Part 6
Hé bien! non. Il luttera. La volonté change les lignes de nos mains. À force de digues on détourne le sort. Ulysse s'attache; il s'attachera. Dans un foyer, il fuira les sirènes. Il est facile de les reconnaître. Si on décide de ne plus prêter une oreille crédule on découvre vite la vulgarité de leur répertoire musical.
Le diamant, qu'est-ce? Un fils de charbonniers, devenu riche. Ne lui sacrifions pas notre chance. Ni fleuve, ni diamant. L'eau molle et l'eau dure n'auront plus ses larmes.
Ainsi Jacques se fait des mots. Il croit fixer un type, cerner l'ennemi, le voir en face, ligoter le fantôme, se mettre en garde contre un danger connu.
Les mots fleuve, diamant, vitre, sirène, sont des fétiches nègres. Mieux vaudrait un signalement. Mais quel signalement? Le vrai monstre a beaucoup trop de têtes différentes. Leur multitude cache son corps.
Jacques bouge, regarde sa mère en souriant. Elle se lève. Elle va faire une maladresse charmante, avouer sa jalousie.
--Jacques, dit-elle, mon Jacques, il ne faut plus te tourmenter pour une mauvaise femme.
Jacques lâche ses résolutions d'un seul coup. Il se contracte, se révolte. Mme Forestier se rassoit. Il cherche sur la table un porte-carte, l'ouvre, tire par bravade la photographie de Germaine. Que voit-il? Une actrice. Il ferme les yeux. Sa martingale réapparaît. Il s'y accroche, Sa mère pardonne et, pour rompre le silence:
--Tu te souviens d'Idgi d'Ybreo à Mürren?
Elle compte ses mailles...
--Le journal annonce sa mort au Caire.
Cette fois, Mme Forestier lâche son ouvrage. Jacques se renverse. Des larmes coulent sur ses joues, des larmes profondes.
--Jacques... mon ange... s'écrie-t-elle. Qu'y a-t-il? Jacques!
Elle l'embrasse, l'enferme dans son châle. Il sanglote sans répondre.
Il voit un lit. Contre ce lit, le Dieu Anubis se dresse. Il a une tête de chien. Il lèche une petite figure toute froide, toute noble, déjà momifiée par la douleur.
ÉPILOGUE
Au bout du mois, Jacques se trouvait plus valide qu'avant sa maladie, car le repos d'une maladie soigne les nerveux. Il lui fallait reprendre ses études. On décida qu'il retournerait à Paris avec sa mère, qu'ils y habiteraient en ménage et que Mme Forestier logerait un répétiteur. Jacques avait suggéré ce système. Il se sentait encore trop déséquilibré pour vivre sans appui. Il savait que sa mère et lui s'entremeurtriraient sans doute, mais un point fixe d'amour, de respect, lui signalerait la moindre dérive. Sa propre nature n'était pas assez droite pour l'avertir. Elle penchait et dérivait sans secousses.
M. Forestier n'avait plus besoin de fil à plomb. Il donna sa femme à son fils. Il irait les voir en mai.
Le matin du retour à Paris, Jacques, à son regret de n'y pas débarquer seul, comprit combien la présence de Mme Forestier serait indispensable. Il suffoquait. Il n'osait se mettre à la foule. Il entrait mal dans la mer. Il la retrouvait froide et folle.
Mme Forestier devait aérer l'appartement, s'entendre avec du personnel, ôter la lustrine et le camphre. Jacques la rejoindrait à sept heures pour dîner en ville.
La rue excitait son corps guéri. Il se disait: J'ai les yeux ouverts. Je regarde Paris comme je regardais Venise. Il faut des drames pour m'éveiller.
Ensuite il retombait inerte sous un chaos d'immeubles, d'autobus, d'enseignes, de barricades, de kiosques, de sifflets, de grondements souterrains. Il se rappelait les jeunes gens de Balzac qui, en arrivant à Paris, posent le pied sur le premier échelon d'une échelle d'or. Il ne trouvait pas un engrenage où se faire mordre. Sur ce Paris léger, il surnageait lourdement. Il était de l'huile sur de l'eau; une épave. Il s'écœura.
Il fallait rendre visite à un précepteur possible que connaissait son père, rue Réaumur. Par chance, le précepteur n'était pas à la maison. Jacques laissa une carte.
Au moment où il passait devant la poste de la Bourse, un homme sortit de sous terre. Il reconnut Osiris. Osiris sortant d'une nécropole creusée sous un temple, c'était le dieu Osiris, figurant le passé. Le cœur de Jacques battit à se rompre. Il pressa le pas.
--Hep! Jacques! Jacques!
