Chapter 2
Réponse si raisonnable et si parfaitement unie, que Blanche en fut désarçonnée encore une fois. Mais, se ravisant:
--Je n'ai, dit-elle, aucun souvenir de ce visage, du temps où j'étais du monde et où j'y allais! Et vous, mon ami?
--Le monde est un kaléidoscope! dit le comte évasivement.
--Elle vous ressemble un peu, cette gracieuse figure, insista Blanche.
--Flatteur pour moi! balbutia Paul, en s'inclinant d'un air distrait. Ce visage où pas une ride ... tandis que le mien....
Il n'acheva point.
--Mon ami, dit, un kilomètre plus loin, la pauvre comtesse, il y a de chacun de nous une histoire que nous savons seuls, et que nous oublions même quelquefois.
--Oui, répliqua Paul; cette remarque, qui est, je crois, d'Alphonse Karr, pourrait être de vous, qui avez, dans l'occasion, tant de verve et d'humour,
--Merci, mon ami. Eh bien! je me figure qu'il existe de vous une histoire inédite, antérieure à moi, et dont vous me faites mystère depuis quelques vingt ans.
--Une seule histoire serait trop peu, ma chère Blanche. Moi, je parie pour la demi-douzaine, sans avoir pris le temps de les compter avant de vous répondre. Que de folies s'accomplissent pour un jeune homme, entre vingt et vingt-cinq ans! Mais tout cela tiendrait aujourd'hui dans la paume de la main.
--Y compris le sang des blessures et les cendres des souvenirs?
--Le sang des blessures! répéta Paul avec une feinte ironie. Il faudrait savoir d'abord si les blessures de cette époque de la vie rendent beaucoup de sang!
--La cicatrice que vous portez au menton, mon ami, et que vous attribuez à un accident de chasse, pourrait bien....
--Non, répondit le comte avec une sévérité triste mais décisive, non! Absolument rien de romanesque de ce côté! Tournez hardiment la page, cette blessure n'était qu'une blessure bête!
Mme de Breuilly se mordit les lèvres et ne parla plus.
Au, bout d'un moment, Paul, craignant d'avoir affligé Blanche par un peu de brusquerie, renoua la conversation sur un sujet différent. Il parla musique avec un intérêt qui gagna la comtesse, et elle finit par ne plus ressentir l'acuité du trait que le regard de la jeune inconnue lui avait décoché. En se retrouvant dans son salon sans avoir eu à s'affliger, ce jour-là, de l'absence de son mari, elle s'approcha de son piano, l'ouvrit et elle chercha sur le clavier la phrase musicale dont elle avait eu la révélation, un matin que Paul jouait du violon après des années de silence.
On ne sait ni pourquoi une phrase musicale rentre dans la mémoire, ni Pourquoi elle en sort; C'est de sa promenade au bois que Blanche avait rapporté cette musique. Elle l'essaya, la retrouva, et le résultat fut qu'en même temps, ou presque en même temps, Paul reprit son archet et joua du commencement à la fin, non plus une phrase détachée, mais tout le morceau, parfaitement nouveau pour la comtesse. Elle se tut, pour bien écouter, et, cette fois, retenir le chef-d'œuvre inconnu.
C'en était un, sans nom d'auteur, mais à la composition duquel le génie Allemand avait dû présider.
Blanche se leva, ouvrit la porte du salon, qui donnait dans le cabinet de son mari, et elle lui dit:
--Quelle est donc cette musique que nous jouons tous les deux sans nous être concertés?
--J'ai entendu cela à Dresde, il y a vingt-cinq ans; un duo pour violon et clavecin, comme on disait encore dans la société française de ce pays-là. Et vous, Blanche, vous la connaissez sans doute pour me l'avoir entendu fredonner?
--Si vous saviez, mon ami, où trouver cette musique, nous pourrions l'étudier ensemble, puisque vous l'aimez.
--Je m'en informerai, répliqua M. de Breuilly.
Mais, du ton même dont il fit cette réponse, Blanche inféra qu'il était résolu à ne pas s'en occuper. Elle pensa qu'il exécutait ce duo avec une autre musicienne qu'elle, et peut-être ... rue d'Anjou-Saint-Honoré.
--Êtes-vous bien sûr, Paul, reprit-elle, avec un triste sourire, d'aimer encore à faire de la musique avec moi?
