Le grand-ouest des États-Unis

Part 1

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LE GRAND-OUEST DES ÉTATS-UNIS

PRINCIPAUX OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

LA VIE SOUTERRAINE, ou les Mines et les Mineurs, 2e édition. Paris, Hachette, 1867.

L'HISTOIRE DE LA TERRE, origines et métamorphoses du globe. 3e édition. Paris, J. Hetzel, 1867.

LES PAYS LOINTAINS, notes de voyage (la Californie, Maurice, Aden, Madagascar). 2e édition. Paris, Challamel aîné, 1867.

LA TOSCANE ET LA MER TYRRHÉNIENNE, études et explorations (la Maremme, Carrare, l'île d'Elbe, les ruines de Chiusi). Paris, Challamel aîné, 1868.

LES MERVEILLES DU MONDE SOUTERRAIN, 2e édition. Paris, Hachette, 1869.

LES PIERRES, esquisses minéralogiques. Paris, Hachette, 1869.

PARIS.--IMP. SIMON BAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.

LE GRAND-OUEST DES ÉTATS-UNIS

PAR

L. SIMONIN

LES PIONNIERS ET LES PEAUX-ROUGES

LES COLONS DU PACIFIQUE

PARIS CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR QUAI DU LOUVRE, 28

1869 Tous droits réservés

A MON AMI

PAUL DALLOZ

PRÉFACE

L'Exposition de 1867 avait amené à Paris, entre autres Américains, un actif Bostonien, M. J.-P. Whitney, commissaire du territoire de Colorado.

Nous fîmes connaissance, et M. Whitney me proposa, de la façon la plus naturelle du monde, de venir voir ses mines. Il s'agissait d'entreprendre une course non plus au champ de Mars, mais aux Montagnes-Rocheuses. Ce n'était qu'à deux mille cinq cents lieues de Paris. M. Whitney tombait bien: j'ai toujours aimé les voyages, et j'en ai fait de beaucoup plus longs.

A cette époque, ce n'était cependant ni le sol ni le sous-sol que j'explorais, c'était l'atmosphère. J'interrompis mes excursions aériennes, et je rejoignis en Amérique M. Whitney et un second compagnon, le brave colonel (depuis général) Heine, attaché à la légation des États-Unis à Paris.

En cours de voyage j'ai écrit à un ami les lettres qu'on va lire. Je les réunis aujourd'hui en volume, et je joins à ces lettres, sous ce titre: _les Colons du Pacifique_, une étude sur les premiers temps de la Californie.

La Californie est la dernière limite du Grand-Ouest américain, et les troubles qui y ont suivi la découverte de l'or sont encore présents à l'esprit de tous. J'ai longuement visité ce pays à deux reprises, en 1859 et en 1868. Je montre comment les institutions républicaines, largement appliquées, ont permis au calme de naître, et comment, à une époque d'effervescence aventureuse, a succédé bien vite une ère paisible et féconde.

J'offre ce petit livre à mes compatriotes, et je désire qu'il leur fasse aimer comme à moi la liberté, la démocratie américaine.

L. SIMONIN.

Paris, juin 1869.

LE

GRAND-OUEST

LES PIONNIERS ET LES PEAUX-ROUGES

I

LA REINE DES LACS.

Chicago, sur le lac Michigan, 30 septembre 1867.

On dit que tout chemin mène à Rome; tout chemin mène aussi vers le Grand-Ouest américain. J'ai pris le plus court, le plus direct, et voilà pourquoi je vous écris ma première lettre à deux mille lieues de Paris, que j'ai laissé il y a seulement quinze jours.

Le 13 septembre au soir, un vendredi, j'ai dit adieu pour la dernière fois, en quittant la gare de Montparnasse, au palais et au jardin de l'Exposition, tout illuminés, et le lendemain je me suis réveillé à Brest. Immédiatement je me suis embarqué sur _le Saint-Laurent_, un des plus beaux _steamers_ de la compagnie transatlantique française, un des plus rapides de sa merveilleuse flotte. Si vous saviez comme notre pavillon gagne à être ainsi pacifiquement promené sur les mers!

