Le gorille: roman parisien

Chapter 4

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Paul tomba des nues en l'apercevant, tant le financier cynique était caractérisé par la physionomie, le geste, l'accent grasseyant de ce Gobseck bavarois. Trop âgé pour sa femme, Berwick appartenait à la secte Des ramoneurs. D'une mèche de cheveux abondante, ingénieusement détournée de sa destination primitive, qui était de garnir l'occiput, il se faisait, à l'aide de son coiffeur et de beaucoup de pommade, un toupet tout entier. Cette mèche providentielle revenait par devant couper, d'un bandeau noir de jais, un front déjà trop bas et qui faisait songer aux batraciens. L'oeil bouffi et protubérant appartenait bien à cette dernière espèce. Comme les Tartares, Berwick devait voir derrière lui, sans tourner la tête. Son menton exprimait la brutalité, comme son nez pointu marquait une finesse de renard. Il avait les doigts carrés, les mains courtes et velues.

Paul regarda tour à tour Laure et Berwick, et il comprit que l'orpheline était tombée dans un piège et avait été sacrifiée à quelque spéculation; mais il ne pouvait s'en expliquer avec elle.

Quant à Berwick, il ne vit dans la connaissance inattendue que Laure lui Faisait faire, que la pêche miraculeuse d'un client. Le jour où Paul franchit le seuil de cette demeure, la maison Berwick savait que M. de Breuilly était riche, et que le moyen probable de le faire financer était de jouer de la flûte des souvenirs. Berwick ne savait pas et ne pouvait savoir qu'une vingtaine d'années auparavant un monsieur français avait tenté de se suicider par amour pour sa belle-mère, Charlotte Widmer, que lui, Berwick, n'avait jamais connue.

Mais de prime abord la cicatrice formidable que Paul avait au menton, puisque la balle d'un pistolet lui avait brisé la mâchoire, intrigua vivement le banquier. Il questionna sa femme. Celle-ci ne savait rien, sinon que peut-être un duel de jeunesse avait provoqué l'accident; elle ne pouvait en assigner la date.

Le portrait de M. de Breuilly, que Laure conservait toujours, ne mentionnait pas cette cicatrice; mais enfin ce Paul, qui était riche, qui avait été militaire, devait avoir la tête chaude, un caractère violent, sous les dehors d'un homme très bien élevé, II fallait le ménager, ne l'irriter en rien. Telle fut l'opinion de Berwick.

De son côté, Paul se fit de bois vis-à-vis d'un homme qui lui était antipathique; car il était résolu à se lier intimement avec Laure à tout prix. Il parvint même, en quelques semaines, à faire croire à Berwick que ses discours sur les opérations de Bourse l’intéressaient infiniment.

Mais Berwick n'était pas toujours là: il n'y était même presque jamais, car il ne trônait au salon que les soirs. Et quand Paul pouvait se rendre rue d'Anjou Saint-Honoré, n° 19, c'était justement à l'heure où, dans un entresol de la rue Le Peletier, Berwick dépouillait ses carnets et faisait son courrier. Laure était grande musicienne, et Paul bon violoniste. Tous deux passaient chaque jour quelques instants délicieux.

Lorsque Paul prenait congé de Laure pour retourner rue de Verneuil, l'image de la jeune femme l'y suivait, tout comme celle de Charlotte l'avait suivi autrefois de Dresde à Freyberg, quand il retournait dans cette dernière ville pour y continuer ses études scientifiques.

La musique qu'il venait de faire avec Laure et qui remplissait encore ses Oreilles tout le long du chemin, était justement celle que Charlotte et lui retrouvaient jadis sous leurs doigts, dans les soirées fréquentes qu'ils passaient ensemble.

Cette musique fût longtemps le seul langage qu'en présence de Widmer se Permit leur amour, car Paul respectait le toit conjugal autant que Charlotte le respectait elle-même. Mais un jour vint où, dans un moment d'égarement et de passion, Charlotte oublia qu elle était épouse. Elle devint enceinte. Épouvantée, comprenant enfin l'étendue de sa faute, elle conjura son amant de partir et de l'oublier.

Voyant toutes ses supplications se briser devant l'inflexible résolution de Charlotte, fou de désespoir, Paul crut alors se rendre à lui-même une cruelle justice en tentant de se supprimer.

