Part 3
Avant que notre livre ne débute, Louise dansait à l'Eldorado. Quatre collégiens allaient l'y applaudir et lui lancer des bouquets de violettes. Le premier janvier, ils voulurent lui donner un pendentif. Le filou de la bande escamota une émeraude chez une vieille parente. Il accepta naïvement qu'on tirerait au sort celui qui l'offrirait. Le sort désigna le plus timide. Louise remercia d'une caresse. Ils se dirent qu'une émeraude chez une actrice est une goutte d'eau dans l'océan. Ils oubliaient que l'océan existe à force de gouttes d'eau.
Longtemps après l'épisode qui ferme notre livre, le timide, devenu diplomate, rencontra Louise. On remua des souvenirs.
--Vous savez, dit-elle, la fausse émeraude? Je l'avais donnée à ma mère. Elle la portait toujours. Elle a voulu être enterrée avec.
Le diplomate lui avoua le vol et que l'émeraude était véritable. Louise pâlit.
--Pouvez-vous me le jurer? demanda-t-elle. Et il n'osa jurer parce que Louise venait de prendre une figure de fossoyeur.
Revenons rue Montchanin.
Les deux couples fréquentaient un skating. Ils y allèrent. Ils connaissaient les professeurs et le barman.
Un jeune homme au visage de blanchisseuse, qui portait une cape et un collier de perles, se promenait entre les tables, souriait aux uns, bousculait les autres, criait qu'il avait mal au cœur à force de tourner. Sa voix apprise ressemblait aux courbes ridicules du modern-style.
Ce monstre se fût fait lapider n'importe où. Là, il était fétiche. On le cajolait, on se sentait fier qu'il vous adressât la parole. Il serra la main de Germaine et de Louise, fit aux hommes un geste de grande coquette.
La moitié d'ombre de Jacques envoyait en vain à sa moitié de lumière un esprit d'inconfort moral. Il avait adopté un rythme boiteux. Il s'y complaisait. Il longeait les toits sans vertige, avec une démarche de somnambule.
Le monstre leur accorda de s'asseoir une minute. D'une voix assez éteinte maintenant, il estimait les bagues de Louise. Il montrait les siennes. Il racontait des histoires de descente de police.
Quand tout bouge ensemble, rien ne bouge en apparence.
Pour que Jacques se rendît compte de sa paresse d'âme, il eût fallu un point fixe. Qu'il imaginât, par exemple, son père ou sa mère traversant le promenoir. Mais il agissait loin d'eux, loin de lui-même et complaisamment accoudé sur l'eau sale.
Il eût senti du dégoût, seul dans un tel lieu. Mélangé à Germaine qui parlait de plain-pied avec le fétiche, il ne se révoltait pas et se laissait vivre.
L'orchestre jouait la danse à la mode.
La mode meurt jeune. C'est ce qui fait sa légèreté si grave. L'aplomb du succès et la mélancolie de n'en plus avoir bientôt, magnifiaient cette danse. Toutes ses notes devaient un jour trouer le cœur de Jacques. Ils patinèrent.
Pendant une halte où le monstre exécutait un numéro, Louise poussa un cri: Vous! et tous, détournant les yeux de la piste, virent Osiris, jovial, appuyé sur sa canne, des reflets de globes électriques sur son nez, son tube, sa perle de cravate.
--Moi, oui, mes enfants! moi. Et même assez satisfait. Depuis quelques jours on m'accable de lettres anonymes qui racontent que Germaine passe sa vie au skating avec un amant. J'ai voulu me rendre compte et je constate que c'est faux. Voilà, termina-t-il, en posant sa main sur l'épaule de Jacques,--car mon cher, entre nous, je ne veux pas vous dire une chose désagréable (tous les goûts sont dans la nature), mais vous n'êtes pas son type.
Il s'assit. Germaine le bourrait de coups de poing, le menaçait et reprenait contenance.
--D'ailleurs, fit-il, en dépliant un porte-carte, il me semble reconnaître l'écriture de Lazare. Peut-être qu'il se venge. Tenez, mon petit Jacques, prenez ces lettres, étudiez-les. Vous autres, jeune classe, on vous élève à la Rocambole. Vous devinerez mieux qu'un vieil imbécile comme moi.
--On l'aime, son vieil imbécile? zézayait-il en chatouillant le menton de Germaine, on l'aime?
