Chapter 7
Le village de Clamart, dont les omnibus ont fait un faubourg de Paris, rive gauche, a pour attrait principal le voisinage de ses bois. Il forme plus ou moins, du côté sud-ouest de Paris, un pendant à ce que fut jadis Romainville, au nord-est. C'est ainsi qu'aller à Clamart, pour toute une Colonie de négociants parisiens retirés des affaires, c'est encore aller à la campagne. Si l'on traverse le bois dans sa partie la plus étroite, au sud, on aperçoit, à peu de distance, au bout d'une plaine, un vrai village de cultivateurs, sans enseignes peintes sur ses pignons, sans orgue de Barbarie, enfin tout un étonnement pour le citadin, qui respire là, à pleine poitrine, un air vif et vierge, et qui entend chanter les coqs et bêler les moutons; cette, bourgade en dehors des voies ferrées est le Plessis-Piquet.
S'il n'y a guère, à Clamart, que de fort petites propriétés bourgeoises, il n'y en avait pas du tout au Plessis-Piquet, hormis une, plus grande qu'aucune de celles de Clamart, et qui tranchait avec les corps de ferme d'alentour. Les hôtes de cette habitation, appelée dans le pays _le Château_, étaient là depuis peu et fort peu connus. Le maître de la maison venait chaque matin, en cabriolet, prendre le train de Paris à la gare de Clamart. Il revenait le soir, à des heures indéterminées. Il y avait une dame que l'on apercevait à peine dans les jardins et qui n'en franchissait jamais les clôtures. Le seul personnage bien apparent de la maison était un maître-valet, altier, monosyllabique et plus ordinairement silencieux, qui faisait les emplettes et payait les fournitures. Quand on sonnait, il se montrait à la grille. Le château ne recevait pas de visites, et cette absence de relations avait fait surnommer ses habitants: les ours.
Quant à Clamart, sa colonie parisienne, qui ne se renouvelle guère, s'était enrichie, vers le même temps, d'un nouveau membre.
C'était un homme de haute taille et de tournure distinguée. Il pouvait avoir cinquante ans et ne connaissait non plus personne.
Ordinairement en costume de chasse, complet de velours marron, feutre mou De couleur grise, avec un crêpe fané et un ruban noir, il ne portait point de fusil, mais une gibecière, qui lui servait pour la récolte des herbes sauvages et des fleurs.
Il se promenait beaucoup et de tous côtés. Un voile vert, à la façon Des Anglais, lui couvrait le visage. Ses allures étaient celles d'un convalescent qui va sans but déterminé. Les lézards, les papillons, les oiseaux, les phénomènes de la nature semblaient seuls captiver son attention. Dès qu'il est avéré qu'un flâneur herborise, dessine ou fait collection de coléoptères, les gens affairés, les gens _sérieux_ ne prennent plus garde à lui. C'est ce qui lui arriva. Du reste, il avait l'air trop respectable pour éveiller la défiance; il était trop uni pour faire événement. Comme on ignorait son nom, on disait simplement de lui: C'est le monsieur qui bâille aux mouches. Entre autres excursions habituelles, il s'attardait souvent au pourtour du parc dépendant du château du Plessis. Là, dans les sentiers tracés par le hasard, il trouvait plus de fleurs et d'insectes à son gré. Quelquefois il s'asseyait sur une souche, pour examiner à la loupe les coléoptères récoltés par lui dans son petit flacon d'entomologiste, ou bien il tirait de sa gibecière un livre qu'il lisait jusqu'au coucher du soleil.
L'habitation de ce personnage était la plus petite case de Clamart, à côté du presbytère. Il l'avait louée, meublée et y avait installé sa femme. Une dame très comme il faut, et leur femme de chambre, personne en cheveux gris, discrète dans ses allures, muette comme ses maîtres et pour eux d'un respect attentif qui ne se démentait jamais.
Tout ce que l'on savait de ces gens était, pour avoir entendu la maîtresse appeler sa servante, que celle-ci s'appelait Annette. De la maison dépendait un tout petit jardin, qui pouvait avoir six arbres fruitiers et trois plates-bandes de fleurs. La dame y brodait sur un pliant, une partie du jour.
