Chapter 9
Le capitaine se perdait en conjectures; il se promit de savoir, _per fas et nefas_, qui était cette intruse, mais pendant plusieurs jours, son esprit hésitant et orgueilleux ne s'arrêta à aucune résolution.
Le dimanche suivant, le capitaine Villefort monta à cheval, et vers onze heures, il se trouva devant l'église, au moment où les fidèles sortaient à pas lents de la grand'messe.
Il put alors voir de face et fort distinctement sa mère, son oncle, la jeune personne qui les accompagnait, et derrière eux, le vieux François, sans leur laisser au grand trot qu'il menait, d'autre loisir que celui de s'écarter sur son passage. Il n'en fut pas de même de François. Les yeux des deux hommes se rencontrèrent, mais Pierre détourna la tête et François baissa la sienne.
Tout cela fut l'affaire d'une minute.
Pierre Villefort avait vu la demoiselle, elle lui parut avoir dix-huit ans et être d'agréable tournure. Plus elle lui parut jolie, plus il la détestait d'instinct.
En jeune et habile commère qu'elle était, n'avait-elle pas su, par des manoeuvres savantes, se faire un nid dans la maison, sa maison à lui, où il avait perdu droit de cité?
Toutes les colères, tous les sentiments justes ou injustes qui avaient séparé Pierre des siens bouillonnaient à cette heure en lui, et c'était sur l'usurpatrice que ces colères allaient tomber?
Elle était pieuse ... en apparence, mais il ne manque pas d'hypocrites! Et l'hypocrisie était de mise avec des dévots comme M. de Sermaise et sa soeur.
Donc le capitaine Villefort n'eut plus qu'une pensée: _la vengeance_.
Il résolut à tout prix de faire l'autopsie morale de l'inconnue, afin de _la démolir_ ensuite plus sûrement.
Dans la course désordonnée à laquelle il se livra sur les collines des environs, en sortant des murs de Saint-Germain, il atteignit sans le savoir la Porte Jaune qui est un des accès de la forêt de Marly. Quand il se fut engagé un peu avant dans ces routes étroites et montueuses, capitonnées d'herbes, de bruyères, et sur lesquelles des chênes altiers projettent l'ombre de leurs obliques rameaux, il attacha son cheval à l'angle du premier carrefour venu et, le dos appuyé contre les racines d'un tronc gigantesque, enfouies sous des gerbes de fougères de six pieds de haut, au milieu de la paix profonde du bois, il fit un retour sur lui-même et songea. Après tout, si c'était une parente éloignée, recueillie par devoir autant que par inclination, l'attentat commis au détriment de Pierre perdait de son importance. En somme, c'était lui qui, à vingt ans, avait fui pour s'engager, le toit maternel, et si le temps n'avait fait qu'aggraver la situation, l'inconnue n'en était pas le premier auteur. Si elle avait un droit, un prétexte quelconque de se trouver là, il restait à savoir dans quelles mesures et dans quelles vues elle en avait usé.
Propriétaire foncier, établi à Saint-Germain depuis plus de trente ans, M. de Sermaise devait y avoir un notaire. Ce notaire devait savoir bien des choses. Et, s'il était blessant pour un neveu, comme, pour son oncle, que le neveu demandât des informations sur sa propre famille à un officier ministériel, il ne l'était pour personne qu'un tiers se présentât chez ce dernier, comme s'il songeait à épouser la pupille (on pouvait lui prêter cette qualité) de M. de Sermaise.
Seulement, Pierre Villefort ne savait à qui confier cette mission délicate. Il n'avait aucun ami dans son régiment; quant à paraître lui-même, il n'y songeait pas, car il ne voulait pas se nommer, et moins encore user d'un faux nom.
Il songea bien au Frontin que le hasard lui avait fourni en la personne de son brosseur; mais il fallait alors lui faire une confidence devant laquelle l'orgueil légitime de Pierre se cabrait.
Fallait-il attendre que la glace fût rompue entre lui et les officiers De son régiment pour choisir entre eux un _alter ego_ qui ferait la commission? Mais cela pouvait durer et la vengeance est impatiente, quoique moins impatiente que l'amour.
--Allons, conclut Villefort après un temps de réflexion, je crois décidément qu'en fait d'ami je ferai bien de m'en tenir à Bonnivard. Mon drôle est intelligent. Pour un peu d'argent, il marchera et parlera comme je voudrai.