Ainsi ramené, à tant d'années de distance, aux émotions d'alors, M. de Breuilly retrouvait, toutes les émotions qu'il avait traversées à vingt ans, et condamnait tous les raisonnements qu'il s'était faits pour en arriver à se brûler la cervelle. Le nouveau Werther, plus ou moins fasciné par l'exemple de l'ancien, était tombé dans son sang, mais il n'était pas parvenu à se tuer. Après une longue maladie, pendant laquelle son état de faiblesse avait fait désespérer de sa raison, emmené dans les Alpes, au canton de Schwitz, il y demeura au village d'Einsiedeln, en face du couvent célèbre de ce nom. C'est là que la solitude et l'amitié des Bénédictins rendirent un peu de calme à son âme en révolte, et il reprit, un beau jour, le chemin de la France, de Paris, du foyer paternel.

Il crut expier la lâcheté de son suicide en se faisant soldat. La campagne d'Algérie offrit à son impatience l'occasion de se distinguer et des actions d'éclat, pour lesquelles il fut mis à l'ordre du jour de son régiment, l'une lui valut la croix de la Légion d'honneur, et l'autre sa première épaulette.

Le mariage de Paul et de Blanche éprouva d'abord quelques difficultés.

Dès longtemps rapprochées par l'amitié, les deux familles avaient de tout temps rêvé cette union. De tout temps aussi Blanche en avait caressé le projet. Petite fille, elle avait appelé Paul son mari, mais au retour d'Allemagne, elle vit bien que l'âme de Paul était ailleurs.

L'attention distraite qu'il accordait à la jeune fille irrita l'inclination de cette dernière au lieu de l'amortir. Le culte de Blanche redoubla de ferveur quand elle vit Paul en uniforme.

Sous différents prétextes, Paul ajourna longtemps cette union; mais il n'avouait point la cause réelle et même il ne l'articula jamais devant personne. Enfin, il céda, lorsqu'il se crut assuré de pouvoir faire honneur à un engagement, qui était celui de rendre Blanche heureuse.

En 1873, tout avait bien changé. Ce n'était pas de la science qu'elle était jalouse, et ce n'était plus des hasards de la guerre qu'elle était inquiète.

Elle était inquiète et jalouse d'une rivale dont elle supposait l'existence, mais qu'à vrai dire elle ne connaissait pas.

De son côté, Paul évita d'abord de porter devant Laure Berwick aucun Jugement sur son mari; mais ce fut elle qui se plaignit d'avoir été sacrifiée par son tuteur à des convenances purement matérielles.

Bien loin d'exciter ses plaintes, Paul cherchait à les apaiser.

--Toutes les jeunes filles, disait-il, se forgent un idéal de félicité, comme si la vie réelle tenait en réserve pour tous les oiseaux un nid environné de fleurs et doublé de soie et de mousse. Il faut en rabattre et consentir à ce que les hommes ne soient pas des anges.

--Sans être des anges, répliquait Laure, ils pourraient ne pas être des démons.

--L'incompatibilité d'humeur exagère des griefs insignifiants. Mais, quand les années ont passé sur certains froissements, l'habitude les émousse. On découvre le pouvoir de la patience, et la forme cesse de l'emporter sur le fond.

--Excepté, ripostait Laure, quand la forme est brutale et que le fonds est mauvais. D'ailleurs, je ne saurais supporter certains outrages! Le luxe apparent dans lequel M. Berwick me fait vivre ne peut me cacher les moyens qu'il emploie pour le faire durer. Sachez, mon ami, qu'il a été souvent à deux doigts de sa perte. Mieux vaut mille fois un bon juif qu'un juif prétendu converti. J'ai remarqué que ces modernisés n'ont ni les vertus de notre monde, quoiqu'ils s'y rattachent, ni les talents spéciaux de la race qu'ils ont reniée. Un franc israélite thésaurise et fait fortune; un faux israélite spécule et se ruine. Considérez bien les choses et vous verrez cela partout.

Paul ne se paya pas de ces raison. Il voulut mettre sur le compte des vapeurs les mélancolies d'une épouse qui n'était pas mère, et plus il haïssait Berwick, plus il s'attacha à le bien pénétrer.

