Le Grand Écart

Part 2

Chapter 23,766 wordsPublic domain

Ce «et si mon régiment me voyait» fut dit comme le «et si ma mère me voyait» d'une vierge.

Jacques s'apprêtait à sortir, lorsque Peter, ouvrant une boîte de cigarettes, l'arrêta par la manche.

--Quoi? Vous retournez chez ce singe? À Oxford, nous les traitons comme des domestiques. Laissez-le donc tranquille et restez chez moi.

Sa main empoignait Jacques avec une force herculéenne. Il le fit asseoir sur sa malle.

Son geste avait-il suffi pour détacher un masque? Ainsi les roses perdent leurs bonnes joues dès qu'on heurte le vase. Jacques vit une figure inédite, sans le moindre flegme et toute nue.

Il se leva.

--Non, dit-il, Stopwell, il est tard. Il faut que j'écrive une lettre.

--À votre aise, mon vieux.

Stopwell, avec une adresse de tricheur, se détourna et montra sa figure rhabillée, un masque neuf, maintenu par une cigarette.

En somme, Jacques n'était pas aimé de Petitcopain qui lui enviait les fausses bonnes grâces de Stopwell. Stopwell le détestait et donnait le change. Bachtarzi lui gardait rancune d'être entré pendant qu'il respirait l'éther. Maricelles les méprisait tous, en bloc.

Restait le ménage Berlin.

Un mot juste de Jacques allumait parfois l'œil du professeur, à table, et Mme Berlin, chargée par son mari des fonctions de surveillante, s'attardait surtout dans sa chambre. Elle ne trouvait pas Stopwell «galant». L'Arabe lui «faisait peur». Les autres étaient des mioches.

Un samedi soir où tous les élèves étaient sortis, soit dans leur famille, soit au théâtre, Jacques, ayant mal à la gorge, resta seul sur l'étage. Mme Berlin lui monta de la tisane, lui tâta les tempes et le pouls. Jacques s'aperçut vite que la patronne accomplissait la manœuvre de Stopwell; mais cette fois, au lieu que la froideur suffît à éteindre le feu, elle l'activait, et insensiblement Mme Berlin abandonnait son rôle de seconde mère.

Jacques feignait de n'y rien comprendre et, toussant, poussant les plaintes d'un malade qui cherche le repos, voyait entre les cils Mme Berlin, son esprit dérangé par le désir, comme, à droite, à gauche, son ombre par la bougie, contre les cloisons de la chambre.

Enfin, avec une poigne étonnante, elle lui entraîna la main.

--Jacques! Jacques! murmura-t-elle alors, que faites-vous?

Un bruit de porte cochère le sauva. Mme Berlin lâcha prise, se rajusta, s'envola.

Mahieddine rentrait du théâtre. Jacques l'entendit qui sifflait un refrain à la mode. Il se trompait et recommençait la faute.

Le lendemain, Jacques n'osait regarder Mme Berlin à table. Elle, par contre, le bravait, le rassurait, pardonnait.

Jacques vivait en pleine solitude et travaillait en vrai cancre. Que sait-il? Rien. Sinon que chaque geste nous brouille avec nos semblables. Il voudrait mourir de son mal de gorge. Mais il ne tousse presque plus.

Mahieddine lui propose d'aller ensemble à la Scala. Le dimanche et le jeudi en matinée on loue une avant-scène pour très peu d'argent. Jacques essaye d'être aimable. Il accepte. On débauche Petitcopain. Il reçoit des sommes rondelettes de sa famille, qui habite le Nord.

C'est ainsi, le troisième dimanche, que Jacques rencontra la maîtresse de Mahieddine: Louise Champagne.

Louise était plus connue que ses danses et mieux placée dans le demi-monde que sur l'affiche. Elle faisait partie de ces femmes qui touchent cinquante francs au théâtre et cinquante mille à la maison. Elle dit à Jacques qu'il ne pouvait vivre seul et qu'elle lui procurerait une amie: Germaine.

Cette fille en vogue jouait quatre rôles dans la revue qui tombait de fatigue après trois cent cinquante représentations.

Germaine souriait très haut entre l'orchestre et le tambour. Sa beauté penchait sur la laideur, mais comme l'acrobate sur la mort. C'était une manière d'émouvoir.