Le beau temps et la vigilance du capitaine aidant, nous avons fait en neuf jours la distance de plus de 3,000 milles marins (1,400 lieues de 4 kilomètres), qui sépare Brest de New-York. Il est vrai que ç'a été le plus beau voyage du _Saint-Laurent_; mais la Compagnie transatlantique est volontiers coutumière du fait.

Le brave capitaine de Bocandé était tout joyeux de cette magnifique traversée, et moi je me disais que, par le temps qui court, on peut bien se risquer à partir un 13, fût-ce de plus un vendredi.

J'ai retrouvé à New-York mon excellent compagnon de voyage le colonel Heine, attaché à la légation des États-Unis à Paris. Il m'avait précédé de quinze jours pour venir préparer les voies de notre grande excursion. Il était prêt, je l'étais également. Je ne lui demandai qu'une matinée, pour aller présenter mes devoirs à notre bienveillant consul général, M. le baron Gauldrée Boilleau.

--Vous voulez donc aller vous faire scalper dans le _Far-West_? me dit le baron; les Indiens sont toujours en guerre avec les États-Unis.

--J'ai promis de me rendre dans les mines du Colorado.

--Les Peaux-Rouges vous arrêteront dans le désert, sur le chemin de Julesburg à Denver.

--J'ai une bonne carabine et un excellent revolver.

--Il est bien tard maintenant pour aller faire de la géologie dans les Montagnes-Rocheuses; vous trouverez les mines sous la neige.

--Ces paroles me donnent à réfléchir, venant d'un homme aussi sensé, aussi expérimenté que vous. Je vais me recueillir jusqu'à demain.

--Au revoir! et si vous partez, revenez avec vos cheveux.

Je réfléchis pendant quelques heures à ce que m'avait dit le baron, et le résultat de mes réflexions fut que le temps était beau, que l'_Indian summer_, l'été indien des prairies qui correspond à notre été de la Saint-Martin, s'annonçait sous les auspices les plus favorables, et qu'enfin, si les Indiens devaient me percer de flèches et me scalper, comme on ne mourait qu'une fois et pas toujours d'une mort aussi dramatique, je ne serais pas le plus mal partagé des mourants. Je jetai donc le cri des Américains: _Go ahead_, En avant! Le colonel, impassible, répondit à ce cri de son pays d'adoption, et le 26 septembre au soir, sans plus perdre de temps, nous prîmes notre place pour Omaha, ou plutôt nous montrâmes au contrôle du _railroad_ les billets que nous avaient gratuitement délivrés les compagnies des chemins de fer américains, heureuses d'être agréables à des voyageurs qui allaient se faire scalper d'aussi bonne grâce.

Omaha est situé sur le Missouri, à 1,500 milles de New-York. Ici, j'ouvre une parenthèse pour vous dire, si vous n'avez pas de dictionnaire sous la main, que le mille américain, comme l'anglais, vaut en nombre rond 1,610 mètres; il est donc environ deux tiers plus long que notre kilomètre officiel. Notons encore en passant que le mille marin, dont j'ai parlé plus haut, est égal à 1,852 mètres; il y a donc mille et mille, comme il y a fagots et fagots, ainsi que disait Rabelais.

De New-York à Albany nous avons suivi la belle rivière de l'Hudson. D'Albany nous avons poussé droit sur le lac Ontario, traversant au passage des villes comme Troie, Utique, Rome et Syracuse, dont les noms sont faits pour dérouter le voyageur, s'il n'est pas bien éveillé. Par bonheur on rencontre aussi en chemin des villes comme Rochester, la grande cité des minotiers, et là, le bruit des roues et des meules, le mouvement sans cesse ni trêve rappelle bien qu'on est aux États-Unis.

Le 27, nous saluons à midi les chutes du Niagara, et nous franchissons le fleuve sur le pont suspendu le plus hardi, le plus élevé, le plus long qui existe au monde; puis nous entrons dans le Canada, côtoyant tout le jour le lac Érié.