Un matin que le capitaine fumait sa pipe dans sa chambre, tandis que son Ordonnance ajustait sur un fauteuil l'uniforme bien brossé et les armes bien astiquées de son chef:
--Bonnivard, dit Villefort, j'ai une mission à te confier.
--A votre service, mon capitaine.
--C'est délicat. Je voudrais avoir des informations positives sur une jeune personne de cette ville, et je ne peux pas les prendre moi-même. Tu vas aller chez un notaire et tu te présenteras comme pour prendre des renseignements sur une personne que tu désirerais épouser.
La famille de Sermaise habite rue de Mantes, au coin de la rue Trompette. Ce que je veux savoir, c'est le nom d'une demoiselle qui demeure dans cette maison et qui ne doit avoir aucun lien de parenté avec la famille de Sermaise. Bref, tu feras attention à tout ce que le notaire te dira. Tu remarqueras, si tu le peux, ce qu'il évitera de te dire et tu me rendras du tout un compte scrupuleux. Si je suis content de toi, tu auras un louis.
--Avez-vous souvent de ces commissions-là, mon capitaine!
Villefort ne répondit rien; puis, après un tour de chambre:
--A propos, il se peut que le notaire te parle d'une dame Villefort, parente de M. de Sermaise, et ma parente éloignée. Il n'y a pas à insister là-dessus.
--Compris, mon capitaine.
--C'est très bien, et tâche de ne pas oublier ton rôle.
--Pas de danger, mon capitaine! Je suis _artiste_, moi! Ah! si vous aviez pu me voir dans le _Roman d'un jeune homme pauvre_, de M. Octave Feuillet, aux Folies-Belleville!
Le brosseur s'esquiva; il se brossa les cheveux avec une raie au milieu du front, cira ses moustaches, et reparaissant devant le capitaine en pantalon de toile et en manches de chemises:
--Et le costume de mon nouvel emploi, mon capitaine?
Villefort tira de son porte-manteau un complet d'été et des bottines.
--Il ne me manque plus maintenant que des gants et un stick, mon capitaine.
--Tu n'as pas tes gants d'ordonnance?
--Jamais de la vie! J'aurais l'air d'un fantassin déguisé. Des gants de Suède, s'il vous plaît!
Villefort souscrivit à cette fantaisie en souriant, et considéra un instant le chasseur à cheval transformé en pékin aisé.
--Le notaire de la famille de Sermaise doit être Me Balaru, demeurant rue de Pontoise. Maintenant file, et ne flâne pas trop en chemin.
--Je ne tiens pas à rencontrer le colonel dans ce costume!
--Je vais donc enfin les tenir tous, pensa Villefort, y compris les ficelles avec lesquelles cette aventurière les fait tous mouvoir.
Comme il se berçait de cette amère espérance, Bonnivard reparut d'un air assez satisfait.
--Réponse du notaire, mon capitaine:
«Comme dépositaire des intérêts de l'honorable M. de Sermaise, il ne m'appartient, monsieur, de vous répondre que ce que tout le monde peut savoir. M. de Sermaise vit dans son immeuble avec sa soeur veuve et ils ont près d'eux une jeune orpheline alsacienne, Mlle Soultznach, recueillie d'abord par l'asile du Vésinet, puis, adoptée par M. de Sermaise, qui, moyennant une adoption régulière conforme aux articles 344 et suivants du code Napoléon, lui a conféré le droit de signer et de se faire appeler Geneviève de Sermaise. L'orpheline ainsi adoptée aura en se mariant, si elle se marie, ce qu'il plaira à son bienfaiteur de lui donner en dot, s'il juge à propos de lui donner quelque chose. Toutes ces personnes jouissent d'une considération exceptionnelle et méritée. Je suis votre très humble.»
--C'est du La Palisse tout pur, pensa Villefort, en secouant la cendre de sa pipe sur le bord de la cheminée. Maintenant, rends-moi mes effets, voici ton louis.
Dès qu'il fut seul, il prit un code, qui était du nombre infiniment restreint des livres de sa bibliothèque et il médita profondément sur le titre de l'adoption. Pierre était bien l'héritier de sa mère qui était presque pauvre, mais il n'était pas l'héritier réservataire de son oncle qui pouvait disposer de toute sa fortune, comme bon lui semblait. Au contraire, l'adoption de Geneviève par M. de Sermaise, conférant à la jeune fille le droit d'enfant légitime, si M. de Sermaise entendait attribuer à son neveu Pierre la quotité disponible, soit la moitié de son bien, Geneviève était héritière réservatrice et de plein droit de l'autre moitié.
