Chapter 3
--Est-ce un homme ou une femme?
--Ne me demande rien, Blanche.
--Mais encore...
Paul ne sortit point de son mutisme. Il sembla à sa femme qu'il étouffait, car il rougit excessivement.
Il étendit la main, comme s'il cherchait un breuvage. Blanche lui tendit un verre d'eau sucrée placé sur un guéridon à quelques pas de lui.
--Puisque vous ne pouvez me parler de cela, je vais, dit Blanche dès qu'elle vit son mari plus calme, je vais vous donner un exemple que vous suivrez certainement, car l'aveu à vous faire me coûte probablement encore plus que l'aveu que je vous demande.
Paul tressaillit et sembla se ranimer tout à fait.
--Il y a, reprit Mme de Breuilly, dix jours que vous gardez la chambre. Le cinquième jour, on frappa timidement à la porte du vestibule. Par un coup d'oeil jeté vers la grille, je m'aperçus qu'elle n'était pas fermée. Annette, notre unique servante était sans doute sortie pour un instant. J'ouvris la porte du vestibule, et une dame voilée parut devant moi. Elle paraissait fort troublée.
--Que souhaitez-vous, madame? Lui demandai-je.
--Mon mari, n'ayant pas vu M. de Breuilly depuis quelques jours, m'a chargée de prendre de ses nouvelles.
--A qui ai-je l'honneur de parler, madame?
Pour toute réponse, la dame voilée me tendit une carte écrite à la main sur laquelle je lus: _Laure Widmer_.
--Mon mari, lui dis-je alors, est plutôt indisposé que malade. Il ne saurait vous recevoir, il repose en ce moment. Je mentais, mon cher Paul! J'avais pour excuse d'avoir déjà reconnu sous son voile la dame ... du bois de Boulogne!
V
A cet aveu de Blanche, un pli soucieux crispa le front et les lèvres du malade. Mais Blanche continua:
--Je mentais! je promis à la dame de vous remettre sa carte, et j'étais résolue déjà à ne point le faire. Quelle était ma pensée? Celle d'écarter de la voie douloureuse où je marche, une pierre de plus... Je cédais à mon aversion instinctive de femme pour une autre femme, plus jeune, plus belle et qui me paraissait vous aimer... Pour abréger, et sans offrir à la dame d'entrer, ce qui était peu courtois, je dis à l'inconnue que votre première sortie serait pour rendre à son mari cette visite, et je la congédiai. Par bonheur pour le succès de mon mensonge, Annette ne rentra que lorsque la visiteuse était déjà loin. Voilà mon péché, sans réticence aucune. Et maintenant, la dame du Bois, la dame au voile qui se dit être Laure Widmer, est peut-être justement la personne dont l'absence vous cause tant d'ennui, et que vous souhaiteriez voir auprès de vous. Dois-je, en expiation de ma faute, aller la chercher?
--Vous n'avez pas conservé cette carte? demanda Paul, dont les mains se tordaient avec une agitation fiévreuse.
--Je l'ai brûlée sur-le-champ! Répliqua Blanche sans hésiter.
--Voici, dit alors le comte après une méditation douloureuse: j'ai à choisir entre de nouvelles réticences vis-à-vis de vous (je ne dis pas mensonges, car je n'ai pas conscience de vous avoir jamais menti!) et le récit complet d'une chose que mon orgueil et le respect de vos sentiments pour moi m'engageaient à ne point vous faire. Avant de vous initier à des circonstances de moins d'intérêt pour vous que vous ne l'imaginez, je voudrais avoir terminé une oeuvre entreprise dans un but qui m'honore, veuillez le croire. Eh bien! voulez-vous me faire encore quelques mois de crédit? Je laisse cela à votre entière discrétion. Parlez! Quant à aller chercher Laure Widmer, je vous en dispense. Je la verrai, quand je serai en état de sortir. En attendant, je vais lui adresser quelques lignes que vous lirez, et que vous ne ferez jeter à la poste que si vous en approuvez la teneur.
--J'attendrai le temps qu'il vous plaira, mon ami; et je mettrai moi-même votre lettre à la poste sans l'avoir lue.
--J'exige que vous la lisiez!
Paul parlait très fermement.
--Je vous obéirai, répliqua Mme de Breuilly en baissant la tête.
