Chapter 6
Laure n'eut toutefois de véritable repos qu'après avoir utilisé sa première sortie pour mettre le reçu en sûreté chez une personne de confiance; car elle, redoutait, pour ce papier, nonobstant les précautions prises, le sort de la lettre de M. de Breuilly.
De son côté, Berwick se demandait s'il devait attribuer à M. de Breuilly le secours inespéré qui venait de rétablir son crédit, et si Laure n'avait pas donné volontairement au comte les marques de tendresse refusées au Dalmate.
La lettre volée lui prouvait que l'intimité, morale au moins, du comte et de Laure avait été poussée très loin. La façon dont Berwick y était traité ne laissait, pour ce dernier, nulle place au doute. Il pensait qu'une femme est nécessairement infidèle dès qu'elle prête l'oreille au mal qu'un tiers lui dit de son mari.
Il aurait frappé juste s'il eût eu devant lui des caractères ordinaires. Il ne pouvait se douter du lien qui unissait sa femme à M. de Breuilly.
XI
Dès que Laure eut pu se recueillir, elle s'inquiéta sérieusement de revoir M. de Breuilly, et, dans ce but, elle fut assidue à croiser en voiture devant la place du bois de Boulogne où il lui était arrivé de le rencontrer. Tout fut inutile. Elle ne pouvait pas aller rue de Verneuil. Elle se décida à écrire, bien que, par expérience, le sort des lettres lui semblât fort problématique; mais la délicatesse la plus élémentaire ne lui permettait pas de rester muette en face d'un pareil bienfait.
A vrai dire, la fille de Charlotte ne s'était jamais préoccupée de savoir si Paul était plus ou moins riche.
Elle l'avait cru dans une aisance conforme à sa naissance et aux habitudes qu'elle lui voyait; puis, le service immense et inespéré qu'elle avait reçu de lui trahissait des ressources financières considérables. Ce qu'elle ne pouvait imaginer (car le gentilhomme s'était abstenu de toute réflexion à cet égard), c'est qu'il eût éventré, pour sauver la jeune femme, le seul baril d'or dont se composait sa fortune personnelle.
En aucun cas, Mme Berwick ne pouvait demeurer inactive, ni ignorante de ce que le comte était devenu. Son coeur aimant et reconnaissant lui avait fait d'ailleurs une telle nécessité de voir celui qu'elle appelait son père, que peut-être elle eût choisi sans hésiter la misère si on lui eût donné le choix d'être pauvre et de garder son ami, ou de lui dire un éternel adieu pour conserver l'opulence.
Si la société de M. de Breuilly eût été celle des Berwick, peu de jours auraient suffi pour permettre à Laure de se renseigner; mais les couches sociales sont si distinctes à Paris, qu'une étrangère surtout comme Mme Berwick, ne savait comment s'y prendre.
D'ailleurs les questions irréfléchies sont toujours dangereuses dans un monde nouveau que l'on connaît mal, et le premier mot qu'elle aurait prononcé devant un tiers indifférent aurait pu provoquer, notamment au moins, cette réflexion:
«En quoi M. de Breuilly peut-il intéresser madame Berwick?»
Ce qui l'affligeait le plus, c'était la crainte que Paul ne fût malade, ou qu'il eût clos ses relations avec elle par un bienfait, avec l'arrière-pensée de ne pas les prolonger.
Elle lui écrivit donc:
«L'enfant que vous avez sauvée d'un si grand péril ne peut s'habituer à ne plus vous voir. J'ai le besoin absolu de vous dire que votre bienfait n'a pas été stérile, et que vos instructions ont été suivies de point en point. Je ne voudrais pas que la situation compromise, puis par vous rétablie, fût la seule preuve que vous eussiez de ma reconnaissance.
«D'ailleurs, en _recevant_, vous savez que j'ai résolu de _rendre_! Ne me laissez pas languir sans nouvelles de vous».
Cette lettre demeura sans réponse. Les jours, les semaines se passèrent ainsi.
Mme Berwick avait beau se dire: «S'il s'abstient, c'est par nécessité.» Cette nécessité l'épouvantait. L'infernal banquier y était-il pour quelque chose? Il se doutait que M. de Breuilly avait joué un rôle dans cette aventure; mais son intérêt même lui commandait de ménager un ennemi en qui il avait trouvé un pareil allié. Dans quel but alors se serait-il arrêté à un autre parti?
