Part 5
Il sentait nager le poisson en cercle, hors des limites. L'oiseau fermait ses ailes, se posait au bord de l'insomnie, tournait le cou, se lissait les plumes, piétinait, n'entrait pas.
Jacques retenait sa respiration d'oiseleur. Enfin, l'oiseau prenait son élan, fuyait, et Jacques restait en face de l'impossible.
Impossible. C'était impossible. À cause de cette vitesse acquise du cœur de Germaine, Jacques ne pouvait distinguer aucune transition.
Il avait vu, d'une seconde à l'autre, un visage à des kilomètres. Il avait senti molle une main qui cherchait hier encore la sienne. Son regard avait rencontré, à la place de l'œil qui câline, l'œil qui inspecte.
Il se répétait: C'est impossible. Je rêve. Stopwell méprise les femmes et feint le reste par une pose d'Oxford. Il est vierge. Il fait la grimace dès qu'on parle d'amour physique. «Ça ne se fait pas», dit-il, et il ajoute: «Comment peut-on se coucher avec les autres?»
Même si Germaine éprouve un caprice, elle rencontrera le vide.
Stopwell se méfie de la France. Sur l'autre bord de la Manche, son père le pasteur, son équipe de foot-ball et son régiment le regardent. L'alerte n'aura pas de suite.
Soudain, une épaisseur habite ses yeux. Ses mâchoires se contractent. L'oiseau est dans le piège, le poisson dans le bocal. Il dort.
Il rêve. Il rêve qu'il ne rêve pas et que Stopwell, qui porte une jupe d'Écossais, le force à croire qu'il rêve. Ensuite, il patine, il vole. Il vole autour du skating où poussent des arbres. Stopwell cherche à l'humilier, dit à Germaine qu'il rêve, qu'il ne vole pas réellement. Germaine sautille auprès de Stopwell à l'aide d'une ombrelle. Cette ombrelle leur sert de parachute. La jupe de Stopwell devient très longue, avec une traîne.
Germaine, accompagnée par un orgue d'église, chante l'_Honorât Silencieux._ Ce titre dépourvu de sens en possède un dans le rêve.
Jacques tombe. Il arrive au fond d'un trou de linge. Il est réveillé. Il entend Mahieddine qui se couche. C'est donc le matin. Il se rendort. Il retrouve le skating. Sa piste tourne. C'est ainsi que Stopwell a l'air de patiner. Il dénonce le subterfuge à Germaine. Elle rit, l'embrasse. Il est heureux.
Petitcopain le secoue pour l'étude. Il se lève, passe de l'eau froide sur sa figure.
Un à un, comme des soldats à l'appel, ses souvenirs endormis se réveillent et se rangent en peloton. Le souvenir du skating à son tour. Mais à peine se trouve-t-il là, que les autres rapetissent. Lui seul grandit, gonfle, devient colosse.
Les assassinés peuvent vivre sans comprendre leur blessure tant que le couteau y reste. L'enlève-t-on? Le sang coule et les chairs travaillent.
L'eau froide ôte à Jacques le couteau.
Il décide, bien que Germaine dorme à cette heure, de courir se faire embrasser, gronder, fermer sa plaie.
Au réveil, c'est en nous l'animal, la plante qui pensent. Pensée primitive sans le moindre fard. Nous voyons un univers terrible, parce que nous voyons juste. Peu après l'intelligence nous encombre d'artifices. Elle apporte les petits jouets que l'homme invente pour cacher le vide. C'est alors que nous croyons voir juste. Nous mettons notre malaise sur le compte des miasmes du cerveau qui passe du rêve à la réalité.
Jacques se rassurait. L'étude était à neuf heures. Il y serra la main de Peter. À dix heures, il se jeta dans une automobile, acheta des fleurs en route, et s'arrêta chez Germaine.
Joséphine ouvrit, surprise. Germaine dormait.
--Je la réveillerai, dit-il.
Jacques entra. Germaine, reportée en arrière par le songe, présentait son ancien visage. Il le détaillait, se réjouissait. Il posa les fleurs fraîches sur ses joues.
Elle était de ces personnes alertes qui se réveillent vite.
--C'est toi! dit-elle; tu n'es pas fou de déranger le monde à une heure pareille.
--Je ne tenais plus, répondit-il. J'avais rêvé que tu me quittais. J'ai sauté dans un fiacre.
