Chapter 5
Par préméditation ou par hasard, mon mari, qui ne va guère au Bois, se trouva là pour monter dans ma voiture, où il ne monte jamais; il y servait d'introducteur à un convive que j'avais supprimé, il y a quinze jours. Je vous reparlerai forcément de ce convive, mais je vais, par un aveu terrible, au devant d'un trop juste reproche: ne voulant ni jeter votre lettre en menus morceaux, ni la conserver, je l'avais froissée et jetée sous mes pieds; pour attendre le moment où je pourrais la livrer aux flammes. A compter de l'instant où M. Berwick est monté dans la voiture, la lettre a disparu, je ne sais comment il l'a ramassée.
Introduit de haute lutte dans ma voiture à la faveur d'une surprise, l'ami de mon mari, M. Sebenico, fut exactement pour moi comme si je ne l'avais pas éconduit.
Devant moi, M. Berwick voulut le retenir à dîner pour le jour même.
--Je n'accepterai, dit Sebenico en s'inclinant vers moi, qu'autant que madame...
--Le désir de M. Berwick est un ordre, répondis-je en regardant l'étranger avec une profonde indifférence.
Sebenico accepta, sans insister, comme s'il n'avait pas compris.
Au retour, à la façon dont mon mari sortit du salon, en m'y laissant seule avec Sebenico, je jugeai qu'il était impatient de lire la lettre volée. Je prétextai le besoin de changer de toilette, et je passai dans ma chambre à mon tour. J'y séjournai peu d'instants, car je tremblais que Berwick n'y vint, votre lettre d'une main et un pistolet de l'autre.
C'était un enfantillage, et, du reste, la présence même chez nous de l'odieux Dalmate me rassura. Quand je me retrouvai avec ce dernier, il me demanda si j'étais toujours aussi froide. La pensée de ce qui se passait dans le cerveau de M. Berwick jetait un trouble profond dans le mien. Sebenico me vit émue, sa vanité en trouva l'explication dans le souvenir de libertés qu'il s'était permises avant son bannissement de chez moi. Il pensa sans doute que cette émotion était un encouragement, et qu'une femme interdite était repentante et à moitié vaincue. Il recommença à m'obséder de protestations et de coups d'oeil que son accent et son âge rendaient ridicules. Je n'y répondais en aucune sorte; mais je demeurais immobile, tranquillement assise, et je me contentais d'éloigner mes mains qu'il s'efforçait de saisir.
Enfin M. Berwick rentra. J'étais pâle, doublement anxieuse. Je compris que mon mari avait lu la lettre, d'après le regard qu'il me lança. Mais aussitôt, reprenant son sourire et son ton mielleux, il dit à son hôte:
--J'espère que vous n'aurez pas abusé de ce petit tête-à-tête?
--Eh! répliqua Sebenico d'un ton gaillard, ce n'est pas l'envie qui m'en a manqué; madame a le don de me faire oublier tout et toutes, quand je la considère. II est même heureux, pour le salut de ma cervelle, que vous soyez si vite arrivé.
--Vous oubliez, répondis-je au Dalmate en le persiflant, qu'il faut être deux pour perdre la tête.
Permettez-moi, mon ami, de ne vous raconter au long ni la conversation, ni le dîner, ni l'offre que fit Sebenico de sa loge à l'Opéra, ni la façon dont Berwick accepta, pour m'obliger à l'y suivre. A mon grand déplaisir, je me retrouvai seule avec l'étranger pendant un entr'acte, M. Berwick étant sorti de la loge, sous un prétexte futile et sans m'offrir son bras pour aller au foyer.
Ainsi, je restai le point de mire de la curiosité, et je pus juger que la façon dont cet homme me parlait de trop près éveillait des sourires dans la salle; en faisant braquer sur nous des lorgnettes.
Mais tout cela n'était rien encore. Sebenico, à la sortie du spectacle, prit congé de nous, en m'annonçant qu'il viendrait bientôt me remercier de mes _bontés_.
Je remontai dans mon coupé avec mon mari. Le tour de Berwick était venu. Ici encore, je ne me sens la force ni de revivre ces vingt minutes-là, ni de les écrire.
Me montrant la lettre à la lueur des réverbères sans la lâcher un seul instant, il commença par me demander si je connaissais cette écriture, et sur ma réponse que je ne savais pas lire à minuit sans lumière, il me dit qu'il n'avait pas besoin de lumière pour me faire expier ma trahison.