Après tant de petites infamies, le Juif s'avisait-il d'un tardif scrupule d'honneur? Voulait-il ignorer officiellement qu'il avait été sauvé par l'amant de sa femme?
Laure creusa la question et ne trouva rien.
En attendant, Berwick vivait en côtoyant sa femme, sans la froisser. Il ne lui marquait qu'une courtoise indifférence. S'il continuait à l'espionner et à la faire espionner, comme cela était plus que probable, qu'aurait-il découvert, puisqu'il n'y avait rien?
Le gros de l'hiver se passa. Le banquier paraissait content de ses affaires. Il menait sa femme au spectacle, et Paul était aussi invisible dans les théâtres que dans la rue.
L'hôtel de la rue de Verneuil avait été vendu à huis clos; sans quoi, la publicité de cette vente serait apparue à la quatrième page de quelque journal, et Laure en aurait été avertie.
La seule explication plausible pour elle était la maladie ou l'absence; mais elle ne se serait jamais avisée de la ruine.
Cependant il est bien rare que la volonté d'une femme qui aime n'arrive pas à ses fins. Quand les jours plus longs et meilleurs permirent à Mme Berwick de sortir à pied, elle commença par habituer ses argus, maître et valets, à des sorties très apparentes, avec un but très avéré pour objet. Tantôt elle se faisait conduire en voiture à quelque point des promenades les plus rapprochées, les Champs-Elysées, le parc Monceau, et, descendue-là, elle renvoyait ses chevaux, pour rentrer à pied. Tantôt elle portait ostensiblement des secours à quelque famille pauvre, dont elle donnait l'adresse. Ceci expliquait ses sorties matinales. Elle ne s'en fit pas faute, et, pour le bel air comme pour son propre crédit, Berwick fut flatté, en apparence, d'avoir pour femme une dame de charité.
Mais la charité sert trop souvent de prétexte à des fugues féminines qui n'ont rien de trop catholique; Berwick le savait, et il est probable que Laure était fréquemment suivie.
Toutefois, elle ne se démentit point; elle cherchait M. de Breuilly sans le dire, et ce fut d'une fruitière de la rue de Verneuil qu'elle apprit enfin que le comte avait déménagé. Toutefois, il fut impossible à cette femme de dire où il était allé. Il restait à savoir quel chemin son mobilier avait pu prendre, et il fallait, pour cela, s'adresser aux entreprises de déménagements; mais cette recherche, faite un peu au hasard, n'aboutit point, et elle pouvait d'autant moins aboutir, que les meubles avaient été, non déménagés, mais vendus.
Quelque soin que Paul eût pris de laisser ignorer sa retraite, Mme Berwick, rencontrant un jour le double poney noir sur lequel elle Avait vu jadis le comte au Bois, eut la hardiesse de faire signe au Palefrenier qui le montait et de lui dire, avec un sans-gêne dont elle ne se serait pas crue capable:
--Cette jolie bête appartient à l'écurie du comte de Breuilly, n'est-ce pas?
--Pardon, madame, elle est à présent à M. de Charaintru.
--Ah! depuis quand le comte l'a-t-il vendue?
--Oh! dit le palefrenier, cela remonte à plusieurs mois.
--Et sait-on où le comte demeure à présent?
--Monsieur le comte, répondit le domestique, demeure rue de la Condamine, aux Batignolles.
Mme Berwick était enfin en possession du renseignement qui lui avait coûté tant de soins, de recherches et de peines. Elle pouvait sauter dans une voiture de place et courir sur-le-champ à l'adresse indiquée, savoir enfin, par suite de quelles étranges circonstances un habitant du faubourg Saint-Germain avait émigré au fond d'un quartier où les hommes portent des abat-jour verts.
Mais un scrupule l'arrêtait. Elle qui avait toujours respecté, et pour cause, les pénates de la comtesse Blanche, ne pouvait encourir l'étonnement douloureux qu'elle lui causerait rue de la Condamine comme ailleurs. Malgré son impatience, elle voulut prendre le temps de la réflexion jusqu'au lendemain, et dès le matin, elle partait décidément pour les Batignolles.