A Détroit (un nom français, comme tant d'autres ici, et qui rappelle notre ancienne domination dans ces parages), un _ferry boat_ ou bac à vapeur passe tout le train sur le bras d'eau qui relie le lac Érié au lac Huron, et nous rentrons dans les États-Unis, dans le Michigan. Là commencent les grandes plaines du Mississipi, les anciennes prairies, la plus belle demeure que Dieu ait préparée pour l'homme, comme l'a écrit, je crois, Tocqueville.

Le 28, au matin, nous arrivons à Chicago. Nous sommes à 1,000 milles de New-York, franchis en une seule traite, sans fatigue, avec une vitesse qui atteint presque celle de nos trains express. Nous avons dormi deux nuits en wagon, dans des lits. Les siéges, le soir, se transforment en couchettes par un procédé très-ingénieux, et là on dort, je ne dirai pas comme chez soi, mais aussi bien certainement que dans une cabine de bateau à vapeur. Les lits sont étagés, et l'on n'a que la crainte, si, comme moi, l'on a un massif compagnon couché au-dessus de sa tête, de le recevoir la nuit sur la face, avec tout le fourniment, pour peu qu'un ressort se dérange; mais on m'a dit que cela n'arrivait jamais.

Les _palace cars_, les _state rooms_, ou wagons-palais, salons de luxe, que l'on peut occuper seul, sont encore plus confortables que les wagons à dormir, et certainement trop luxueux pour un pays aussi démocratique. Jamais souverain n'a voyagé avec autant de confort que dans ces compartiments réserves, que l'on peut se procurer pour quelques dollars, sur tous les grands chemins de fer américains.

Les compartiments à dormir s'appellent des _sleeping cars_, comme qui dirait des dortoirs. Vous connaissez les wagons américains, larges, hauts, bien aérés, pouvant contenir chacun une cinquantaine de voyageurs. Les siéges sont disposés sur deux rangs, et une allée est ménagée au milieu. On va à volonté en avant ou en arrière, car le siége peut basculer autour d'un pivot latéral.

Dans chaque compartiment est un bidon d'eau et un verre à boire, un lavabo, un poêle que l'on chauffe en hiver; enfin, faut-il le dire?... un _water closet_, dont nos wagons auraient tant besoin. Une corde, qui règne sur toute l'étendue du train, met chaque compartiment en relation avec le mécanicien de la locomotive.

On peut passer à volonté d'un compartiment à un autre pendant que le train est en marche, et rester même au dehors, appuyé sur la balustrade, pour admirer à son aise le pays.

Chaque wagon est parcouru par un employé qui vend des journaux, des livres, des fruits, des comestibles, et de temps en temps le conducteur du train vérifie les billets, sans vous incommoder, car l'on a soin de passer son _ticket_ au cordon de son chapeau.--Mais nous savons tout cela, allez-vous dire, et il n'est pas nécessaire de nous le répéter.--A quoi je réponds que nos chemins de fer, en France, sont encore si peu confortables, que l'on ne saurait trop rappeler que les Américains là-dessus nous surpassent et font beaucoup mieux que nous.

Il n'est permis que dans quelques compartiments de fumer; mais on mâche partout du tabac, et vous savez combien les Américains sont... chiqueurs. Les dames, pour lesquelles on a ici le plus grand respect, pourraient être incommodées de ces habitudes; aussi trouvent-elles sur tous les trains des voitures réservées. Les maris, et ceux qui, sans jouir de ce titre, accompagnent les dames, peuvent entrer dans ce compartiment, que j'ai bien souvent envié. Le _bachelor_, non pas le bachelier, comme vous pourriez le croire, mais l'homme sans femme, ne jouit aux États-Unis d'aucun crédit. Le ministre d'Angleterre, sir Frederick Bruce, qui vient de mourir ces jours derniers à Boston, et qui n'était pas marié (on a vu des ministres dans ce cas) emmenait toujours sa cuisinière en voyage. Avec cette _lady_, il passait partout; toutes les portes réservées lui étaient ouvertes, et il échappait à la compagnie, souvent fort peu tolérable, des fumeurs et des chiqueurs américains. Quant à la servante, elle suivait son maître, comme si elle eût été sa femme: aucune délimitation de rang n'existe aux États-Unis.