Ce chien-et-loup attirait Jacques.

Hélas, l'espèce de liberté où nous sommes nous laisse entreprendre des fautes qu'une plante, qu'un animal évitent. Avec la lampe de Louise, Jacques reconnut son désir.

Après un premier contact dans sa loge, Louise se chargea de conclure et pria Jacques de venir la voir le lendemain, chez elle, rue Montchanin.

Le lendemain, il sécha le cours, comme disent les potaches, y laissa Mahieddine et courut au rendez-vous.

Il trouva Champagne déconfite. Il ne plaisait pas à Germaine. Elle lui trouvait du charme. Il n'était pas son genre.

Louise se sentait triste d'avoir à transmettre de mauvaises nouvelles.

--Pauvre petit!

Elle lui caressait la nuque, lui pinçait le nez, bref, lui proposa sans détours de devenir sa consolatrice.

Peter, Mme Berlin, passe encore. Un refus devenait plus difficile. Louise Champagne était belle et le canapé sans issue. Ils trompèrent l'Arabe.

Bachtarzi ne se doutait de rien et maudissait Germaine, car elle possédait une automobile plus grosse que la voiturette de Louise, et Mahieddine voyait déjà toute une existence de harem.

Un dimanche, Jacques passait dans les coulisses, devant la loge de Germaine. Celle-ci l'appela, l'enferma et lui demanda pour quel motif, après la démarche de Louise et sa réponse favorable, il avait tourné casaque et poussé l'impolitesse jusqu'à la charger de lui en faire part.

Jacques resta stupéfait. Germaine vit que sa stupeur n'était pas feinte, le cajola, le consola, et ne parla plus à Louise.

Jacques, prétextant qu'il lui répugnait de tromper Mahieddine, suivit sa nouvelle conquête. Louise auprès de Mahieddine accusa Jacques de lui avoir fait la cour. Elle refusait de le voir.

Les voisins de la rue de l'Estrapade vécurent étrangers l'un à l'autre.

III

L'art, principalement le pire, est à Paris un enlève-taches magique. Il ne les lave pas, il les monte. Dès lors, une mauvaise réputation, mise en vedette, devient aussi avantageuse qu'une bonne. Elle exige les mêmes soins. Beaucoup de femmes entretenues se font immuniser par la scène. Le théâtre est une taxe qu'elles payent. Mais il dérange leur industrie.

Après la cure de théâtre, Germaine et Louise se donnèrent vacances. Elles les prirent longues. L'art ne les nourrissait pas.

Germaine avait un amant riche, si riche que son seul nom signifiait richesse. Il s'appelait Nestor Osiris, comme une boîte de cigarettes. Son frère Lazare entretenait Loute, sœur cadette de Germaine.

Germaine était tendre et volontiers eût envoyé Osiris au diable, mais la sœur veillait au grain.

Elle vit Jacques d'un mauvais œil, malgré que de son côté elle trompât Lazare avec un peintre. Elle savait que sa sœur n'apporterait aucune prudence à ce manège et elle en redoutait les suites.

Elle ressemblait à Germaine comme au marbre son moulage en plâtre. C'est dire qu'elles étaient pareilles, sauf tout.

Malgré l'atmosphère détestable qu'il respirait depuis sa crise, le cœur de Jacques restait intact et capable d'ennoblir n'importe quoi.

Germaine tirait sa fraîcheur du fumier. Elle s'en repaissait avec une gloutonnerie de rose; et, de même que la rose offre le spectacle d'une bouche profonde qui puise son parfum chez les morts, de même son rire, ses lèvres, ses joues, devaient leur éclat aux krachs de la Bourse.

L'indifférence d'un paysage nous donne beau jeu pour le mépriser. Venise s'offrant, Jacques eût-il méprisé Venise?

Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans et ses grands désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses, il est à la merci de son enveloppe. Que sait-il, le pauvre aveugle? Il guette le moindre signe qui le sortira de l'ennui. Mille fibres l'avertissent. L'objet pour lequel on sollicite son concours en est-il digne? Peu importe. Il s'épuise avec confiance et s'il reçoit l'ordre d'interrompre, il se crispe dans un épuisement mortel.