Germaine n'hésite pas à briser un cœur. Elle partage avec les domestiques cette opinion qu'une chose précieuse, brisée, se recolle.
--Tu n'as pas rêvé, mon bonhomme. Garde ton bouquet. Je suis franche. J'aime Peter et il m'aime. Tu en trouveras douze qui me valent. Laisse-moi dormir.
Elle se tourna vers le mur. Jacques se coucha par terre et sanglota.
--Dis donc, fit Germaine, ce n'est pas un hôpital, cette chambre. Je déteste les hommes qui pleurent. Retourne rue de l'Estrapade et travaille. Tu ne mènes pas l'existence d'un élève qui prépare des examens.
Jacques suppliait. Elle avait pris cette paraffine, ce masque contre les gaz, des gens qui n'aiment plus.
Elle mesurait l'amour de Jacques aux siennes. Elle pensait que cette crise passerait en un jour. Elle sonna.
--Joséphine, apportez un peu de cognac à Monsieur Jacques.
Elle imitait le dentiste qui sait que l'extraction tourne le cœur, provoque un ébranlement vite disparu.
Jacques buvait, pour lui plaire. Joséphine le souleva, lui donna son feutre, sa canne, le poussa dehors, toujours comme le domestique du dentiste. Il connaît les suites du choc opératoire mais doit introduire un nouveau client qui s'impatiente.
De cette minute, la vie de Jacques fut voilée comme une roue de bicyclette après une chuté, comme une plaque de photographie lorsqu'on entr'ouvre l'appareil.
--Sois bon avec lui répétait Mme Berlin au professeur, il souffre.
--De quoi?
--Laisse. Les femmes devinent certaines choses.
Car elle poursuivait son roman.
Mahieddine continuant de voir Louise, ses départs et ses retours déchiraient Jacques. Ce voisinage le consolait mal.
Attendre est la plus minutieuse occupation. Le cerveau, comme une ruche le jour de l'essaimage, se vide et ne conserve que les éléments d'un travail sans joie. Si nos sens frivoles le dérangent, les abeilles de la douleur les paralysent. Il faut attendre, attendre, attendre; manger machinalement pour donner des forces à l'usine des faux bruits, des faux calculs, des faux souvenirs, des faux espoirs.
Que faisait Jacques? Il attendait.
Qu'attendait-il? Un miracle. Un signe de Germaine, un pneumatique.
Couché sur son lit, le cœur noué comme ces nœuds de marine que les mouvements de la corde lâchent ou contractent, il guettait la porte cochère, le télégraphiste qui monte les dépêches aux étages.
Il inventait les bruits de la voûte et de l'escalier. Les bruits distincts s'évanouissaient dans le corridor.
Sortait-il? Il n'osait rentrer. Il demandait à la concierge:
--A-t-on monté un pneumatique pour moi?
--Non, Monsieur Forestier, répondait-elle.
Alors, il pensait que la concierge pouvait n'avoir pas vu le télégraphiste. Il comptait jusqu'à douze sur chaque marche. Son esprit crédule imaginait que, pendant cette opération, le pneumatique pourrait naître sur sa table, spontanément.
Un matin, il le reçut. _Viens à cinq heures, chez Louise_, écrivait Germaine, _j'ai à te parler._
Il l'embrassa, le plia, l'enferma contre la photographie myope et, même dans la suite, ne le quitta jamais.
Comment patienter jusqu'à cinq heures?
Il remua, il parla, il tua un peu le temps qui le tuait beaucoup.
Stopwell l'évitait, ne le rencontrait qu'à table. Mahieddine le crut guéri, Mme Berlin, héroïque. Ses amours avec Jacques lui apparaissaient comme celles du duc de Nemours et de la princesse de Clèves.
À quatre heures, Jacques se rendit rue Montchanin.
Il y trouva les deux femmes. Louise feignait de se polir les ongles. Germaine marchait de long en large. Elle portait une coiffure qui lui découvrait les oreilles, des boucles d'oreilles, un visage neuf, un costume tailleur à carreaux noirs et beiges que Jacques ne connaissait pas.
--Assieds-toi, dit-elle. Tu sais ma franchise. Je ne suis pas de ces femmes qui dissimulent. Stopwell ne veut pas... elle insista: il ne veut pas que nous nous mettions ensemble sans que tu le saches et que tu l'acceptes. J'avoue ne pas connaître beaucoup d'amis qui agiraient de la sorte. Nous devons dîner ce soir à Enghien. Est-ce oui ou non?
