Part 1
JEAN COCTEAU
LE GRAND ÉCART
ROMAN
_Tout riait de travers._ _Cap de B. E._
1923
SEPTIÈME ÉDITION
LIBRAIRIE STOCK
Delamain, Boutelleau & Cie, Paris
--7, RUE DU VIEUX-COLOMBIER--
I
Jacques Forestier pleurait vite. Le cinématographe, la mauvaise musique, un feuilleton, lui tiraient des larmes. Il ne confondait pas ces fausses preuves du cœur avec les larmes profondes. Celles-là paraissent couler sans motif.
Comme il cachait ses petites larmes dans l'ombre d'une loge ou seul avec un livre et que les vraies larmes sont rares il passait pour un homme insensible et spirituel. Sa réputation d'homme spirituel venait d'une rapidité d'esprit. Il appelait des rimes d'un bout à l'autre du monde pour les joindre de telle sorte qu'elles parussent avoir rimé toujours. Par rimes, nous entendons: n'importe quoi.
Il poussait brutalement les noms propres, les visages, les actes, les propos timides, et les envoyait au bout d'eux-mêmes. Cette manière lui valait la réputation de menteur.
Ajoutons qu'il admirait les beaux corps et les belles figures, à quelque sexe qu'ils appartinssent. Cette dernière singularité lui faisait prêter de mauvaises mœurs; car les mauvaises mœurs sont la seule chose que les gens prêtent sans réfléchir.
N'ayant pas l'apparence qu'il eût souhaitée, ne répondant pas au type idéal qu'il se formait d'un jeune homme, Jacques n'essayait plus de rejoindre ce type dont il se trouvait trop loin. Il enrichissait faiblesses, tics et ridicules jusqu'à les sortir de la gêne. Il les portait, volontiers, au premier plan.
À cultiver une terre ingrate, à forcer, à embellir de mauvaises herbes, il avait pris quelque chose de dur qui ne s'accordait guère avec sa douceur.
Ainsi, de mince qu'il était, s'était-il fait maigre; de nerveux, écorché vif. Coiffant difficilement une chevelure jaune plantée en tous sens, il la portait hirsute.
Du reste, cette apparence, aussi anti-artificielle que possible, procurait les avantages de l'artifice, masquant un goût bourgeois de l'ordre, un désintéressement maladif qu'il tenait de son père et la mélancolie maternelle. Si un des habiles, féroces chasseurs parisiens le dénichait, il devenait simple de lui tordre le cou. On le démoralisait d'un mot.
Par mépris pour la supériorité primaire qui consiste à prendre le contre-pied de l'esprit de sa classe, Jacques adoptait cet esprit, mais d'une sorte si différente que les siens ne le pussent reconnaître leur.
En somme, il portait l'élégance suspecte: l'élégance animale. Cet aristocrate, ce garçon du peuple, qui ne supporte ni l'aristocratie ni la masse, mérite dix fois par jour la Bastille et la guillotine.
Il ne s'accommode ni de la droite ni d'une gauche qu'il trouve molle. Seulement sa nature excessive n'envisage aucun juste milieu.
Aussi en vertu de l'axiome: _Les extrêmes se touchent_, se rêvait-il une extrême-droite vierge, touchant à l'extrême-gauche au point de se confondre avec elle, mais où il pût agir seul. Le fauteuil n'existe pas, ou, s'il existe, personne ne l'occupe. Jacques s'y asseyait d'office et, de là, regardait toute chose de la politique, de l'art, de la morale.
Il ne briguait aucune récompense. Les gens vous le reprochent.
Ceux qui briguent, parce que le désintéressement attire une certaine chance qu'ils ne sauraient admettre dénuée de machinations. Ceux qui récompensent, parce ce qu'on ne les sollicite pas.
Arriver. Jacques se demande à quoi on arrive. Bonaparte arrive-t-il au Sacre ou à Sainte-Hélène? Un train qui fait parler de lui en déraillant et en tuant ses voyageurs arrive-t-il? Arrive-t-il plus s'il arrive en gare?
En cherchant plus haut le contour de Jacques, je le dénonce comme parasite sur la terre.
En effet, où donc est le papier qui l'autorise à jouir d'un repas, d'un beau soir, d'une fille, des hommes? Qu'il nous le montre. Toute la société se dresse comme un agent-civil et le lui demande. Il se trouble. Il balbutie. Il ne le trouve pas.