On sait ce qui s'y passa. On sait qu'alors Paul de Breuilly, malade, confinait dans une obscurité calculée ses malaises et sa tristesse et que Blanche en était parfois réduite à ouvrir elle-même sa porte.
La fatalité, qui avait déjà livré une lettre de Paul à Berwick, fit tomber entre les mains du banquier la réponse écrite de Paul à la démarche de Laure, Cette réponse adressée à Mme Laure Widmer intrigua plus Berwick que si elle eût été adressée à Mme Berwick; donc il l'ouvrit, et, comme le comte y parlait de présenter Mme de Breuilly à Mme Berwick, il jugea qu'il était habile de donner cette lettre à sa femme et d'attribuer la rupture du cachet à une inadvertance.
Du tout il résulta pour Laure que Paul était malade et ruiné; que sa ruine avait été la cause de son silence et qu'il avait poussé la générosité jusqu'à dérober à sa fille la cause réelle de son malheur.
La nécessité d'une restitution se dressa devant elle. Si le banquier prospérait, il fallait que le remboursement commençât; mais, si M. et Mme de Breuilly se présentaient chez elle, Laure pourrait-elle, sans indiscrétion, faire une allusion quelconque aux faits accomplis? Pourrait-elle dire à Paul, devant Blanche, qu'elle était débitrice et qu'elle songeait à s'acquitter? Et, avant tout, Paul avait-il eu seulement connaissance de la dernière lettre adressée par elle rue de Verneuil? La réponse du comte faisait allusion à la visite, mais point à la lettre.
Elle se fia au hasard du soin de faciliter une tâche aussi difficile. Seulement la visite annoncée se fit inutilement attendre. La convalescence de Paul n'était donc pas encore déclarée?
Laure se dit bien qu'elle devait questionner son mari sur l'état actuel de ses finances et insinuer de quelque manière qu'elle avait besoin d'argent; mais, dès que cette allusion à l'existence du reçu en eut ravivé le souvenir dans l'esprit du banquier, celui-ci recommença à demander ce que cette pièce compromettante était devenue. Il en parla un peu tous les jours, puis il manifesta de l'impatience de ce que Laure ne lui répondait point; puis il menaça Laure d'indiscrétions qui, pourtant, ne pouvaient émaner que de lui et dont il aurait été la première victime.
Il voulait que Laure lui montrât au moins le reçu, pour l'aider à s'en rappeler les termes et pour voir de quelle manière il était forcé de tenir son engagement. Laure continua à dire qu'il n'était plus en sa possession. Le banquier eut beau prétendre que sa caisse devait être le dépôt des affaires et des secrets de famille, et que rien n'était en sûreté que là, Mme Berwick fut inexorable. Elle allégua que, pour payer ses dettes personnelles, elle se contenterait de cinquante mille francs par an, mais qu'elle tenait à honneur de les solder.
--Eh bien! dit Berwick, je ne veux rien rendre, jusqu'à ce qu'il m'ait été prouvé que ces malheureux trois cent mille francs ne sont pas le prix de notre déshonneur. Vous voyez le comte presque tous les jours, et ce n'est apparemment point pour parler politique ensemble. L'existence de ce reçu dans des mains tierces me tient sous le couteau. Le reçu doit être modifié, en tout cas. Si vous étiez bien inspirée, vous feriez ce que je vous demande, ne fût-ce que pour prévenir le scandale d'un procès entre nous.
Laure, alarmée, vit bien que son mari allait en revenir aux emportements et aux violences, tandis qu'à elle-même sa conscience lui faisait un devoir de secourir son père, comme lui-même l'avait secourue.
On était alors à la fin de mars.
Un beau jour, Berwick, se disant épuisé par le travail et dominé par un ardent besoin de respirer un meilleur air que l'air de Paris, annonça qu'il avait loué une propriété d'agrément et qu'il allait s'y rendre. Sans autre forme de procès, il pria sa femme de se préparer à le suivre, et comme elle lui demandait en quel pays se trouvait cette propriété, il lui répondit qu'il tenait à lui ménager une surprise.
--Mais, du moins, lui dit-elle, emporterai-je ce qu'il faut pour une absence de huit jours ou de trois mois, et pour habiter les Ardennes ou la Provence.