Et Germaine, remontée sur sa bête, solide en selle, répondait:
--Non, on ne l'aime pas. On n'aime pas les mouchards.
La vie de Jacques ressemblait aux chambres jamais faites des femmes de Montmartre qui se lèvent à quatre heures et passent un manteau sur leur chemise pour descendre manger un plat.
Cet état de choses s'envenime toujours. Nestor ne montrait plus de lettres, ne riait plus. Il ne soupçonnait pas Jacques, malgré des accusations précises; il soupçonnait Germaine. L'amour-propre l'aveuglant, il voulait bien admettre qu'elle le trompât avec un homme de sa corpulence et de son âge, ce qu'il appelait naïvement son type, mais que ce fût avec le petit Jacques lui coûtait trop cher à croire. Il ne s'y arrêtait pas une seconde. Il lui faisait ses confidences et lui demandait de surveiller Germaine.
--Je dois vivre à la Bourse et je travaille souvent la nuit. Suivez-la. Ne la quittez pas. Rendez-moi ce service.
Maintenant, Nestor Osiris se livrait à des scènes. Il ne menaçait pas encore; il cassait des objets d'art. Germaine avait remarqué qu'il lui offrait, à chaque réconciliation, un animal de Copenhague. Ainsi pouvait-il briser en brisant peu. Il évitait les potiches et les terres cuites.
Lorsqu'il brisa un groupe de Saxe, Germaine comprit que le vaudeville tournait au drame. Il forçait des tiroirs, cherchait des empreintes, soudoyait des manucures, perdait la tête.
Un soir qu'il revenait de chez le dentiste, il trouva Germaine sur une chaise longue. Il lui demanda si elle avait reçu des visites. Elle répondit que non, qu'elle somnolait et lisait depuis le déjeuner. C'était vrai.
Nestor sortit pendre sa pelisse au porte-manteau. Il reparut brandissant une canne à bec d'écaille.
--Et ça! et ça! vociférait-il. Puisque ton monsieur laisse ses cannes dans mon antichambre, je vais te corriger avec.
Germaine ferma son livre.
--Vous êtes fou, dit-elle. Sortez.
Le téléphone sonna.
--Ne touche pas au récepteur, criait Nestor. Si c'est l'homme à la canne, c'est moi qui vais lui répondre.
Il s'agissait, en effet, de la canne. Le dentiste demandait à M. Osiris s'il ne s'était pas trompé, car son client en trouvait une au chiffre N. O. à la place de la sienne, un jonc à bec d'écaille.
Germaine eut le triomphe modeste. Cet épisode lui valut quatre jours de paix.
Les frères Osiris chassaient le dimanche. Ils partaient la veille à cinq heures. Germaine était donc libre. Ce samedi, Nestor resta, sacrifiant la chasse. C'était une manière galante d'obtenir son pardon.
Germaine cacha sa déconvenue. Elle prévint Jacques. Il resterait sagement rue de l'Estrapade et se coucherait tôt.
À neuf heures, Jacques lisait dans sa chambre ainsi que les autres élèves, lorsqu'un coup de timbre timide retentit à la porte de l'étage.
Petitcopain qui servait de concierge, après avoir ouvert et chuchoté, frappa chez Jacques. Il lui annonçait une visite. C'était Germaine. Elle portait un sac. Jacques n'en revenait pas.
Un réflexe lui fit pousser du pied une vieille paire de chaussettes sous la commode. Germaine riait de sa stupeur.
Elle s'ennuyait à table avec Nestor. Elle lui avait dit:
--Attends-moi; je vais dans la cuisine préparer une salade surprise. Elle avait pris du linge, des objets de toilette et s'était sauvée par l'escalier de service.
--Ne me gronde pas mon amour, suppliait-t-elle. Je suis libre, libre, libre. Qu'il casse tout. Je t'emmène en voyage de noces.
Il arrive qu'une route offre des aspects tellement différents à l'aller et au retour que le promeneur qui rentre croit se perdre. Un village dans lequel on habite, vu soudain d'une colline, peut être pris pour un autre village. Jacques, du fait de la présence de Germaine rue de l'Estrapade, reconnaissait mal sa maîtresse et ne reconnaissait plus sa chambre.
Il lui fallut une minute pour admettre la proposition, savoir: prendre le train et passer le dimanche dans la ferme des Râteau, partis pour le Hâvre.