A l'un des angles du parc, dans la région la plus éloignée du château, il y avait un kiosque, séparé des champs par un saut-de-loup et d'où l'on découvrait Châtenay et la déclivité de son côteau. La châtelaine inconnue, que l'on ne voyait jamais en toilette, y venait quelquefois en déshabillé champêtre, mais toujours seule. Elle demeurait là, sous son baldaquin de chaume et ses courtines de lierre, assise à une table rustique, où elle se tenait accoudée, la tête dans les deux mains. Il était inévitable que ces stations douloureuses en apparence, et assez prolongées, éveilleraient bientôt l'attention du promeneur à la gibecière, qui venait fureter fort souvent par là. Les deux étrangers se connaissaient sans doute, car dès la première fois qu'ils s'aperçurent, la dame envoya un baiser au monsieur, qui répondit par un affectueux salut de la main.
Mais aussitôt la dame porta le doigt à ses lèvres en désignant, de l'autre main, les alentours du kiosque. Alors le promeneur s'assit en face de la dame, sous des buissons qui bordaient le sentier, et il attendit. La dame tira de la poche de sa robe un carnet et un crayon, traça quelques mots, et choisissant une petite pierre, y assujettit le billet et lança le projectile de l'autre côté du saut-de-loup. Le promeneur ramassa cette dépêche, la déplia, et parut atterré de ce qu'il lisait. Répondre par le même moyen était chose facile; mais, pour un homme prudent, il y avait cette différence que le billet, une fois tombé entre ses mains, était en sûreté, tandis que les appréhensions exprimées par la dame sur la surveillance dont elle était l'objet, rendaient dangereuse la réciproque. La dame exprima cette appréhension par signes; mais comme la réponse était urgente, il fut sans doute convenu, aussi par signes entre eux, que la damne rejetterait la réponse après l'avoir lue. C'est ce qui eut lieu.
Dès le lendemain, mais par un chemin tout différent et à une autre heure, le promeneur revint au pied du kiosque. La dame n'y étant point, il se mit à aller et venir avec une agitation inquiète. Enfin, elle parut, et le télégraphiste sembla un peu calmé. Ces rendez-vous mystérieux présentèrent pendant quelque temps peu de variété, mais apparemment ils prirent tout à coup un caractère tragique, puisque, oubliant les précautions antérieures, le promeneur alla jusqu'à dire à la dame:
--Voulez-vous fuir?
--Et le saut-de-loup? Et ce costume? répliqua-t-elle, en montrant qu'elle était en robe de chambre et en pantoufles, sans même un chapeau de jardin.
Le promeneur insista, promit d'amoindrir la difficulté en se portant lui-même au fond du saut-de-loup, au risque de se déchirer les mains aux acacias qui le garnissaient, dans le but de soutenir les pieds de la dame pour lui faciliter la descente.
Mais la dame ajourna cette proposition, qui lui semblait désespérée. Il y eut cependant, par un échange de missives nouvelles, quelque chose de convenu pour un jour suivant.
Ce jour-là, la dame se présenta au kiosque, vers le déclin du soleil. Elle était en habit de ville, mais fort simplement vêtue. Elle commença par jeter au promeneur, qui était naturellement à son poste, un fort léger sac de nuit; puis, ayant regardé une dernière fois autour d'elle et n'ayant vu personne, elle vint à pas lents et d'un air distrait jusqu'au bord du saut-de-loup.
Tout à coup elle s'y assit, les pieds pendants au dehors. De son côté, le promeneur s'était laissé couler sous les acacias du fossé, et il se tenait plaqué à la muraille et les bras étendus au-dessus de sa tête pour soutenir la fugitive, lorsqu'en se retournant, pour se retenir aux branches d'un arbre du parc, la dame s'arrêta soudain en poussant un léger cri.
Aussitôt son mystérieux ami disparut derrière le buisson le plus rapproché du fossé.
Au moment de remonter dans le champ, et comme il s'assurait que la dame Etait tranquillement rétablie dans le kiosque, le galop d'un chien fit bruire les broussailles du fond du saut-de-loup.