--Et vous, ma chère Blanche, êtes-vous bien sûre de ne pas exiger de moi, depuis quelque temps, la démonstration extérieure de sentiments qui, chez moi, pour être plus latents, n'en sont que plus profonds? Nous avons traversé de si grandes peines, que nous sommes excusables d'être un peu moins alertes qu'aux beaux jours.
--Le coeur des femmes est ainsi fait, interrompt la comtesse, qu'elles veulent tout avoir, dans ce moment suprême où elles sentent que tout va leur échapper.
--C'est un cri du fond de ton âme, Blanche, répondit Paul en allant à elle et la pressant dans ses bras. Pauvre enfant, que crains-tu de perdre encore? D'où vient la fébrile appréhension qui te ronge? De qui donc ou de quoi donc te sens-tu jalouse? L'étais-tu de nos pauvres enfants, quand tu me voyais les adorer! Le serais-tu d'un troisième enfant, si Dieu nous l'accordait encore? Et toi-même, l'aimerais-tu moins que moi?
--Oui, naturellement, s'il était l'enfant, d'une autre mère! Mais, que parlez-vous d'un troisième enfant? Vous savez, hélas! tout comme moi, que je n'en aurai plus... Seulement, la prédilection pseudo-paternelle, l'adoption est quelquefois une tentation de votre âge, Paul.
--Oui, très forte! répondit loyalement le comte. Mais je sens bien par ce que vous venez de dire, que vous ne partagez point ce genre de prédilection! Il serait donc absurde, de ma part, d'y songer,
--Vous y avez donc songé, vous?
--Je viens de le dire.
--Vous aviez en vue quelqu'enfant?
--C'est fini, n'en parlons plus jamais!
Il n'y avait pas à répliquer.
Blanche sortit, effrayée par l'expression du visage de son mari.
Mais quand M. de Breuilly fut seul, il pleura, longtemps, comme une femme, les poings dans les yeux, sans aucun bruit. Le terrain venait de manquer sous ses pas....
--Eh bien!_dit une voix qu'à travers la porte M. de Breuilly reconnut pour celle de Charaintru, demandez à monsieur le comte s'il consent à me recevoir, quoique l'heure assurément soit mal choisie.
Le domestique ainsi interpellé vint frapper à la porte de Paul, déjà occupé, devant sa toilette, à faire disparaître la trace de ses pleurs par des ablutions réitérées.
--Dans un moment, Hercule, je suis à vous, cria-t-il à Charaintru par la porte entrebâillée, et bien que mentalement il envoyât le visiteur à tous les diables.
Quand ils furent en présence:
--Mon cher Paul, dit Hercule, je viens sans façon vous demander à dîner, sous la réserve de l'agrément de madame de Breuilly, bien entendu.
--Je me porte garant pour elle, répliqua Paul en offrant un siège à Charaintru. Qu'y a-t-il de nouveau?
--Je voulais, reprit celui-ci, être très sûr de vous rencontrer, et j'ai choisi l'heure du repas, ayant quelque chose d'important à vous dire. Nous sommes seuls, n'est-ce pas?
--Absolument seuls.
--Tant mieux; ce que j'ai à vous dire ne comporte aucun témoin.
--Je vous écoute.
--L'autre jour, mon cher Paul, dit Charaintru, je vous ai horripilé, sans le vouloir, par un stupide bavardage...
--J'ai oublié cela, mon cher Hercule. D'ailleurs, que pouvait m'importer?...
--Aujourd'hui, je viens demander un service, comme si vous étiez fort disposé à me le rendre.
--J'espère que vous n'en doutez pas.
--Que vous êtes bon! Eh bien! là, que savez-vous de la position financière de Berwick, le banquier bien connu?
--Mais quelle raison aurais-je de savoir cela? Les banquiers juifs et moi...
--Mon Dieu! les plus purs d'entre nous peuvent avoir eu affaire à des banquiers juifs! Berwick est excessivement en vue. Vous êtes riche. Vous spéculez quelquefois...
--Ici est votre erreur, Hercule; je ne spécule jamais.
--Sans spéculer positivement, vous avez, m'a-t-on dit, un compte ouvert chez Berwick. Sa solvabilité vous intéresse donc, et alors, s'il est quelqu'un de bien informé, c'est vous. Informez-moi donc à mon tour.