Il feignit même, devant Berwick, de trouver Mme Berwick fantasque, et Comme rien ne facilite les affaires comme une intimité apparente, Berwick, pour transformer Paul en bailleur de fonds, s'appliqua d'abord à le transformer en intime ami.

Tandis que le gentilhomme et le banquier se livraient à ces travaux d'approche, mais sans qu'ils fussent encore couronnés de succès, il vint un jour où Laure éplorée s'écria, sans préambule, en voyant entrer chez elle M. de Breuilly:

--Mon ami, venez à mon aide! Sauvez-moi de lui!...

--Qu'y a-t-il donc de nouveau? Demanda Paul.

--Je ne puis vous le dire!

Et la jeune femme se jeta, sans rien ajouter, dans les bras de son père.

Quand elle eut pleuré longtemps:

--J'avais cru, reprit-elle assise à ses côtés, j'avais cru, en vous retrouvant, retrouver le bonheur: je m'arrangeais déjà pour en jouir, pour le rendre éternel! J'étais, en espérance, délivrée de mes heures mortelles, les heures de quatre à six où M. Berwick est partout, excepté chez lui, mais sur le point de rentrer. Je me disais: Dans les courts jours d'hiver, je sortirai avec mon père, en voiture, et nous irons à travers le bois désert ou à travers les rues remplies de boutiques et de monde, regardant, causant, voyant sans être vus...

--Oui, c'est charmant, tout cela, répliqua Paul amèrement, mais ma femme, mais votre mari seront-ils obligés de comprendre que M. de Breuilly est le père d'une femme de trente ans, dont la mère chérie par lui n'a jamais été pourtant sa femme?

--Que vole-t-on aux autres quand on ne leur prend rien?

--Mais votre mari aura le droit de penser que notre intimité va plus loin.

--Il pensera ce qu'il voudra. Je connais ses relations avec des drôlesses, et si je suivais son exemple et même ses inspirations, il y a longtemps que ... mais il sera déçu aussi en cela, car je ne verrai et ne chercherai en vous que l'ami, que le père!

--Mais enfin, reprit M. de Breuilly, vous m'avez abordé en me disant: Sauvez-moi! De quoi parliez-vous?

--D'une chose tellement horrible que je ne trouve pas d'expression pour vous la dire? Dussiez-vous feindre et mentir, faites-le parler lui-même!

Après avoir songé profondément à ce que Laure lui demandait, Paul lui dit:

--Je crois savoir ce qu'il faut faire. De quelque temps, je vais feindre de ne plus m'occuper de vous. Par contre, je verrai de plus en plus votre mari, et, me croyant pris dans le filet des spéculations qu'il me propose, dussé-je m'associer en apparence jusqu'à ses plaisirs, je surprendrai sans doute le secret de ses desseins. Alors, je vous verrai, ou je vous écrirai, selon les cas, assuré que je suis d'avance que le secret sera gardé, où ma lettre lue et détruite entre le moment où vous sortirez de chez vous pour la lire et le moment où vous y rentrerez. Adieu donc, ou plutôt au revoir!

Mme Berwick lui répondit:

--Tout ce qu'il vous plaira. Je me fie à vous. Je n'espère qu'en vous!

Cette scène avait lieu dans l'été de 1874.

Laure fut plusieurs jours sans voir M. de Breuilly.

Après quatre heures, ne l'attendant plus, elle sortait en voiture.

Enfin, un jour, au moment précis où son landau émergeait de la porte cochère et où Laure était seule comme toujours, un pli cacheté vola de la main d'un passant inconnu sur les genoux de la jeune femme, et bien que l'écriture de la suscription lui fût inconnue, elle ne douta pas un instant de l'origine de cette lettre. Elle la cacha dans son sein et attendit d'être au Bois pour l'ouvrir.

VIII

Berwick revenait de la Bourse; il allait atteindre la maison de la rue Le Peletier, n° 5, dont l'entresol était occupé par ses bureaux, lorsqu'il rencontra M. de Breuilly.

Paul s'était présenté chez le banquier, il ne l'avait pas trouvé, mais comme il s'était mis en tête de le voir, il était sorti, préférant attendre son homme en se promenant dans la rue.