--C'est bien, dit le comte, en congédiant sa femme d'un geste un peu impatient.
Elle se retira sans ajouter un mot.
Paul, sans plus attendre, se mit à son bureau et, écrivit, non pas comme les comédiens écrivent ou feignent d'écrire quand ils sont en scène, mais avec une difficulté extrême, cherchant et ne trouvant pas ses mots.
Enfin, après une série de projets, raturés les uns après les autres, il parut s'arrêter à une rédaction, qu'il relut plusieurs fois avant de l'adopter définitivement.
Sur ces entrefaites, Hercule de Charaintru, qui n'avait pas abandonné non plus les exilés de Batignolles, arriva rue de la Condamine avec son habituel et si merveilleux à-propos.
Il fut reçu d'abord par Mme de Breuilly, beaucoup trop troublée pour bénir l'arrivée du personnage en pareil moment.
--Cette fois, dit-il, ayant une lieue de poste à courir pour visiter mes amis, je me suis botté et éperonné comme vous voyez, et j'ai fait l'étape sur mon poney, au lieu de me voiturer en coupé. Il est délicieux, ce petit cheval-là, et je ne l'ai pas payé trop cher à votre mari.
--Vous auriez pu le faire entrer dans la cour, dit Blanche.
--Ah! mon groom est resté à la porte avec les deux chevaux. Puis-je être admis à l'honneur de visiter notre savant dans le sanctuaire de ses livres?
Et sans attendre la réponse de Blanche, il se dirigea vers le cabinet De son ami. C'est à regret que Paul, ayant reconnu sa voix, lui cria d'entrer.
--Mon excellent ami, dit Hercule, je vous dérange évidemment; mais je tenais à vous faire les remerciements que je vous dois, tant pour le cheval que pour une affaire plus grave, vous savez?
--Bonjour, Charaintru. Entrez donc, je suis enchanté de vous voir.
--Ce que vous faites là est donc d'une gaieté médiocre, puisque c'est encore moins amusant que moi?
--Très médiocre, mais il y a sur la terre où nous sommes des obligations de force majeure, et dame...
--D'abord, il y a les obligations d'Orléans...
--Vous en avez? Vous êtes bien heureux...
--J'en ai, parce que je viens d'en acheter, quoiqu'elles ne soient pas à bas prix; mais, après avoir été remboursé par Berwick de mes 150,000 francs, suivant votre prophétie, et m'étant tâté depuis lors pour trouver un bon emploi, je ne me suis décidé qu'hier à celui-ci, et je vous en apportais la nouvelle.
--Vous mettez du temps à réfléchir, mon cher; car ce remboursement remonte, je crois, à l'époque de mon déménagement?
Charaintru, en rentrant chez son ami, avait naturellement, par égard pour Blanche, laissé la porte du salon ouverte, en sorte que Mme de Breuilly était en tiers, sans le vouloir positivement, dans cette conversation. Elle ne put rien perdre, quand même elle l'aurait souhaité, du bavardage d'Hercule qui, s'étant offert un siège à lui-même en se mettant à cheval sur une chaise, continua de son ton de fausset:
--Vous aviez dit vrai, et il paraît que le banquier en question a trouvé à temps de quoi payer ses chevaux neufs et son landau bleu. Son aimable femme a pu continuer à fréquenter le bois dans ce gracieux équipage et en dépit des médisances, ni madame Berwick, ni la caisse de monsieur Berwick n'ont perdu leur réputation. On prête à une amitié désintéressée; cette réouverture du Pactole....
Paul regardait fixement Charaintru, et son regard sévère conviait vainement Hercule à s'arrêter.
--Est-ce par ironie ou par conviction, lui demanda-t-il enfin, que vous parlez d'une amitié désintéressée?
--Moi, répliqua Charaintru, je nie les immolations absolues. Ne fût-ce que par un sourire, une jolie femme sait toujours reconnaître les services qu'on lui rend, et...
Ici la voix de Mme de Breuilly se fit entendre pour dire d'un ton sardonique:
--N'est-ce pas un peu cher, un sourire de cent cinquante mille francs?
--II y a des sourires que l'on ne saurait payer, dit courtoisement Charaintru, en revenant vers la porte du cabinet, devant laquelle Blanche, debout, semblait plus occupée d'un écheveau de soie qu'elle dénouait, que du fil de cette causerie.