--Eh bien! Hercule, vous me croirez si vous pouvez, mais c'est à vous que je demanderais la cote de Berwick sur la place, si j'avais besoin de le savoir. Je ne sais rien, vous semblez savoir quelque chose, puisque vous en demandez plus; eh bien! dites-moi ce que vous savez, et c'est vous qui m'aurez rendu service.
--Je vais tout vous dire, Paul. Je suis venu à vous, vous sachant homme de conseil, parce que j'ai ouï dire que le nouvel attelage de Berwick, acquis pour épater le bourgeois, masque l'imminence d'une banqueroute, et ... je suis fortement engagé avec Berwick. En second lieu, parce que vous passez pour connaître sinon le Berwick lui-même, du moins ses origines, ses attaches, sa famille, et que vous devez la vérité à un ami comme moi... Vous pouvez savoir si, comme on le dit encore, les beaux yeux de madame Berwick soutiennent le crédit du banquier; si un protecteur anonyme, mais puissant, est sollicité d'empêcher la barque de sombrer, si....
Le vicomte de Charaintru allait toujours récitant la leçon qu'il s'était faite à lui-même avant d'entrer chez Paul. Chemin faisant, toutefois, il eut l'idée de regarder M. de Breuilly, et la pâleur qui couvrait les traits de son interlocuteur arrêta court le petit Hercule.
--Mais ... vous n'êtes pas bien? lui demanda-t-il avec un cordial intérêt, en lui saisissant les deux mains. Vous souffrez! Dois-je appeler?
Paul, qui agonisait en silence, ne put que lui faire un signe impérieux de s'abstenir.
Charaintru imagina qu'il venait et cette fois sans le vouloir, de mettre encore les pieds dans le plat.
Paul, toujours silencieux mais se raidissant, fit l'effort de se lever et de marcher--en s'appuyant aux meubles--vers une fenêtre du salon. Elle était entr'ouverte; il l'ouvrit toute grande par un geste brusque, aspira à longs traits l'air du dehors, et comme Hercule l'avait suivi, prêt à le soutenir, Paul se retourna enfin et lui dit:
--Ce n'est rien!... Un éblouissement!... J'ai beaucoup souffert dans ma vie, et ... je ne suis plus jeune!...
--Ce n'est pas ce que je vous ai dit, au moins, mon cher Paul?
Paul, s'asseyant près de la fenêtre ouverte et regardant Charaintru bien en face, avec un sourire forcé, lui répondit:
--C'est si peu ce que vous m'avez dit que, déjà souffrant à votre arrivée, je n'ai pas saisi un mot des dernières choses que vous m'avez racontées. Je voyais remuer vos lèvres et je ne vous entendais plus. De quoi parliez-vous donc?
--Je parlais des _potins_ qui courent sur Berwick, et je vous demandais...
--Ah! oui! s'il vendait sa femme pour combler un déficit? Si un galant homme sauverait sa barque ou son huit-ressorts à point nommé? Écoutez bien ceci, Charaintru: je ne sais pourquoi vous m'avez choisi pour confident à propos des opérations d'un homme qui n'a jamais été pour moi que le guichet vitré et grillé d'une caisse plus ou moins publique. Si vous avez fait la cour à sa femme, comme vous le donniez, l'autre soir, à entendre, en appelant Berwick le _petit noir_, vous savez à vos dépens à quoi vous en tenir sur la vertu de cette dame? Et alors, pourquoi m'interrogez-vous? Si vous avez des fonds chez ce banquier, retirez-les! Je n'en sais pas davantage.
Hercule écoutait Paul avec une sérieuse attention; mais doutant encore de l'ignorance dans laquelle Paul se drapait avec tant de tranquillité apparente, il ajouta:
--Mais enfin, vous, monsieur de Breuilly, si vous aviez à cette heure des fonds chez Berwick, les retireriez-vous?
Ici Paul eut une minute d'hésitation. S'il croyait à la vertu de Mme Berwick, il était cruellement édifié sans doute sur l'actif et sur la probité du mari. Il retarda sa réponse en adressant à Charaintru cette question:
--Somme toute, que vous doit Berwick?
--Cent cinquante mille francs! Répliqua le petit vicomte sans hésiter.
Paul se releva, marcha dans le salon comme s'il se livrait en lui un combat terrible, et il finit par dire à Hercule:
--Berwick est bon pour vos cent cinquante mille francs.