Le cœur de Jacques venait de recevoir la permission de mettre en marche. Il le fit avec la maladresse, la fougue d'un début.

Aussi Jacques craignit-il les premiers effets de ce cachet qui s'ouvre en nous et lâche une drogue puissante.

Aussi vite que sur l'écran du cinématographe se succèdent une femme petite parmi des groupes et le visage de cette femme en premier plan, six fois grandeur nature, le visage de Germaine remplissait le monde, obstruait l'avenir, masquait à Jacques, non seulement ses examens et ses camarades, mais sa mère, son père, son propre individu. La nuit régnait autour. Ajoutons que cette nuit dissimule Osiris.

Il existe un conte où des enfants cousent des pierres dans le ventre du loup endormi. À son réveil, Jacques sentait une charge inconnue, un déséquilibre, de quoi se noyer à l'exemple du loup, en se penchant sur l'eau pour boire.

Germaine l'aimait, certes. Mais son petit cœur ne débutait pas. La partie se présentait inégale.

Au cirque, une mère imprudente laisse son enfant se prêter à l'expérience d'un magicien chinois. On le met dans un coffre. On ouvre le coffre; il est vide. On referme le coffre. On l'ouvre; l'enfant apparaît et regagne sa place. Or, ce n'est plus le même enfant. Personne ne s'en doute.

Un dimanche, Jacques vit sa mère. Elle vint le prendre à la pension. N'ayant pas compris qu'elle ramenait un autre fils de Venise, comment pouvait-elle sentir sa métamorphose récente? Elle trouva qu'il avait bonne mine, bien qu'un peu maigre. C'était traduire en langage maternel sa fatigue et le feu de ses joues.

Mme Forestier était myope et vivait dans le passé: deux raisons qui l'empêchaient de se rendre un compte exact des choses présentes. Elle adorait en son fils sa ressemblance avec une grand'mère, en son mari le père de Jacques. Elle paraissait froide parce qu'elle poussait les scrupules jusqu'à ne se lier avec personne, craignant ce qu'elle appelait des toquades. Sa seule amie était morte. Elle vivait entre l'église, son mari honnête et les craintes pour l'avenir de Jacques.

Seule avec lui, elle le harcelait de tendres critiques, mais avec les étrangers ou avec son père, elle faisait son éloge.

Si nous effaçons M. Forestier, c'est qu'il s'effaçait lui-même. Jeune, il souffrit d'un démon analogue au démon qui tourmente Jacques. Il l'avait maté par l'étude et le mariage. Mais un démon se mate difficilement. Cette nature droite s'atrophia. Elle se sentait toute de travers. Or, M. Forestier devinait les troubles de Jacques, il les reconnaissait, il se décourageait comme une victime du sarcome qui, ayant guéri son mal à l'épaule, le voit réapparaître au genou.

--Alors, Jacques, dit sa mère, tu te portes bien?

--Oui, maman.

--Tu travailles?

--Oui, maman.

--Tes camarades?

--Quelconques. Un Arabe, un Anglais et deux gamins.

--Tu devrais profiter de vivre avec un Anglais pour apprendre sa langue.

Cette phrase emportait Jacques si loin de la réalité qu'il ne répondit pas. D'habitude heureux d'accompagner sa mère dans ses courses, il lui semblait que ce temps passé ensemble était du temps perdu.

Le mensonge l'ennuyait, enveloppait tout d'une atmosphère factice, irrespirable. Ne pouvant raconter Germaine à sa mère, il préférait qu'elle partît, qu'elle ne l'obligeât pas à mettre entre elle et lui des distances.

Il aimait.

Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise. Pour la première fois, il ne haïssait pas sa propre image. Il se croyait guéri.

Le vague désir de la beauté nous tue.

Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse follement sans les émouvoir.

Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui, sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait. Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal.

Jusqu'à ce jour, les femmes auxquelles il plaisait ne lui plaisaient pas. Il connaissait leur profil mou. Toutes les têtes du monde appartiennent à quelques catégories. Il savait d'avance que certaines brunes, hautes de buste, tomberaient amoureuses de lui.

Germaine n'était pas de la génération des grandes filles intimidantes qui portent des noms de chevaux de courses. Mais elle avait ce quelque chose d'inaccessible, de surnaturel, qui fait d'un marin sur le quai de Naples ou d'une joueuse de tennis à Houlgate des souvenirs de tristesse.