Vous dirai-je qu'il me frappa? Vous dirai-je que, de son aveu, peu lui Importait d'où venait son déshonneur, pourvu que l'amant de mon choix le sauvât d'une ruine imminente, que j'avais préparée en fermant ma maison à tout venant, suivant mon caprice.
Laissons ces horreurs! J'avais du laudanum dans ma chambre, et si, dès cette nuit-là, je n'en fis pas usage, c'est au souvenir de ma pauvre mère que je le dois.
Brisée, anéantie, vous espérant, redoutant votre présence, en un mot plus morte que vive, je reçus, à deux jours de là, du Dalmate la visite de digestion.
Quelque honte que pour moi vous en puissiez ressentir, je vous confesse que, pour gagner du temps, le temps de vous attendre, je laissai à cet impudent des espérances.
Tout Dalmate qu'il est, il faut que cet individu soit bien peu physionomiste, car, de la main que j'abandonnai à ces repoussantes lèvres, j'eusse versé du poison si j'en avais eu à ma portée.
Berwick sut sans doute par les domestiques la visite que je venais De recevoir. A la façon cynique dont il inspecta les meubles et ma toilette, je compris ce que j'aurais voulu ignorer toujours. Je parvins à lui parler d'un ton si souriant et si tranquille (celui des femmes qui ont quelque chose à se reprocher), qu'il crut sans doute à son malheur et à ma défaite.
L'idée même de ce malheur le rendit si heureux qu'il eut une lueur d'amabilité pour moi. Il lui échappa de me dire qu'il attendait la visite de Sebenico le surlendemain, pour la conclusion de leur grande affaire.
Adieu, mon ami, mon père, les minutes sont maintenant des siècles. Je me suis procurée la double clef de l'escalier de service pour m'enfuir d'ici, à l'insu de mes domestiques, si vous me commandez de m'enfuir. Où irai-je? Le temps et Sebenico marchent. Berwick me surveille, les valets m'espionnent. Je perds la tête! Pensez pour moi!
Votre fille,
L....
P.-S.--Je sortirai à quatre heures en voiture. J'aurai sur moi cette lettre. Je la jetterai moi-même à la poste, si je ne vous rencontre pas.
A la lecture d'une semblable lettre, la première pensée de Paul de Breuilly fut de recommander sa fille à la protection des lois, il ne s'y arrêta pas. La protection des lois ne s'achète qu'au prix du scandale. La justice informe, mais elle informe à la façon de l'ours de la fable, qui écrase la tête de son maître pour le délivrer d'un moucheron. A quel homme, jeune ou vieux, portant la robe, une femme qui se respecte ira-t-elle dénoncer son mari, qui veut la vendre? Quelle femme affrontera, même à huis clos, les questions qu'un pareil fait dictera à ses juges?
Il ne reste, se dit-il, que les expédients de la défense individuelle. Mettre le mari dans l'impuissance de nuire en le fuyant, ou en le tuant; ou bien le réduire, lui qui veut vendre les autres, en l'achetant lui-même! Mais la fuite passera toujours pour un enlèvement; une femme n'est jamais réputée partir seule.
Tuer Berwick? Celui qui le provoquerait sera obligatoirement réputé l'amant de sa femme.