Après le premier choc, Jacques fut aussi enragé qu'elle. Ils baptisèrent ce voyage: _Le Tour du Monde._ Il fallait que Jacques descendît voir la patronne, lui annonçât qu'il sortait et ne rentrerait que le lundi matin pour l'étude.
Ne voulant pas laisser Germaine dans sa chambre où Peter pouvait venir, il l'enferma dans la chambre vide de Maricelles, avec une lampe et des cigarettes. Là, on ne risquait rien.
À l'étage au-dessous, Jacques trouva le professeur et sa femme en train de régler la pendule. Il fallut attendre qu'elle sonnât toutes les heures et toutes les demies. Ensuite, Jacques, qui sortait chaque samedi soir, annonça qu'il passerait le dimanche à la campagne chez un camarade.
Les Berlin permirent, pourvu que l'élève fit acte de présence dans le cabinet de son maître, le lundi matin. Jacques remonta, délivra Germaine, et ils firent les préparatifs.
Tout tenait dans un sac. Cette circonstance les ravit. Ils étouffaient des fous-rires. Jacques, continuant à jouer au _Tour du Monde_ chuchota qu'il faudrait prendre garde au passage devant la cabine d'un anglais féroce, portant des favoris rouges, une sacoche de banknotes et un voile en tulle de filets à papillons. Il les pistait depuis Liverpool et complotait leur ruine.
Ils descendirent sans encombre, en usant une boîte d'allumettes et trouvèrent le fiacre laissé par Germaine à l'angle de la rue Mouffetard.
VI
Pour exprimer ce voyage, il faudrait le charmant attirail d'un prestidigitateur. Des drapeaux, des bouquets, des lanternes, des œufs, des poissons rouges.
Germaine gardait son duvet par miracle. On l'avait souvent cueillie. Jacques possédait contre la boue une protection pareille à cette graisse qui fait que l'eau ne mouille pas les cygnes. Mais l'un et l'autre croisaient les premiers arbres neigeux, les premières bêtes, comme un noctambule qui rentre croise à cinq heures du matin les tombereaux des Halles.
D'ailleurs, peu importe. Germaine avait une hérédité campagnarde. Elle rejoignait un paradis perdu et Jacques n'était plus Jacques mais Germaine, c'est à dire une des hautes charrettes si fraîches à l'aube, place de la Concorde, lorsqu'elles bercent les maraîchers, endormis comme des rois fainéants, sur leurs litières de choux et de roses.
Vraiment Germaine donnait le change. On était bien près de prendre le prestidigitateur pour le printemps en personne, maniant ses ressorts et ses double-fonds.
À Jacques qui supportait le fétiche du skating, comment ces fausses primeurs n'eussent-elles pas semblé vraies?
_Mille routes desvoyent du blanc_, dit Montaigne, _une y va._ Jacques allait au blanc. Il serrait Germaine, la réchauffait dans le wagon et se livrait à des enfantillages.
Jacques se déplaisait, mais ne déplaisait pas. Germaine et lui formaient un joli couple. On les prenait pour deux amoureux naïfs, en promenade.
Que de spontanéité, de surprises! Mais ces surprises, la pauvre fille ne pouvait plus les tirer que de ses manches.
Jacques ne voyait pas davantage les ficelles que les enfants qui applaudissent. Il est déjà beau de faire applaudir les enfants.
Germaine, rompue à ses vieux tours, croyait sincèrement cueillir des montres et des colombes. L'illusionniste partageait les illusions du public.
Aussi, ce voyage fut-il le seul bonheur aéré qu'ils eurent.
La ferme était petite. Germaine tutoyait les servantes et les vaches. Elle marchait, mordillée par une troupe de jeunes chiens. Elle criait, elle sautait, elle se décoiffait.
Ils déjeunèrent dans une salle où le feu était un incendie. Ils mangèrent des nourritures propres qu'on ne mange jamais en ville. Seul le fromage, savamment pourri dans une feuille de vigne, formait un vif contraste avec les viandes et les crèmes blanches.
Après déjeuner, Germaine montra la chambre de son père, vieil ivrogne. Il était impossible de le corriger de son vice.
Au milieu de cette chambre pendait un lustre en papier de toutes les couleurs. On voyait sur la commode des photographies pâles de matelots, de noces, et, sous une vitre, une demi-frégate collée contre des vagues peintes en vert.
--Me voilà vierge, dit Germaine, tendant à Jacques un cadre de coquillages. Il entourait un bébé nu.