Donc, un des mille passants s'était arrêté. Il le tenait dans son piège. Il aimerait sur lui toutes les rues, toutes les villes le premier soir qu'on y arrive, la température émouvante des ports, Idgi et Tigrane d'Ybreo, le chien chacal, la troupe d'acrobates de Genève et l'écuyère du cirque de Rome.

Ainsi réfléchissait-il sans relâche jusqu'au départ du train qui emportait Mme Forestier à Tours.

IV

--Mais laisse donc, Loute, disait Germaine à sa sœur. Nestor ne s'apercevra de rien. Il faut que tu nous présentes Jacques comme un ami de ton peintre, (car le richomme savait son frère trompé, ce qui divertissait son égoïsme)--Il adore être de la confidence, et nous courrons moins de risques.

Osiris était prodigieusement crédule. Sa maîtresse flattait cette sécurité en le mettant du complot contre Lazare.

Une des premières nuits que Nestor dormait étendu auprès d'elle, un jeune comédien qu'elle aimait sonna, par suite d'une erreur de dates.

--Cache-toi, dit-elle à Osiris, c'est mon vieux.

Osiris se leva, ramassa ses affaires, entra dans un placard de robes, y étouffa, tandis que Germaine recevait le jeune homme, et sortit, bouffi d'orgueil.

Leur liaison datait de ce coup de maître. N'en concluez pas que cette fille fût basse. Elle se défendait. Elle agissait sans calcul.

Toutes jeunes, sa sœur et elle rêvaient du Palais de Glace qu'elles s'imaginaient être un palais de miroirs. Elles y entrèrent un dimanche et en sortirent suivies d'une escorte d'hommes élégants. Un d'eux débaucha Germaine.

Lorsqu'il la quitta, elle se plaça chez une modiste de Montmartre. Cette modiste lui dit un jour: «Ma petite, on va me saisir après-demain. Garde la boutique, je décampe.» Elle emportait ses perles et son linge.

Germaine resta, mit à la vitrine une pancarte annonçant que les chapeaux de deux cents francs se vendaient vingt cinq, les écoula en une matinée, les remplaça en montre par des chapeaux défraîchis trouvés dans la cave, loua une charrette avec la somme, transporta les chaises, la table et la psyché de la boutique dans la chambre qui lui appartenait encore et laissa l'huissier prendre le reste.

Elle avait le démon de la rue. Elle n'en ressentait aucune honte.

Dînant avec Loute, Nestor et Lazare dans un restaurant à la mode, elle renversa du vin. Le maître d'hôtel se précipita et déroula une toile cirée sur la tache en attendant une nappe. Cette toile éveillait un souvenir analogue chez les sœurs. Elles échangèrent un coup d'œil. Loute rougit, mais Germaine s'écria:

--Oh! cette toile cirée! Je retrouve Belleville, la lampe, la soupe et le père Râteau.

Leur nom réel était Râteau. Depuis Nestor, le père et la mère Râteau n'étaient pas à plaindre. Ils possédaient une ferme charmante aux environs de Paris.

Ces sœurs, la ferme Râteau, les Osiris, Jacques, sa famille, son rêve, forment un mélange explosif. Pourtant, la destinée le compose. Elle aime manier les hommes chimiquement.

Si les désirs de Jacques se cristallisaient et si nous approchions leur multitude comme nous approchons Germaine, le résultat serait-il plus avouable?

Narcisse s'aima. Pour ce crime les dieux le changèrent en fleur. Cette fleur donne la migraine et son oignon ne fait même pas pleurer. Méritait-il d'autres larmes?

L'histoire de notre Narcisse est plus complexe. Il aimait les eaux du fleuve. Mais les fleuves coulent sans se soucier des baigneurs, des arbres qu'ils reflètent. Leur désir est la mer. Ils la baisent au terme d'un voyage perpétuel et s'y enfoncent voluptueusement.

Jacques sentait toujours la beauté humaine avoir, comme les fleuves, un lit et un but. Elle passait, elle allait ailleurs. Un navire lève l'ancre, un rideau de music-hall tombe, la famille Ybreo retourne à ses dieux.