Ce jouisseur dont les pieds marchent solidement sur le plancher des vaches, ce critique des paysages et des œuvres tient à la terre par un fil.
Il est lourd comme le scaphandrier.
Jacques pioche au fond. Il le devine. Il y a pris ses habitudes. On ne le remonte pas à la surface. On l'a _oublié._ Remonter, quitter le casque et le costume, c'est le passage de la vie à la mort. Mais il lui arrive par le tube un souffle irréel qui le fait vivre et le comble de nostalgie.
Jacques vit aux prises avec une longue syncope. Il ne se sent pas stable. Il ne fonde pas, sauf par jeu. À peine s'il ose s'asseoir. Il est de ces marins qui ne peuvent guérir du mal de mer.
Enfin, la beauté strictement physique affiche une façon arrogante d'être partout chez soi. Jacques, en exil, la convoite. Moins elle est aimable, plus elle l'émeut; son destin étant de s'y blesser toujours.
Il voit un bal derrière des vitres: cette race aux papiers en règle, joyeuse de vivre, habitant son vrai élément et se passant de scaphandres.
Donc, sur les figures sans douceur, il amassera du songe.
Voilà ce que dénoncerait au graphologue idéal l'écriture de Jacques Forestier, qui se regarde maintenant dans une armoire à glace.
Ne vous y trompez pas. Nous venons de peindre Jacques de face, mais ici même son caractère ne se dessine encore que de profil; c'est pourquoi nous parlons d'un graphologue idéal. Il faudrait qu'en dénouant des jambages, il dénouât toute la ligne d'une vie. Jacques deviendra l'homme qui précède à cause, en partie, de ce qui va suivre; et il lui arrivera ce qui va suivre, en partie à cause de ce qui précède.
Les objets, les atomes prennent leur rôle au sérieux. Si cette glace était distraite, sans doute Jacques pourrait-il entrer une jambe, puis l'autre, se trouver sous un angle vital si neuf que rien ne permet de l'envisager. Non. La glace joue serré. La glace est une glace. L'armoire une armoire. La chambre une chambre, au deuxième étage, rue de l'Estrapade.
Il pense encore à cet Anglais qui se suicide après avoir écrit: «_Trop de boutons à boutonner et à déboutonner, je me tue._» Car Jacques déboutonnait sa veste.
Attendre. Attendre quoi? Jacques aurait bien voulu attendre quelque chose de net, simplifier son attente. Il ne croyait pas, ou il croyait sous une forme si confuse que sa mère, le considérant comme un athée, priait pour lui.
La croyance vague fait des âmes dilettantes. Or le dilettantisme est un crime social. Il croyait trop. Il ne limitait pas ses croyances et ne les précisait pas. Limiter ses croyances donne un état d'âme, comme préciser et limiter ses goûts en art, donne un état d'esprit.
Il se regarda. Il s'infligeait ce spectacle. Nous sommes pleins de choses qui nous jettent à la porte de nous-mêmes. Depuis l'enfance, il ressentait le désir d'être ceux qu'il trouvait beaux et non de s'en faire aimer. Sa propre beauté lui déplaisait. Il la trouvait laide.
Il lui restait des souvenirs de beauté humaine comme des blessures. Un soir, à Mürren, par exemple. Au pied de la montagne, on boit vite une bière froide qui vous fracasse les tempes à bout portant. Le funiculaire part entre les mûriers.
Peu à peu, les oreilles se bouchent, le nez se débouche; on arrive.
Jacques avait onze ans. Il revoit un prêtre qui a perdu sa malle, le demi-sommeil, l'hôtel embaumé de résine, l'arrivée sale dans le salon où les dames font des patiences, où les messieurs fument et lisent les journaux. Tout à coup, pendant la halte devant la cage de l'ascenseur, l'ascenseur descend, dépose un couple. Un jeune homme et une jeune fille aux figures sombres, aux yeux constellés, riant et découvrant des mâchoires superbes.
La jeune fille porte une robe blanche avec une ceinture bleue. Le jeune homme est en smoking. On entend un bruit de vaisselle et l'odeur de cuisine empeste les corridors.
Une fois dans sa chambre qui ouvre sur un mur de glace, Jacques se regarde. Il se compare au couple. Il voudrait mourir.