Nestor l'appelait. Impossible de prendre le large.
--Où courez-vous? Par exemple! Si je m'attendais à vous voir. Germaine m'avait dit que votre famille vous séquestrait à la campagne. Entre nous, je vous traitais de lâcheur. Je me demandais ce que nous avions bien pu vous faire. Vous nous avez brûlé la politesse.
Jacques bredouilla qu'il avait été très malade, qu'il arrivait de Touraine, qu'il passait un jour à Paris.
--Un jour à Paris! Je ne vous lâche pas. Venez prendre le vermouth avec moi.
Le bureau des Osiris était à quelques mètres, rue de Richelieu.
Pendant que Nestor ouvrait, se débarrassait, cherchait le vermouth et les verres dans un placard, Jacques vit, sur la cheminée, une photographie récente de Germaine. Ses yeux se remplirent de larmes.
--Vous avez bonne mine, mais vous êtes pâle; buvez, dit Nestor. Le vermouth remonte les lymphatiques. Fumez-vous? Non. Moi je ne fume plus. Je suis au régime. Regardez mon ventre.
Il s'installa dans un fauteuil de cuir et croisa les jambes, tenant son pied de la main gauche, son verre de la main droite.
--Sacré Jack! Germaine avait beau me répéter que votre famille vous forçait à partir en cinq sec, je me demandais si vous ne boudiez pas. Sait-on jamais avec Germaine? Elle est si taquine. Elle sera bien contente en apprenant que je vous ai vu. Vous connaissez notre dernière toquade, notre grand favori? Non, c'est vrai, vous ne connaissez rien. Je vous le donne en mille... Mahieddine! Oui, mon cher, Mahieddine. On ne jure plus que par Mahieddine. Mahieddine est un poète. Mahieddine est beau. Vous voyez qu'elle ne change pas.
Jacques n'attendait pas le nom de l'Arabe. Sa surprise réjouit Nestor. Il se claquait le pied et riait.
--La mode tourne. J'en vois passer. J'en vois passer. Germaine fume des cigarettes à l'ambre, elle mange du loucoume, elle brûle des pastilles du sérail. Tout ce qui me dégoûte. Moi, je suis un vieil imbécile. Mahieddine a toujours raison. Remarquez que si je lui imposais mon bazar elle n'en voudrait pour rien au monde. Voilà la femme. Voilà Germaine. Je la laisse libre. Nous ne la changerons pas.
--Et Louise?
--Louise? Germaine ne voit plus Louise. C'est une autre paire de manches. Figurez-vous que Mahieddine ne couchait pas avec Louise. C'était l'amour platonique. Alors Germaine lui a soufflé Mahieddine, et patati, patata. On lui enlève son poète. Du reste, je ne suis pas fâché qu'elle ne fréquente plus Louise. Encore un mic-mac. Imaginez qu'avant Mahieddine, tout allait à l'Angleterre. Nous faisions du sport, nous jouions au golf, nous montions à cheval, nous mangions du porridge, nous lisions le _Times._ C'est à mourir de rire. Comme l'Angleterre était à l'ordre du jour, il fallait un Anglais. Nous avons eu un Anglais; très agréable, du reste. Vous le connaissez: Stopwell. Stopwell grand favori juste après votre départ. Jacques nous tire sa révérence, il faut du neuf. Vous y êtes? Paf. L'Angleterre a duré trente-sept jours. Une semaine après la crise anglaise, elle découvre votre Stopwell. Un mois après la découverte, je reçois des lettres anonymes. Germaine vous trompe... (vous connaissez le style)... elle a une garçonnière rue Daubigny. Bon. Je veux bien. Je marche. En revenant de la chasse j'arrive rue Daubigny. Je sonne. On m'ouvre. Savez-vous qui je pince? Stopwell. Stopwell et Louise. Parfaitement. Le pauvre Stopwell était rouge comme une tomate. Louise riait aux larmes. La garçonnière est à elle, pour fuir l'Altesse qui habite Paris incognito. Voyez comment les mauvaises langues se renseignent. En rentrant chez moi, j'hésitais. Dois-je raconter à Germaine? Avec elle, c'est pile ou face. Elle a pris la chose au tragique. Elle croyait Stopwell vierge. Elle pleurait. Elle perdait sa mascotte, son joujou, son dada, son Angleterre. J'ai eu beau défendre Stop, lui dire que la chair est faible, que Louise... «Inutile. C'est un mufle. Les hommes sont ignobles.» Et cœtera, et cœtera. Elle n'a pas voulu que Stop remette les pieds à la maison. Elle criait que la maison n'était pas un dancing qu'elle irait vivre seule à la ferme. Je vous jure que j'en ai entendu.
