fatalité. Les aventures émouvantes seront pour une autre fois. «Postillon! postillon! arrêtez! voici les Indiens!» On passe une longue-vue au postillon. C'étaient des muletiers qui couraient après leurs bêtes, qui avaient jugé bon de s'éloigner du campement de la nuit. Muletiers et bouviers, qui s'en vont en longues caravanes sur la route et qui dorment à la belle étoile autour de leurs fourgons, sont pour nous des amis. Le postillon du désert a continué sans crainte son chemin.
Je vous ferai dans ma prochaine lettre le récit de la naissance du Colorado, ce territoire inconnu hier, populeux et prospère aujourd'hui, et cela vaudra mieux que des récits d'attaques de Peaux-Rouges, de scalps arrachés aux brigands des prairies. Je ne puis pas vous faire de mensonges. Chaudron-Noir, l'Antilope-Blanche, l'Homme-qui-marche-sous-terre ont refusé, comme autrefois Pipelet à Cabrion, de me donner de leurs cheveux, et n'ont pas voulu prendre des miens. Triste! triste!
V
LA CITÉ DES PLAINES.
Denver (Colorado), 6 octobre.
C'est assez vous parler des Indiens; ils n'ont semé ici que la dévastation et la ruine. Parlons des blancs, des visages pâles, qui ont produit, qui ont créé. Ils ont transformé comme par enchantement le désert américain; le pays des herbes sauvages, colonisé par eux, s'est changé en fertiles campagnes.
Escaladant les Montagnes-Rocheuses pour aller en sonder les filons, ils ont planté leur tente jusqu'aux dernières hauteurs habitables, porté la civilisation à des altitudes qu'elle n'avait pas encore atteintes. Vous savez au milieu de quelles luttes quotidiennes ces merveilleux résultats ont été obtenus.
Denver, la véritable capitale du Colorado, n'existe que depuis huit ans; elle a aujourd'hui près de 8,000 habitants; elle en aurait le double sans la guerre de sécession et la guerre avec les Indiens, qui ont toutes deux si subitement arrêté l'essor des colons vers ce lointain pays.
La ville est bien bâtie; les maisons sont élégantes, construites en briques, en pierre ou en bois. Denver a des édifices nombreux, un théâtre, un hôtel des monnaies, un champ de courses. Aux États-Unis il n'y a pas, à proprement parler, de petite ville, et Denver possède aussi un collège, des écoles, divers journaux.
Je ne parle pas des églises, dont le chiffre dépasse déjà la demi-douzaine. M. de Talleyrand avait raison quand il disait que, dans l'Amérique du Nord, il n'avait trouvé qu'un seul plat et trente-deux religions.
Il n'y a pas de cuisiniers dans ce pays, mais tout le monde y est un peu révérend.
Denver a des rues larges, bien ouvertes, arrosées, plantées d'arbres. Elle est située sur la rivière Plate (branche du Sud), de part et d'autre du cours d'eau, sur lequel ont été jetés des ponts en charpente, comme savent si bien les construire les Américains. Partout sont des magasins, des maisons de banque, des hôtels, des buvettes. Volontiers, comme dans toute l'Union, on prend plusieurs fois par jour le verre sacramentel de whisky, ou quelqu'un de ces breuvages composites et glacés, que l'Exposition de 1867 à révélés aux Parisiens. A son tour, un Français a monté ici un café et un restaurant, et représente dignement, au pied des Montagnes-Rocheuses, la cuisine de notre pays. Il a aussi tous les vins de France, et les Américains connaissent bien la route de cette maison.
Le mouvement et la vie sont partout; on ne se croirait pas au fond des prairies, à 2,000 milles de New-York. Partout se croisent les voitures rapides, ou les lourds fourgons chargés des denrées de l'Est, et prêts à partir pour les cités minières. De celles-ci, il ne vient encore que des lingots d'or et d'argent, marchandises précieuses, mais qui tiennent fort peu de place.
Des montagnes ou de la prairie, on rapporte des peaux, des fourrures, dont Denver fait un assez grand commerce.
Des centres agricoles partent des produits plus encombrants, mais non moins utiles. Le pays se suffit déjà pour le blé, la farine, les pommes de terre, qui sont de première qualité.
Les produits de jardinage sont aussi de la plus belle venue et de dimensions formidables. On ne peut encore citer que la Californie qui ait fourni des échantillons analogues à ceux du Colorado. Il est vrai que la terre est vierge et ne demande ici qu'à produire.
Si je ne craignais que vous ne me missiez en demeure de vous fournir la marmite pour le faire cuire, je vous dirais que j'ai vu à Denver un chou pesant plus de 50 livres, 20 kilogrammes. Et quel chou! un chou au cœur serré, aux feuilles tendres et frisées, d'un vert tournant au blanc; un chou rond, dodu, de formes majestueuses et d'une saveur en rapport avec son teint.