--Peu importe, lui dit-il, emportez ce qu'il faut pour demeurer n'importe où et partout. Quant à la durée, elle dépendra du bien que cette absence pourra me faire. Il est temps que je songe à sauver la barque en sauvant le pilote. Vous êtes la dernière à vous apercevoir que ma santé s'altère profondément et de plus en plus.
Puis, dès le lendemain de ce jour-là, il annonça son départ pour le soir même.
Mme Berwick, prêtant à son mari quelque dessein sinistre, n'avait plus ni le temps, ni aucun moyen de communiquer avec M. de Breuilly.
Les malles furent improvisées; l'appartement de la rue d'Anjou fut fermé et, à la nuit close, après un dîner silencieux auquel Laure ne toucha point, un omnibus de famille conduisit les deux époux à la gare Montparnasse.
Laure espéra du moins connaître la destination lorsque Berwick prendrait les billets; mais il la fit entrer dans la salle d'attente des premières, pendant qu'un domestique allait au guichet et faisait enregistrer les bagages. Elle monta donc en voiture, littéralement sans savoir où elle allait.
Pour comble, elle se trouva seule dans le compartiment avec Berwick.
XII
A la stupéfaction du concierge de la rue d'Anjou, n° 19, M. Berwick était, dès le surlendemain, de retour dans son appartement, après avoir annoncé une absence lointaine et prolongée. Le trousseau de ses clefs à la main, il s'enferma chez lui tout seul, car il avait congédié les domestiques qu'il n'avait pas emmenés. Il pratiqua une minutieuse perquisition; tous les meubles à l'usage personnel de Laure y passèrent. Ce fut en vain; le reçu n'était réellement pas rue d'Anjou.
Il était impossible, d'après les relations au moins amicales entre M. de Breuilly et Laure, que celle-ci n'eût pas donné au comte, en garantie d'un versement qui ne pouvait être venu que de lui, le papier qui représentait les 300,000 francs. Ainsi, le créancier réel n'était plus Mme Berwick: c'était l'ami imprudent et généreux qui avait fourni cette somme, et c'était lui qu'il importait de sonder, de provoquer à un aveu, de désarmer, s'il rêvait une campagne contre le débiteur. Berwick prit donc une résolution hardie. Peu soucieux du mépris non dissimulé du gentilhomme pour un Gobseck de son caractère, il affronta une entrevue nouvelle avec lui. Paul l'avait, par écrit, traité de drôle, mais le banquier se souciait peu des injures qui rentraient, selon lui, dans la catégorie des _frottements inutiles_, nuisibles au bon fonctionnement des affaires.
Le banquier apprit aisément, par Charaintru, l'adresse actuelle de Paul et, comprenant qu'il ne pouvait faire venir à son cabinet de la rue Le Peletier un personnage qui ne lui devait rien, il résolut d'aller aux Batignolles. Il avait une entrée toute naturelle; s'il rencontrait la comtesse chez elle, il pouvait se plaindre aimablement d'avoir été frustré d'une visite annoncée par M. le comte lui-même.
Quel que fût l'empire de Paul sur lui-même, son visage marqua un vif Dégoût quand Annette annonça à son maître le nom du visiteur qui le demandait. Mais la défense des portes est plus difficile dans les petites maisons que dans les grandes. Il n'y avait pas là de portières épaisses et de pièces en enfilades pour amortir les voix.
A quelques mètres, Berwick entendit Annette prononcer son nom; il avait Même entrevu déjà la figure austère du comte par une porte entrebâillée.
--Faites entrer! fut la seule réplique de Paul à l'annonce de cette visite inattendue; et quand le banquier parut devant le gentilhomme, celui-ci était debout derrière sa table à écrire, s'inclinait sans ouvrir la bouche et de la main lui désignait un fauteuil.
À voir entrer Berwick souriant, pétillant, mis à la dernière mode, ganté de frais et exhalant un vétiver intense, on aurait dit que ces messieurs n'avaient pas cessé de se voir et que le banquier continuait simplement avec M. de Breuilly d'anciennes relations de haute courtoisie.