--Et voilà, se dit le capitaine, ce que j'ai gagné à m'engager par un coup de tête! J'ai perdu cent cinquante mille francs! On m'a fabriqué de toutes pièces une pseudo-cousine et, pour me récupérer, il ne me resterait qu'à épouser la susdite! Une lâcheté à laquelle je ne me résoudrai jamais! Ou bien, dans mon désir de m'assurer la quotité disponible de l'héritage de mon oncle, il me faudrait feindre des sentiments que je n'ai pas. Je me sens aussi incapable de cette lâcheté que de la première; j'ai vécu de ma solde et de quelques bribes de l'avoir paternel, je continuerai! Mais, auparavant, j'aurai pulvérisé Geneviève Soultznach! J'aurai acheté assez cher ce dernier plaisir!
A quelque temps de là, c'est-à-dire vers la mi-octobre et comme Villefort couvait sa haine, épiant une occasion favorable pour l'assouvir, son brosseur lui fit une ouverture assez originale. Les vingt francs l'avaient mis en goût.
--Mon capitaine, dit-il, un jour que Pierre n'était pas trop houleux, si je ne craignais pas de déplaire à mon capitaine, je lui dirais que, par une circonstance du petit dieu Cupidon, je me trouve avoir des intelligences dans la place.
--Quelle place? demanda brusquement Villefort.
--La place assiégée, rue de Mantes, au coin de la rue Trompette.
--La cuisinière sans doute? fit vivement l'officier de cavalerie.
--Naturablement? répliqua l'ordonnance.
--Et que diable ferai-je de ton intrigue avec une servante?
--Ce qu'aucun notaire ne dira, cette fille le sait et me l'a dit.
Pierre songea aussitôt que des papiers de M. de Sermaise avaient pu tomber entre les mains de cette fille et, ramené par le respect de lui-même au respect de la famille, il répliqua vertement à son brosseur:
--Il faut que cette gueuse soit bien osée, pour entretenir un soldat de secrets qu'elle vole et qui ne regardent ni toi, ni elle; elle pourrait se contenter de te faire déguster le vin de la cave, ce dont, j'imagine, elle ne se fait pas faute.
--Je mentirais, mon capitaine, si je ne convenais que le vin est bon; mais il paraît que ces personnes ont un autre enfant que Mlle de Sermaise et qu'ils seraient bien aise de le revoir....
--Quel rapport y a-t-il entre cela et moi? interrompit brutalement Villefort.
--C'est que, à ce qu'elle m'a dit ... c'est un officier ... il serait à Lunéville, et ... il porte le même nom que vous, mon capitaine!
Pierre maudit en cet instant la fantaisie qu'il avait eue de parler à son brosseur de M. de Sermaise, mais il était trop tard pour reprendre ses paroles.
--Un mien cousin, en effet, un parent éloigné ... je ne puis rien faire à tout cela.
Là-dessus, Pierre improvisa une commission pour son ordonnance et il le Congédia pour être seul.
--Alors, pensa-t-il, me voilà la fable de mes subordonnés. Mon histoire, celle de ce coucou d'Alsace, court les cuisines! On fait des allusions devant moi, on ne rit pas devant moi, mais on rit quand j'ai le dos tourné. Il faut que tout cela finisse. Je ferai n'importe quelle rentrée sur la scène, pourvu que ce soit le fouet à la main! Et alors gare au nez des moqueurs?
Le même soir, un commissionnaire, qui n'était pas l'ordonnance du capitaine, remettait à François un billet de Pierre, dont celui-ci ne reconnut pas l'écriture, pour l'excellente raison que, depuis dix ans, il était devenu presque aveugle; mais, comme il tenait Geneviève en estime particulière, il lui porta le billet à lire.
Ce billet contenait ces seuls mots:
«Mon bon François, j'ai besoin de te parler. C'est demain mardi, jour de marché; passe en allant ou en revenant, rue Saint-Thomas, numéro 2. --P.V.»
François, à cette lecture, reprit le billet des mains de la demoiselle un peu plus vite que la bienséance ne le comportait,
--Cela vous chiffonne, François, de me l'avoir donné à lire.