Dans la suite, il connut les jeunes gens. Tigrane d'Ybreo, fils d'un Arménien du Caire, collectionnait les timbres et confectionnait d'écœurantes sucreries sur une lampe à essence. Sa sœur Idgi portait des robes neuves et des souliers éculés. Ils dansaient ensemble.
Les souliers éculés et les gâteaux de miel témoignaient d'une race royale mais sordide. Jacques rêvait de cette cuisine et de ces trous. Il les enviait. Il y voyait l'unique moyen de s'identifier à ces deux chats sacrés. Il voulut collectionner des timbres, faire des caramels aux amandes. Il usait artificiellement ses chaussures de tennis.
Idgi toussait. Elle était tuberculeuse. Tigrane se cassa la jambe au patinage. Le père recevait des télégrammes. Un matin, ils partirent, toussant, boitant, suivis d'un chien mystérieux comme l'Anubis.
Jacques toussait; sa mère devint folle d'inquiétude. Il lui laissa son tourment. Il toussait par amour. Sur la route, il boitait en cachette.
Chaque soir, après dîner, assis dans un fauteuil de paille, il croyait revoir Idgi avec sa robe de Sainte-Vierge dans le cadre éclairé de l'ascenseur, entre le groom et Tigrane, montant au ciel soutenue par les anges.
De onze à dix-huit ans, il se consuma comme le papier d'Arménie qui brûle vite et ne sent pas bon.
Enfin, les voyages en Suisse cessèrent. Mme Forestier l'emmena des lacs italiens à Venise.
Au bord du lac Majeur, il fit la rencontre d'un normalien qui annotait Bergson et Taine. Il avait une moustache blonde, un binocle, et l'humour de Barrés travesti. Son intelligence était en pointe. Il l'amincissait en la savourant, comme un sucre d'orge. Ce disciple indiscipliné méprisait les îles Borromées. Il les surnommait «Les sœurs Isola».
Sa boutade fut, pour Jacques, la première révélation du libre usage qu'on peut faire de ses sens. Il admettait ces îles sans contrôle.
Un somptueux tir de foire, en miettes, c'est Venise le jour. La nuit, elle est une négresse amoureuse, morte au bain avec ses bijoux de pacotille.
Le soir de l'arrivée, la gondole de l'hôtel amuse comme une attraction foraine. Ce n'est pas un véhicule ordinaire. Les parents, hélas, ne l'entendent pas ainsi. Venise commencera demain. Ce soir, on ne monte pas en gondole; on monte en omnibus. On compte les malles. On ne regarde pas la ville qui ressemble aux coulisses de l'Opéra pendant l'entr'acte.
Le lendemain matin, Jacques vit la foule des touristes. Sur la place Saint-Marc, prise au piège par ce décor théâtral, cette foule élégante avoue ses moindres secrets, comme au bal masqué. L'impudence la plus franche croise les âges et les sexes. Les plus timides y osent enfin le geste ou le costume qu'ils souhaitaient honteusement à Londres ou à Paris.
C'est un fait que le bal masqué démasque. On dirait un conseil de réforme. Venise, à force de rampes, de projecteurs, montre les âmes toutes nues.
Le tourment amoureux de Jacques prenait une tournure plus décevante qu'à Mürren.
La nuit, sous la moustiquaire, il en tendait les guitares, les ténors. Il soupçonnait des conciliabules. Il pleurait de n'être pas la ville. Héliogabale, dans ses pires caprices, n'en exigeait pas tant.
Le normalien de Baveno passait par Venise. Il fit connaître à Jacques un jeune journaliste et une danseuse. Ils sortirent souvent ensemble.
Une nuit que le journaliste accompagnait Jacques jusqu'à son hôtel.
--J'ai à Paris un milieu ignoble, dit-il. J'aime cette jeune fille qui ne s'en doute pas. Au retour, il m'est impossible de reprendre mes anciennes relations et, d'autre part, je sens que j'aurai du mal à rompre.
--Mais... si Berthe vous aime (c'était le nom de la danseuse).
--Oh! elle ne m'aime pas. Vous devez le savoir. Du reste, je compte me tuer dans deux heures.
Jacques le railla sur le suicide classique à Venise et lui souhaita bonne nuit.