Acheter Berwick? Oui, il n'y aurait que cela de vraiment pratique. Mais alors, ce serait subir les conditions d'un adversaire victorieux. Payer pour empêcher la persécution, la violence! Payer pour avoir le droit de vivre et pour désarmer celui qui prétend empêcher les autres de vivre! C'est monstrueux! Si Laure ne cède pas (et elle ne cédera pas), quel sort, quelles brutalités l'attendent! Et moi qui, les mains liées par le respect que je dois à Blanche, ne puis ni me mouvoir en liberté, ni montrer même la moindre préoccupation de cet intérêt qui m'enfièvre! Ne pouvoir dire, dans le moment de la lutte: Cette femme que je dois protéger et que je veux sauver, c'est ma fille! Car enfin, je ne puis ni inventer une fable, ni confesser la vérité! Assurément, je puis disposer de ma fortune personnelle, comme bon me semble, puisque j'ai perdu mes enfants; mais comment avouer que j'en aurai disposé? J'alléguerai vainement que je l'ai perdue; je ne suis ni joueur de baccarat ni joueur à la Bourse. J'aurai eu beau respecter l'héritage personnel de ma femme, je n'en serai pas moins ruiné et, par contrecoup, je l'aurai appauvrie! Je vivrai donc désormais de ses deniers, n'étant plus en âge de réparer mes brèches. De bonne grâce, elle subira mes revers; mais je devrai lui en cacher la cause, comme une honte. Je veux admettre que je fasse à Blanche l'aveu devant lequel j'ai toujours reculé, afin d'avoir un prétexte de m'occuper de Laure ouvertement, et de lui chercher un asile. Si cet asile est ma maison, la présence de Laure y sera le reproche vivant d'un premier amour. Si je crée à la fille de Charlotte un autre asile, une autre retraite, jamais Blanche n'admettra que cette retraite ne soit point un second ménage. D'ailleurs, dans l'une comme dans l'autre hypothèse, Berwick est un fin limier qui aura bientôt déjoué les précautions les plus ingénieuses, et c'est alors que ses exigences pécuniaires croîtront, comme prix de sa complaisance pour un marché honteux. Et cependant, elle m'a dit: «Pensez pour moi! Disposez de moi!» Un égoïste de bon sens me dirait: «Laure n'est pas ta fille! Elle s'appelle Laure Widmer! Tu n'es pas responsable d'elle; abandonne-la!» Mon coeur se révolte contre cette lâcheté!... Abandonner la fille aujourd'hui, ce serait le digne pendant d'avoir voulu déserter la vie, pour n'avoir pu posséder la mère! Eh bien, quelle partie de moi-même dois-je immoler pour la sauver? Le bonheur de Blanche, l'honneur de Laure ou ma fortune?
Telle était la torture morale de cet homme sensible, délicat entre tous, Compliquée par l'obligation de ne rien laisser paraître de cette torture; et c'est alors que Charaintru vînt, avec son étourderie habituelle, arracher Paul à sa solitude et retourner le fer dans la blessure, en rejetant une fois encore la question Berwick sur le tapis.
Le petit vicomte somma avec insistance son ami de répondre au sujet de la solvabilité du banquier, et à cette sommation Paul répondit par l'assurance que Charaintru serait payé. À compter de ce moment, M. de Breuilly devenait le débiteur anonyme et indirect d'Hercule. A compter De ce moment, il devait réaliser, et (par un moyen qu'il n'avait pas trouvé encore) faire passer dans les mains d'Hercule, sans que Berwick fût tenté de les arrêter au passage, ces malheureux cent cinquante mille francs. C'est ainsi que, dès le soir même, au grand étonnement de Charaintru, qui ne se doutait pas d'avoir déterminé ce sacrifice, Paul annonçait sa résolution de vendre sa voiture et ses chevaux; aveu bientôt suivi d'exécution, comme de la vente de son hôtel et de son mobilier.
Les jours qui suivirent furent bien remplis.
M. de Breuilly s'adressa à Falconet, l'homme d'affaires attitré de Tout le faubourg Saint-Germain, pour connaître la situation exacte du banquier Berwick et, de l'autre, pour le charger des réalisations qu'il avait arrêtées.
Le crédit du comte était d'autant mieux établi qu'il n'y avait jamais fait appel. D'ailleurs, Falconet était de ces confidents vis-à-vis desquels les réticences sont superflues.
M. de Breuilly avait besoin d'argent. Mieux que lui peut-être, Falconet sut chiffrer la position de fortune des deux époux, et il n'attendit pas la consommation des ventes pour mettre à la disposition de Paul les capitaux qu'il disait lui être nécessaires.
Ces préliminaires accomplis, la faillite imminente de Berwick roulait sur un déficit de trois cent mille francs, chiffre qui dépassait de près d'un tiers les prévisions du comte; mais il ne sourcilla point.
Il lui restait à délivrer Laure de ses angoisses.
Ce fut encore la promenade quotidienne de Mme Berwick au Bois qui Lui offrit le moyen de communiquer avec elle sans retourner rue d'Anjou-Saint-Honoré. Chaque jour, elle scrutait, en les traversant, les plis de la foule des promeneurs, sans que son ami y apparût. Enfin, une fois qu'à demi mourante de peur à la pensée de rentrer dans un moment à l'hôtel somptueux qui était son lieu de torture, elle passait sa revue accoutumée, elle vit Paul droit en face de l'avenue, assis sur une des premières chaises qui borde le grand lac. L'échange des regards fut rapide. Le comte se leva et, porta en silence la main à son chapeau, puis il fit un pas, en avant de l'arbre au pied duquel il se trouvait.