--Allons... mon petit Jacques, dit Louise, en arrêtant son polissoir... allons, un joli geste.
Elle ne se sentait pas mécontente.
Ce joli geste exaspéra Jacques. Il retrouva des forces pour répondre:
--Il n'y a pas de jolis gestes, Louise. Ce sont les ministres et les dames patronnesses qui font de jolis gestes. Je m'incline. On n'empêche pas les cœurs.
Il reste un espoir sous la guillotine, puisque si le couperet se détraque, la justice fait grâce. Jacques espérait encore que sa grandeur d'âme toucherait Germaine et la ramènerait à lui.
--Serrons-nous la main, dit-elle.
Il reconnut la poignée de main anglaise.
--Un peu de thé? demanda Louise.
--Non, Louise... non. Je rentre.
Il ferma les yeux. Sous ses paupières, à force d'avoir regardé la robe de Germaine, il traduisait son damier en rouge, glissant lentement vers la droite, se reformant à gauche et glissant encore.
Rue de l'Estrapade, Jacques frappa chez Stopwell.
--Stopwell, déclara-t-il, elle m'a tout avoué; elle est libre.
Peter crut-il qu'elle avait tout avoué, ou profita-t-il d'une occasion pour donner le coup de lance?
--Nous sommes des gentlemen. Il faut que vous sachiez que je ne soupçonnais pas qu'il y eût une femme dans la chambre de Maricelles. J'entendais remuer. Je croyais surprendre Petitcopain.
Après ces phrases incompréhensibles, Jacques se retrouva dans le corridor comme lorsqu'on _y est_ à colin-maillard et que des joueurs vous étourdissent.
Mahieddine sortait. Jacques l'en empêcha et le cuisina. Il apprit que le soir de Germaine rue de l'Estrapade, pendant le rite de la pendule, Stopwell, prévenu par Petitcopain, entra chez Maricelles et s'excusa. Germaine le retint, lui dit qu'elle attendait Jacques, l'interrogea sur le nombre des élèves, le travail, les collèges d'Angleterre. Stopwell trouvait que les collèges de France manquent de sport et lui demanda si elle était sportive. Elle répondit que non. Elle se contentait du patinage à roulettes. Elle indiqua leur skating.
--Je me sauve, s'écria Stopwell, car j'ai peur que Forestier ne remonte. Il est susceptible, savez-vous. Il croirait que je suis venu exprès. Promettez-moi de ne pas lui dire que j'ai ouvert cette porte.
Jacques se souvint de ses plaisanteries, de l'Anglais du _Tour du Monde._
Il réintégra sa chambre. Sur le plus propre de ses souvenirs, il venait de trouver une tache.
Et voici où nous le rencontrons au commencement de ce livre. Il se cambre. Il résiste. Redevenu Jacques, il se regarde dans le miroir.
Un miroir n'est pas l'eau de Narcisse; on n'y plonge pas. Jacques y ppuie le front et son haleine cache cette figure pâle qu'il déteste.
Lunettes noires ou mélancolie éteignent les couleurs du monde; mais, au travers, le soleil et la mort se peuvent regarder fixement.
Il envisagea donc le suicide sans grimace, comme un voyage de luxe. Ces voyages paraissent irréels. On se force pour les préparatifs.
Jacques craignait les fins ignobles. Il revoyait le journaliste de Venise, vert et joufflu. Il se rappelait un suicidé après les courses de Maisons-Lafitte, au bord de la Seine, les tempes en marmelade, avec des pieds de danseur à cause des remous de l'eau où il flottait à demi.
La veille, un docteur, locataire du cinquième, déplorait le nombre des décès par les stupéfiants. Il racontait l'histoire d'une de ses clientes lui téléphonant, la nuit, presque folle. Son amant, qu'elle croyait endormi, était mort. Il avait prisé trop de poudre.
Le docteur arrive, habille le cadavre et le porte, bras-dessus bras-dessous, dans un fiacre, jusqu'à une clinique complaisante, pour sauver cette femme mariée, éteindre le scandale autour d'un nom d'industriels connus.
Jacques se décide.
