Chapter 10
--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle.
Elle salua l'autel et, escortée du capitaine, elle atteignit le bénitier, où Pierre l'avait devancée pour lui tendre la goutte d'eau lustrale: elle se signa, s'inclina encore pour remercier et sortit en pleine lumière sous le péristyle de l'église. Le capitaine fit un geste. La Victoria vint s'arrêter devant eux.
Villefort mit Geneviève en voiture, et dit à François, qui n'en revenait pas:
--Rue de Mantes.
--Monsieur ne monte pas?
Pierre fit un signe négatif et salua de nouveau. La voiture partit au trot.
Villefort revint à pied. A son arrivée rue de Mantes, la cour était déjà déserte. François achevait de dételer. Le capitaine ne demanda à voir personne.
Il se fit simplement amener son cheval.
--Merci ... et au revoir! dit-il à François, en mettant le pied à l'étrier; puis il piqua des deux et s'éloigna au galop.
M. de Sermaise, cédant à une curiosité bien naturelle, était remonté chez lui, pensant retrouver sur le fameux livre la trace des sentiments qui avaient animé Pierre pendant sa lecture. Le livre était intact, à la réserve de trois pages qui étaient cornées: la première, à la date de juillet 1863, portait collée au verso une lettre de Pierre, pleine d'injures et d'outrages à l'adresse de sa famille. Elle était jadis tombée entre les mains de M. de Sermaise, par hasard, et elle venait là après le récit des amertumes sans nombre dont le jeune homme avait abreuvé ses parents.
Pierre s'était contenté de tracer en travers de cette lettre, au crayon rouge, ces simples mots:
«Authentique et infâme.--Pierre Villefort»
--Après quinze ans, pensa M. de Sermaise, c'est ainsi que Pierre se juge lui-même! C'est très beau de la part d'un capitaine de trente-six ans!
Et il essuya une larme qui lui parut bien douce.
L'autre page, cornée beaucoup plus loin, exprimait aussi les hésitations Eprouvées par M. de Sermaise, quand, dévoré du désir d'être aimé de quelqu'un, il avait recueilli Geneviève Soultznach, âgée de dix ans, et qui végétait à l'Asile alsacien-lorrain du Vésinet; Geneviève, remarquablement douée à tous égards, était fille d'un fonctionnaire ruiné et orpheline.
Pierre Villefort avait corné cette page mémorable, mais sans l'annoter d'aucune manière. Il avait passé outre.
Enfin, plus loin encore, M. de Sermaise trouva dans son manuscrit ces mots soulignés avec le même crayon rouge:
«... Pierre est lieutenant de cavalerie. Ses notes sont honorables; si son coeur se tournait vers moi, mais spontanément et sans aucun calcul que celui de l'amitié, il me semble que je pourrais l'aimer encore....»
A la suite de cette phrase déchirante dans sa simplicité, Pierre avait tracé au crayon rouge un point d'interrogation sceptique et pâle.
Et puis, roide comme la justice ou comme l'ingratitude, mais peut-être Aussi comme la fausse honte, le capitaine Villefort était sorti de la maison Sermaise ... mais il était allé chercher à l'église, où il avait entendu dire qu'elle attendait son rappel, cette jeune fille qu'il avait dit à François, à Mme Villefort, à M. de Sermaise lui-même, ne vouloir pas trouver sur son chemin!
Au dîner, M. de Sermaise fut plus gai que de coutume. Chacun, y compris François qui servait, cherchait à deviner la pensée qui le faisait sourire, quand il dit à Geneviève:
--Eh bien! fillette, c'est donc ce polisson de capitaine qui est allé te chercher?
--Oui, père, c'est bien gracieux de la part de monsieur Villefort, d'autant plus qu'à vrai dire, je ne lui ai jamais été présentée. Quand je l'ai vu paraître, j'ai éprouvé le sentiment d'un petit chien qui s'était égaré et que son maître vient rechercher. Car il est sévère de visage, monsieur Villefort! Enfin, il ne m'a pas corrigée! Il était même bien bon de s'occuper de moi. N'ai-je pas le tort de vous aimer?
--Il te pardonnerait bien vite ce défaut-là, dit l'oncle, s'il était capable de le partager.
--De tels sentiments ne se partagent pas, dit en secouant la tête Mme Villefort, ils n'engendrent que la jalousie.
--Oh! moi, dit Geneviève avec une étourderie charmante, je me chargerais bien de vous aimer concurremment avec quelqu'un. Je ne suis jalouse de rien, ni de personne. Et d'abord, je n'en ai pas le droit. La preuve, c'est que j'ai pris ce matin, avec joie, la poudre d'escampette. J'avais bien compris pourquoi François m'emmenait me promener. Il était bien naturel que monsieur Pierre voulût vous voir seuls. J'en aurais fait autant à sa place. Oh! à propos, monsieur Pierre!... Il a posé sans le savoir aujourd'hui, devant moi, et j'ai pris sa photographie instantanée avec son cheval! François, mon étude! Hein! est-il ressemblant?
--Le cheval surtout, dit François sérieusement.
--Tu pourrais me faire un bien grand plaisir, mon enfant, Ce serait en me donnant cette étude-là?
--Elle est à vous, père, dit l'espiègle jeune fille en embrassant M. de Sermaise.
--Ah! si le modèle était là, comme j'aurais du plaisir à mettre un couvert de plus, soupira le vieux domestique, qui avait son franc parler dans la famille.
Tous se turent.
C'était formuler, d'une façon saisissante et naïve à la fois, la secrète Préoccupation et peut-être même, à présent, l'espérance de tous.