Je vous ai dit que nous étions à Chicago, qu'on nommait naguère _la Reine des prairies_. C'est la merveille de l'Ouest, _la Reine des lacs_, comme on l'appelle encore, car les prairies sont maintenant bien loin; c'est la ville qu'il faut voir entre toutes, en allant aux États-Unis.

«Ne visitez que deux choses en Amérique, disait un homme d'État anglais à son ami qui partait pour New-York: les chutes du Niagara et Chicago.» L'homme d'État avait raison. Si les chutes du Niagara sont les plus étonnantes du monde, Chicago est aussi la ville la plus merveilleuse que les hommes aient jamais bâtie. Elle n'avait que 70 habitants en 1830. Il n'y avait encore là qu'un fort militaire, édifié contre les Indiens, et un poste de traitants, bâti par les Astor de New-York, qui y faisaient le commerce des fourrures. Aujourd'hui Chicago renferme 225,000 habitants, et sa population augmente tous les jours. C'est le plus grand marché de grains du monde entier, et elle laisse bien loin derrière elle Odessa, Trieste, Marseille. C'est une des plus belles villes des États-Unis.

L'hôtel où nous sommes descendus, _Sherman-house_, peut loger mille voyageurs. Il est tout construit en marbre blanc, en _marbre d'Athènes_, comme disent les Américains. Il y a à Chicago plusieurs hôtels de cette importance. Ce n'est pas la seule curiosité de la ville. Les _élévateurs_, où l'on prépare mécaniquement les grains qui arrivent en chemin de fer et repartent sur des navires, méritent aussi d'être vus. Le grain est monté, vanné, purifié, classé, pris sur les wagons, chargé sur les navires, tout cela par le moyen de machines, sans que l'acheteur ou le vendeur s'en soient le moins du monde occupés, et qu'ils aient même vu leur marchandise.

La prise d'eau potable, sur le lac Michigan, est encore une des merveilles de cette cité, et ce tunnel _sous-lacustre_, de 2 milles de long, est plus curieux encore que celui de Londres sous la Tamise. Vous n'êtes pas aussi sans vous rappeler les miracles que l'architecture a faits ici, en élevant les maisons de plusieurs mètres au-dessus de leur niveau naturel, quand il a fallu exhausser le plan primitif de la ville. On soutenait aux quatre angles les édifices par des crics ou des vis de calage, puis on disposait une rangée de ces appareils sur toute la longueur et la largeur des constructions. On tournait la manivelle et en quelques jours tout était dit. Les habitants n'avaient pas même quitté leur maison. Voilà un système qui mérite d'être recommandé à M. Haussmann, et dont vous pouvez voir le plan au palais de l'Exposition. «Donnez-moi un levier, disait Archimède, et je soulèverai le monde.» Le levier, ici, c'est le cric et la vis, cousins germains du levier, et mécanismes si vigoureux, parce qu'ils vont lentement. Ce que l'on gagne en force, on le perd en vitesse: vous connaissez ce principe de mécanique qu'on nous a enseigné au lycée.

Chicago est situé sur le lac Michigan, comme Marseille sur la Méditerranée. De sa mer intérieure, et par les canaux de l'Érié ou de Weeland, Chicago peut envoyer des navires jusque sur l'Atlantique _sans rompre charge_, c'est-à-dire sans transbordement. Ils descendent le Saint-Laurent après avoir franchi les canaux et les lacs. On cite des navires qui sont ainsi allés du lac Michigan à Liverpool, et _vice versa_. Non contents de cela, les Américains parlent de jeter un canal entre Chicago et New-York: il n'y a rien d'impossible pour ce peuple.

Outre les grains (blé, maïs, avoine, etc.), que les vastes plaines qu'arrose le Mississipi envoient à Chicago par les dix-sept chemins de fer qui rayonnent sur cette ville, elle exporte aussi du plomb provenant des grandes fonderies du Wisconsin et de l'Illinois, du charbon, que déversent toutes les houillères environnantes, du bois fourni en quantités considérables par les forêts voisines, et débité en planches et en _maisons._ Les villes qui se forment si rapidement tous les jours aux États-Unis adressent toutes leurs commandes à Chicago. Chicago expédie aussi des peaux, des fourrures et du bétail en quantité. Elle fait concurrence à Cincinnati, et lui dispute le surnom de _Porcopolis_, ou la ville des porcs.