Il alla, vers onze heures du matin, au skating. La salle déserte changeait d'air. Le barman balayait son bar. Jacques lui dit bonjour et, fort rouge, commença:
--Vous savez que je ne me drogue jamais.
--Oui, monsieur Jacques, répondit le barman, qui connaissait la phrase des novices.
--Vous en avez? C'est pour une Russe.
Le barman passa derrière sa caisse, tendit le cou pourvoir s'ils étaient seuls, descendit d'un dressoir le Jéroboam qui l'ornait, ôta le fond postiche et demanda:
--Combien en désirez-vous? Quatre grammes? douze grammes?
--Donnez-moi dix grammes.
Le barman compta dix petites enveloppes à vingt francs l'une, empocha deux billets et recommanda la plus extrême prudence.
--Comptez sur moi, dit Jacques qui mit les doses dans sa poche, lui serra la main et quitta le skating.
Pour sortir plus vite, il traversa la piste. Cette piste était sa Place de Grève. Elle affermit sa résolution.
Il rentra tranquillement comme quelqu'un qui, possédant billet et place de sleeping, n'a plus à se préoccuper des ennuyeux détails du voyage.
IX
Malgré la différence des classes, la vie nous emporte tous ensemble, à grande vitesse, dans un seul train, vers la mort.
La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus. Mais, hélas, le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour, de boucler nos valises.
Pour peu que le couloir reliant les classes rapproche clandestinement deux âmes et les mélange, la certitude que la fin du voyage ou que la descente de l'une d'elles en route anéantira l'idylle, rend la perspective du but intolérable. On voudrait de longues haltes en rase campagne. On regarde la portière qui est, à cause du mouvement des fils télégraphiques, une harpiste maladroite, travaillant un arpège et le recommençant toujours.
On essaye de lire; on approche. On envie ceux qui, à la minute de mourir, pensant comme Socrate au coiffeur pour Phédon et au coq pour Esculape, mettent sans effroi leurs affaires en ordre.
Jacques, trop seul, se jetait du train en marche. Ou bien, peut-être, ce scaphandrier qui étouffe dans le corps humain veut-il s'en dévêtir. Il cherche le signal d'alarme.
Il se déshabilla, écrivît quelques lignes sur un bloc qu'il mit en évidence et déplia les paquets de poudre.
Il les vida par le coin dans une vieille boîte de cigarettes. Le contenu scintillait comme du mica.
Il avait sur un meuble, habitude prise chez Stopwell, une bouteille de whisky, un siphon et un verre. Il versa du whisky, mélangea la poudre et but d'une traite. Ensuite, il alla s'étendre.
L'invasion se fit de tous les côtés à la fois. Sa figure durcissait. Il se souvint d'une sensation analogue chez le dentiste. Il touchait d'une langue pâteuse des dents étrangères enchâssées dans du bois. Un froid de chlorure d'éthyle vaporisait ses yeux et ses joues. Des vagues de chair de poule parcouraient ses membres et s'arrêtaient autour du cœur qui battait à se rompre. Ces vagues allant, venant, des orteils à la racine des cheveux, imitaient la mer trop courte et qui ôte toujours à une plage ce qu'elle donne à l'autre. Un froid mortel remplaçait les vagues; il jouait, s'épanouissait, disparaissait et reparaissait, comme les dessins de la moire.
Jacques sentait un poids de liège, un poids de marbre, un poids de neige. C'était l'ange de la mort qui accomplissait son œuvre. Il se couche à plat ventre sur ceux qui vont mourir, et pour les statufier guette leur moindre distraction.
La mort l'envoie; on dirait ces ambassadeurs extraordinaires qui épousent à la place des princes. Aussi le font-ils avec indifférence.
Un masseur n'est plus touché par la peau des jeunes femmes. L'ange travaille froidement, cruellement, patiemment, jusqu'au spasme. Alors, il s'envole.
Sa victime le devinait implacable, pareil au chirurgien qui donne le chloroforme, aux boas qui, pour manger une gazelle, se dilatent peu à peu comme une femme qui accouche.
«L'homme de neige... l'homme de neige...» Une rengaine confuse charmait ses oreilles. On parle aux enfants de l'homme au sable, quand ils veulent rester le soir avec les grandes personnes et perdent pied dans des sommeils naïfs. Le menton qui leur touche la poitrine les réveille, les ramène ahuris à la surface.