L'étranger se mit en défense contre une attaque possible de l'animal, mais en levant les yeux à cinquante mètres du kiosque, et droit en face de lui, il vit, se tenant debout d'un air narquois, le maître-valet, qui formait la garde du château et qui semblait attendre, sans ouvrir la bouche, à quel parti allait s'arrêter le délinquant.
Le chien, n'osant attaquer sans doute, se contenta d'aboiements furieux, et le promeneur, assis paisiblement en apparence sur le bord opposé et un long couteau ouvert dans la main, se borna à dire, avec une nuance de hauteur, au domestique:
--Voulez-vous rappeler ce chien?
--Il fait son devoir, objecta le valet sur le même ton. Que cherchiez-vous dans ce fossé? C'est ici une propriété close.
--Il m'en souviendra, riposta l'autre, qui, s'installant commodément sur le revers du saut-de-loup, au lieu de continuer sa retraite, affecta de tirer un livre de sa poche et de continuer une lecture, tandis que le chien aboyait toujours.
En présence de cette attitude, le domestique dut se taire et il rappela le chien, dont l'intervention n'avait plus d'objet.
Quand le chien et l'homme se furent éloignés, l'ami de la châtelaine s'assura que la paix de cette dernière, toujours assise dans le kiosque, n'avait pas été matériellement troublée, et il reprit à pas lents sa promenade, en jetant à la dame un adieu mimique qui signifiait: Au revoir! à bientôt!
La journée ne devait pas finir sur cet incident.
La nuit était tout à fait venue.
L'entomologiste rentra chez lui sans hâter le pas et il trouva sa femme un peu inquiète de sa longue absence; mais son visage était si calme et le bocal aux insectes si bien rempli, que toute explication devenait inutile. Cependant il ne vida point sa gibecière devant sa compagne. Elle renfermait un paquet qui ne lui appartenait point et qu'il eut hâte de dérober à la curiosité comme aux questions que cet objet pourrait faire naître.
Soit qu'il eût omis de le rendre, soit qu'il n'eût pas jugé à propos de le faire, de peur d'attirer de nouveau sur lui l'attention, il le cacha dans sa propre chambre et il passa dans la salle à manger pour le repas du soir.
En même temps revenait de Paris le châtelain du Plessis-Piquet, ce jaloux qui faisait exercer sur sa femme une si étroite surveillance. Après quelques mots échangés avec le maître-valet, cet Othello ne se coucha point sans avoir parcouru la lisière de son parc avec une lanterne sourde. Si quelque rôdeur avait été levé à une heure où tous les habitants du Plessis ronflaient déjà à poings fermés, ce rôdeur aurait pu voir marcher lentement, le long du saut-de-loup, l'habitant du château avec sa lanterne. Il aurait pu le voir inspecter le point faible du rempart extérieur et y reconnaître la trace des pas du promeneur indiscret. Cependant ce dernier, enfoncé, à Clamart, dans une vieille bergère, parcourait ses journaux et prenait connaissance d'un billet arrivé en son absence.
L'entomologiste n'était autre que le vieil ami et le compagnon d'armes de Gustave Mayran. Le billet était du général, conviant Paul de Breuilly à venir dîner rue Bellechasse et y passer la soirée en tiers avec M. de Vermont.
On se souvient de l'entrevue des trois amis, du récit que le voyageur fit d'une chasse au gorille, et de l'insistance que Paul mettait à savoir comment on peut se défaire d'un gorille du boulevard, lorsqu'un journal tombant chez Mayran, à l'adresse du comte, rompit soudainement l'entretien et contraignit Paul à reprendre, sans plus tarder, le chemin de Clamart.
Sans doute ce brusque départ fut provoqué par des incidents nouveaux et graves; car, peu de jours après, Paul revenait chez le général, après avoir prié par un mot Adrien de Vermont de s'y rencontrer également.
Fort intrigués de cette convocation, les deux amis du comte se trouvaient réunis lorsque, ce dernier arriva rue Bellechasse.
--Messieurs, leur dit-il après leur avoir serré la main, nous nous sommes quittés l'autre jour sur la mort d'un gorille, et c'était mon tour de vous raconter une histoire. Je reprends donc la parole que vous m'aviez accordée. S'il s'agit d'une histoire toute personnelle et intime, vous n'en serez pas surpris; n'y a-t-il pas trente ans que je vis coeur à coeur avec vous?
