Le gorille: roman parisien

Chapter 8

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--Eh que m'importe! pourvu qu'il meure de ma main! Épée, sabre de cavalerie, pistolet, carabine, tout ce qu'il voudra, tout m'est égal! Et si l'on veut, successivement avec toutes ces armes, car c'est d'un duel à mort qu'il s'agit!

--Les Américains, dit Adrien, ont une manière de trancher la difficulté: ils partent chacun avec une carabine chargée, de deux points opposés d'une forêt, et ils vont devant eux jusqu'à ce qu'ils se rencontrent. Le premier, qui aperçoit l'autre lui envoie une balle dans la tête et tout est dit.

--Cela, objecta le général, dans nos idées françaises, ressemblerait fort à un assassinat, vu l'absence de témoins. Un braconnier à l'affût tirant sur un garde ne procède pas autrement.

--Soyons sérieux, reprit Paul; le duel sera tout ce que vous voudrez, français, américain ou allemand, pourvu qu'il ait lieu. Dictez-en les conditions, je m'y range par avance.

Mayran, voyant à quel paroxysme de fureur Paul était graduellement arrivé, lui dit alors avec la douceur et la fermeté d'un homme à qui son grade assure partout la préséance:

--Veux-tu t'écarter un moment pour laisser à Adrien et à moi la possibilité d'échanger quelques mots à ce sujet?

--De grand coeur, répondit M. de Breuilly; je vais passer un moment dans la salle de billard et attendre vos conclusions.

A ces mots il sortit et l'on entendit rouler furieusement les billes sur le tapis vert.

--Paul, dit Adrien au général, se croit déjà en face de l'ennemi.

Mayran secoua la tête, et les deux hommes se parlèrent quelque temps à Voix basse.

Tout à coup, le général ouvrit la porte de la salle de billard et, suivi de M. de Vermont, il dit à M. de Breuilly:

--Paul, tu nous as pris pour arbitres; tu as accepté notre décision par avance; eh bien! ce duel est tout bonnement impossible, il n'aura pas lieu.

Le comte parut d'abord atterré, puis il dit:

--Impossible n'est pas français, il s'agit d'un père qui veut venger et sauver sa fille.

--Eh bien! répliqua le général, c'est sur elle et sur toi que tu déchargerais ton arme, tu n'atteindrais pas Berwick.

--Si tu frappes Berwick au visage, ajouta M. de Vermont, tu produis inévitablement un scandale, car, bâti comme il est, au lieu de riposter, il ira se plaindre, et alors, c'est Mme Berwick qui aura reçu le soufflet.

Par respect pour l'amitié, Paul baissa la tête; mais il ne sortit plus de sa bouche un mot qui pût faire penser à ses deux amis qu'il avait ratifié leur sentence.

A la suite de cette conversation, le comte retourna à Clamart; mais, dès que Mme de Breuilly se fut endormie et qu'Annette se fût retirée dans sa chambre, il sortit, armé, pour aller rôder, le reste de la nuit, autour du château.

--A tout événement, pensa-t-il, je serai là.

XV

Il était entre onze heures et minuit lorsque Berwick, à l'insu de sa femme et de ses gens, sortit du château par une porte-fenêtre du salon, en portant une lanterne sourde et son fusil de chasse passé par la bretelle sur son épaule droite.

Il appela le chien de garde et tous deux, furetant, commencèrent en silence le tour complet de la propriété. Ces rondes de Berwick étaient assez habituelles. C'était le seul moment où il pût vérifier sans témoins l'état des clôtures, la trace des pas dans le sable, et les trouées dans le taillis.

La plus grande partie du parc était bordée par le saut-de-loup. Ce saut-de-loup n'était visible qu'au bord, rempli qu'il était jusqu'à fleur du sol par des arbustes épineux rasés à la faux et qui lui donnaient l'air d'une bande de pelouse. Le temps y avait, çà et là, pratiqué des trouées, et par endroits la végétation avait même disparu; mais, vu du parc, le site se trouvait dégagé partout, et le propriétaire, en se promenant n'apercevait pas ses propres limites.

Berwick s'avançait, à pas lents, tantôt à ciel ouvert, tantôt sous les groupes d'arbres de haute futaie où serpentait l'allée, mais sans s'éloigner jamais beaucoup du fossé, au bord duquel il s'arrêtait par moments, regardant le sol et les herbes avec sa lanterne.