Jacques écoutait, assez gêné. Quinte-Curce rapporte qu'Alexandre, au contact des Barbares, s'imprégnait peu à peu de leurs défauts. Mais Jacques, s'il avait attrapé, au contact de Germaine, un tour de main de bonneteur, l'avait perdu. Il n'était plus le Jacques du _Tour du Monde._ Il ne pouvait admettre tant d'aveuglement. Il ressemblait au détective qui, devinant le voleur sous la moustache du banquier, tâte la crosse de son revolver. Il se demandait si Osiris ne raillait pas, ne savait pas, ne préparait pas un mauvais coup.
Nestor continuait:
--Que voulez-vous, mon pauvre ami, elle est un diable, un vrai diable. Je l'aime, et tant qu'elle ne me trompe pas, c'est le principal.
Jacques renversa du vermouth sur son fauteuil.
--Laissez, laissez, dit Osiris, peu importe.
Il faut qu'elle se distraie. Moi, je ne peux pas la distraire. Je la loge, je l'habille, je la dorlote, mais j'ai la banque. J'ai la tête pleine d'échéances. Si j'étais un Stopwell, un Mahieddine, je garderais encore des ânes en Egypte.
Il se leva. Il tambourina sur les vitres.
Ces mots grandirent tellement cet homme aux yeux de Jacques qu'il se recula pour le voir. Il se demanda s'il n'en distinguait pas que la base. Il lui sembla qu'un Osiris de granit, assis sur cinq étages de morts, souriait d'une hauteur incalculable, dans un ciel constellé de chiffres.
Osiris coupa le silence.
--Voilà, dit-il; voilà où nous en sommes. Voilà le résultat complet des courses. Il faut que je sorte. Vous m'accompagnez? Où allez-vous? Je vous dépose avec l'automobile.
Nestor prit son manteau et son tube. Non. Jacques reconnaissait le Nestor crédule. Ses cornes n'étaient pas les cornes du bœuf Apis.
Dans l'antichambre, un jeune téléphoniste collait des timbres sur des enveloppes.
--Que faites-vous, Jules? demanda Osiris. Vous collez des timbres de cinquante centimes sur des lettres pour la ville?
--Je n'en avais pas d'autres sous la main, Monsieur Osiris, et j'ai cru...
--Vous avez mal cru; je vous chasse.
Osiris montrait un visage inflexible. L'employé chancelait.
--N'insistez pas, cria Osiris. Vous passerez à la caisse. Je vous chasse.
La porte claqua.
Dans l'escalier, Jacques revoyait la figure défaite de l'employé sans place. Sous la voûte, sa décision était prise. Sur le trottoir:
--Monsieur Osiris, dit-il, je regrette, J'ai une course rue Réaumur. Mais accordez-moi une grâce. Celle de Jules. Il vous coûtait un franc. Vous êtes injuste. Pourquoi le renvoyez-vous?
--Pourquoi? (Osiris prit un temps). Parce que ÇA, mon cher Jacques, ÇA, je peux éviter.
Puis, changeant de regard, il fit des caresses d'adieu. L'automobile disparut.
Seul, place de la Bourse, Jacques écoutait encore le ÇA majuscule d'Osiris; il voyait l'oriental lui tirer le revers du paletot en le prononçant, comme on tire une oreille.
La phrase lui apparut vague, haute, mystérieuse. Il y retrouva le sourire des colosses.
Sans doute ne renfermait-elle qu'un sens financier, ne donnait-elle qu'un exemple de la méthode puissante des Osiris, capables d'apprendre les plus lourdes pertes sans sourciller, pourvu qu'elles fussent inévitables. Mais l'esprit de Jacques courait, amassait.
Il décida, sur cette phrase, coûte que coûte, de se bâtir le caractère, de chausser du plomb, de prendre un uniforme.
Je flotte dans moi-même, pensait-il, et _ÇA, je peux éviter._ Le reste à la grâce de Dieu.
Comme il tournait pour la quatrième fois autour de la Bourse, il vit, derrière les grilles, l'ex-employé d'Osiris. Jules paraissait prodigieusement gai. Il jouait aux barres avec les cyclistes de l'agence Havas.
--Drôle de pays, murmura Jacques.
C'étaient les propres termes d'un ange qui visite le monde et dissimule ses ailes sous une housse de vitrier.
Il ajouta:
--Sous quel uniforme cacherai-je mon cœur trop gros? II paraîtra toujours.
Jacques se sentait redevenir sombre. Il savait bien que pour vivre sur terre il faut en suivre les modes et le cœur ne s'y porte plus.
FIN