--Mon très cher comte, lui dit Berwick, en passant familièrement son bras sous le bras de Paul, vous exaucez le plus cher de mes voeux en venant me trouver. Avez-vous réfléchi à mes propositions? Vous réconciliez-vous un peu avec ces coquines d'affaires? Vous savez si j'ai de la prédilection pour vous; mais, à propos, passons donc la soirée ensemble! J'ai quelques signatures à donner, vous me ferez la faveur de m'attendre un instant. Vous dînez aujourd'hui au café Anglais avec moi. On ne vous voit plus à la maison. Je suis fin, moi, et j'ai très bien remarqué que vous êtes un peu en froid avec Mme Berwick. Mon Dieu, je ne vous en fais pas un reproche, je sais qu'elle est un peu fantasque. Je le regrette pour elle, car vous êtes un ami d'excellent conseil.

Tout en parlant, le banquier était entré dans son cabinet personnel par une porte particulière. Il avait offert un siège à son hôte, et il s'était enfoncé jusque sous les coudes dans un vaste fauteuil de cuir, il fit retentir un timbre. Des employés entrèrent portant des lettres et des effets à signer. Berwick lut avec méthode des paperasses couvertes de chiffres, et il se mit à abattre des signatures.

Tout à coup il se leva et dit à M. de Breuilly:

--Maintenant, je suis à vous.

Paul, résigné et résolu, envoya rue de Verneuil un exprès avertir Blanche qu'il ne rentrerait pas pour dîner, et les deux hommes traversèrent le boulevard des Italiens.

Berwick fit bien les choses. Il ne manqua rien à ce dîner pour porter Insensiblement les deux convives à ce degré où l'expansion est plus facile.

--Mais enfin vous êtes marié, monsieur le comte, demanda tout à coup le banquier, est-ce que nous n'aurons pas une belle fois l'honneur de connaître madame la comtesse.

Depuis notre deuil, monsieur Berwick, nous n'allons pas dans le monde; Ma femme vit dans la retraite, je ne saurais lui faire violence à cet égard.

--Il y a pourtant dans la vie conjugale, reprit Berwick, des situations de force majeure. Quand on occupe un certain rang dans le monde, on a des relations à soutenir. Qui quitte sa place la perd. Les hommes savent, mieux que les femmes, se conformer aux situations. Nos dames ont la prétention de nous gouverner un peu. C'est à se demander, quand on les voit si peu à la question, si elles sont positivement nos égales.

--Cela dépend de ce que vous entendez par là, monsieur Berwick; j'ai peut-être des idées un peu différentes, mais je vous ferai grâce de ma philosophie.

--Je ne suis pas philosophe, moi, monsieur le comte; je suis plutôt mécanicien. Tenez, le monde moral obéit, comme le monde matériel, aux lois de la statique et de la dynamique. Or, comme il est avéré que le vice inhérent à toutes les machines est la déperdition des forces par le frottement, il m'est avis que, dans la vie de famille, il convient de le supprimer quand on peut; alors ça marche tout seul.

--Ah! vous avez supprimé, les frottements dans la vie de famille?

--Permettez, répondit Berwick, je vais vous exposer cela très simplement. Moi, par exemple, j'ai épousé Laure Widmer, qui est une femme pétrie d'esprit, d'intelligence, etc., mais je ne vivrais pas avec elle dans une paix constante si je n'avais pris en tout la haute main.

--Et en quoi consiste cette haute main? demanda Paul d'un air intrigué.

--Mon Dieu! je répugnerais à parler de cela aussi crûment si j'étais un jeune marié... Pour éviter, toute discussion, je ne consulte jamais ma femme... Comme je tenais à ce qu'on ne me fît jamais aucune condition, j'ai commencé par ériger en principe que les délibérations seraient superflues.

--En tout?

--En tout.

--C'est là ce qu'on appelle subir l'amour sans le partager. Ce genre de passivité vous suffit?

--Le partager? Est-ce que nos femmes nous aiment? Et qu'est-ce, à proprement parler, qu'aimer?

--Cette question nous mènerait loin, monsieur Berwick, si j'essayais d'y répondre; mais là où l'amour n'existe point, je ne vois pas trop quel plaisir...