--Bref, dit Paul avec brusquerie, on veut que madame Berwick ait procuré à son mari, par ses beaux yeux, les fonds qui manquaient à la caisse du banquier? Et va-t-on jusqu'à nommer l'auteur de ce libre échange?
--On va jusque-là, mais avec des noms si invraisemblables que des paris se sont ouverts. D'abord, on ne voit jamais ni Berwick ni aucun de ses amis dans le landau bleu; ensuite, les gens qui fréquentent cette maison sont généralement des ganaches; non qu'il n'y ait, par le monde, beaucoup de ganaches parmi les soupirants d'amour, mais enfin, il y a de ces ganaches qui sont au-dessus et au-dessous du soupçon! A défaut d'un jeune premier en rage de se ruiner, il faudrait un vieux beau en rupture de ban conjugal. Les vieux beaux sont quelquefois très généreux...
--Ah ça! interrompit M. de Breuilly, est-ce pour nous raconter ces hypothèses outrageantes pour une femme qui n'a jamais fait parler d'elle, que vous êtes venu en poste de la rue d'Anjou à la rue de la Condamine?
Paul était d'autant plus impatient de clore l'incident, que Blanche paraissait plus pâle et plus troublée depuis que Charaintru avait pris la parole.
--Non, répliqua Charaintru; je voulais aussi reconnaître le service si grand que vous m'avez rendu, en vous donnant à mon tour un conseil pour rétablir votre fortune.
--Ah! parlez! dit Blanche, cela ne serait pas de refus. Si ce conseil est bon, je vous remets tous vos petits péchés.
--Voici! dit Hercule. Berwick monte une affaire dans laquelle je serai compris; il serait aisé sans doute à Paul de s'y faire comprendre. Une affaire de la force de vingt mille chevaux: la concession des fumiers de la ville de Paris!
--Je suis bien revenu des affaires, dit M. de Breuilly en souriant tristement, et il me serait d'autant plus difficile de souscrire à aucune, que le peu qui me reste ne m'appartient pas.
--Si vous avez de ces scrupules, repartit Hercule, madame pourrait ne pas les avoir, et je suis sûr qu'avec ses capitaux personnels, elle serait ravie de vous enrichir.
--Mon ami, dit froidement M. de Breuilly, ces distinctions sont hors de saison chez nous. II ne faut parler ni de corde dans la maison d'un pendu, ni de spéculation dans la maison d'un homme ruiné. D'ailleurs, en me mêlant des entreprises de votre banquier, je craindrais à juste raison d'être considéré par les vipères de vos amis, comme «un vieux beau» en quête d'un sourire de Madame Berwick, et je serais désolé de compromettre en rien son honneur. Brisons donc là et, si les fleurs de notre jardin sont dignes d'un regard de vous, priez madame de vous les montrer, tandis que j'achève une lettre pressante.
Cette lettre, si malencontreusement interrompue par la visite du petit vicomte, était définitivement ainsi conçue:
«Madame,
«Madame de Breuilly m'a fait part d'une démarche obligeante que vous avez faite au cours de mon indisposition, de la part de votre mari et de la vôtre, pour prendre des nouvelles de ma santé.
«J'ai différé de jour en jour l'expression de ma gratitude, espérant me trouver assez rétabli pour vous la porter moi-même. Malheureusement il n'en est rien encore.
«Dès que je le pourrai, je prendrai, en allant vous visiter, la liberté de vous présenter madame de Breuilly, flattée de connaître personnellement une famille dont les ascendants firent à ma première jeunesse un aimable accueil lorsque je visitais l'Allemagne.
«Daignez, je vous prie, madame, agréer, etc.
«PAUL DE BREUILLY.»
A la suite de la visite de Charaintru, M. de Breuilly présenta gracieusement à sa femme une enveloppe à l'adresse de Mme Laure Widmer. Non moins gracieusement, Blanche la rendit à son mari, sans l'avoir ouverte.
--Vous oubliez nos conventions, lui dit-il.
--Soit, dit Mme de Breuilly en s'exécutant.
Et elle ajouta en riant: Je vais même la clore pour plus de sûreté. Alors, elle mouilla la gomme de l'enveloppe, la posa sur le marbre de la cheminée et elle retourna paisiblement à sa broderie.