IV
Paul de Breuilly donna à dîner au petit vicomte, comme si de rien n'était. Blanche, qui ignorait la conversation qui avait précédé le dîner, fut presque enjouée. Il vint, dans la soirée, plusieurs personnes. Il y eût une table de whist où Paul prit place. Mme de Breuilly eut un assez long aparté avec Charaintru. Mais, bien que Paul se défiât de la sotte langue d'Hercule, il s'était assuré de son silence en lui demandant sa parole d'honneur de laisser les Berwick de côté dans ses causeries de ce soir-là, et le petit vicomte étant bien vicomte en ceci, qu'il savait tenir sa parole.
Cependant, à un chasse-croisé dans la partie de whist, Paul, ayant quitté son fauteuil, vint auprès du divan où Blanche causait avec Hercule.
--Le vicomte me parlait de vous, mon ami, répliqua Blanche; il me conviait à lui dire s'il serait accueilli en vous faisant une amicale proposition qu'il m'a exposée en détail.
--Et laquelle? demanda Paul en serrant légèrement le bras d'Hercule.
--Je prie madame de conserver la parole pour vous exposer ce dont il s'agit. Elle s'en acquittera mieux que moi.
--Mon Dieu, reprit Blanche, cela n'est pas d'une complication extrême, M. de Charaintru a, paraît-il, un cheval anglais dont la taille (c'est le vicomte qui parle) correspond mieux à la vôtre qu'à la sienne. De plus, il s'est épris d'un double poney ... sans grand usage chez nous, depuis que...
--Oui, interrompit Paul, qui voulait dispenser Mme de Breuilly de prononcer le nom de son fils mort. Et alors Hercule rêverait un échange?
--Avec toutes les compensations voulues! ajouta aussitôt le petit vicomte d'un ton courtois.
--Cela se trouve merveilleusement bien, reprit Paul sans sourciller: je veux réformer mon écurie. Je ne puis donc point acquérir votre anglais; mais, au prix qui vous conviendra, mon double poney est à vous.
Blanche ne s'était nullement attendue à un accord aussi prompt, sachant que Paul gardait le poney en souvenir du pauvre François. Et puis ce mot: réformer mon écurie, indiquait des résolutions qu'elle n'avait pas soupçonnées.
--Voulez-vous aussi notre Clarence, insista M. de Breuilly. Vous pourrez y atteler votre anglais, s'il est à deux fins.
--Je réfléchirai à cela, repartit Hercule, presque aussi surpris de cette liquidation de la remise que Blanche de la liquidation de l'écurie.
Puis les groupes du salon se formèrent autrement. Hercule alla s'asseoir au whist, et Blanche, tout en causant avec deux dames de ses amies, sonna pour le thé.
A onze heures et demie, il n'y avait plus personne dans le salon de la rue de Verneuil; Blanche se faisait déshabiller par sa femme de chambre, et Paul, retiré dans son cabinet, se mettait à compulser des papiers et à couvrir de chiffres plusieurs pages.
Le lendemain matin, quand Blanche s'éveilla, le poney de son fils était déjà emmené par le palefrenier chez le petit vicomte, sur l'ordre de Paul, qui, par cette attention délicate, évita à la pauvre mère le chagrin de voir partir, et peut-être la fantaisie de caresser une dernière fois le cheval que François avait aimé et monté.
Ce fut ensuite sans aucune solennité et du ton uni et affectueux dont les gens courageux savent parler d'une grande catastrophe à ceux qu'ils chérissent, ce fut, en un mot, avec la bonne humeur d'un ancien soldat que Paul dit à sa femme:
--Eh bien! ma chère, il faut nous préparer à un petit sacrifice purement mondain. Il n'est qu'heur et malheur ici-bas! Bienheureux sommes-nous encore, vous et moi, puisqu'il n'y va que de la caisse! Je connais votre grand coeur et votre excellent esprit, et je dois vous avouer que nous sommes décidément ... un peu ruinés! Je n'ai que faire de vous dire que je n'ai point perdu au jeu, puisque je ne joue point. Je ne suis d'aucun cercle et je ne vais jamais à la Bourse. Quoi qu'il en soit, j'ai perdu et pas mal perdu! Rassurez-vous: votre dot est intacte! Du reste, voici les chiffres...