--Ah! un plaisir très borné, quand la fantaisie des personnes n'y mêle pas un peu d'imprévu! C'est comme le vin d'ordinaire qui, fût-il du bordeaux à huit francs, finit par faire regretter la piquette. J'avoue, du reste, que j'ai surtout eu besoin de toute mon autorité pour faire bonne figure vis-à-vis de la famille de ma femme, composée en grande partie de gens qui, à tort ou à raison, se croyaient le droit de me regarder de haut, parce que je suis un parvenu.

--Et alors, monsieur Berwick, vous avez un peu mis l'orgueil des Lussan à la raison?

--Oui et non! Je trouvais assez piquant de m'être adjoint une personne m'ayant sacrifié son origine nobiliaire. Elle subit d'ailleurs cette nécessité d'assez bonne grâce, mais ce n'est pas tout.

--Et que peut-il y avoir de plus?

--Eh bien! il y a eu pour moi des jours d'anxiété; car tout ne réussit pas quand on commence avec rien. Je pars d'un principe: dans mon opinion, les grâces de la femme doivent concourir à la fortune du mari. Ne vous cabrez pas! Deux époux sont deux associés; ne faut-il pas que chacun, dans la mesure de ses moyens, aide l'autre à arriver au but unique, la fortune? Pourquoi la femme profiterait-elle d'un bien-être acquis au prix des sueurs du mari exclusivement? Connaissez-vous une société dans laquelle les associés ne participent qu'aux profits sans avoir à supporter l'aléa des pertes? Dès l'instant que l'intérêt est commun, il ne convient pas que l'on puisse reprocher à l'autre de consommer sans produire. Quand on joue à deux la comédie sociale, il est bon de savoir monter tour à tour sur les planches et de remplir le rôle.

--Et, comme cela, vous aimeriez que Mme Berwick battît aussi la caisse pour la remplir?

--Oh! il y a tambour et tambour, comme il y a planches et planches! Mais c'est sur ce point qu'elle a été d'un rétif...

--Je croyais qu'en toutes choses vous aviez la haute main?

--Toujours est-il que, vivant dans l'opulence, elle ne m'a apporté jusqu'ici dans mes affaires nul concours. Elle reçoit mal les gens que j'ai le plus grand intérêt à ménager. Vous seul aviez fait exception jusqu'ici, et, comme un fait exprès, c'est presque de vous seul que je n'attendais aucun service, puisque, par sympathie, je ne me suis, au contraire, attaché qu'à vous en rendre.

--Ainsi, Mme Berwick fait grise mine à des gens à qui vous passez la main sur le dos?

--Eh bien, oui! s'écria le banquier avec une sorte d'emportement; j'ai à Paris, de passage, un correspondant étranger avec lequel je traite une affaire de la plus haute importance. Ce capitaliste éprouve, à n'en pas douter, un goût très vif pour Mme Berwick. Sans l'enhardir à l'excès, elle pourrait répondre en quelque façon à la faveur que cet étranger lui témoigne. Entre forfaire à ses devoirs et blesser des sentiments délicats et tendres, il y a de la marge, et elle ne donne que des camouflets à un homme de qui j'attends l'avenir, peut-être le salut de ma maison! Je prétends que, si une femme a de la coquetterie (et toutes en ont!), il vaut mieux que cela profite à son mari qu'à elle seule. Et enfin, si une femme a un amant, elle doit au moins atténuer sa faute envers son mari par des avantages qu'il en recueille, sans savoir d'où ils viennent, et qui l'indemnisent.

L'excellent Berwick s'animait et ricanait si agréablement, en tenant ces propos, que Paul, de plus en plus stupéfait, n'eut pas le courage de lui déclarer qu'il le tenait tout simplement pour un drôle. Mais d'un entretien aussi scandaleux il recueillit cette leçon que la beauté de Laure était mise à prix et qu'au profit de la caisse conjugale, on l'engageait à fouler aux pieds le contrat.

L'indignation de M. de Breuilly était peut-être moins forte que son dégoût. Toutefois, il se demanda s'il était bien sûr que Berwick ne le tînt pas pour un amant de Laure, duquel, à défaut du soupirant étranger en vedette, le banquier pensait à tirer parti.