--Il faut dire, objecta de Vermont, qu'il y a pourtant quelques lacunes involontaires dans nos biographies; car, enfin, nous sommes restés longtemps sans nous voir.
--Désormais, répondit Paul, il n'y en aura plus dans la mienne.
Et alors il leur raconta son histoire jusqu'à la visite de Berwick aux Batignolles.
Après un moment de repos, il reprit la parole pour dire à ses deux auditeurs avec plus de solennité que dans son récit précédent:
--Maintenant, mes amis, quand je vous aurai fait l'exposé de quelques faits accomplis depuis la visite du banquier, je ferai appel à vos lumières, à votre honneur, car j'ai un conseil de vie ou de mort à vous demander!
Vermont et Mayran redoublèrent d'attention, et ce fut avec une profonde Tristesse et une indignation à peine dissimulée que le comte acheva ce qui lui restait à dire.
XIV
Paul poursuivit:
--Vous avez vu que Berwick enlevait sa femme de la rue d'Anjou et la faisait disparaître, au moment où il se préparait à m'offrir un remboursement dérisoire. Le but évident qu'il s'était proposé était de la mettre dans l'impossibilité de communiquer et de s'entendre avec moi. Mais, quelle que fût la sévérité de la surveillance dont Laure était l'objet, et la défense de la laisser sortir du château, lui absent, Mme Berwick me fit passer un billet par un moyen que ses argus n'avaient pas prévu Ce fut la proximité de la route et du parc qui le lui fournit. Un facteur rural suivait le bord du saut-de-loup, et quelques mots tracés au crayon et enfermés dans une enveloppe affranchie à mon adresse furent jetés à cet homme de la même façon que ceux par lesquels elle devait plus tard correspondre avec moi. Par là, j'appris le lieu de la séquestration et son objet. Cette séquestration avait quelque chose de sinistre. Elle ne pouvait durer que si Berwick nourrissait quelque sombre dessein. Je pris immédiatement la résolution de me rapprocher de Laure. J'avais été malade. J'étais à peine remis; la comtesse trouva très naturel que Billardel, prévenu par moi, me recommandât un séjour à la campagne, et cela le plus tôt possible; aussi vis-je Blanche très empressée à favoriser ce changement d'air. Je me chargeai de découvrir, à proximité de Paris, une habitation proportionnée à nos moyens actuels, et je partis pour Clamart. J'y arrêtai, dans la journée même, le petit nid que Blanche et moi y habitons, et j'étudiai sans bruit les abords de la prison où Laure languissait avec ses propres domestiques pour geôliers. Ne pouvant me présenter chez elle, ni avoir l'air de la connaître, je dus faire un siège en règle avant de parvenir à l'apercevoir. La seule promenade qui lui fût permise, celle de son propre jardin, me la montra dolente, accablée, et ne prenant plus la peine de s'habiller pour errer dans les allées de son parc. Je ne pouvais naturellement lui écrire, et elle était bien éloignée de me croire là. Enfin, un jour, nos regards se rencontrèrent d'un côté à l'autre du large fossé qui la séparait du monde, et nous pûmes reprendre la conversation. Je lui fis connaître la démarche de son mari pour me rendre une somme considérable dont il feignait de croire qu'il n'avait été délivré aucun reçu... Laure comprit tout de suite que c'était un moyen employé par Berwick de me faire avouer ma complicité dans cette affaire; mais je la rassurai en lui disant dans quels termes j'avais répondu. J'ajoutai que, peu de jours après, j'avais fait savoir à Berwick le refus d'une tierce personne, auteur du versement des trois cent mille francs, d'entrer en arrangement avec lui.
--Vous avez bien fait, me dit Laure, car si vous aviez accepté ce que M. Berwick vous proposait, nous nous serions trouvés désarmés. Il n'aurait plus gardé aucun ménagement vis-à-vis de moi.