Rassurez-vous, on ne rencontre nulle part dans les rues ces intéressants animaux. Pas plus que les grains, ils n'y gênent la circulation.

Comme à Cincinnati, le porc, engraissé à la campagne, est découpé mécaniquement à la ville en jambons et en lard; on tire aussi parti des _brosses_. Les animaux arrivent à la file par un couloir; une trappe s'ouvre, ils y descendent un à un, sont étouffés dans une cuve d'eau bouillante; un couteau intelligent mû par la vapeur les ouvre, les découpe, les divise. Bref, les jambons vont se saler d'eux-mêmes et s'empiler dans des tonneaux. Quand ils n'ont pas le poids voulu, ils refusent de prendre place sur le tas. Vous connaissez la curieuse machine de M. Devinck à fabriquer, peser, envelopper, entasser les tablettes de chocolat. Cette machine a fait la joie des visiteurs à toutes les expositions.

Eh bien, à Porcopolis, on fabrique, on pèse et on entasse de même les jambons. Reconnaissez avec moi que cette machine manque à notre grand concours du champ de Mars.

Un conférencier, un _lecturer_, comme on les nomme ici, parce qu'ils lisent volontiers leur conférence,--c'est le moyen de ne pas rester court,--un conférencier développait un jour devant les Chicagois toutes les merveilles de leur ville. Quand il fut arrivé à l'article porcs, il supputa, comme un véritable économiste américain qu'il était, la quantité de maïs exigé pour l'engrais de ces braves bêtes, et le nombre de jambons que donnait chaque porc. De ces jambons on envoyait telle quantité en Angleterre. «C'est donc, s'écria-t-il, comme si une flotte de tant de navires, chargés de maïs, descendait le Saint-Laurent, et comme si une armée de tant de cochons passait l'Atlantique à la nage, et allait s'arrêter à Londres!» Il fut couvert d'applaudissements.

Par où saurais-je mieux finir ces quelques lignes sur Chicago?

II

LE MISSOURI.

Omaha, sur le Missouri, 1er octobre.

Avant que le Grand-Ouest ouvre devant moi ses mystérieuses plaines, je fais une seconde station, et je vous adresse un souvenir d'Omaha, sur la rive droite du Missouri. En deçà du fleuve, ou de la rivière si vous voulez,--car le Mississipi reçoit, au-dessous de Saint-Louis, les eaux du Missouri, d'un cours beaucoup plus étendu que le sien,--en deçà du fleuve, c'est la civilisation, la vie avec les usages européens; au delà c'est l'inconnu, la vie nomade; on entre dans le pays des Peaux-Rouges, dans le _Far-West_ ou Extrême-Ouest, dont les limites reculent chaque jour devant la marche toujours plus rapide du pionnier.

Déjà le Missouri ne marque plus la ligne où commence le désert américain. Omaha, sur la rive droite, est une jolie ville, agréablement située sur les coteaux qui jalonnent les bords du Missouri, et peuplée de 15,000 habitants. Elle a d'élégantes maisons, d'imposants édifices.

C'est en même temps la tête de ligne du chemin de fer du Pacifique, qui marche vers les Montagnes-Rocheuses, qu'il atteint en ce moment. La voie ferrée entre ensuite dans le pays des Mormons, dans ce que Humboldt et Frémont ont appelé le grand bassin ou bassin intérieur, parce que les eaux n'y ont aucun écoulement vers l'Océan, mais au contraire vers des lacs salés ou mers intérieures. Cependant un autre railway, parti de Sacramento, en Californie, traverse l'État de Nevada, aux mines d'argent si fécondes, et de là s'avance vers le premier tronçon. Dans trois ans, deux ans peut-être, un ruban de fer continu joindra les deux océans, l'Atlantique au Pacifique. Omaha a profité la première des bénéfices de ce chemin de fer. Elle avait 3,000 habitants en 1862, quand ce grand travail fut décidé: elle en a aujourd'hui 15,000.