Et, tirant de son portefeuille une petite note, Paul lut ce qui suit:
--Cet hôtel vaut cent cinquante mille francs, au prix, faible toujours, d'une réalisation immédiate. Il y a ici cinquante mille francs de tableaux et de mobilier. Mes chevaux et ma voiture représentent, au bas mot, vingt mille francs. Et il me faut 300,000 francs en chiffres ronds pour boucher un trou qui n'a été creusé ni par mon incurie, ni par mon imprudence. Ma fortune y passera, mais vous voyez que cela n'effleure en rien le patrimoine qui vous est propre et qui est placé en rentes, car j'aimerais mieux mourir que d'y toucher.
--Mais alors, Paul, il ne vous restera rien? Et comment cela est-il arrivé?
--Eh bien! nous avions de la marge pour vivre et nous n'aurons plus que le nécessaire; nous en aimerons-nous moins?...
--Tout pour ce mot-là, Paul! s'écria l'honnête et tendre femme en se jetant dans les bras de son mari. Je ne regretterai rien, je ne m'apercevrai de rien. Je te dis, Paul, qu'à part le deuil qui nous suivra jusqu'à la tombe, je suis la plus heureuse des femmes avec toi!
--Aussi est-ce sans aucune appréhension, ma chère Blanche, que je t'avais attendue là.
--Maintenant, est-il bien sûr que ... ce soit perdu, perdu sans remède!
--Oui!
--Vous avez été trompé?
--Je voudrais vous répondre que non, car j'ai, moi aussi, de l'amour-propre.... Enfin, mettons que j'aie été trompé....
--Ah! mais ... où allons-nous prendre notre retraite?
--J'ai pensé, cette nuit, que peut-être il vous agréerait, comme à moi, de vous rapprocher des tombes qui nous sont chères. Alors ... les Batignolles?... Le cimetière Montmartre est tout près de là.
--Les Batignolles! Pourquoi pas? Répliqua sans hésiter la comtesse.
--Laisse-moi t'admirer! dit Paul en couvrant de baisers les mains de Blanche.
La liquidation de M. et de Mme de Breuilly fut prompte et cruelle. En voulant réserver les objets auxquels se rattachaient de précieux souvenirs, Paul et Blanche s'aperçurent qu'à ce compte ils n'abandonneraient aux tapissiers que des banquettes. On attaqua la réserve en fermant les yeux, de peur de s'attendrir, et le mobilier tout entier, sauf les portraits de famille et quelques meubles personnels, y passa. Le poney de François était vendu à Hercule, les deux lits de François et de sa soeur, avec les armes du premier et les poupées de Louise, furent conservés comme reliques.
Ces émotions, sans cesse renaissantes pendant huit jours, firent ployer la taille encore si droite de Paul, comme sous un invisible fardeau. Mais son chagrin n'était pas borné à l'abandon de son hôtel. Il en avait un autre dont il ne parlait à personne.
Les Anglais meurent du spleen, qui n'a pas de larmes et qui n'a pas d'objet. Les Allemands ne connaissent en général, de la douleur, que les phrases à effet et les libations posthumes. Seuls, les Français, qui passent pour légers, peuvent devenir fous de chagrin ou en mourir.
Le logis que Paul de Breuilly loua aux Batignolles, après avoir vendu le petit palais de la rue de Verneuil, était situé rue de la Condamine. C'était un modeste rez-de-chaussée, sur un perron de dix marches, entre cour et jardin. Le jardinet, au midi, séparé, par ses murs d'espaliers, des jardins du voisinage; la cour, au nord, ayant un puits, un poulailler et des plantes grimpantes.
Les lits des enfants, dans deux jolies mansardes, demeurèrent faits, comme si ces êtres si chers étaient attendus. Les divers souvenirs qui restaient d'eux furent groupés à leur chevet: des nippes, des jouets, des cheveux coupés à différents âges, sur des têtes blondes ou brunes, et enchâssés dans des médaillons, au-dessous de photographies.
Le matin, en se levant, Paul s'occupait avant tout de Blanche, la grondait amicalement s'il lui trouvait les yeux rougis par l'insomnie ou par les pleurs. Puis, après un déjeuner frugal, il s'occupait du jardin.
Une servante unique avait remplacé chez le comte cinq ou six domestiques. Dès que la maisonnette était en ordre, Paul et Blanche, dans deux pièces contiguës, séparées seulement par une porte ouverte où flottait un lambeau de vieille tapisserie de Beauvais, essayaient de s'intéresser à quelque travail. Paul s'occupait des livres en petit nombre dont il n'avait pas consenti à se séparer, Blanche brodait ou le plus souvent raccommodait elle-même le linge de la famille. Le soir, la musique rapprochait aussi les deux époux, qui s'étaient ordonné à eux-mêmes de faire face à la vie en braves, et de ne point s'assassiner mutuellement de leur douleur.