A quelques jours de là, Pierre reparut rue de Mantes sans s'être fait annoncer. Il était en grande tenue. François vint lui ouvrir.
--C'est toi, vieille bête, lui dit le capitaine d'une meilleure voix que par le passé.
--Oui, monsieur Pierre! Vous désirez voir madame votre mère?
--Madame Villefort et les autres! Dit simplement le capitaine en regardant François bien en face.
Cet: «Et les autres!» fit sauter de joie le vieux domestique, qui se précipita dans l'escalier, en annonçant à pleine voix:
--Monsieur Pierre Villefort!
M. de Sermaise, qui avait entr'ouvert sa porte pour savoir qui il entendait parler à l'étage inférieur, la referma sans bruit, et Mme Villefort descendit seule.
Pierre embrassa sa mère sans parler, puis:
--Mon oncle ne descend pas? demanda-t-il.
--Hélas! mon enfant, après ce qui s'est passé....
--C'est juste, répliqua le capitaine. Du reste, c'est à moi de le remercier de la communication qu'il m'a faite l'autre jour. Je vais monter chez lui, s'il veut bien me recevoir.
--Va sans crainte, mon enfant; mais c'est ... qu'il n'est pas seul.
--Il est occupé?
--Oh! à ne rien faire! À laisser faire son portrait.
--Raison de plus. Ce sera pour moi une occasion de saluer le peintre.
--Merci, cher enfant!
Pierre monta et frappa à la porte de son oncle qui cria: Entrez!
A la vue du capitaine, Geneviève salua discrètement et fit mine de se retirer.
--Pardon, mademoiselle, vous n'êtes pas de trop ici, puisque vous y êtes chez vous, dit Villefort.
--Il me semble, hasarda la jeune fille, enhardie par cette parole courtoise, que vous êtes ici plus encore chez vous que je ne saurais l'être.
--Il vous plaît de le penser, répliqua le capitaine souvent problématique dans la concision de ses phrases.
Puis quand tous trois furent assis:
--Mon oncle, dit Pierre, je compte quitter Saint-Germain, j'ai tenu à prendre congé de vous, de ma mère et de ... mademoiselle de Sermaise, ajouta-t-il avec effort.
--Pourquoi nous quitter? Ta présence à notre foyer serait notre joie, s'exclama M. de Sermaise.
--Ah! si vous restiez, monsieur Villefort, dit Geneviève tout à coup, vous auriez de moi une bien belle récompense!
--Laquelle? demanda vivement Pierre en fronçant légèrement le sourcil.
--Daignez venir ici, monsieur, dit la jeune fille sans lever les yeux de sa palette.
Pierre, très étonné, se leva et s'avança vers la jeune artiste.
--Écoutez, lui dit-elle alors tout bas en souriant, malgré les larmes qui perlaient au bord de ses paupières, je ne vous offrirai pas ma main, vous ne sauriez qu'en faire, ni votre portrait, je ne me sens pas de force, il n'y a que M. de Sermaise pour s'intéresser à mes barbouillages. Mieux que cela! Mieux que tout cela!
Et Geneviève chuchota à l'oreille de Pierre:
--Je m'en irais sans rien emporter d'ici, qu'une éternelle reconnaissance!
Villefort tressaillit.
--Que dites-vous donc là tous deux? demanda M. de Sermaise, impatienté de ne rien comprendre à cet aparté.
--Des trois choses dont parle mademoiselle, dit tout haut Villefort, je n'en accepte qu'une mon portrait, quand elle aura fini, le vôtre, mon oncle. Il remplacera celui qu'on a tourné contre le mur, ajouta-t-il en riant. Ainsi, c'est entendu, mon portrait quand je reviendrai. En attendant, je pars!
--Pour longtemps? demanda M. de Sermaise assombri.
--Cela dépendra, murmura le capitaine; mais vous aurez de mes nouvelles.
Puis, désignant le livre à fermoir:
--Vous allez brûler cela, je pense?
--C'est fait, mon enfant, répondit le vieillard, en lui montrant que du fameux journal il ne restait plus que les feuillets blancs et la couverture.
--Voilà un oncle parfait, s'écria le capitaine.
--Oh! je le sais! dit Geneviève avec ferveur.
--Non! simplement un oncle, rectifia M. de Sermaise.
--Dans tous les cas, un oncle rare! Déclara Villefort.
--Ce duo, dit gaiement le vieillard, est aimable à entendre, mais il a duré suffisamment. Il en est un autre qui ne me déplairait pas non plus....
--Lequel? demanda Geneviève.
--Puisque Pierre part, j'espère bien que ce sera pour son retour, répondit M. de Sermaise sans s'expliquer davantage.
Le capitaine regarda la jeune fille qui baissa les yeux.
Après quelques instants de silence, Villefort se leva de nouveau et dit adieu à son oncle et à Geneviève. Pour toute plainte, pour toute réclamation contre un arrêt qui lui faisait peine, M. de Sermaise dit à Pierre résolument:
--J'aurai demain soixante-quinze ans. Fais-moi un grand plaisir. Tu me dois bien cela.
--Que désirez-vous?
--Ne pars pas! Reste.
Villefort ne répondit pas. Il regarda la jeune fille.
--Monsieur Pierre accepte! déclara joyeusement Geneviève.
Elle lui tendit la main, sur laquelle le capitaine déposa un baiser.
--Enfin! voilà donc mon dîner à quatre couverts! s'écria François qui entrait à ce moment avec Mme Villefort.
Tours, Avril 1889.
LOIN DES YEUX LOIN DU CŒUR FIN
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