--Il est vrai, Mademoiselle! Que Mademoiselle daigne m'excuser!
--Parce que c'est un secret à vous?
--Peut-être bien ... en effet!
--Il paraît, ajouta-t-elle, que M. Pierre est ici?
--N'en dites rien, Mademoiselle, c'est trop extraordinaire!
--Je ne vous comprends pas, François; il n'y a qu'une chose extraordinaire; c'est qu'il ne soit pas toujours ici! Ses parents seraient si heureux!
--C'est à savoir, murmura François en secouant tristement la tête.
--Enfin, vous irez, n'est-ce pas?
--Il le faut bien!
--Je suis sûre que vous l'avez déjà revu?
--Que Mademoiselle ne me questionne pas, je ne pourrais lui répondre que la vérité, et j'ai promis de ne rien dire! Mais vous ne direz rien, vous non plus, n'est-ce pas?
--C'est une conspiration, à ce que je vois!
Et la jeune fille se mit à fredonner l'air des conspirateurs de _la Fille de Madame Angot_ et elle se retira épanouie sans s'expliquer davantage.
Le lendemain, entre huit et neuf heures, François frappait à la porte du Capitaine Villefort.
Le capitaine lui tendit la main et lui désigna une chaise; puis il s'enfonça jusqu'aux aisselles dans son fauteuil.
--François, lui dit-il sans préambule, M. de Sermaise, mon oncle, a pris à son service une fille qui vole son vin pour les soldats de la garnison...
--Cela ne me surprend pas. J'avais cru m'apercevoir de quelque chose ... des bouteilles bouchées, mais fades, fades comme si on les avait remplies d'eau. Oh! Le compte y était tout de même.
--Mais elle ne vole pas seulement le vin de l'oncle, elle fouille dans ses papiers quand vous êtes tous dehors, et elle surprend nos secrets de famille. Puis elle les redit à tel homme de mon escadron que je pourrais désigner. C'est ignoble!
--Vous me faites frémir, monsieur Pierre, c'est une fille à pendre.
--Non, mais à congédier dans une heure.
--Mais, enfin, comment pouvez-vous savoir cela, monsieur?
--Peu importe. Je n'ai pas fini. La demoiselle d'Alsace, Geneviève Soultznach, aujourd'hui par acte authentique mademoiselle de Sermaise, est l'héritière légitime de mon oncle. Quel que soit le motif qui ait déterminé mon oncle à me déshériter, il ne saurait me convenir de me rencontrer avec elle. Si je me décide à visiter ma mère et mon oncle, je tiens à ce qu'elle soit absente!
--Ah! la pauvre demoiselle, si pieuse, si bonne! Mais c'est le soleil dans la maison que cette jeunesse! Elle n'a plus ni père, ni mère, elle!
--Et moi? demanda Pierre d'un ton terrible.
François se tut et essuya furtivement ses vieux yeux.
--En conséquence, poursuivit Pierre, je t'autorise formellement à dire de ma part à mon oncle ce qui regarde la fille de cuisine, à annoncer ma prochaine visite à ma mère et à faire connaître en particulier à la nommée Geneviève Soultznach que je désire ne pas la trouver là.
--J'obéirai, dit François, les yeux rouges de larmes. Seulement ... oui, pour éviter une mortification aussi cruelle à mademoiselle, je sais bien ce que je ferai! Car, si choyée qu'elle soit chez _nous_, elle est orpheline et pauvre par le fait.... Enfin, je m'entends....
--Va, François, reprit Villefort, qui craignait de s'apitoyer lui-même, ce sera pour demain mercredi entre le déjeuner et le dîner; bien entendu, je n'accepterai pas à la maison un verre d'eau.
--Adieu, monsieur Pierre, et au revoir! Je bous dans ma peau en songeant à ces commissions-là.... Mais tenez-les pour faites ... c'est votre volonté, voilà tout?...
François partit sans que Pierre levât seulement les yeux.
Le lendemain, mercredi, à l'issue du déjeuner, en attendant l'heure de se présenter rue de Mantes, Pierre Villefort courait à cheval dans la forêt de Marly quand, à un carrefour, il aperçut une Victoria arrêtée, en avant de laquelle se tenait une dame, le visage entièrement masqué par un chevalet de campagne. Le cocher sommeillait, non sur le siège, mais commodément étendu sur les coussins de la voiture. Comme le capitaine hésitait entre plusieurs avenues, la dame artiste eut le temps d'ébaucher ce cavalier, dont l'uniforme donnait sur un fonds d'arbres roussis par l'automne une note bleue assez agréable.