Elle possédait sa chambre. Ils y couchèrent et s'y adorèrent pour la dernière fois. Jacques le pressentait-il? Pas le moins du monde. Ni Germaine. Ils avaient raison, puisque, dans la suite, ils devaient souvent faire l'amour.
Ils partirent le surlendemain à l'aurore, sans fatigue. On entendait les coqs contagieux prendre les uns aux autres comme les trous d'une vaste girandole de gaz. Tout était glacé, mouillé, virginal. Germaine portait crânement le nez rouge. Elle n'opposait pas une ride au matin pur.
Elle avait découvert une ancienne photographie dans son armoire. Elle y clignait des yeux de myope. Jacques trouvait cette grimace divine. Germaine la lui donna.
Ils rapportaient en outre des œufs et du fromage. Ils firent réellement le tour du monde.
Germaine avait oublié l'aspect des rues de Paris si tôt. Cette surprise prolongea l'escapade. C'était reprendre ses habitudes sans tristesse. Les cris des marchandes, les maigres coureurs à pied s'entraînant derrière des cyclistes, les bonnes battant des carpettes aux fenêtres, les chevaux qui fument, lui rappelaient son enfance.
Ils décidèrent qu'après l'étude Jacques viendrait déjeuner chez elle. Ils prirent un taximètre, car elle voulut le reconduire.
Le chauffeur menait comme un fou, dérapait, escaladait les refuges. Germaine et Jacques s'amusaient, s'embrassaient la bouche, se cognaient les dents, étaient projetés en tous sens l'un contre l'autre.
À chaque nouvelle prouesse, le chauffeur se retournait, haussait les épaules et leur clignait de l'œil.
Germaine déposa Jacques rue de l'Estrapade vers dix heures, après une longue étreinte. Il regarda encore son gant s'agiter tandis que la voiture reprenait sa course. Il arriva juste pour se changer et paraître à l'heure exacte, comme Philéas Fog, avec ses condisciples, dans le cabinet où M. Berlin essayait de leur apprendre la géographie.
Germaine entra dans un bureau de poste et téléphona chez elle. Joséphine qui avait ordre de répondre à Osiris, le fameux soir, qu'elle n'avait pas vu madame sortir, lui raconta la rage du pauvre homme, ses recherches, ses prières, ses injures. Il avait brisé une glace et pleuré, car il était superstitieux. Il avait passé le dimanche à guetter le téléphone, les automobiles, à marcher de long en large. Enfin, le dimanche soir, il dit avec calme:
--Joséphine, que madame rentre ou ne rentre pas, je la quitte. Vous pourrez le lui annoncer de ma part. Vous me rangerez mes affaires. Je lui abandonne le reste. Qu'elle en fasse ce qu'elle veut.
--Ouf! soupira Germaine. Bonne chance.
Elle savait qu'une belle fille ne reste jamais dans l'embarras.
En rentrant elle trouva sa sœur.
--Avais-je assez prédit ce qui arrive, s'écria Loute. Nestor ne veut plus te revoir. Si on parle de toi, il crache.
--Qu'il crache, répondit Germaine. J'étouffe. Je rentre de la campagne avec Jacques. Nestor sent le renfermé.
--Comment vas-tu vivre?
--Ne t'inquiète pas, ma petite. D'ailleurs, Nestor est un papier à mouches; il colle. Je serais bien surprise qu'il n'essaye pas de revenir.
Osiris revint si vite qu'il croisa Loute qui sortait. Germaine, s'étant couchée, lui fit faire antichambre.
Lorsqu'il entra, il s'arrêta, s'inclina et vint s'asseoir sur une chaise au pied du lit.
--Ma chère Germaine, commença-t-il...
--C'est un discours?
Il prit une pose.
--Ma chère Germaine... entre nous c'est fini, fi-ni. Je t'ai écrit une lettre de rupture, mais comme je connais ta négligence et ta façon de lire les lettres, je suis venu te la lire.
--Savez-vous, dit-elle, que vous dépassez les bornes du ridicule?
--C'est possible, poursuivit Nestor, mais vous écouterez ma lettre.
Il la tira de sa poche.
--Je ne l'écouterai pas.
--Vous l'écouterez.
--Non.
--Si.
--Non.
--Bien. Je vous la lirai tout de même.
Elle se boucha les oreilles et chantonna. Osiris, d'une voix d'homme habitué à crier les cours de la Bourse, commença:
Ma pauvre petite folle...