Jacques entendait une voix qui modulait: «L'homme de neige... de neige... de neige...» Il ne fallait pas s'y laisser prendre et Jacques faisait la planche, la tête en arrière, les oreilles sourdes plongées seules dans l'élément inconnu. Car le travail de l'ange avait ceci de terrible qu'étant illimité il se produisait dessus, dessous et à l'intérieur. Il n'était pas brutal; l'ange se reposait et reprenait de plus belle.
Entre la décision de se noyer, l'acte et les surprises qu'il réserve à l'organisme, que de distances! Bien des faibles, à peine l'eau entre-t-elle dans leurs narines, nagent, ou, ne sachant pas nager, inventent désespérément la natation.
La peur gagnait Jacques. Il voulut prier, joindre les mains. Elles étaient lourdes, intransportables.
Un bras mort sur lequel on a dormi se charge vite d'eau de Seltz; il pétille et peut obéir. Les mains de Jacques demeuraient inertes.
Les mouvements qu'on exécute en aéroplane ne se constatent pas. L'appareil reste immobile. Enfermé dans le casque et les lunettes, on voit les maisons qui rapetissent et qui enflent, une ville morte que son fleuve divise. Cette ville se balance ou dresse une carte d'atlas contre un mur. Soudain, le looping nous la montre peinte au-dessus de nos têtes. Ce jeu du monde autour des pilotes s'accompagne d'angoisse. Le ventre s'évanouit. Les oreilles se bouchent. Le vertige traverse la poitrine de son fil à couper le beurre. Il arrive d'atterrir en se croyant à mille mètres d'altitude: on prend les bruyères pour une forêt.
Jacques, sur son lit, commençait à embrouiller ses symptômes avec les phénomènes extérieurs. Les cloisons respiraient. Le bruit de la pendule sortait tantôt de l'encrier, tantôt de l'armoire. La fenêtre était close ou grande ouverte sur un ciel d'étoiles. Le lit glissait, penchait, se tenait en équilibre instable. Il retombait et se recabrait lentement.
Le cerveau de Jacques devint plus lucide, malgré un murmure de ruche. Il vit Tours, sa pauvre mère ouvrant la dépêche, se pétrifiant, son père bouclant des sacs.
«Voilà la fin, pensa-t-il. La mort nous montre toute notre existence.» Mais il ne voyait rien d'autre. Sa mère changeait de figure. C'était Germaine. C'était Germaine ou sa mère. Puis Germaine seule, qu'il avait un mal atroce à se rappeler. Il confondait sa bouche et ses yeux avec les yeux et la bouche d'une Anglaise, une des bêtes de son désir, entrevue au Casino de Lucerne. Le tout fut englouti par un édelweiss. Il contemplait à la loupe cette petite étoile de mer en velours blanc qui poussé sur les Alpes. Il avait neuf ans. On manqua le train de Genève parce qu'il trépignait, qu'il voulait qu'on lui en achetât un.
Les souvenirs... se disait-il. Voilà les souvenirs.
Mais il se trompait. L'édelweiss termina la séance.
Les bêtes nocturnes se cachent le jour; un incendie les chasse de leurs trous. La fin d'une corrida mêle le public des places de soleil et des places d'ombre; le tumulte de la drogue mêlait en Jacques sa moitié d'ombre et sa moitié de lumière. Il ressentait vaguement un dégoût, un désastre étrangers au drame physique. Il ne se souvenait ni de son cœur gaspillé, ni de ses semaines crapuleuses; il les vomissait comme un ivrogne rejette le vin qu'il oublie avoir bu.
Jacques s'élève. Il perd ses bornes. Il voit le dessous des cartes. Il n'a pas conscience du système qu'il bouleverse, mais il se pressent une responsabilité. La nuit du corps humain possède ses nébuleuses, ses soleils, ses terres, ses lunes. Un esprit moins esclave d'une matière engourdie devine combien le mécanisme de l'univers est simple. S'il ne l'était pas, il se détraquerait. Il est simple comme la roue. Notre mort détruit des univers et les univers de notre ciel sont à l'intérieur d'un personnage dont la taille déconcerte. Dieu contient-il le tout? Jacques retombe.
Les spéculations de cette envergure sont fréquentes chez les intoxiqués. Elles illusionnent bien des médiocres sur leur intelligence. Ils s'imaginent résoudre les problèmes éternels.