A compter de ce moment, la pensée de Paul sembla se rasséréner; sa santé en éprouva le contre-coup favorable, et peu de temps après il était en pleine convalescence.
VI
Un matin de printemps de l'année 1873, Paul de Breuilly, habitant alors la rue de Verneuil, arpentait, à dix heures du matin, la contre-allée de l'avenue Gabrielle aux Champs-Elysées. Le temps était gris et douteux, contrastant avec les primeurs de la végétation parisienne, souvent surprise en pleine éclosion par des avalanches de neige. Les piétons et les cavaliers étaient si rares que le comte, par moments, aurait pu se croire dans une ville morte. Il marchait pour marcher. Les grandes douleurs ont souvent de ces besoins et de ces fantaisies gymnastiques. Comme il allait, sans but déterminé, devant lui, se tenant droit et cambrant son parapluie sous son bras d'un air qu'il voulait rendre dispos, il se trouva face à face avec une jeune femme, mince et blonde et, malgré la discrétion d'un voile brun, assez visiblement jolie pour rendre Paul attentif à ses traits.
Mais elle ne se bornait point à être jolie. M. de Breuilly, en l'examinant, lui trouva une ressemblance qui l'intrigua, l'émut; et s'il n'avait pas été un homme déjà mûr, à qui ces caprices ne sont plus permis, il se serait attaché aux pas de l'inconnue.
A part l'instant si court où les yeux de l'un et de l'autre se rencontrèrent et se confondirent, la jeune personne marchait l'oeil en terre, et l'élégante simplicité de sa mise et de sa tournure faisait écarter de prime abord toute idée d'intrigue vulgaire.
Elle tenait dans sa petite main gantée de suède un mouchoir brodé; sous le regard du passant, elle raffermit sa marche, cacha son mouchoir et accéléra le pas, en baissant les yeux, qu'elle avait fort grands.
Paul fut frappé de cette rencontre, sans s'expliquer pourquoi.
Il passa, s'efforçant de n'y plus penser.
Il ne put y parvenir. L'image s'était comme fixée dans sa mémoire; elle Eclipsait le reste, comme ce disque fauve qui persiste dans notre œil fermé, après que nous avons considéré le soleil.
Paul avança jusqu'à l'embouchure de la rue de Ponthieu, puis il revint sur ses pas. A la hauteur de la grille de l'ambassade anglaise, il se trouva vis-à-vis de la jeune dame, revenant, elle aussi, en sens opposé.
Les deux promeneurs, surpris de leur double rencontre, allaient se perdre de vue, quand Paul remarqua, à vingt pas derrière la dame, le mouchoir brodé qu'il avait vu à la main de la dame une première fois. Il alla le ramasser, sans rien dire, puis, hâtant le pas, il rejoignit la promeneuse et le lui offrit en se découvrant.
--Ce mouchoir marqué L. B. est-il à vous, madame? demanda-t-il d'un ton respectueux.
La jeune femme reconnut le mouchoir, le prit vivement et balbutia un Remerciement plein de confusion.
--Vous vous appelez Léontine, Louise ou Laure? ajouta galamment M. de Breuilly désireux de prolonger la conversation.
--Je m'appelle Laure en effet ... mais peu importe!
Elle salua de la tête et allait fuir.
--Non! reprit le comte, vous êtes moins pressée de partir qu'il ne vous convient de le paraître! Un sentiment que nous ne nous expliquons pas nous a fait l'un et l'autre revenir sur nos pas... Il y a entre nous un air de famille extraordinaire, convenez-en! Il est impossible que vous n'en ayez pas été frappée comme moi. A votre âge, vous pourriez être ma fille, et vous ne me prenez pas, je l'espère, pour un de ces malotrus qui abordent sans cause une dame dans la rue!
--J'avoue, monsieur, avoir été frappée comme vous de cet air de famille dont vous parlez; mais comment rendrais-je excusable pour l'oeil du monde la folie que j'aurais de causer plus longtemps avec vous? Vous-même, vous vous méprendriez sur ce que je suis...
Elle hésita un instant, puis, cédant à une curiosité dont elle ne fut pas maîtresse:
--Mais à qui ai-je honneur de parler? demanda la jeune femme.