Germaine éclata de rire.
--Madame rit, madame entend, remarqua Nestor. Donc je continue.
Mais, cette fois, Germaine chantait de toutes ses forces et la lecture devint impossible. Nestor posa la lettre sur sa cuisse.
--C'est entendu, dit-il, je m'arrête...
Elle déboucha ses oreilles.
--Seulement (il agitait son index en signe de menace), je te préviens que si tu ne me laisses pas lire, je pars. Et tu ne me reverras ja-mais.
--Puisque c'est ta lettre de rupture.
--Il y a rupture et rupture bredouilla cet homme qui possédait le génie du chiffre, c'est à dire de la poésie, et qui était complètement idiot en amour où la poésie n'existe pas.--Je désirais rompre gentiment, convenablement, et tu me chasses. Si encore je te demandais des comptes!
--Je n'ai pas de comptes à te rendre, s'écria Germaine, que cette comédie exaspérait, et si tu veux des comptes, en voilà: Oui, je te trompe. Oui, j'ai un amant. Oui, je couche avec Jacques. Et à chaque oui, elle tirait sur sa natte comme sur une sonnette.
--Par exemple! dit alors Osiris en se levant, reculant et clignant les yeux comme un peintre.
Et il accusa Germaine de détourner les soupçons sur un gamin serviable, d'espérer que lui, Osiris, courrait à sa recherche pendant qu'elle recevrait son véritable amant. Il ajouta qu'il n'était pas dupe; qu'il était peut-être l'homme riche qu'on roule, mais que c'était un métier d'être riche; un métier dur, qui exerce l'œil.
Germaine admirait. Malgré le théâtre qui présente des personnages de cette trempe, elle ne croyait pas qu'ils existassent.
--Vous êtes formidable, dit-elle, Nestor. Je couche avec Jacques. D'ailleurs (on sonnait) le voilà sans doute. Il déjeune. Cachez-vous et vous aurez la preuve.
Elle désirait rompre.
--Me cacher, ricana Osiris. C'est trop simple. Vous avez plus d'un tour dans votre sac et vous ferez des signes. Je reste.
Et, comme on entendait un bruit de porte, la voix de Jacques à la cantonade:--Mon cher Jacques, cria-t-il, savez-vous ce que Germaine invente?
Jacques entra.
--Vous couchez avec elle!
Jacques, au contact de Germaine, apprenait ses ruses. D'un coup d'œil, il comprit la scène et que sa maîtresse, morte de fatigue, avait vendu la mèche.
--Du calme, dit-il, monsieur Osiris. Vous savez que Germaine est taquine. Elle vous taquine parce qu'elle vous aime.
Il fit si bien, ce cœur pur, que Nestor resta déjeuner et ouvrit une boîte de cigares.
Reines d'Egypte! dans cette boîte richement peinte, on dirait vos petites momies avec des ceintures d'or.
Osiris mangeait, fumait, riait, et partit pour la Bourse.
Germaine boudait, reprochait à Jacques son adresse.
--Tu ne veux donc pas m'avoir seul?
--Je ne veux pas être responsable d'une chose si grave et que tu me la reproches un jour.
La ferme, les laitages, les œufs étaient loin.
Lorsque Lazare interrogea son frère, Nestor lui tapa sur l'épaule.
--Germaine est une originale, dit-il; c'est son charme. Nous ne la changerons pas. Elle était à sa ferme. Elle avait besoin de vaches. Nous autres, hommes de Bourse, nous n'y comprenons rien. Loute est plus simple, comment dirai-je... moins vive, moins pittoresque. Elle a, d'ailleurs, ses qualités. Je garde Germaine.
Cet épisode eut l'apparence de mettre encore Osiris de la partie. Insinuations, lettres anonymes le faisaient sourire d'un air supérieur comme s'il connaissait un secret grâce auquel Germaine pouvait donner prise aux mauvaises langues, mais à l'avantage de son riche amant.
Ce secret vague participait d'une supériorité de sa maîtresse, de son amour de la nature, de l'élevage des chiens.
Lui demandait-on: «Où est Germaine?» Il répondait: «Je la laisse très libre. Je ne m'en mêle pas.»
Loute était stupéfaite. Manquant d'aisance, de génie, elle trouvait sa sœur très forte.