La nuit était assez claire pour que le banquier distinguât les traces récentes du pas de sa femme et celle de son maître-valet.

Quand il fut près du kiosque, il se dirigea de ce côté, y entra, regarda si quelque papier avait été oublié là; mais il n'y trouva qu'une chaise de jardin, déplacée par la dernière personne qui s'était assise devant la table, Laure certainement.

Il ressortit du kiosque, qui était le point le plus éloigné du château, et, se souvenant que ce point avait été choisi par l'assaillant pour tenter l'assaut, il examina longuement les buissons et jusqu'aux pierres du mur.

De ce point du parc, le château était naturellement invisible; autrement, M. de Breuilly et Laure ne l'auraient pas choisi pour une évasion. Un petit bois interceptait l'horizon, et ce n'est qu'au détour de ce bois que Berwick s'arrêta de nouveau et regarda la façade de son habitation. Toutes les fenêtres étaient obscures, excepté deux, l'une, celle de la chambre de Mme Berwick; l'autre, celle de sa propre chambre, où il avait, à dessin, laissé en sortant une lampe allumée.

Du côté de la route un coin de haie, flanqué d'un saule et de quelques noisetiers, qui formaient une tache obscure. Le chien aspira l'air dans cette direction et il commença à gronder, mais les yeux de Berwick ne parvenaient pas à sonder ce fourré. Le chien persévérant dans son inquiétude, le banquier, par un mouvement instinctif, posa sa lanterne à terre et arma son fusil.

Alors une silhouette foncée, que Berwick avait prise pour celle d'un tronc de saule, parut mouvoir deux de ses branches. Le craquement léger d'une batterie que l'on arme répondit à la démonstration belliqueuse de Berwick, et le chien, une patte levée, tomba définitivement en arrêt.

Il éventait fortement dans la direction de la haie, et grondait toujours, mais très bas, quoique plus rageusement.

Rien ne ressemble au craquement d'une batterie comme un craquement de branches dans un vieux arbre, à la moindre brise; cependant, vu l'attitude du chien, le doute n'était guère permis, il y avait là quelqu'un.

--Qui va là? cria Berwick d'une voix faible, mais distincte.

Pas de réponse.

Alors, de peur de s'aventurer inconsidérément, le banquier ramassa une Petite pierre et la lança par-dessus le saut-de-loup, dans la direction du fourré.

La silhouette fit un mouvement, le chien aboya, et son maître répéta la question: «Qui va là?» mais, cette fois, d'un ton plus impérieux.

--L'ennemi! répondit cette fois le fantôme, dont le visage s'accentua au clair de lune; car il avait fait un pas en avant, sur la provocation de Berwick, et la forme de son corps se dessinait maintenant sur la pâleur de l'horizon nocturne.

Sans donner au banquier stupéfait le temps de faire un seul mouvement, M. de Breuilly avait épaulé son fusil et mis en joue son adversaire.

--Ne bougez pas, monsieur Berwick! lui cria-t-il, et alors je ne tirerai pas. Seulement, déposez votre fusil!

Le banquier obéit machinalement à cette injonction terrible en couchant à terre son fusil armé.

Paul abaissa son arme, mais en la conservant à la main.

--Je suis heureux, reprit le comte, d'un hasard qui me procure un entretien décisif avec vous. Vous reconnaissez-vous l'auteur d'un écho publié dans un journal d'avant-hier et qui met en scène madame Berwick, vous et moi?

--Non! répondit le banquier, et j'ignore ce dont vous me parlez, monsieur le comte!

--Vous mentez! dit Paul, et vous m'en rendrez raison!

--Me battre avec vous? Ce serait une singulière façon de reconnaître un signalé service que vous m'avez rendu! Mais ne vous ai-je pas moi-même offert la restitution d'une somme que vous ne me réclamiez pas, et de laquelle il n'existe aucune reconnaissance écrite, ni aucune trace?

--Vous mentez! répéta de Breuilly; cette preuve existe, et si elle n'existait pas, vous ne m'auriez rien offert du tout! Vous ne l'avez fait qu'après avoir épuisé tous les moyens, l'obsession, la menace, la violence même, et la violence envers une femme!

--Mais, monsieur, cette femme est ma femme!