Paul se nomma sur-le-champ. Son interlocutrice changea de couleur.
--Consentiriez-vous à être présenté à mon mari? demanda-t-elle à brûle-pour-point.
--Sans doute, madame, répondit le gentilhomme, qui ne désirait rien de plus que de rendre nette cette situation étrange.
--Vous avez sans doute rencontré autrefois une famille de Lussan?
Ce fut au tour de Paul de se troubler.
--Vous auriez connu ... Charlotte? fit-il en pâlissant?
--J'ai été élevée, répondit-elle, en face de votre portrait.
--Comment donc, de prime abord, ne m'avez-vous pas reconnu?
--Qui vous dit, au contraire, que telle n'ait pas été ma première pensée?
--Mais, qui êtes-vous, madame, par rapport à Mme de Lussan?
--Sa petite-fille!
--Et votre mère?
--Écoutez, monsieur de Breuilly; vous savez comment les de Lussan se trouvaient en Saxe depuis 1832? A la suite des événements de la duchesse de Berry, étant du nombre des familles françaises compromises dans cette insurrection, la famille de Lussan émigra et s'établit à Dresde. M. et Mme de Lussan, mes grands parents, y devinrent le centre d'une autre et Plus ancienne émigration datant de la révocation de l'édit de Nantes. Leur fille, Charlotte, était âgée de huit ans. Elle avait dix-huit ans en 1842, quand elle se maria...
--Passons! interrompit le comte de Breuilly en faisant le geste d'écarter un nuage appesanti sur son front.
--De cette union naquit en 1843 une petite fille Laure, que vous avez devant vous...
--Vous vous appelez Laure ... Widmer! demanda le comte très bas et comme si ce nom de Widmer lui serrait la gorge.
--C'est ce nom que j'ai porté jusqu'au jour de mon propre mariage avec M. Berwick, à qui j'aurai le plaisir de vous présenter.
--Mais votre mère, Charlotte de Lussan?
--A rendu son âme à Dieu, en 1846, trois ans après m'avoir mis au monde. Vous l'ignoriez?
--Hélas! murmura Paul en creusant le sable de l'allée du bout de son parapluie, elle est morte sans que je l'aie revue!
--Elle est morte veuve....
--Elle a été libre? s'écria Paul dont les yeux s'humectèrent.
II y avait un banc à quelques pas de l'endroit où Laure et le comte causaient debout. Il s'approcha du banc et y tomba plutôt qu'il ne s'y assit.
--Votre place est là! dit-il à la jeune femme après cinq minutes d'accablement, ici, à ma gauche, Laure, près de ce coeur dont vous venez de rouvrir les blessures!
--Monsieur, repartit Laure, interdite, nous sommes ici en public. Nous ne sommes pas censés nous connaître, et....
--Ne pas nous connaître! La fille de Charlotte et moi! Mais vous me rappelez, mon enfant, aux réalités présentes. Je ne vous avais jamais vue, puisque vous n'étiez pas encore de ce monde, quand j'étais à Dresde et qu'un drame ignoré de vous, j'espère.... Enfin, Charlotte a pu me croire mort! Elle vous a pourtant légué quelque sympathie pour mon souvenir, puisque mon portrait, conservé par elle, a été longtemps conservé par vous?
--Un jour d'égarement n'est pas un crime?
--Ah! vous saviez?... J'aurais dû mourir alors!
Sans prolonger l'entretien, Paul se leva en s'excusant d'être demeuré assis un instant devant Mme Berwick. Puis, se découvrant, il fit à la jeune femme un salut profond.
--J'espère, madame, vous revoir avant longtemps.
--Rue d'Anjou-Saint-Honoré. n° 19, répondit Laure en rendant son salut à Paul.
Paul se rassit dès que Laure se fut éloignée, et, les yeux fixés sur l'empreinte des petites bottines de la fille de Charlotte dans la terre humide, il revécut en une demi-heure toutes les émotions de sa vie passée.
Enfin, il se leva avec effort pour retourner chez lui.