--Ces ménagements, poursuivit Paul, ne devaient pas durer longtemps. Je ne vous raconterai pas par le menu, mes amis, mes rendez-vous avec Mme Berwick. Par eux, je fus tenu au courant de ce qui se passait dans la place. Le banquier n'avait pas obtenu de moi l'aveu de la créance, quoique bien persuadé d'ailleurs que j'étais le créancier, mais il avait appris à compter sur moi pour secourir sa femme dans les cas extrêmes. Avait-il de nouveau besoin d'argent? Cela est probable, d'après l'insistance nouvelle qu'il mît à connaître le nom du bailleur de fonds. Il eut la constance d'exposer à Laure les avantages attachés aux fameuses «parts de propriété» qu'il m'avait offertes. Il persuada même à sa femme qu'il y aurait profit pour elle à accepter de ces parts de propriété, en échange du reçu des 300,000 francs. Je ne fus pas peu surpris d'entendre Mme Berwick me demander si je n'avais pas eu tort de refuser. Tout compte fait, suivant elle, ce mode de remboursement pouvait mieux valoir que le néant. Je la détrompai. Quoi qu'il en soit, Berwick, furieux de trouver sa femme aussi opposée que moi à une liquidation de la dette qui lui permettrait d'en contracter de nouvelles, eut recours au moyen des lâches: il lui donna huit jours pour déclarer le nom du prêteur, puisqu'il tenait à effectuer le remboursement; à défaut de quoi, dans un transport de colère, il lui signifia carrément qu'il la tuerait. Elle prit peur; elle le savait homme à accomplir sa menace, non avec le bruyant éclat d'un assassin vulgaire, mais avec ces précautions abominables qui, sans égarer la justice, donnent au criminel l'espoir de l'impunité. Représentez-vous cette infortunée enfermée vis-à-vis de son bourreau, dans une habitation vaste, mais presque déserte, l'indifférence et l'éloignement de la domesticité, un vide d'un demi-kilomètre entre le château et les maisons du village, et vous comprendrez ce que j'ai éprouvé jours et nuits depuis lors.
Or, j'étais avec vous, j'étais ici le surlendemain du jour où j'avais été sur le point de faire réussir l'évasion de Laure, entravée dans son accomplissement par l'apparition soudaine du valet qui garde à vue Mme Berwick. J'étais, dis-je, avec vous, quand un journal, tombant ici, le soir, au milieu de notre causerie, me révéla le subterfuge infâme auquel Berwick avait recours pour forcer mon incognito. Il me prenait à partie, dans un de ces échos à initiales transparentes dont j'étais obligé de reconnaître l'inspirateur, quoiqu'il puisse paraître invraisemblable qu'un mari mette en jeu l'honneur de sa propre femme.
Voici, au surplus, l'article en question:
«Il n'est bruit, en ce moment, dans les salons de la haute société parisienne, que d'une aventure dont Mme B..., la femme d'un banquier bien connu, aurait été l'héroïne.
«M. de B..., dont la récente et subite retraite dans un quartier excentrique a donné lieu, depuis quelque temps, à des suppositions plus ou moins fondées, poursuivait, paraît-il, Mme B... de ses assiduités. De son côté, Mme B... n'était pas insensible, malgré la différence d'âge.
«M. de B..., du reste, ancien militaire a encore fort belle prestance, malgré ses cinquante ans.
«Toujours est-il que M. B... ayant emmené sa femme dans sa propriété de C..., M. de B... les suivit et, avant hier soir, à la nuit tombante, il tentait d'opérer, de concert avec elle, l'enlèvement de la jeune femme.
«Ici commence le côté comique de l'histoire. Un chien dénonça par ses aboiements la présence d'un inconnu à un valet qui se promenait au fond du parc, et celui-ci arriva au saut-de-loup qu'il s'agissait de franchir, juste au moment où la dame allait se laisser choir aux bras de son ravisseur!
«Aussitôt alerte, tumulte, scandale, fuite de l'amant et arrivée du mari, qui trouve sa femme en toilette de voyage et prête à lever le pied. On rapporte que M. de B...., qui est marié, avait déjà opéré le sauvetage d'un sac de nuit qui contenait des objets indispensables. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de l'aventure, et leur dirons si M. de B... est venu réclamer une récompense en rapportant au château le sac de nuit en question.»
--Que dis-tu de cela, Adrien? fit Mayran en passant à M. de Vermont le journal qu'il venait de lire.