Quand on songe qu'il y a sous ces climats privilégiés de si bons légumes, et que l'on nous sert à Paris des herbages aqueux, fibreux, sans nul goût, c'est vraiment le cas d'être tenté d'aller s'approvisionner au Colorado. Un jour viendra, n'en doutons point, où des tubes souterrains parcourront le globe et où, d'un coup de piston, au moyen d'une machine pneumatique, on aspirera ses provisions de ménage d'un bout à l'autre de l'univers. Alors chaque pays ne produira que ce qu'il peut produire, et nous en aurons fini avec tous les maraîchers parisiens.
Je ne dis pas de mal de cette honorable corporation, mais je dis que les légumes du Colorado et ceux de la Californie, auxquels j'ai également goûté, valent mieux que ceux du bassin de la Seine, à la latitude de Paris. Voilà tout.
Maintenant je reviens prudemment à Denver, pour ne me créer d'affaires avec personne.
Denver n'existait pas en 1859. A cette époque, des chercheurs d'or, en quête de placers au pied des Montagnes-Rocheuses, quelque part, entre Santa-Fé dans le Nouveau-Mexique et le fort Laramie dans le Dakota, comme qui dirait entre Lisbonne et Berlin, s'arrêtèrent sur la Plate du Sud. Ils lavèrent les sables du ruisseau de Cherry, tributaire de cette rivière, et, à leur grand étonnement, y trouvèrent des paillettes d'or. On est toujours un peu étonné lorsqu'on trouve l'or pour la première fois, quand même on le chercherait.
La nouvelle de cette heureuse découverte se répandit bien vite. Les pionniers, les colons des derniers États de l'Ouest, la plupart mécontents de leur sort ou croyant l'être, accoururent avec la foule des _squatters_, des désespérés, de tous les aventuriers que les États qu'arrosent le Mississipi et le Missouri renferment en si grand nombre. Ce fut, comme cela avait eu lieu sur d'autres points, un désordre sans nom; mais la loi de Lynch et les comités de vigilance eurent bientôt fait justice de tous les voleurs, de tous les assassins, et le calme se rétablit pour ainsi dire instantanément.
On me raconte ces débuts si agités. C'était le temps où, la ville n'existant pas encore, les émigrants arrivaient en caravane, et campaient dans leurs fourgons, à défaut d'autre abri. Il fallait alors plusieurs semaines pour arriver du Mississipi au pied des Montagnes-Rocheuses. Aucune diligence, aucun chemin de fer ne passait encore par là. Des Peaux-Rouges, on n'en rencontrait que trop, aux aguets sur la route, et il fallait composer avec eux, payer le droit de passage sur leur territoire, et au besoin leur disputer sa vie. Cependant ils n'étaient pas aussi acharnés qu'ils allaient le devenir, en présence de la colonisation du Colorado, qui leur enlevait une partie de leurs terres, et de la guerre de sécession, qui leur donnait l'espoir, en s'unissant, de vaincre l'ennemi commun divisé.
Malgré tous ces obstacles, les émigrants arrivaient en foule. Des placers nouveaux étaient tous les jours découverts. Les mines aurifères en filons, les mines de quartz comme on les nomme, parce que le quartz ou cristal de roche compacte, dans lequel nage l'or, en forme la matière principale, les mines de quartz aurifère venaient s'ajouter aux placers. Des fortunes s'édifiaient du jour au lendemain, et se perdaient quelquefois avec la même facilité dans le jeu ou la dissipation; mais on ne tenait compte que des gagnants, jamais des perdants, et le Colorado eut sa fièvre, son _excitement_, comme l'avait eu la Californie, avec ses gîtes inépuisables; le lac Supérieur, avec ses mines de cuivre; la Nevada, avec ses filons d'argent, la _Pétrolie_, avec ses sources d'huile de pierre. Dans ces affaires de colonisation, tout procède aux États-Unis par fièvre de mines, et l'on en attend une nouvelle à cette heure, car aucune émotion de ce genre n'a eu lieu depuis quelques années[1].
[Note 1: La découverte des mines d'or de Sweet-Water (territoire de Wyoming), dans les Montagnes-Rocheuses, et surtout celle des mines d'argent de White-Pine (État de Nevada), sont venues successivement, dans le courant de l'année 1868, donner raison à ces pronostics.]