Mme Berwick fit arrêter, et, ostensiblement pour les oreilles de son cocher, qui devait être, lui aussi, un espion, elle dit à M. de Breuilly:
--Vous voici donc revenu de votre excursion en Languedoc?
--Oui, madame, et je songeais au plaisir de me présenter chez vous; mais vous paraissez souffrante?
--Au contraire, je ne me suis jamais mieux portée; mais ne voulez-vous pas me faire ici la visite que vous venez de m'annoncer à l'heure même?
--Pourquoi pas? répliqua le comte en s'asseyant respectueusement sur le siège du devant du landau.
La portière était refermée.
--Allez maintenant! dit Mme Berwick à son cocher. Ah!... Il était temps, ajouta la jeune femme, qui sembla à Paul bien pâlie. Parlez-vous toujours allemand?
--Moins bien que vous, madame, mais très passablement encore.
Alors, dans la langue de Goethe, la fille de Charlotte dit à son ami:
--A quel parti vous êtes-vous arrêté pour moi?
--Voici! répondit-il, en lui tendant un portefeuille.
X
M. de Breuilly n'avait peut-être point passé, en tout, un quart d'heure dans le landau de Mme Berwick; et néanmoins dans ce court espace de temps, la physionomie de la jeune femme avait complètement changé.
Elle était redevenue radieuse, et c'est à peine si un pli fugitif du front marqua le moment où elle aperçut ses fenêtres de la rue d'Anjou.
C'était merveille que Berwick n'eût jamais entravé les promenades de sa femme au Bois; mais c'était moins par intérêt pour sa distraction et pour sa santé que pour avoir, au vu de tous, une réclame vivante de sa maison. Son équipage, ses chevaux, sa femme allaient jouer là le rôle du chariot rouge d'_Old England_ ou du char-à-bancs de l'_Insecticide Vicat_. Pour un rien, à défaut d'armoiries, Berwick aurait fait graver sur les lanternes et peindre sur les portières: _Berwick et Cie, banquiers. Entrez sans frapper_.
L'accueil de Mme Berwick à son mari, qui rentrait plus tôt que de coutume, le remplit de stupéfaction.
--Vous voilà délivré des affaires, lui dit-elle du ton amical dont une femme heureuse parle à son mari. Voici un siège qui vous attend.
Il était si peu fait à ces allures, qu'il regarda sous le fauteuil s'il n'y avait pas quelque surprise à la dynamite.
--Votre situation s'est-elle un peu améliorée? Vos inquiétudes se calment-elles? continua Laure d'une voix presque caressante.
--Le salut commun est toujours en question, répliqua le banquier d'une voix dolente, et la question est toujours posée de la même manière. Sebenico, offensé de vos rigueurs, est disposé à les oublier après vous avoir donné des preuves de son peu de ressentiment; et, à votre accueil plus gracieux de la dernière fois, il a répondu aussitôt par la reprise des négociations pendantes avec moi. Que voulez-vous, ma chère? Il est tout naturel que l'on soit susceptible. Vous l'êtes bien, vous. Et pourquoi ferait-on des affaires? Pourquoi confierait-on des capitaux à une maison où l'on est reçu comme un chien dans un jeu de quilles? Sebenico a le choix.
--Il est bien exigeant, ce Sebenico! Il y a maison et maison. La rue d'Anjou, n° 19, n'est pas la rue Le Peletier, n° 5. C'est rue Le Peletier qu'il a affaire, plutôt qu'ici.
--Quant à moi, les deux adresses me semblent difficilement séparables, et elles le sont si peu, dans la pensée de mon client, qu'il m'a promis de venir tout à l'heure et de rester à dîner avec nous. Je l'ai même devancé pour donner les ordres indispensables.
--Les ordres! Ne vous en mettez pas en peine, mon ami; je vais les donner moi-même, pour que la réception à faire à M. Sebenico soit à la hauteur de son mérite.
Et, sans attendre la réponse de son mari, elle sonna.
Un domestique parut.
--Monsieur Sebenico, vous savez qui est monsieur Sebenico?