Le journaliste se suicida. La danseuse aimait Jacques. Il ne s'en était pas aperçu et ne l'apprit que des années après, par une tierce personne.
Cet épisode lui donna un dégoût pour la poésie du paludisme. Il emportait encore d'une promenade au jardin Eaden une fièvre intermittente qui lui rappelait désagréablement son séjour.
Mme Forestier craignait les rhumes, les bronchites, les accidents de voiture. Elle ne distinguait pas les dangers courus par l'esprit. Elle laissait Jacques jouer avec eux.
Venise avait déçu Jacques comme un décor gondolé à force de servir, car chaque artiste le dresse au moins pour un acte de sa vie.
Dans les musées, après deux heures de marche et d'attention, la splendeur lui tombait à cheval sur les épaules.
Meurtri de fatigue, de crampes, il sortait, descendait les marches, regardait le palazzo Dario saluer les loges d'en face comme une vieille cantatrice, et rentrait à l'hôtel. Il admirait la force des couples qui visitent Venise avec une activité d'insectes. Ceux qui la savent par cœur et déjà ont plongé cent fois leur trompe dans les pollens d'or de Saint-Marc y pilotent leurs nouvelles amours. Ce rôle de cicerone les rajeunit. La seule halte consiste à s'asseoir dans une boutique, où l'objet aimé achète des bijoux de verre, des volumes de Wilde et Annunzio.
Comme nous, qui revenons sur elle, Jacques, aidé de sa petite fièvre, se montait l'esprit contre cette ravissante maison close où les âmes d'élite viennent s'assouvir.
Notre insistance même prouve combien il subissait un charme que repoussait sa moitié d'ombre.
Moitié ombre, moitié lumière: c'est l'éclairage des planètes. Une moitié du monde repose, l'autre travaille. Mais, de toute cette moitié qui songe, émane une force mystérieuse.
Chez l'homme, il arrive que cette moitié de sommeil contredise sa moitié active. La véritable nature y parle. Si la leçon profite, que l'homme écoute et mette de l'ordre dans sa moitié de lumière, la moitié d'ombre deviendra dangereuse. Son rôle changera. Elle enverra des miasmes. Nous errons acques aux prises avec cette nuit du corps humain.
Pour l'instant, elle le garantissait, lui envoyait des contre-poisons, des limes, des échelles de corde.
Tous les secours ne parviennent pas au but. Paris est une ville plus sournoise que Venise, en ce sens qu'elle cache mieux ses pièges et qu'elle est moins naïvement machinée. À Venise, on sait d'avance, comme de certaines maisons, qu'il y a de l'eau, la chambre des miroirs, celle de Véronèse, le Pont des Soupirs, des beautés fatiguées en chemise rose, et qu'on risque d'y prendre du mal.
À Paris, comment se reconnaître?
Jacques, ce Parisien, ce privilégié, arrivait à Paris de province.
Il en était parti cinq mois avant, mais il avait franchi en route la délicate ligne d'âge où l'esprit et le corps choisissent.
Sa mère croyait ramener la même personne, un peu distraite par des panoramas italiens. Elle en ramenait une autre. Et c'est justement à Venise que s'était produite cette mue. Jacques ne la constatait que par un malaise. Il le mettait sur le compte du suicide et des commerces, surpris, le soir, sous les arcades. En réalité, il laissait une peau sèche flotter sur le Grand-Canal, une de ces peaux que les couleuvres accrochent aux églantines, légères comme l'écume, ouvertes à la bouche et aux yeux.
II
La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous n'avons pas le choix.
Un jeune jardinier persan dit à son prince:
--J'ai rencontré la mort ce matin. Elle m'a fait un geste de menace. Sauve-moi. Je voudrais être, par miracle, à Ispahan ce soir.
Le bon prince prête ses chevaux. L'après-midi, ce prince rencontre la mort.
--Pourquoi, lui demande-t-il, avez-vous fait ce matin, à notre jardinier, un geste de menace?
--Je n'ai pas fait un geste de menace, répond-elle, mais un geste de surprise. Car je le voyais loin d'Ispahan ce matin et je dois le prendre à Ispahan ce soir.
Jacques préparait son baccalauréat. Ses parents, obligés de vivre une année en Touraine après la perte d'un régisseur modèle, le mirent en pension chez un professeur, M. Berlin, rue de l'Estrapade.