--Monsieur le comte, dit le Juif, après les compliments d'usage, je veux vous prendre pour confident. A une époque encore peu éloignée, j'ai passé par de mauvais jours. Une confiance excessive peut-être dans des opérations qui ne la méritaient pas me firent craindre un moment de succomber dans la lutte. Ah! le terrain de la banque est bien glissant, même pour un vieux patineur comme moi! Un banquier est difficile à tromper; mais il se trompe quelquefois!... Il est homme!
À l'ouïe de cette tirade, le visage de Paul s'allongeait, de plus en plus ennuyé; Berwick s'en aperçut.
--Toujours est-il, poursuivit-il, qu'un secours providentiel, offert par une main inconnue, me tira d'embarras d'une façon singulière, au moment où je m'y attendais le moins. Quelqu'un, qui poussa la délicatesse jusqu'à garder l'anonyme, me procura sans garantie aucune, le moyen de faire face à mes échéances. Cet inconnu pensa-t-il que le masque épais dont il avait si généreusement couvert son visage ne serait jamais percé par mes regards? Ou bien fit-il à ma loyauté l'honneur de croire qu'elle serait d'autant plus scrupuleuse, qu'il m'était plus facile, si je n'étais pas ce que je suis, d'oublier le bienfait? A la seconde question, ma présence chez vous répond suffisamment. Elle est en même temps une dénégation opposée à la première.
--Pardon, monsieur, répondit le comte, toujours glacé, je ne vois décidément pas où vous voulez en venir. Il est invraisemblable de m'attribuer un service aussi extraordinaire, rendu à quelqu'un qui n'est ni mon parent, ni mon ami.
--Je regrette amèrement, monsieur le comte, que vous ne soyez plus le mien, mais je suis demeuré le vôtre, et, quand même je ne le serais plus, ma venue ici est l'accomplissement d'un devoir. Si vous n'êtes pas l'auteur de cette belle action, le connaissez-vous? Je pense qu'alors vous m'aideriez à le découvrir. Quant à moi, les relations anciennes que vous avez soutenues avec ma famille vous désignaient comme seul capable d'une pareille abnégation, dictée sans doute par des souvenirs qui vous sont toujours chers; et dans cette hypothèse, ce que vous m'avez prêté, je me suis mis en mesure de vous le rendre,
--Ainsi, dit Paul, je ne vous ai pas réclamé d'argent, et vous m'en apportez? Mais pour l'accepter il faudrait que j'eusse reconnu la dette.
--Et c'est ce que vous allez faire, mon cher comte; car il m'est impossible de rester dans la situation où je suis. Vous n'êtes plus mon ami, dites-vous? A plus forte raison n'avez-vous pas de cadeaux à me faire, et il ne me convient pas, à moi, d'en recevoir.
Paul était excessivement combattu; car, ou Berwick, ayant appris la vérité, venait réellement pour s'acquitter, et la position du comte Etait trop amoindrie pour qu'il pût mépriser une pareille aubaine; ou bien le rusé banquier voulait seulement obtenir la preuve que Paul avait réellement fourni à Laure les 300,000 francs.
Paul savait parfaitement que, à vues humaines, il faut être l'amant d'une femme, quand on n'est ouvertement ni son frère, ni son père, ni son mari, pour accomplir des actions d'un pareil dévouement; et si Berwick voulait avoir une preuve matérielle de l'infidélité de sa femme, il n'en avait pas de plus belle à recueillir que l'aveu du service rendu par Paul.
Et le comte ne voulait ni perdre décidément sa fortune, ni compromettre Laure en s'avouant l'auteur du bienfait.
Il regardait fixement Berwick, qui ne baissait pas les yeux, et qui cherchait en vain, dans la physionomie de son interlocuteur, une trace des sentiments qui l'agitaient.
--Monsieur, dit-il enfin au banquier, vous n'êtes point mon obligé, et pour ce motif je ne puis que vous remercier de la sollicitude exquise qui vous conduit chez moi. Il est en effet possible que, par mes relations personnelles et sous le sceau de la confidence, j'aie connu l'auteur de cette libéralité dont vous parlez. Si elle a raffermi votre crédit, j'en suis aise. Si vous avez à coeur une restitution, cette restitution sera certainement bienvenue, mais pour que je puisse en toucher un mot à la personne que cela intéresse, au moins faudrait-il que je pusse lui dire sous quelle forme cette restitution aurait lieu. De quelle somme s'agit-il et qu'offrez-vous?