Villefort, campé déjà sans le savoir sur le paysage, se décida pour l'avenue de droite. Il jeta en passant un regard sur l'artiste: c'était Geneviève!
A un mouvement involontaire du capitaine, celle-ci eut un pressentiment.
--François! murmura-t-elle, comme si elle avait peur.
Le domestique se réveilla et, à l'aspect de l'officier qui s'éloignait, il porta machinalement la main à sa casquette galonnée.
--C'est lui, se dit Geneviève, je m'en doutais.
Bien assuré que la jeune fille n'était pas rue de Mantes, Villefort ne fit qu'un temps de galop jusqu'à l'hôtel Sermaise. Là, il entra, attacha sans façon son cheval à l'écurie, et marcha au devant de sa mère et de son oncle qu'il voyait assis dans le jardin.
--Tu t'es donc enfin souvenu de nous? s'écria Mme Villefort en sautant au cou de son fils à qui, en même temps, M. de Sermaise tendait la main.
--Je n'ai jamais cessé de songer à vous, répondit le capitaine en s'asseyant sur un banc, près de sa mère.
--Sais-tu que tu es un fort beau capitaine, reprit l'oncle d'un ton aimable. Tu es donc en garnison à Saint-Germain?
--Oui, mon oncle.
--Tu nous as déjà rendu un bon office en nous apprenant à quelle servante nous avions affaire. Elle est congédiée.
--C'est heureux, car le mal qu'elle a fait n'est pas prêt d'être réparé, dit gravement Villefort.
--Bah! qui se soucie de mes vieilles histoires! Ce n'est jamais que pour le principe qu'il fallait sauvegarder.
--Mais, mon oncle, vos secrets sont aussi un peu les miens.
--Des indiscrétions auraient-elles été commises?
--On sait, par exemple, insinua Villefort, qu'un fils négligent, un neveu plus ou moins indigne, exilé de la maison depuis quinze ans, a été supplanté ici par une étrangère, dont j'ignorais encore l'existence il y a huit jours, ce qui n'a rien de très flatteur pour le nommé Pierre Villefort.
Il y eut un moment de silence pénible.
--Tu ne nous parles pas de notre vieux François, dit Mme Villefort, pour renouer la conversation. Tu ne l'accuseras pas de ne pas t'aimer, celui-là?
--Non, je ne l'en accuserai jamais.... C'est un coeur, lui! Riposta sèchement le capitaine.
Cet éloge de François, quelque mérité qu'il fût, froissa les deux vieillards qui ne se sentaient pas inférieurs, comme sensibilité, à leur vieux domestique.
M. de Sermaise considéra un moment le bout de son escarpin d'un air indéchiffrable, puis:
--Eh bien, Pierre, demanda-t-il, aurons-nous de temps en temps la visite du capitaine Villefort?
--Oui, mon oncle, si vous le permettez, car il serait blessant pour nous tous de justifier en aucune mesure les médisances, mais je vous demanderai comme faveur d'être dispensé ces jours-là, comme aujourd'hui, de la compagnie d'une personne dont la présence est une mortification pour moi. Je tiens à ne pas la trouver sur mon chemin.
Ici, M. de Sermaise et Mme Villefort s'entre-regardèrent avec une profonde tristesse.
--Nous avons pu juger, en effet, dit le vieillard, que la présence de cette personne t'offusque, puisqu'elle n'est pas là, mais peut-être que tes préventions contre elle s'éteindraient si tu apprenais à la connaître!
--Je n'y consentirai jamais, mon oncle, c'est mon dernier mot.
--Alors, riposta M. de Sermaise offensé, c'est adieu, et non au revoir, que je te dis. Quant à ta mère, elle est chez elle ici, elle le sait surabondamment. C'est elle qui te recevra, et je me permets de t'engager à la voir souvent, car nous sommes vieux ... et tout exige que la mère et l'enfant soient ou paraissent unis!
--Il est vrai, dit Pierre. Eh bien, il en sera ainsi. Adieu, mon oncle! Au revoir, ma mère!
Il se leva péniblement ému.