M. Berlin louait deux étages. Il se réservait le premier et groupait les pensionnaires au deuxième, cinq chambres sur un corridor sordide, éclairé par un bec de gaz qu'une pâte de poussière empêchait d'ouvrir à fond.
La chambre de Jacques se trouvait prise entre celle de Mahieddine Bachtarzi, fils d'un riche marchand de Saint-Eugène, qui est l'Auteuil d'Alger, et celle d'un albinos: Pierre de Maricelles. En face, demeurait un très jeune élève, au visage mou mais charmant. Il répondait au pseudonyme de Petitcopain.
L'année précédente, en Sologne, lui et son frère cadet voulurent jouer un tour à leur précepteur. Mais au moment où, déguisés en fantômes, ils allaient entrer dans sa chambre, à minuit, la porte s'était ouverte et leur mère était sortie en chemise, les cheveux épars. Le battant les cachait. Elle traversa le vestibule, appuya son oreille contre la porte de leur père, et revint, sans les voir, chez le précepteur.
Petitcopain ne devait jamais oublier la minute où ils se remirent au lit, sans dire un mot.
La dernière chambre était celle du désordre. Là, dans un naufrage de livres, de cahiers, de cravates, de chemises, de pipes, d'encre, de tubs, d'éponges, de stylographes, de mouchoirs et de couvertures, campait Peter Stopwell, champion du saut en longueur.
Mme Berlin était beaucoup plus fraîche que son mari, veuf d'un premier mariage. Elle minaudait et croyait les élèves amoureux d'elle. Parfois, elle entrait dans une des chambres où la hâte d'avoir dissimulé n'importe quelle occupation étrangère au travail laissait à l'élève une pose stupide. Elle dévisageait l'élève qui rougissait et elle éclatait de rire.
Elle déclamait Racine dans des lieux où il est convenable de se taire. Un jour, les élèves l'entendirent, se devinant surprise, transformer sa déclamation en une toux qui la conduisit progressivement au silence.
Un trait significatif de Mme Berlin était le suivant. Au début de leur mariage, Berlin et elle avaient pris en pension, à la campagne, une pianiste divorcée. Berlin rentrait chaque soir après le collège, par le train de sept heures. Un soir, il dut rester en ville. Mme Berlin, très peureuse, supplia la pianiste de coucher auprès d'elle. La pianiste fit contre mauvaise fortune bon cœur et se transporta dans le lit du ménage. Deux fois en une semaine Berlin découcha et sa femme renouvela sa demande. La pianiste souhaitait le bonsoir à sa compagne, se tournait du côté du mur, s'endormait, et, le lendemain matin, retournait vite dans sa chambre.
Sept ans après, dans un cercle où la conversation roulait sur cette pianiste et où chacun l'accusait d'avoir des mœurs suspectes, Mme Berlin sourit mystérieusement et déclara qu'elle avait «tout lieu de croire», d'après une «expérience personnelle» que cette jeune femme était surtout une «fanfaronne de vice».
Comédienne naïve, elle espérait, par exemple, donner le change lorsqu'elle servait le thé tiède, en feignant de se brûler la langue. «Ne buvez pas! s'écriait-elle. Attendez! Il est bouillant!»
Berlin regardait sa femme, ses élèves, la vie, d'un œil terne, derrière des besicles.
Il portait une barbe blanche et des pantoufles. Son pantalon était celui du comparse d'arrière lorsqu'on fait l'éléphant au cirque. Il professait à la Sorbonne, jouait aux cartes au café Voltaire et rentrait dormir. On abusait de cette somnolence pour réciter n'importe quoi et bâcler les devoirs à coups de traductions.
La bonne achève ce tableau. Ce n'était jamais la même. On en changeait tous les quinze jours, généralement parce qu'elle nettoyait une pendule de Boule que M. Berlin remontait lui seul et ne souffrait point qu'on touchât.
Les uns et les autres se réunissaient à midi et à huit heures autour d'une table où Mme Berlin distribuait des viandes coriaces.
Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par un hoquet sombre qui l'ébranlait comme une montagne de neige.
Peter Stopwell eût possédé la beauté grecque si le saut en longueur ne l'avait étiré comme une photographie mal prise. Il sortait d'Oxford. Il en tenait sa fatuité, ses boîtes de cigarettes, son cache-nez bleu marine et une immoralité multiforme sous l'uniforme sportif. Petitcopain l'aimait. Le dimanche, il portait jusqu'au Parc des Princes un sac contenant le maillot d'athlétisme et le peignoir éponge.