--Cette femme est ma fille! riposta le Comte. J'ai considéré comme un devoir de la sauver du déshonneur au prix de ma fortune. Aujourd'hui je considère encore comme un devoir de la délivrer de son bourreau, même au prix de ma vie. L'un de nous est de trop ici-bas; nous allons régler cette affaire à l'instant même!

--Mais c'est un duel sans témoins, un assassinat!

--Pardon, monsieur Berwick, dans un assassinat les deux adversaires ne sont pas pareillement armés et prévenus. Lavons donc notre linge sale en famille! Nous avons pour cela tout ce qu'il faut! Il est minuit quarante-cinq, ajouta-t-il en consultant rapidement sa montre. Sur le coup d'une heure, aux cloches du Plessis-Piquet, nous épaulerons et le premier prêt tirera! Reprenez votre fusil et tenez-vous en garde! Si vous essayez de fuir, vous êtes un homme mort!

Dompté par la volonté de M. de Breuilly, Berwick, déjà plus mort que vif, Ramassa son fusil.

Juste à ce moment, l'horloge de l'église sonna au loin les trois quarts....

A minuit, Mme de Breuilly se réveilla; elle regarda la pendule, après s'être assurée que son mari était absent; il était donc ressorti? Pourquoi? Elle fut atterrée, car jamais il n'était arrivé pareille chose. Rien n'annonçait, dans l'état de la chambre de Paul, qu'il fût sorti précipitamment. Tous les objets étaient à leur place accoutumée. Non, cependant! Le fusil de chasse, le beau Devismes de M. de Breuilly n'était point suspendu à des cornes de chamois, entre les deux fenêtres! Paul était parti en costume de chasseur, après être revenu de Paris en costume de ville. Cette transformation et ce départ s'étaient opérés entre dix heures et demie, heure de l'arrivée du train, et le moment où Blanche avait rouvert les yeux.

Dans son trouble, elle appela Annette. Annette ne savait rien, n'ayant rien entendu. Elle se releva aussi. Les deux femmes cherchèrent ensemble. Paul avait fermé la porte de la maisonnette et emporté la clef. Mme de Breuilly pouvait sortir, en cas ne nécessité, par une des fenêtres du rez-de-chaussée; mais son mari avait prémédité une absence de quelque durée, sans quoi, dans ce village profondément endormi, il aurait, pour une absence de quelques instants seulement, laissé la clef dans la serrure, et la porte fermée au pêne.

Enfin, Paul n'était pas dans le jardin.

Ces constatations rapides furent opérées en silence.

A une heure du matin, M. de Breuilly n'étant, pas de retour Mme de Breuilly, qui s'était habillée, partait.

Pour aller où?

Pour suivre le premier des chemins que prenait habituellement son mari dans ses promenades. Mais l'un l'aurait conduite à Fleury, l'autre dans la plaine haute du Plessis-Piquet, deux directions opposées.

Annette accompagnait sa maîtresse. Elles se consultèrent. La situation était inquiétante. La lune était levée. Sans savoir pourquoi, Blanche et Annette marchèrent dans la lumière, plutôt que de s'enfouir dans l'ombre.

Elles arrivèrent ainsi, en peu de temps, mais en un siècle selon la mesure de leur impatience, sur la lisière du bois, du côté du Plessis.

Là, elles parcoururent la plaine d'un regard attentif. Il n'y avait personne. Cependant un chien hurlait dans l'éloignement, sur la gauche. Elles marchèrent de ce côté.

À quelque distance du château, elles remarquèrent une certaine agitation: des lumières couraient dans les fenêtres et dans le parc, chose inexplicable à pareille heure.

L'une de ces lumières longeait rapidement le saut-de-loup; elle était portée par une jeune femme qui précédait plusieurs personnes. A peine vêtue, les cheveux en désordre et flottants sur ses épaules, elle avançait, l'oeil en terre, fouillant du regard les herbes et les buissons à droite et à gauche.

Blanche, qui n'apercevait que par le dos cette femme éperdue, suivit, avec Annette, le sentier extérieur au saut-de-loup, comme si le même danger, le même malheur enchaînait ses pas à ceux de ces chercheurs enfiévrés. Par moments, ils disparaissaient derrière les arbres, mais pour reparaître bientôt, marchant toujours le long de la clôture et guidés par un chien, qui semblait, lui, savoir mieux que personne où il allait.