VII
Les choses traînaient toujours comme du linge sale, des boîtes, des peignes dans une chambre d'hôtel. Jacques n'avait pas à souffrir de ce désordre. Il ne le voyait plus. Il ne voyait que par sa maîtresse, laquelle, depuis l'enfance, avait coutume de vivre ainsi.
Un nouvel élément vint ajouter au désordre.
Depuis trois semaines, Germaine recevait de mauvaises nouvelles de son père. Elle ne l'aimait pas et brûlait les lettres.
--Tu sais, disait Louise, nous, c'est notre métier de sortir le soir.
Mais Germaine, se trouvant plus «convenable», méprisait un peu Louise, et s'imaginait que dissimuler l'état du père Râteau la laisserait plus libre. Elle feignait même de croire que sa mère exagérait, s'affolait pour rien.
Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une revue avec Jacques et Osiris, Jacques trouva un télégramme mal caché sous le téléphone: _Père se meurt viens urgence embrasse._ Elle le cachait afin de pouvoir se rendre au théâtre. Jacques le lui montra en silence.
--Laisse, dit-elle en rougissant ses lèvres qu'elle frottait ensuite l'une contre l'autre, j'irai demain.
Le père Râteau s'éteignit à onze heures, dans sa ferme, pendant l'entr'acte.
Depuis quinze jours, Mme Râteau lui lisait _La Maison du Baigneur_, où un plafond mécanique écrase Siete-Iglesias. Râteau mêlait ce chapitre et la réalité. Il se croyait Iglesias et mourut, véritablement écrasé par le plafond de sa chambre, se couchant par terre, plaçant sa figure de profil, essayant de tenir le moins de place possible, devant sa femme épouvantée.
M. Râteau léguait à sa femme ce qu'il tenait de sa fille et il exigeait qu'on l'inhumât dans le caveau familial, au Père-Lachaise. Osiris commanda un fourgon des pompes funèbres.
Loute était brouillée avec sa mère.
Comme Germaine refusait d'aller seule à la ferme chercher le corps, Jacques demanda rue de l'Estrapade un congé exceptionnel. Nestor prêterait sa voiture qui tenait mieux la route que la limousine. Le fourgon les devança d'une demi-journée.
Ce voyage à la ferme ne valait pas l'autre. Le chauffeur avait une petite glace lui permettant de voir dans son dos. Il importait qu'on se méfiât.
Germaine organisait le retour. Elle aimait sa mère. Elle la logerait à Paris une quinzaine. Elle louait au-dessus de son appartement trois pièces qui servaient de garde-meuble. Ordre était donné de descendre quelques meubles dans la lingerie et de garnir les trois pièces avec le reste. Mme Râteau posséderait son petit chez soi.
Sa fille calculait, projetait, s'attendrissait.
Incapable de feindre, sauf avec Nestor, elle ne versait pas une larme sur un père ivrogne qui l'avait trop battue. Elle voyait sa mère délivrée.
Mme Râteau vint à leur rencontre. Elle pleurait; d'une main tenant un mouchoir, de l'autre un éventail espagnol.
Depuis qu'elle ne travaillait plus elle se laissait pousser les ongles et, ne sachant où mettre ses mains, ne quittait jamais cet éventail. Son corps ressemblait au sac de loto. Elle avait des traits réguliers, ordinaires, de la couperose et une perruque blanche accusant son teint de juge anglais.
Sa fille présenta Jacques. La veuve leva sur lui l'œil des personnes atteintes du mal de mer.
Le cercueil occupait la salle où le jeune couple avait déjeuné, lors du _Tour du Monde._
Germaine se tira de son rôle avec tact. Elle décida que Mme Râteau monterait dans l'automobile et que le fourgon suivrait.
Chaque fois que le mot fourgon était prononcé, Mme Râteau secouait la tête et répétait:
--Un fourgon... un fourgon.
Le retour fut pitoyable. Germaine frappait aux vitres. Elle modérait le chauffeur pour que M. Râteau pût suivre.
Tout à coup, elle se retourna, regarda par la lucarne et s'écria:
--Où est-il?
La route s'étendait à perte de vue, sans fourgon.
Ils firent halte et rebroussèrent chemin à la recherche du corps. On le retrouva. Il était en panne sur une traverse. Il s'agissait de changer une roue. Le cric fonctionnait mal. Jacques et le chauffeur durent se mettre à la besogne.
Après une heure de lutte que Mme Râteau encourageait en hochant la tête, fourbue de hoquet et de larmes, ils repartirent.