Nous sommes venus de Chicago à Omaha en _railroad_, traversant les plaines fertiles de l'Illinois, l'État où est né Lincoln, et celles de l'Iowa, naguère encore parcourues par les trappeurs du Canada, aujourd'hui définitivement occupées par les fermiers américains. Les richesses souterraines s'ajoutent ici à celles du sol, et le long de la route nous rencontrons plusieurs mines de charbon activement exploitées.

En vingt-quatre heures, nous avons franchi les 500 milles qui nous séparaient d'Omaha. La nuit, nous avons dormi de notre meilleur sommeil de voyageurs dans les _sleeping cars_. Un nouveau compagnon est venu se joindre à nous, c'est M. Whitney, commissaire du Colorado à l'Exposition universelle du champ de Mars, d'où il rapporte la médaille d'or. Le grand prix a été donné aux minerais de ce riche territoire. M. Whitney sera notre guide sur les mines d'or et d'argent du Colorado.

Notre wagon ne renferme guère que des émigrants, des colons, des pionniers, des hommes du _Far-West_, comme on les nomme. Nous différons de tout ce monde par la tenue, les habitudes, le langage, le type même. En voyage, l'Américain cause volontiers. On nous demande qui nous sommes, où nous allons. M. Whitney parle tout bas du colonel Heine comme du pape des Mormons, Brigham Young; nous sommes, lui et moi, des néophytes de la nouvelle église, des _Saints du dernier jour_ récemment convertis. Aussitôt la nouvelle se répand de bouche en bouche. Les dames regardent d'un œil satisfait le grand pontife du lac Salé, ce mari de trente-deux femmes, et quelques-unes semblent désirer de faire route avec lui. Un fermier du Kansas, qui retourne dans son pays, présente son calepin au colonel, au faux Brigham Young, pour qu'il y inscrive son nom; mais le prophète décline cet honneur pour ne pas faire de jaloux. S'il satisfaisait à une seule de ces demandes, il lui faudrait le faire à toutes, et ce serait vraiment trop d'autographes à délivrer.

Une jeune demoiselle s'approche de moi, et familièrement entame la conversation:

--Votre ami est-il bien le pape des Mormons?

--Il l'est en effet: Brigham Young ne ment jamais.

--Il doit être bien heureux d'avoir tant de femmes!

--On n'en a jamais trop. Chez l'une on trouve ce qui manque à l'autre.

--Il est bien poli et bien civilisé.

--Croyez-vous que les Mormons soient des ogres? La polygamie ne peut qu'adoucir les mœurs.

--Où allez-vous?

--Dans le Colorado, visiter les mines d'or et d'argent, et, chemin faisant, faire quelques prosélytes. Serons-nous arrêtés par les Indiens?

--Je ne le crois pas. Je vais aussi dans le Colorado trouver mon frère qui est à Denver. On dit que les Indiens ont récemment arrêté la diligence; mais j'espère qu'il n'en sera pas de même cette fois, et que nous ne serons pas scalpés.

Le calme, le courage de cette femme étaient faits pour donner du cœur aux plus timides, et je pensais que décidément j'avais eu raison de faire quelques étapes vers le Grand-Ouest, de tâter le terrain devant moi. Plus que jamais je dis: En avant, _Go ahead!_

En passant de l'État d'Illinois dans celui d'Iowa, nous avons franchi le Mississipi sur un long pont de bois aux poutres branlantes. Du Mississipi au Missouri, nous avons couru sur un double ruban de fer en ligne droite, dont les deux extrémités semblaient se rejoindre à l'horizon. Les terrassiers, au milieu de ces vastes plaines, n'avaient pas eu beaucoup à faire pour dresser le sol de la voie.

Council-Bluffs était notre dernière station sur la rive gauche du Missouri. La localité doit le nom qu'elle porte à ce que les Indiens furent rencontrés en cet endroit, tenant conseil, par les deux grands explorateurs Lewis et Clarke, qui, les premiers, remontèrent le Missouri au commencement de ce siècle.

A Council-Bluffs, un omnibus nous mène sur le bord du Missouri, et là un bac à vapeur reçoit à la fois les voyageurs et les véhicules et les dépose sur l'autre rive.