Berwick savait bien que Paul s'était présenté chez lui sous les auspices d'anciens souvenirs de famille; mais le comte, de son côté, était sûr qu'à un homme de cette trempe la fille de Charlotte, n'avait jamais parlé du lien mystérieux qui l'unissait à Paul, ni surtout de la tragédie sanglante qui avait rompu ce lien.

M. de Breuilly se sentait rougir en pensant être considéré par le banquier comme un amant en titre, à qui Berwick tendait la main en lui donnant à dîner.

Peu s'en fallut qu'il n'éclatât; mais le salut de Laure, qu'elle-même avait remis entre ses mains, lui sembla plus précieux que l'éclat d'une rupture, et, après avoir pris congé du banquier sur le seuil du Café anglais, dans les termes d'une amitié et d'une gratitude ironiques pour son amphitryon, il sauta en voiture pour aller écrire à Laure la lettre suivante:

«Ma chère Laure,

«Vous m'avez prié de découvrir les secrets desseins de votre mari: vous n'avez pas eu le courage de me faire part des insinuations infâmes auxquelles vous étiez en butte et dont vous ne deviniez que trop le sens et la portée. Je comprends votre réserve.

«Je sors d'une entrevue avec M. Berwick. Vos craintes n'étaient malheureusement que trop fondées. J'éprouve trop de dégoût pour vouloir entrer dans le détail de notre conversation; je résumerai en deux mots l'impression qui m'en est restée:

«Votre mari, je l'ai deviné, est sur le chemin de la ruine. C'est en vous que gît sa dernière espérance. Il veut vous vendre! Il veut escompter son déshonneur, et c'est sur le vôtre qu'il tentera de reconstruire l'édifice de sa nouvelle fortune. Le nom de l'amant importe peu, vous serez au plus offrant et dernier enchérisseur!

«Vous avez à choisir entre deux partis: résister ou fuir! Résister! Est-ce possible? J'en doute. Vos deux volontés seront opiniâtres. Vous ne céderez jamais, lui non plus.

«Fuir! Peut-être serait-ce plus sage, mais où'? Comment? Laure, vous avez un ami, mieux que cela, un père, disposé à tous les sacrifices pour sauver son enfant. A quelque parti que vous vous arrêtiez, comptez sur moi. Dans les deux cas, je suis à vous. Décidez!

«PAUL.»

Cette lettre, que Mme Berwick avait reçue en partant pour le Bois, elle la lut, tandis que ses chevaux l'entraînaient trop rapidement pour que nul ne pût voir ce qu'elle tenait; elle réfléchit que, pour répondre à M. de Breuilly avec plus de sûreté, il valait mieux ne pas attendre d'être rentrée. Elle déchira une page de son carnet et, au détour d'une allée qui semblait presque déserte, ayant fait arrêter sa voiture, elle traça au crayon ces seuls mots:

«Je ne sais quel parti prendre. Pensez et agissez pour moi.»

La lettre de Paul, déjà froissée, gisait aux pieds de Laure, dans le fond de la voiture.

En ce moment, quelqu'un arrivant par derrière avec une autre personne que, dans sa préoccupation douloureuse, Laure n'avait pas remarquée non plus, tourna le bouton de la portière et invita son acolyte à monter.

Mme Berwick reconnut son mari et, dans son compagnon, un «vieux beau», Dalmate à breloques et à bagues, auquel elle avait, depuis quelque temps, fait défendre sa porte. Ce dernier se présenta tête nue et d'un air aussi avenant que le comportaient sa moustache en crocs et son œil fourbe. Elle salua du geste en cachant lestement son carnet, tandis qu'instinctivement, du pied, elle cherchait par terre la lettre de Paul pour la soustraire à toute curiosité; mais son pied ne trouva rien, et elle comprit qu'en ouvrant la portière, Berwick avait déjà ramassé ce papier révélateur.

IX

_De Laure à M. de Breuilly_

Mon bon père,

J'écris ceci à l'heure de la Bourse, le seul moment du jour où je sois maîtresse de ma liberté. J'écris devant le feu, quoique les cheminées, dans cette saison, ne soient pas généralement rallumées encore. C'est afin de pouvoir y jeter ce papier à la moindre alerte. N'est-ce pas une vie de prisonnière?

Je n'ai pas à vous dire comment votre lettre m'est parvenue un jour que j'allais au Bois: je crayonnais la réponse.