--Oui, Madame.
--Il viendra tout à l'heure, et vous lui direz que nous sommes sortis.
Berwick bondit sur sa chaise:
--Mais, s'écria-t-il, vous rêvez, madame!
--Vous allez voir dans un moment que je ne rêve, point; d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton de dignité offensée, si je rêve quelque part, ce n'est jamais devant mes gens!
Puis, s'adressant au domestique,
--Allez! fit-elle.
La porte se referma.
--M'expliquerez-vous enfin?... tonna Berwick en courant vers sa femme, les poings crispés.
--Oui, mon ami, je vous expliquerai, quand vous vous serez rassis. Vous me parlez de trop près. Vous avez fumé et l'odeur du tabac m'incommode. Voyons, dites-moi franchement à quel chiffre se monte ce fameux déficit qui devait, à la fin du mois, vous faire suspendre vos paiements?
--Faute de 275,000 francs, mon bilan sera déposé, et adieu les loges et les voitures! fit Berwick, qui avait reculé docilement de quelques pas.
--Je croyais, dit Laure, que c'était 300,000 fr.?
--A présent, vous connaissez mieux que moi mes affaires.
--Si je ne les connais pas mieux, je les connais tout aussi bien, et je les traite peut-être avec plus de bonheur que vous! Eh bien! faites-moi un reçu de 300,000 francs!
--Vous avez 300,000 francs à me donner? dit Berwick, ahuri, en se renversant sur sa chaise en face de sa femme.
--Peut-être, riposta Laure d'un ton absolument sérieux.
--Vous les avez? Où sont-ils?
--Oh! répondit Mme Berwick, rien ne presse; le reçu d'abord, s'il vous plaît.
--Un reçu? Ne sommes-nous pas communs en biens?
--Pas tout à fait, si vous vous rappelez notre contrat. Si je vous prête, il est entendu que vous me rendrez.
--Vous n'avez rien en propre que cette méchante bicoque de Dresde, louée cent florins par an.
--Enfin, mon ami, au lieu de nous égarer en vains propos, faites-moi, sur papier timbré, un reçu de 300,000 francs en bonne et due forme, et, si la forme vous embarrasse, en voici le modèle que vous n'aurez qu'à transcrire, mot pour mot.
Le modèle du reçu dépista la curiosité de Berwick; car il était de l'écriture de Laure, bien qu'il eût été dicté par Falconet à Paul, avec les noms en blanc.
--Vous êtes bien forte pour une femme seule, dit le banquier; je ne sais si je dois en passer par là.
--C'est comme il vous plaira, répliqua Mme Berwick, qui semblait impassible. Vous êtes libre!
En ce moment, le timbre de la porte retentit, et l'on entendit Sebenico qui entrait sans même demander si M. et Mme Berwick étaient visibles.
Ce fut une seconde d'agonie pour le banquier; car le domestique avait ordre de congédier trois cent mille francs, sous les traits du Dalmate, qui allait franchir le seuil; mais, pour prix de ce congé, trois cent mille francs étaient offerts à Berwick par Laure, qui ne lui avait jamais menti.
Le Juif fit le geste de se précipiter pour prévenir l'irrémédiable avanie qui allait être faite à l'étranger; mais, pour l'arrêter, Mme Berwick n'eut besoin que de dire à son mari, en levant l'index de sa jolie main jusqu'à ses lèvres:
--Prenez garde! Trop parler nuit!
--Mais enfin!... tonna une voix dans l'anti-chambre, je vous dis que monsieur Berwick m'a invité à dîner.
Le Dalmate se fâchait.
--Vous voyez, dit le Juif à sa femme d'un ton très bas, car il n'avait nulle envie, en trahissant sa présence à la maison, de se compromettre à tout jamais. Il écouta l'altercation en retenant son haleine.
Laure, beaucoup moins effrayée, eut de la peine à s'empêcher de rire.
Enfin, le bruit de la porte d'entrée, que l'on refermait à tour de bras, lui fit dire avec ironie:
--Il paraît qu'en Dalmatie, c'est comme cela qu'on ferme les portes dans les bonnes maisons.
--Cet homme est furieux! s'écria Berwick. Il est capable de me provoquer à présent.