--Morte veuve, un an après mon mariage!... répétait-il par instants. Elle m'attendit peut-être! Elle ne serait pas morte si elle avait appris que je vivais encore!... Oui, décidément, le suicide est un crime. Si je n'avais subi le coupable entraînement de Werther, épris d'une autre Charlotte, si je n'avais pas voulu venger sur moi-même l'union conclue entre ma Charlotte et ce Widmer, mon rival n'en serait pas moins mort quelques années après, et au lieu d'un souvenir de sang, j'aurais laissé à ma bien-aimée un souvenir aimable; elle aurait gardé cette foi qui fait vivre. Nous nous serions cherchés et retrouvés aisément sans doute, et notre bonheur à deux, couronnant ma patience, aurait prolongé ses jours! Et aujourd'hui je retrouve cette enfant qui me semble tout moi, ou plutôt un mélange de mes traits et des traits de sa pauvre mère! Elle a mon profil et ses yeux?... J'ai perdu les autres! celui-là seul me reste. Ah! comme je vais l'aimer, cette Laure, cette épave de ma jeunesse! L'aimer, et la pauvre Blanche que dira-t-elle?... Mon devoir impérieux est de me taire, car Blanche ne pourra aimer Laure!
M. de Breuilly était visiblement agité en rentrant rue de Verneuil, et bien qu'il se contînt en face de Blanche, à l'animation de ses yeux, sa femme imagina aisément qu'il avait fait une rencontre extraordinaire. Mais il ne répondit point aux questions que Blanche lui adressait au sujet de sa promenade, et Paul rentra peu à peu dans l'apparente monotonie de ses pensées et de ses occupations.
Dans les jours qui suivirent, il reçut une lettre de Gustave Mayran, datée de Tarbes. M. Mayran, général de brigade, entretenait son ancien compagnon d'armes du désir qu'il éprouvait de se rapprocher de Paris et des difficultés de ce changement. Il priait Paul, qui avait conservé dans l'armée de vieilles amitiés, de s'occuper de lui.
Paul et Gustave avaient servi ensemble en Algérie, sous le maréchal Bugeaud, et Blanche salua avec joie le changement que ces réminiscences apporteraient au cours des idées de son mari.
Elle-même se souvenait avec plaisir que, n'étant pas encore mariée, elle avait suivi, de loin, avec un anxieux intérêt, le jeune militaire dans ses campagnes.
Paul de Breuilly était sous les ordres du colonel de Montagnac, qui périt en héros à Sidi-Ibrahim, avec la plupart de ses compagnons. Il fut de ces quatre-vingt-trois hommes qui, bloqués par les Arabes dans un marabout, y épuisèrent leurs vivres et leurs munitions, et, après trois jours de lutte désespérée, tentèrent une trouée à la baïonnette.
Paul fut un des treize qui parvinrent seuls à se sauver. Après un pareil Fait d'armes, il fut décoré.
Il continua à se distinguer dans les rangs des colonnes conduites par les Généraux Bedeau, de Mac-Mahon et Lamoricière.
Après la défaite d'Abd-el-Kader, Paul, devenu lieutenant, fut désigné pour faire partie de l'escorte de l'émir prisonnier, envoyé à Djemma-Gazahouat.
La conquête de l'Algérie une fois terminée, Paul de Breuilly demanda son changement, et il débarquait à Toulon, le 29 décembre 1847, en même temps que l'émir prisonnier.
Ce fut une grande joie pour Blanche que de revoir en congé ce jeune Lieutenant échappé à tant de périls.
Paul de Breuilly servit jusqu'à la fin de la guerre de Crimée et se retira avec le grade de capitaine.
Il s'était marié dans l'intervalle, en 1850, et il était père de François, né en 1851.
Ces souvenirs animèrent pendant quelques jours la solitude de la rue de Verneuil sans faire oublier sa rencontre avec Laure Widmer.
VII
Ainsi s'ouvrit, du printemps 1873 jusque vers le milieu de l'année 1874, cette ère singulière pour un homme de l'humeur de Paul, d'une vie morale en partie double.
Chez lui, il était le mari qui console sa femme et qui pleure avec elle ses enfants. Hors de chez lui, il était l'amant, vivant du souvenir de sa maîtresse et la retrouvant dans une fille, dont les beaux yeux le rattachaient à l'existence.
Il se fit présenter, en effet, peu de jours après la rencontre aux Champs-Elysées, à ce Berwick, le petit noir, comme Charaintru l'appela plus tard, et qui n'était autre qu'un juif allemand de la plus belle eau.