--J'ai vu ailleurs de semblables ordures, repartit le sceptique; dans certains pays d'Amérique, cela se fait couramment et avec non moins d'effronterie.
--Cela ne se pratique pas encore avec impunité en France, repartit Paul avec emportement, et malheur à l'auteur, quel qu'il soit, de cette infamie! L'ayant lue, vous vous en souvenez, je levai brusquement la séance et je repartis pour la campagne.
Mayran, en sa qualité de général, se montrait d'autant plus froid que les situations étaient plus graves.
--Il y a ici quelqu'un en mauvaise passe, dit-il, mais qui? La réputation de Mme Berwick, dont on mettra le nom sur l'initiale incriminée. Berwick, qui évidemment ne se bat pas! Le journaliste? Il se retranchera derrière Berwick. Il excipera, comme on dit, de sa bonne foi, et si Paul pourfend le journaliste, le banquier reste debout.
--Une provocation, dit Adrien, n'atteint donc pas le coupable. Elle met Mme Berwick en cause, et elle n'expose que Paul.
--Il doit être pourtant possible de forcer Berwick à se battre, et je l'y forcerai, dussé-je le souffleter publiquement et périodiquement.
--Tu iras en correctionnelle pour voies de fait, lui dit Vermont; et devant les tribunaux le nom de ta pauvre Dulcinée sera livré en pâture aux quolibets. Est-ce là ton but? Non, évidemment.
Le général était pensif.
--Il y a, dit-il, une chose que je n'aperçois pas. Quel intérêt Berwick a-t-il à diffamer sa femme, dans une feuille publique et à provoquer, de la part de l'homme qui s'intéresse à elle, des représailles inévitables?
--Affaire de _chantage_, riposta M. de Vermont. Avec le tendre intérêt que notre ami porte à sa fille, il payera, pour faire taire, comme il a payé déjà pour sauver Mme Berwick d'un ignoble guet-apens!
--On n'a pas tous les jours 300,000 fr. sous la main, ajouta M. de Breuilly avec une ironique tristesse. En attendant, messieurs, continua-t-il avec emportement, les faits se réduisent à ceci: Laure est aux mains d'un assassin, d'un empoisonneur, et Laure est ma fille! Elle n'a de protecteur que moi. Je tuerai le gorille, je tuerai Berwick. Parlons seulement des voies, moyens et armes. Vous serez naturellement mes témoins, et je suis l'offensé.
--Dieu sait, dit le général, si je respecte tes sentiments, ton anxiété, ta colère. Mais voilà de ces extrémités auquel l'amour nous porte, et que, pour ma part, j'avoue n'avoir jamais connues! Et encore, s'il s'agissait de Charlotte elle-même, qui n'est plus, mais c'est de sa fille qu'il s'agit, et sa fille ne porte pas ton nom!
--C'est pourtant le seul enfant qui me reste, repartit le comte avec un sanglot dans la gorge; tu n'as pas comme moi, Gustave, perdu les deux autres!
--J'aimerais mieux pour toi, répliqua Mayran, que tu n'eusses jamais rencontré ni adopté cette enfant-là! Mais revenons à notre sujet: il y a devant nous, comme tu le dis, un gorille qui torture une femme. Une femme qui est ta fille! Il faut tuer le gorille pour la sauver. Eh bien! Nous allons au journal; nous demandons à parler à l'auteur de l'écho. On nous le nomme ou, par un scrupule que je conçois, le directeur du journal accepte la responsabilité de l'article. Nous l'examinons avec lui; il appert de là que le racontar est venu du dehors, et nous sommons le directeur d'en dénoncer l'auteur ou de se placer en face de toi. A compter de ce moment, nous avons livré deux noms que nous aurions tenu à taire; mais de quel droit irions-nous demander raison à Berwick, qui n'est pas moins outragé que vous deux? Il dira ne rien savoir.
--Berwick sait tout, allez! dit M. de Breuilly. Lui seul a pu trahir ce que lui seul sait. Le soufflet que je lui réserve n'aura pas besoin de commentaires.
--Mais alors, dit Adrien, de par ce soufflet il devient l'offensé.