--Mon Dieu! repartit Berwick avec une sorte de bonhomie, j'ai lancé depuis peu l'affaire des «Fumiers de la ville de Paris». Or, il a été créé des parts de propriété de cette mine inépuisable, pour récompenser certains concours. Je m'en suis réservé une quantité considérable et je puis en disposer en faveur de quelques privilégiés, sans leur faire bourse délier. Ces titres, qui ne coûteraient rien à mon créancier, le nantiraient d'un revenu tel, à moins qu'il ne préférât les vendre en hausse, qu'il serait remboursé, capital et intérêts, en peu d'années.
Quoique Paul ne fût pas un homme de Bourse, il se rappela tout soudainement les parts de propriété de certaines entreprises et il eut sur les lèvres un mot qu'il n'articula pas: monnaie de singe!
Accepter ce mode de remboursement, c'était désarmer sa fille, à qui il était bien réellement dû 300,000 francs, et liquider, en ce qui le concernait lui-même, une créance de cette somme par un tant pour cent dérisoire.
Il n'avait pas fait un sacrifice pour en bénéficier; en sauvant Laure du déshonneur et de la persécution, il n'avait compté sur aucun avantage.
Il aurait accepté s'il avait été seul, aimant mieux, que sais-je? Trente mille francs, sur trois cent mille que rien, mais il fut intraitable.
Seulement, comme il voulait réfléchir, il ajourna.
--J'ignore absolument, monsieur, quel accueil pourra être fait à cette ouverture officieuse; mais il est une question à laquelle vous n'avez pas répondu Quel est le quantum de la créance?
--Puisque ce n'est pas affaire à vous, monsieur le comte, en quoi ce chiffre peut-il vous intéresser?
--Vous avez raison, répliqua M. de Breuilly avec brusquerie. Eh bien! je dirai un mot dans l'occasion de vos «Fumiers de la ville de Paris». C'est tout ce que je puis faire.
--Si vous jetiez un coup d'oeil sur la cote, ajouta le Juif d'un air insinuant, vous verriez que, ces jours-ci, ces titres-là sont cotés très haut. Or, tout a des fluctuations, et....
--Oui, interrompit Paul, ces fluctuations peuvent être défavorables si l'on ne se hâte?
--Je ne dis pas cela, objecta Berwick; mais l'occasion n'a qu'un cheveu.
--J'ai dit, riposta le comte en se levant.
C'était mettre Berwick en demeure de l'imiter. Il le fit.
--Ah! il fait fi de mes parts de propriété qui ne lui coûteraient rien, ni à moi non plus, et dont je lui avais apporté un ballot dans ma voiture. Décidément, c'est un homme indécrottable, pensa le banquier.
Puis haut:
--Aurai-je l'honneur de vous revoir, monsieur le comte?
--C'est douteux, monsieur Berwick. Je suis avec Mme de Breuilly sur le point de m'absenter.
Puis, dès que Berwick eut franchi la grille:
--Annette, dit Paul à la vieille femme de chambre, vous avez bien vu cet homme? Je n'y suis jamais pour lui.
Comme il revenait sur ses pas en traversant la cour, le facteur sonna et Remit une lettre qui portait le timbre de Tarbes.
La suscription était de Gustave Mayran. Paul sourit avant de l'avoir ouverte, à la pensée d'y trouver la reconnaissance et le contentement d'un ami.
Elle était courte, comme toutes les missives du général:
«Merci, mon vieux Paul! Tes démarches ont été couronnées de succès, et, grâce à toi, je vais commander à Lunéville, ce qui, par la canicule prochaine, sera plus rafraîchissant que Tarbes; et puis, étant de Verdun, j'aime la Lorraine, je suis là chez moi. Les journaux annoncent qu'Adrien de Vermont est arrivé de l'Afrique Centrale. Je pars pour Paris. Le quartier général sera chez moi, rue de Bellechasse. J'aurai un mois à vous consacrer.
«Mes plus empressés hommages à madame la comtesse.
«GUSTAVE MAYRAN».
XIII