Tout à coup le chien s'arrêta. Les personnes attachées à ses pas firent halte et formèrent une sorte de cercle. Il y avait à terre un homme tombé sur la face. Un fusil était encore entre ses mains et couché sous lui en travers. Des domestiques le placèrent sur le dos, tandis que la jeune femme avançait la lumière vers le visage de la victime.

--Mort! murmurèrent les assistants d'une seule voix.

--Mort! en êtes-vous sûrs? demanda la jeune femme, qui s'était retournée pour interroger les personnes qui l'accompagnaient.

En ce moment, le visage de l'inconnue fit face à Blanche, glacée de terreur, qui se tenait immobile avec Annette, sur le chemin bordant le saut-de-loup.

Ce visage pâle fit frissonner Mme de Breuilly. C'était le même qu'au Bois, du temps d'une jalousie naissante, son mari avait salué, dans le moment où la flèche du landau bleu menaçait de renverser le coupé de Blanche.

C'était le même visage qui s'était offert à elle rue de la Condamine. C'était la main de cette femme qui lui avait tendu une carte sur laquelle on lisait: Laure Widmer.

Un pressentiment sinistre concentra sur le champ l'attention de Blanche sur les traits du mort. Cet homme replet et presque chauve n'était pas M. de Breuilly, mais il avait un trou noir entre les yeux.

La façon dont était tombé son fusil marquait assez qu'il ne s'était pas tué lui-même.

Le maître-valet dit:

--On a tiré sur monsieur de l'autre côté du chemin. Les chiens sont abattus, le fusil est déchargé, donc monsieur s'est défendu.

--Il s'est défendu? répéta la jeune femme, qui était tombée à genoux à côté du cadavre. Il a tiré sur... Ah! mon Dieu! Et rejetant ses cheveux en arrière, elle se redressa comme par une détente:

--Il faut que je sorte d'ici! que je voie!...

Mais, comme il n'y avait nulle porte à proximité, elle s'élança vers le saut-de-loup, sans s'inquiéter de l'existence du fossé et, alerte comme un chevreuil, elle se laissa glisser le long du mur, courut à travers les broussailles jusqu'à l'éboulis par où elle avait déjà dû s'enfuir, sans s'inquiéter des lambeaux de robe qu'elle laissait aux épines du chemin, et elle reparut sur la crête opposée; puis, elle revint, en courant, en face de l'endroit où les domestiques étaient occupés à relever, pour l'emporter, le corps de leur maître.

--Qui cherchez-vous? s'écria Blanche en se jetant au devant de Mme Berwick.

--Venez, cherchons ensemble! fut l'unique réponse de la jeune femme.

Tout à coup Blanche, Annette et Laure poussèrent un cri d'horreur:

--Mon mari! Mon maître! Mon père!

C'était Paul de Breuilly qu'elles venaient de reconnaître, respirant encore, malgré une blessure à la poitrine d'où le sang coulait à flots. Ses courtes moustaches encore blondes, sa barbiche pointue, ses cheveux coupés courts, enfin sa fière attitude jusque dans les défaillances suprêmes, lui donnaient une vague ressemblance avec le duc de Guise, dans le tableau de Paul Delaroche.

Annette souleva le buste de son maître, qui ouvrit les yeux et sembla reprendre une sorte de vie en voyant réunis les deux êtres qu'il chérissait.

L'oeil égaré, la main fiévreuse, Mme de Breuilly cherchait, avec son mouchoir à arrêter le sang de la blessure.

Laure s'arrachait les cheveux et, se jetant sur Paul à corps perdu, elle l'appelait des noms les plus tendres....

--Mais qui êtes-vous donc enfin, madame? s'écria Blanche, pour qui ce partage de sa douleur était trop cruel, en repoussant brusquement la femme de Berwick.

--Votre fille! articula le blessé; quoi qu'il advienne, aimez-la bien!...

Les deux femmes se regardèrent; la mère comprit tout, pardonna tout! Elle sentit s'enfuir ses défiances et ses soupçons et, dans un élan sublime, elle ouvrit ses bras à la fille de Charlotte, qui y tomba en gémissant!

Paris, 1883.

LE GORILLE FIN

* * * * *

LOIN DES YEUX LOIN DU COEUR

par

OSCAR MÉTÉNIER

Avril 1889.