Il se rappelait Idgi lui disant, pendant un match de tennis, qu'il ressemblait à Séti Ier. C'était le seul regard de fleuve dont il se souvînt.

Cette fois l'eau stoppe, lui renvoie passionnément son reflet. Il trompe la nier. Peut-être prend-il pour l'eau qui parlé une voix d'ondine. Mais il n'analyse pas. Son cœur ne lui en laisse plus le loisir.

Nous avons dit que le cœur de Germaine était souvent mobilisé. Cette habitude n'enlevait aucun enthousiasme à ses caprices. Elle aimait chaque fois pour la première fois. Elle se demandait comment elle avait pu aimer d'autres hommes et jouait sa partie nouvelle en montrant toutes ses cartes. Elle ne cherchait pas à prolonger le feu en le garnissant de cendres. Elle flambait le plus haut possible et le plus vite.

Son pouvoir de se mettre sincèrement dans un état primitif l'empêchait d'opposer à l'élan de Jacques celui, machinal, d'une fille rompue à l'exercice.

La tempête mélangeait leurs trésors, de quelque provenance qu'ils fussent.

Car si Jacques avait beaucoup gaspillé mais apportait ses rêves, Germaine qui avait beaucoup donné, avait beaucoup reçu. Elle ne l'accueillait donc pas les mains vides.

Cette dernière phrase prête à double entente. Là encore l'élan emportait Jacques au delà des scrupules. Le richomme serait un mari, un mari trompé.

Germaine trouvait si légitime de tromper Nestor qu'elle n'en ressentait pas l'ombre de gêne. L'inconscience est contagieuse. Jacques trouva naturel le subterfuge qui consistait à jouer le rôle d'un ami du peintre.

Le dîner de rencontre l'amusa. Au dessert, Germaine, distraite, le tutoya. Il était à sa droite.

--As-tu lu l'article de X...?

--_Tu pourrais me répondre_, ajouta-t-elle presque sans transition en se retournant à gauche vers Nestor stupéfait, détroussé, décorné par ce prodigieux coup de bonneteau. Ils rirent ensuite de l'alerte.

Osiris prit Jacques en affection. Il lui trouvait le sens du chiffre. Un jugement aussi absurde venait de ce que Jacques l'écoutait. On l'écoutait ou non. Il ne faisait que cette différence grossière entre les hommes, n'ayant pas l'esprit qui nous désigne l'originalité de chacun.

Les vrais rendez-vous des jeunes gens étaient rue Daubigny, dans un rez-de-chaussée sombre comme les toiles de ce peintre.

La garçonnière appartenait à Germaine. Elle prétexta qu'il lui fallait un coin pour fuir les visites de Nestor. D'après ses explications, ce coin tombait à pic, mais pour la première fois. Elle le croyait. Elle craignait Mme Supplice, la concierge. Et non que la concierge pensât «Encore un», mais qu'elle se choquât de ne l'y plus voir entrer seule.

Les caresses, même les plus profondes, ont une limite. Jacques, quasiment vierge, essayait de satisfaire un désir illimité. La première étreinte le déçut. À la longue, le vertige s'apaisant, son regard et son esprit redevinrent agiles.

Alors, contemplant cette Desdémone à la renverse, mourante auprès de l'oreiller, pâle à faire peur, les dents découvertes, il amoncelait des souvenirs de honte sur sa figure et sortait d'elle comme un couteau.

Germaine distribuait vite ses caresses épanouies. C'était le luxe d'une gerbe de fleuriste. La gerbe fanée, on en achète une autre. Jacques, lui, prenait racine. Son amour anormal poussait normalement, lentement. Il s'aimait, il aimait des voyages, il aimait trop de choses sur sa maîtresse. Germaine n'aimait que son amoureux.

V

Cette existence nécessitait des stratagèmes rue de l'Estrapade, où Jacques perdait les heures que Germaine et Osiris vivaient ensemble.

L'après-midi, il inventait un travail à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

Cette bibliothèque est le prétexte des polissons du Quartier-Latin. Si tous ceux qui doivent s'y rendre, s'y rendaient réellement, il faudrait bâtir une aile. Réconcilié avec Mahieddine et avec Louise, Jacques découchait une nuit sur quatre. L'Arabe et lui laissaient la porte cochère entre-bâillé. Ils la refermaient à l'aube en revenant de chez leurs maîtresses.