L'excitation, dans le Colorado, fut portée à son comble dès les premiers jours, et tous les banquiers de New-York, de Boston, de Philadelphie, prêtèrent à l'envi leur argent à ces entreprises hasardeuses, quand ils ne purent venir eux-mêmes opérer sur les lieux. Au début, il y avait eu un moment de doute, d'hésitation. Les _Pike's-pikers_ ou les mineurs du pic de Pike (on les appelait ainsi en jouant sur les mots, parce que la première découverte de l'or avait eu lieu, pour ainsi dire, au pied du pic de ce nom, un des rares points connus, en ce temps-là, dans les Montagnes-Rocheuses), les _Pike's-pikers_ furent un instant regardés comme des rêveurs, pour ne pas dire plus. J'étais alors en Californie (1859), et je me rappelle que l'on y traitait sans façon de _humbug_ la découverte de l'or dans les plaines de l'Extrême-Ouest. A leur tour, les journaux des États de l'Ouest prétendaient que les échantillons des _Pike's-pikers_ n'étaient autres que des pépites californiennes. A la fin cependant, il fallut bien ouvrir les yeux, et l'action fut d'autant plus vive qu'il y avait eu un moment de réaction. Tout le monde accourut, tout le monde voulut avoir sa part de la curée.
Je ne puis songer à de tels faits sans me rappeler que c'était pour des raisons analogues qu'en France tournaient toutes les têtes au temps de la banque de Law. L'économiste écossais, que l'histoire n'a pas encore jugé comme il le mérite, était d'autant mieux inspiré dans ses projets de colonisation des plaines du Mississipi, que ces plaines nous appartenaient, et que le pays où l'on vient de découvrir l'or et l'argent, le Colorado, inconnu hier et qui sera si puissant demain, est précisément situé dans ce bassin du Mississipi que Law voulait fertiliser. Le grand homme était venu trop tôt. Son génie avait soupçonné ce qui existait réellement: les richesses souterraines inépuisables de ces magnifiques contrées; mais l'heure n'avait pas encore sonné de leur exploitation, et c'était d'ailleurs à un autre peuple que le nôtre que la nature avait réservé le soin de féconder ces déserts. Law n'était ni un fourbe ni un aventurier; c'était un grand économiste, disons mieux, un grand homme éclos avant sa date. C'était un type américain, quand l'Américain n'était pas encore né.
Le territoire de Colorado, colonisé principalement par l'exploitation de l'or, montre bien que tous les rêves de Law étaient des réalités. Si les mines d'émeraude dont il avait parlé n'existent pas ou n'ont pas encore été découvertes le long du Mississipi, il n'en est pas moins vrai que les mines de plomb dont il avait obtenu la concession, celles du Missouri, de l'Illinois, du Wisconsin, font aujourd'hui en partie la fortune de ces États, et sont les plus productives du monde; il n'en est pas moins vrai que les mines d'or du Colorado, par leur seule exploitation et en moins de huit ans, ont donné naissance à un territoire heureux et prospère, où ne seraient point encore accourus les pionniers sans l'appât du précieux métal qui a été de tout temps l'agent le plus certain des lointaines colonisations.
Au commencement, personne dans le Colorado. Le pays n'a pas même de nom. Il fait partie du territoire de Kansas, et le nom de Colorado est celui d'un fleuve qui descend de l'autre côté des Montagnes-Rocheuses pour se jeter dans le golfe de Californie. Les Espagnols l'ont ainsi nommé parce que ses rives, sur certains points, sont colorées par des terres oxydées, ferrugineuses, et que le fleuve lui-même en est rouge, _colorado_.
C'est à peine si quelque rare trappeur, quelque traitant, parcourt ces contrées pour chasser les bêtes à fourrures, le bison, le castor, l'ours, ou faire la troque avec les Indiens. Sur les plateaux des montagnes, dans les _parcs_, comme on les appelle, sont campés les Yutes, tribus toujours en guerre avec celles des prairies, les Chayennes ou les Arrapahoes.
Il faudra des années pour coloniser ces plaines désertes. Mais voici qu'un heureux hasard fait découvrir à des aventuriers ce que les savants, les explorateurs, les géologues, les ingénieurs eux-mêmes, qui sont passés à plusieurs reprises dans ces parages, n'ont pas encore signalé, des mines d'or! Et les colons accourent, et le pays est fondé. Là où errait le bison, et le Peau-Rouge sur ses traces, naît une ville, puis une autre. Un nouveau territoire, et bientôt un nouvel État s'ajoutera à tous ceux que compte déjà l'Union. Demain une étoile de plus brillera sur le drapeau constellé aux trois couleurs, une étoile de plus qui ne fera qu'augmenter la force du pays, sans nuire en rien à son unité. La devise des Américains n'est-elle pas: _E pluribus unum_?
Savez-vous comment fut baptisé Denver au début de la colonisation? _Auraria_, la mine d'or. Depuis, ce nom a été changé en celui de Denver, pour faire hommage au gouverneur du Kansas.
Quelques récalcitrants (où n'en trouve-t-on pas?) ont voulu un moment appeler Denver la _Cité des plaines_, à cause de la position de la ville au milieu des prairies. Malgré l'heureux choix de ce nom, ils n'ont pas obtenu gain de cause, et Denver est resté.