Imprimerie E. Mazereau, Tours.

Un matin du mois de septembre 1879, le capitaine Villefort descendit de cheval sur la place du Château, à Saint-Germain-en-Laye. Il jeta la bride à son ordonnance.

--Conduis les chevaux à l'écurie, et reviens me trouver ici.

Il désignait la terrasse d'un café qui faisait face à l'église.

--Bien, mon capitaine!

Et tandis que le chasseur s'éloignait au grand trot, le capitaine alla s'attabler au café qu'il avait désigné, puis il parut s'absorber dans l'observation des fidèles qui défilaient devant lui pour se rendre à l'église.

C'était un dimanche; les cloches sonnaient à pleines volées. Saint-Germain est une vraie ville de province, plantée à peu de kilomètres de Paris. Excepté à l'heure des trains, en temps ordinaire, les rues sont assez mornes, mais, ce jour-là, tout Saint-Germain bat le pavé.

Une demi-heure après, l'ordonnance était de retour.

--Promène-toi sur la place, lui dit l'officier, tout à l'heure j'aurai besoin de toi.

Le brosseur fit le salut militaire, et se retira.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, qu'un groupe déboucha de la place et parut requérir toute l'attention du capitaine. Un vieillard à cheveux blancs donnait le bras à une dame âgée. Près d'eux marchait une jeune fille, simplement quoique fort élégamment vêtue et portant un livre d'Heures.

Ces trois personnages étaient suivis à quelques pas d'un vieux domestique.

--Bonnivard! appela le capitaine.

L'ordonnance accourut.

--Tu vois ce vieux bonhomme qui suit ses maîtres!

--Oui, mon capitaine.

--Tu vas l'accoster, lui demander s'il ne s'appelle pas François, et s'il n'est pas au service de monsieur de Sermaise.

--Bien, mon capitaine!

--Il te répondra: oui, alors tu lui diras que l'officier dont tu es l'ordonnance désirerait le voir à l'issue de la messe. S'il consent à se rendre à ton invitation, tu l'attendras et tu le conduiras chez moi, rue Saint-Thomas, numéro 2.

--Et s'il demande de la part de qui je viens?

--Tu ne répondras rien, répliqua vivement le capitaine, ou plutôt tu lui diras simplement: de la part d'un officier qui connaît ses maîtres. Pas d'indiscrétion!

--Compris, mon capitaine!

L'ordonnance cligna de l'oeil d'un air entendu, et gravit rapidement Les degrés de l'église. C'était un garçon précieux que Bonnivard. Né sur les hauteurs de Belle-ville, il réalisait le type du gamin de Paris. Successivement sculpteur sur bois, figurant, puis artiste dans les Petits théâtres de banlieue, le hasard de la circonscription avait fait de lui, à vingt et un ans, un chasseur à cheval. Amoureux de sa liberté, dédaigneux des honneurs, il avait préféré passer tranquillement son congé au service d'un officier célibataire, plutôt que de se plier aux exigences quotidiennes du métier militaire. Piètre soldat, mais excellent brosseur, très apprécié de son capitaine, dont il avait acquis la confiance entière.

Sûr que la mission dont il l'avait chargé serait exactement remplie, l'officier rentra chez lui, très soucieux. Le capitaine Villefort avait trente-cinq ans; son abord, très dur, décourageait par une froideur invincible. La couleur foncée de ses cheveux coupés ras, un peu grisonnants sur les tempes, ajoutait encore à l'austérité de sa mine. Il était depuis peu de temps remonté dans son appartement, quand Bonnivard arriva ramenant le vieux domestique.

Introduit aussitôt, François s'arrêta, rendu muet par l'émotion, sur le seuil de la porte.

--Ah! monsieur Pierre! fit-il d'une voix étranglée, j'avais comme un pressentiment...

--Mais oui, Pierre, fit en souriant le capitaine qui tendit en même temps la main au vieux serviteur, tu me reconnais donc encore, toi?

--Si je vous reconnais, moi qui vous ai élevé!

--Une éducation qui ne t'a guère réussi.

--Ah! Pouvez-vous dire, monsieur Pierre? Vous avez bien quelques défauts, mais aussi de grandes qualités.

--Des qualités, moi? fit le capitaine d'un air étonné. Je t'ai pourtant fait assez enrager ... et même souffrir.