--Il est provocant, en effet, mais peut-être pas comme vous l'entendez. Finalement, j'ai été insultée ici, chez moi, par ce galantin de l'Adriatique, et vous n'étiez pas là pour défendre ou venger mon honneur. J'en ai assez.
--Pas de mélodrame, et finissons-en avec les rébus! N'avez-vous pas 300,000 fr?
--Voici, dit Laure, de l'encre, une plume, du papier, voire du papier timbré, enfin tout ce qu'il faut pour écrire un reçu. Ecrivez-le. Quand je l'aurai, donnant, donnant!
Berwick se résigna et il transcrivit le reçu. Laure regardait s'il le Transcrivait exactement, en se tenant penchée par-dessus son épaule.
--Vous oubliez quelque chose, lui dit-elle, en lui désignant de l'ongle un membre de phrase omis.
--Pure inadvertance, riposta le banquier en rougissant.
--Tout y est bien, maintenant, lui dit-elle, quand il eut apposé sa signature. Donnez-moi cela.
Elle prit le reçu, le plia, puis:
--Tenez, fit-elle, voici une clef, celle du chiffonnier de ma chambre. Le dernier tiroir en bas. Vous y trouverez trois liasses de cent mille francs en billets de banque.
A ces mots, Berwick sauta sur la clef, courut à la chambre de sa femme, Força presque le tiroir en l'ouvrant, saisit, compta les trois cent mille francs, les enfouit dans les poches de son veston et, rentrant dans le salon, il dit, comme étonné:
--Il y a le compte!... Mais, ajouta-t-il aussitôt d'un ton railleur, j'ai donné le reçu pour avoir les 300,000 francs; maintenant que je les ai, je veux le reçu.
--Votre probité naturelle, mon ami, a de ces retours!...
--Il me faut le reçu! dit-il d'une voix sèche.
--Ce serait un vol, objecta Laure, d'un ton très doux.
--Vous dites?
--Je dis que vous ne l'aurez pas.
--J'aurai bientôt fait de le reprendre.
Et il se jeta sur sa femme, lui tordant les bras et fouillant avec frénésie dans la poche de sa robe.
--Misérable! Vous pouvez me tuer, mais vous ne pouvez le reprendre; il n'est plus là!
--S'il n'est pas sur vous, il est quelque part dans un meuble.
--Cherchez, dit-elle, vous ne trouverez pas.
--Je suis refait, fit Berwick, l'oreille basse.
--Est-ce là votre façon de remercier! Je vous sauve l'honneur, la vie, et vous n'avez pas un mot aimable à me dire?
--Je voudrais remercier le véritable auteur de cette munificence, mais il faudrait pour cela le connaître, savoir son nom.
--Cherchez, répéta Laure, vous ne trouverez pas.
--Vous avez donc un amant, madame, avec tous vos airs de vertu? Il vous a enseigné la défiance!
--Tout est possible, dit-elle; n'est-ce pas vous qui m'avez montré le chemin?
--Trêve de plaisanteries! C'est votre fameux comte de Breuilly, sans doute?
--Demandez-le-lui!
--Mettons d'abord cela en lieu sûr, fit Berwick en se rendant à son cabinet avec les billets de banque.
Dès qu'il fut sorti de la chambre, Laure prit, dans la corbeille de bois à brûler, près de la cheminée, une bûche légèrement fendue qu'elle transporta dans l'âtre de sa chambre, après en avoir retiré, et caché dans le tiroir où avaient été les 300,000 fr., le reçu de son mari. Puis elle mit la clef de ce tiroir dans un autre meuble dont elle retira la clef à son tour.
Ces précautions prises, elle se rendit à la salle à manger, où, d'un air distrait, le banquier parcourait les journaux du soir.
Le dîner eut lieu sans encombre, et les époux semblèrent en si bonne Harmonie que les domestiques se demandaient si leurs maîtres étaient bien les mêmes que les jours précédents.
Non que Mme Berwick donnât jamais volontairement le spectacle sans dignité des dissidences conjugales; mais il était rare que le fond de grossièreté de Berwick ne se traduisît point par quelque boutade de mauvais ton.
Ce soir-là, il fut doux, doux comme s'il y avait eu là quelque convive. En réalité, il songeait que cette haute main, dont il était si fier, il venait de la perdre tout à fait, et que des égards au moins temporaires étaient dus à une femme qui avait su faire tomber dans sa caisse une aubaine de 300,000 francs.