Aimer et être aimé, voilà l'idéal. Pourvu, par exemple, qu'il s'agisse de la même personne. Le contraire arrive souvent. Petitcopain aimait et il était aimé. Seulement, il était aimé d'une élève de laboratoire et il aimait Stopwell. Son amour l'ahurissait.
Il était victime des pénombres où les sens rencontrent le cœur.
Cet amour flattait Stopwell. Il n'en laissait rien voir. Il rabrouait le pauvre petit. «Ça ne se fait pas», disait-il, en réponse aux moindres caresses enfantines. Ou bien: «Vous n'êtes pas propre, vous savez. Lavez-vous. Baignez-vous. Frictionnez-vous. Vous ne vous baignez jamais. Si on ne se baigne pas on _sent mal._»
Souvent, les reproches de Stopwell étaient une manière de taquineries anglaises. Mais Petitcopain ne connaissait que l'A B C du rire et des larmes. Il ne comprenait pas. Il se croyait sale, vicieux et idiot.
Un soir que Petitcopain, assis au bord du lit où Peter Stopwell fumait, lui posait religieusement sa main sur l'épaule, Stopwell le repoussa et lui demanda s'il était une fille pour se pendre au cou des hommes.
Petitcopain fondit en larmes.
--Ah! dit Stopwell, en allumant une cigarette au mégot qu'il jeta n'importe où, vous êtes toujours en train de supplier, de pleurer, de frôler, de caresser. Vous feriez mieux de sortir avec des filles. On en trouve pour cinquante centimes derrière le Panthéon.
Maricelles était sixième fils d'une famille de hobereaux chétifs. Sa constipation maintenait interminablement cet albinos dans un endroit qu'il rendait inaccessible. La règle était chez les Maricelles que la seule patience doit résoudre de pareils problèmes, le plus jeune frère étant mort d'une rupture d'anévrisme, pour avoir voulu forcer le destin.
--Vous autres Français, disait Stopwell à Petitcopain, vous aimez les saletés. Molière ne parle que de purges.
Petitcopain baissait la tête et n'osait franchir le seuil ridicule.
Mahieddine Bachtarzi, Turc d'origine, arborait le tarbouche. Il en possédait un rouge, un de fourrure grise, un d'astrakan. Il était grand, gras, puéril. Ses cartes de visite portaient un titre étrange:
MAHIEDDINE BACHTARZI
_Inspecteur_
Il écrivait des poèmes, il respirait de l'éther. Un jour que l'odeur d'éther devenait trop forte, Jacques entra chez lui et le trouva, son tarbouche sur la tête, assis sur le rebord de la croisée ouverte, la lèvre baveuse, se fermant la narine gauche d'une main et, de l'autre, appuyant contre la droite un flacon de pharmacie. Sans entendre Jacques il oscillait, assourdi parles cigales glacées de la drogue.
Était-ce là le milieu de rêve pour une mère délicate, redoutant les microbes et les courants d'air?
Jacques venait, après quelques jours revêches, de prendre sa place dans la boîte Berlin, lorsqu'un intermède tragicomique troubla le calme. Petitcopain tomba malade, et d'une façon qui ne laissait aucun doute sur l'origine de ses douleurs.
M. Berlin le confessa. Il sut que le pauvre enfant avait suivi les conseils de Stopwell, à la lettre. Petitcopain sanglotait.
--C'est incroyable, s'écriait Mme Berlin. Mais il ne fallait pas que la chose s'ébruitât.
Jacques allait chaque jour lui rendre visite. Un soir, d'une voix blanche, Petitcopain le supplia de demander à Peter pourquoi il n'était jamais venu dans sa chambre.
Stopwell, dans un nuage, annotait Auguste Comte.
--Pourquoi, dit-il, mais parce qu'il me dégoûte. Croyez-vous que je veuille voir un garçon qui _se_ couche avec des filles malades. Moi je ne _me_ couche avec personne.
--Vous êtes dur, murmura Jacques. Ce pauvre enfant; il vous demande peu de chose...
--Peu de chose! Et si mon régiment me voyait pendant qu'il tripote mes mains. Je suppose que vous perdez la tête.