Après une accalmie, les moires, les frissons, les crampes recommençaient. Jacques se sentait de moins en moins de force pour la lutte. Des sources de sueur trouaient son corps. Le cœur battait peu. Il le sentait battre d'autant moins qu'il venait de battre trop. Il touchait des épaules sous l'ange. Il enfonçait. L'eau montait plus haut que ses oreilles. Cette phase fut interminable.
Jacques ne résistait plus.
--La... la... la... disait l'ange, vous voyez bien qu'on y arrive... que ce n'est pas si pénible...
Jacques répondait:
--Oui... oui... c'est très facile, très facile..., attendait sans révolte.
Enfin, pareil au voilier torpillé, devenu lourd comme un immeuble, saluant et s'enfonçant de biais dans la mer, Jacques coula.
Il n'est pas mort.
L'ange exécute on ne sait quel contre-ordre.
Petitcopain revient d'un bal d'internes (son premier bal), à cinq heures du matin, et, moitié pour prendre des allumettes, moitié pour établir la preuve de son exploit, trouvant de la lumière sous la porte, entre chez Jacques.
Il voit ce faux cadavre, le bloc sur lequel Jacques avait écrit, réveille Mahieddine, Stopwell, les Berlin, le docteur du cinquième.
On fit des bouillottes, des cataplasmes. On frictionna Jacques. On lui versa du café noir entre les dents. On ouvrit la fenêtre.
Mme Berlin, qui se croyait la cause du suicide, pleurait à chaudes larmes. Berlin drapait une couverture sur ses épaules.
Les secours s'organisèrent. On chercha une garde. À huit heures, le docteur affirma que Jacques était sauf.
À quoi devait-il de vivre? À un filou. Encore une fois, mais à rebours, le sauvait sa moitié d'ombre. Le barman lui ayant vendu un mélange assez inoffensif.
X
La convalescence fut longue, car le sang empoisonné lui donna la jaunisse. Après la jaunisse se déclarèrent à la jambe gauche les symptômes d'une névrite qui se dissipa. Il en aimait les blessures aiguës qui seules distraient d'une idée fixe et que la médecine nomme _exquises_, les admirant à l'égal d'une enluminure de missel.
Malgré la disparition décente du champion de saut, la rue de l'Estrapade augmentait son épuisement.
Enfin, comme il devenait transportable, sa mère qui habitait l'hôtel et le veillait depuis trente jours, assistée de Petitcopain, l'emporta en Touraine.
C'est là que, désintoxiqué du poison et des remèdes, Jacques se réveille une après-midi de février.
Le papier qui couvre sa chambre représente une vieille chasse à courre. Les braises sont intenses, fourrées, zébrées, félines de loin, et terribles si on approche, comme une figure de tigre. Sa mère tricote près de la chaise-longue.
Jacques prolonge l'engourdissement. Il feint de sommeiller encore. Il empêche ses souvenirs d'enfance de gêner ses souvenirs nouveaux.
Il pousse interminablement, maladroitement, des pièces d'échecs: Germaine, Stopwell, Osiris, Jacques Forestier. Il corrige ses fautes, combine des coups impossibles.
Ce jeu l'éreinte et lui gâche ses petites forces de convalescent. Après quelques secondes, l'échiquier se brouille; Osiris, Stopwell, Germaine l'entourent. Il est battu, toujours battu.
Jacques se demande s'il n'y a pas maldonne, si Germaine n'était pas une contrefaçon de ses désirs, pipés par une ressemblance. Mais non. Le désir ne trompe pas. Elle est bien de la race.
Car c'est une race sur la terre; une race qui ne se retourne pas, qui ne souffre pas, qui n'aime pas, qui ne tombe pas malade; une race de diamant qui coupe la race des vitres.
Jacques en adorait de loin le type. C'est la première fois qu'il s'y frotte.
Que peuvent une Germaine, un Stopwell l'un contre l'autre? Mais Stopwell peut rayer, jusqu'à l'âme, Petitcopain.
Race fleuve aussi. Petitcopain et Jacques sont de la race noyée. Jacques s'en tire à bon compte. Un peu plus, il y restait. D'ailleurs, à quoi bon le repêchage? Qu'un de ces fleuves coule, qu'une de ces pierres miroite, il y courra fatalement.