Mme Villefort regardait son fils avec des yeux inondés de larmes, mais sans articuler une parole. Elle et lui étaient debout.
M. de Sermaise demeurait seul assis et visiblement accablé.
Tout à coup, il se leva aussi, vint frapper familièrement sur l'épaule du capitaine et lui dit:
--Vois-tu, mon enfant, tu empoisonnes volontairement ta vie par ton entêtement. J'ai là-haut dans ma chambre un livre où, depuis vingt ans, j'écris mes pensées jour par jour; quand je n'y serai plus, tu le liras ligne à ligne et alors tu pleureras et tu me pleureras! Et tu n'accuseras que toi seul!
--Alors j'aimerais mieux le lire de suite, dit vivement Pierre.
--Tu le veux? Eh bien! va, tu trouveras sur mon bureau un livre à fermoir. Voici la clef, va, et connais la vérité sur toi-même et sur les autres....
--J'accepte, dit Villefort d'un ton résolu.
Il prit la clef et monta chez M. de Sermaise.
--Que fais-tu, mon ami, dit la veuve à son frère quand ils furent seuls. Tu livres ainsi, sans les avoir relues, les confidences d'une vie aussi longue à un pauvre malade enclin à tourner tous les textes au profit de ses folles rancunes.
--Qu'importe, répliqua M. de Sermaise, il faut que cette situation soit liquidée. On peut regarder le fond de ma vie, on n'y verra que tendresse et loyauté. Si Pierre prend de cette lecture texte contre moi, c'est qu'il sera fou incurablement.
Mme Villefort reprit avec résignation son ouvrage de tapisserie qui occupait ses mains sans distraire sa tête d'une préoccupation pleine d'angoisses, tandis que son frère lisait, sans lire.
Deux mortelles heures passèrent ainsi, et Pierre ne descendait pas. Les deux vieillards tremblaient que François ne ramenât Geneviève avant le départ du capitaine.
Cependant le jour baissait et cinq heures venait de sonner, quand les venteaux verts de la porte cochère grincèrent sur leurs gonds et François apparut, mais, à part les engins de peinture de Geneviève, la Victoria était vide.
--Et mademoiselle? demanda Mme Villefort.
--Mademoiselle s'est arrêtée à l'église, elle prie madame de vouloir bien aller l'y chercher quand madame le jugera à propos,
Ceci fut dit à haute voix, dans la cour.
La vieille dame affecta de ne manifester aucune surprise de ce retard; dans son for intérieur, elle admira la délicatesse de la jeune fille, qui avait compris que l'offre de François de la mener peindre devait avoir du rapport avec la venue du capitaine, et qui ne voulait pas revenir à la maison mal à propos.
Tout à coup Pierre apparut dans le vestibule.
Il descendit très calme en apparence, mais excessivement pâle.
A sa vue, François se découvrit et s'avança vers lui sans oser lui adresser la parole. Mme Villefort feignit de s'occuper d'un massif de rosiers, qu'elle émondait avec ses ciseaux, tandis que M. de Sermaise s'avançait, tenant toujours son journal dans ses mains tremblantes.
Pierre considéra tour à tour ces visages vénérables, altérés par l'angoisse présente et le souvenir d'anciennes douleurs, puis:
--Ne dételle, pas, François, dit-il de ce ton bref qui lui était propre, j'ai besoin pour un quart-d'heure de la voiture et de toi.
Et comme François, intrigué, considérait Pierre pour s'assurer que c'était sérieux:
--Vous permettez, mon oncle? ajouta-t-il.
--Volontiers, répondit M. de Sermaise, mais ton cheval?
--Je vais venir le reprendre. A propos, voici votre clef.
--Fais, fais! repartit l'oncle qui ne pouvait s'imaginer où Pierre voulait aller à pareille heure.
Le capitaine monta dans la Victoria.
--A l'église! commanda-t-il tout bas.
Place du Château, Pierre Villefort sauta à bas de la voiture et entra dans l'église, presque déserte à cette heure. Avec aussi peu de bruit qu'il était possible, il s'avança vers la place où Geneviève était assise.
En apercevant le capitaine, la jeune fille tressaillit.
Pierre s'inclina respectueusement et dit à voix basse:
--La voiture de mademoiselle l'attend!
Geneviève, troublée, rougit excessivement, elle se leva comme mue par un Ressort et obéit.