Louise recevait Mahieddine chez elle. Les deux complices se retrouvaient devant la grille du Parc Monceau et attendaient le premier métropolitain.

Ce départ de guillotinés n'avait rien de drôle. Ils somnolaient parmi les ouvrières qui se rendent au travail.

Duper le professeur, ne demandait pas grande malice. Il ne voyait rien et ne voulait rien voir. L'exactitude des élèves à son cours et celle des mensualités suffisant à ses exigences.

Sa femme, elle, voyait. Elle voyait de travers. Elle était convaincue que Jacques, épris d'elle, incapable de tromper son maître, fuyait sa présence et s'étourdissait avec des filles du Café Soufflet. Elle approuvait l'Arabe de le surveiller.

Chaque dimanche, Stopwell trouvait un ressort mystérieux pour gagner les épreuves de saut. En semaine, il était une loque, guettait le facteur qui devait toujours lui apporter un chèque, vivait dans un nuage de pipe et de théière. Son grand corps jonchait la chambre. Après dîner, il passait un costume de foulard et s'endormait comme une masse, intoxiqué de tabac.

Petitcopain servait ce despote avec le regard des jeunes filles qui soignent les fous dans les hôpitaux. Il se partageait entre cet office et le poste de guetteur, qu'il tenait au compte de Mahieddine.

Il n'en voulait pas à Peter. Il découvrait sous son attitude une foule de faiblesses dont il ne comprenait pas la nature, mais à cause de quoi il le devinait vulnérable. Il flairait, avec l'arôme du tabac blond, la poésie de l'Angleterre.

Il aimait Stopwell comme les Latins subissent peu à peu la ville aux joues de santé rose, au cœur de charbon noir, Londres, ce pavot qui endort.

Il aimait chez lui du sommeil, un échiquier royal, des biches sur l'herbe, des ducs qui épousent des actrices, des Chinois au bord de la Tamise.

Les rares paroles de Stopwell étaient pour louer Oxford, paradis des collèges et des boutiques, où se trouvent les meilleurs hellénistes et les plus beaux gants du monde.

Le jeune Maricelles, à force d'espérer, assis près d'une lucarne, comme une princesse dans sa tour, était tombé malade. Il se soignait au château de Maricelles, par Maricelles Les-Maricelles, adresse suffisante pour divertir les pensionnaires et défrayer la conversation à table.

Un mercredi de novembre que Germaine et Jacques avaient rendez-vous avec Bachtarzi chez Louise, ils y virent une petite dame maigre, sans chapeau, portant un pendentif d'émeraude, assise dans le salon. C'était sa mère. Jacques reconnut avec stupeur Mme Supplice, la concierge de la rue Daubigny. L'immeuble appartenait à un des ex-protecteurs de Louise. Germaine ne lui en avait jamais ouvert la bouche.

--Bonjour, Madame, dit Germaine. Vous en avez une robe! Louise est là?

--Non, répondit la concierge d'une voix monotone, _mademoiselle n'est pas encore rentrée._

Ils s'assirent. Ils toussèrent. Mais Mme Supplice s'apprivoisait vite. Elle se lança dans un éloge de Mahieddine, qu'elle croyait prince turc.

Du reste, Mahieddine, assez timide en face des personnes de tête et qui leur cachait sa littérature, perdait tout contrôle avec les fournisseurs et les naïfs. On devinait à travers les phrases de Mme Supplice, débitées sur une ligne sans points ni virgules, les contes qu'il devait lui conter faute de pouvoir éblouir plus haut.

Jacques n'osait regarder Germaine. Il eût été bien surpris de voir qu'elle ne riait pas. Elle souriait. Elle se leva.

--Brave mère Lili, s'écria-t-elle, toujours la même! et elle lui tapa familièrement sur le genou.

Louise et Mahieddine rentrèrent. Ils paraissaient ennuyés de la rencontre, Mahieddine surtout.

Un écrivain peut-il plier au milieu de son livre une histoire qui en déborde? Oui, si cette histoire souligne un personnage. Or il importe de souligner que Louise était bonne fille, mais une bonne fille Supplice-Champagne.