Mais, n'ayant plus de chevaux, Paul n'avait pas moins besoin d'exercice, et même d'exercices violents, pour conserver sa santé, altérée par les épreuves. Il s'imposait pour ainsi dire des marches forcées. Blanche était la première à l'y engager, quand il les oubliait, bien qu'elle fût portée à mesurer, par un reste d'inquiétude jalouse, les heures que son mari passait dehors. Mais les heures de ces absences n'étaient pas fixes. Il n'y avait donc point de convention entre la mystérieuse inconnue et lui. Blanche évita longtemps de revenir, avec Paul, sur les causes de sa ruine, parce qu'elle sentait que son mari était humilié d'avoir perdu sa fortune. Jamais elle ne s'était beaucoup occupée des questions d'argent. Cette négligence est assez fréquente chez les femmes nées au milieu du luxe, et qui ont pour mari un homme incapable d'aventurer le commun patrimoine. Cependant la question devait renaître, surtout depuis que Paul et Blanche faisaient ensemble assaut d'économie.
--Vous saurez une fois, ma chère amie, dit Paul, comment un désastre financier est venu s'ajouter à nos autres désastres; mais je vous demande en grâce la permission de choisir l'heure de cette confession. Qu'il vous suffise de savoir positivement qu'elle vous sera faite. Reconnaissez qu'il me serait plus doux de m'exécuter sur ce point, si j'avais une fois réussi à réparer cette brèche. Eh bien! je ne veux pas encore désespérer.
Mais rien ne changeait dans le régime austère des deux reclus, et, quoique certaines amitiés anciennes leur fussent demeurées aussi fidèles rue de la Condamine que rue de Verneuil, quoique, tous les mardis et tous les jeudis, quelques voyageurs d'outre-Seine vinssent faire stopper leurs chevaux devant la petite grille de l'ermitage, la mélancolie de Paul semblait s'augmenter, et ses longues promenades hygiéniques devenaient plus rares.
La capitulation suprême semblait entrer peu à peu dans la pensée de ce Courageux champion. Il se plaignait par instants de palpitations violentes et prolongées, mais, sans consentir à voir aucun médecin.
Enfin, la maladie éclata.
Le docteur de la famille, Billardel, le fameux sceptique, habitué du café Procope, ancien convive de Paul et son contradicteur en matière de religion, de politique et d'économie sociale, fut appelé par Mme de Breuilly, qui avait autant de confiance dans l'amitié et dans l'habileté de l'homme que d'aversion pour ses opinions. Billardel inventa une maladie nerveuse sans gravité, ordonna des boulettes de mie de pain, sous des noms scientifiques; mais il dit à la comtesse, en sortant:
--M. de Breuilly n'a qu'un seul mal, dont je ne guéris, il est vrai personne: il meurt de chagrin.
--De quel chagrin? demanda vivement Blanche.
--Cherchez, madame! vous trouverez peut-être. Les femmes s'y entendent mieux que les médecins.
--A son âge, ce ne serait pas?...
--Pourquoi non? riposta Billardel. Il n'y a pas d'âge pour cela!
Retirée dans sa chambre, Blanche se prit la tête à deux mains, demandant Un miracle à Dieu.
Mais elle ne pouvait exiger de Dieu qu'il lui donnât, à son âge, un troisième enfant, ni qu'il fit trouver à la femme légitime sa rivale aimable.
Cependant, en retournant auprès de Paul, Blanche lui dit avec la résignation d'une martyre:
--Vous êtes triste, mon bon ami, accablé, ennuyé surtout. Je ne suffis pas pour vous distraire. Le docteur veut absolument pour vous de la distraction. Y aurait-il quelqu'un dont la société vous amuserait?
Paul regarda fixement Mme de Breuilly et ne répondit rien d'abord. Puis il parla:
--Tant de générosité, dit-il, ne restera pas sans récompense. Oui, il y a quelqu'un que j’aimerais à voir. Mais ce quelqu’un, tu ne le connais pas.
--Comment ne me l'avez-vous pas présenté?
--Ce quelqu'un...
Mais il n'acheva point, et sa tête s'inclina sur sa poitrine.