François secoua la tête.

--Tout cela n'est rien, répliqua-t-il.

--Tu es un homme antique, mon vieux François. Alors, sincèrement, tu es content de me revoir?

--Si je suis content!... dès l'instant que ce n'est pas à la maison.

--J'y serais donc mal reçu? demanda le capitaine, d'un ton plein d'amertume.

--Je n'ai pas dit cela, monsieur Pierre.

Il y eut un moment de silence que François rompit le premier.

--Alors, vous n'êtes plus à Lunéville?

--J'y étais encore, il n'y a pas huit jours ... mais j'ai été changé... Maintenant, écoute, François, donne-moi ta parole de ne pas dire à la maison que tu m'as rencontré.

--Oui, monsieur, à moins que votre oncle, monsieur de Sermaise, ne me le demande, car je lui dirais la vérité.

--Oh! mon oncle ne doit pas parler de moi bien souvent.

De nouveau François garda le silence.

--Et maintenant, dit brusquement le capitaine, quelle est cette demoiselle que j'ai vu entrer avec vous à l'église tout à l'heure?

--Comment se fait-il que vous ne me parliez pas d'abord de madame Villefort, votre mère?

--J'ai eu de ses nouvelles dernièrement, avant mon départ de Lunéville.

--C'est une longue histoire, monsieur Pierre. Je pensais que vous le saviez ... puisque madame votre mère vous écrit quelquefois.

--Deux ou trois fois par an ... mais j'ignorais l'existence de cette demoiselle.

--Pour que madame ne vous ai rien dit, il faut qu'elle ait ses raisons, et alors moi, qui suis au service de madame....

--Et plus au mien! interrompit Villefort.

--Je ne parle pas non plus de mademoiselle, acheva François.

--Il y a donc quelque chose à reprendre? Autrement, tu ne te gênerais pas pour parler.

--Il n'y à rien à reprendre dans un secret; ce qui serait à reprendre, ce serait de le trahir.

--Ainsi, mademoiselle est un secret. Tu es discret, c'est bien. Je m'arrangerai autrement pouf apprendre ce que je désire savoir. Au revoir, mon vieux François, sans rancune.

--Monsieur Pierre sait bien que je suis à sa disposition entière pour tout ce qu'il me sera possible de faire pour lui.

--J'y compte bien.

Et ayant de nouveau serré la main du vieux serviteur, le capitaine Villefort le reconduisit jusqu'à la porte.

Après cet entretien qui, en somme, ne lui apprenait rien, Pierre Villefort resta rêveur; il songea à son passé, à cette jeunesse orageuse qui lui avait aliéné l'affection des siens, à l'exception peut-être de celle de l'homme qu'il avait fait le plus souffrir, après ses parents, le vieux François.

Le capitaine Villefort avait perdu son père très jeune. Sa nature ombrageuse et rebelle avait refusé de se plier sous le joug, pourtant très doux, de M. de Sermaise. Après des années de dissipation, il avait rompu avec éclat et, laissant plongés dans le deuil les deux êtres qu'il eût dû chérir, son oncle et sa mère, il s'était engagé.

A la maison Sermaise, où il eût pu vivre heureux, on avait retourné sans une plainte contre la muraille le portrait de l'ingrat, attendant, pour lui faire reprendre sa place, le retour de l'enfant prodigue. Par bonheur, la vie rude du régiment avait apaisé le tempérament fougueux de Pierre Villefort. Il était resté sombre, taciturne, se liant difficilement; devenu officier, il n'avait jamais eu avec ses camarades que des relations polies, point d'intimité. A des reprises différentes, il s'était senti au coeur le désir de voir M. de Sermaise, d'embrasser sa mère. Son orgueil s'était toujours révolté devant l'acte de soumission qu'il eût fallu faire, et voilà que le jour où, vaincu enfin, complètement amendé, il revenait demander le pardon des injures passées, il trouvait sa place prise, au foyer de sa famille, et par une étrangère!

Car, il n'en pouvait douter, cette jeune fille, que François appelait mademoiselle, sur le compte de laquelle il refusait de s'expliquer, ne pouvait être qu'une enfant d'adoption, chez qui les deux vieillards avaient concentré l'affection qui lui était due, à lui, Villefort! Sans quoi pourquoi ces réticences?