Le goéland

Part 12

Chapter 123,848 wordsPublic domain

Le matin, Estelle et Michel s’étaient disputés. Elle lui avait dit qu’il était «fier», ce qui paraissait à cette petite la pire des insultes. Il lui avait crié: «Laisse-moi tranquille, à la fin.» Maintenant que Sylvain était avec eux, ils ne se parlaient pas. Estelle en voulait à Michel de ne pas être sorti avec elle le jour de Pâques; à voir des filles de son âge s’éparpiller sur les routes, bien accompagnées, ou envahir la salle de danse, elle s’était sentie malheureuse. Le soir, elle avait brûlé la friture, essuyé les criailleries de sa mère et finalement pleuré dans son lit.

Son désappointement se changeait maintenant en rancune amère. Elle ne savait pas quelle force de jeunesse, inassouvie, gonflait son cœur. A ses yeux, c’était Michel qui avait tous les torts; Michel pour lequel elle se dépensait en pure perte, et qui restait buté, maussade, méprisant. La veille, quand elle avait mis sa robe neuve, il ne l’avait pas même regardée: une robe dont elle avait choisi l’étoffe, un mois à l’avance, dans cette baraque ouverte à tous vents, où l’on vendait des cotonnades, de la lingerie avec des rubans et des bas fins, à côté de la vaisselle étalée par terre. C’était elle-même qui avait acheté, chez le buraliste, le patron en papier d’un journal de modes. Elle avait aussi rêvé d’une écharpe qui se balançait à un étalage. Mais l’aurait-elle eue tombant jusqu’à la taille sur sa robe verte, que Michel ne lui aurait pas accordé la moindre attention. Cette mère qui allait venir le rendrait encore plus orgueilleux. A l’avance elle était jalouse. De quoi le plaindrait-elle? N’avait-elle pas aussi ses peines dont personne ne se souciait? Si Michel, dont elle se détournait obstinément, lui faisait la grâce de se rapprocher, elle saurait bien aussi être dure, et revêche, et indifférente. Il aurait fallu des représailles pour apaiser la blessure de son amour-propre. Mais, à cette heure même où elle couvait son ressentiment, s’il l’avait voulu, comme la réconciliation eût été facile!

Quand ils eurent dépassé la croix, Michel, s’étirant, se leva et enjamba le banc pour prendre les rames. La dorure du bassin était merveilleuse. C’était un de ces soirs où l’on verrait courir un moustique sur l’eau. La pinasse glissait tranquillement et la paix de l’air était si parfaite que l’on entendait l’égouttement des avirons. Un héron, endormi sur un piquet, semblait un grand parapluie fermé. Des lattes reflétaient leur ombre brisée.

Le soleil, orange mûre, se détacha du ciel derrière les dunes; et le cap tourné vers Piraillant, ils voguèrent pendant une heure sur des tons étales de vert, de rose safrané et de lilas tendre qui se fondaient dans une impression de calme infini. On ne voyait plus qu’une autre pinasse et une flottille d’oiseaux, petites barques blanches sur le bassin vide. Un goéland plana, éclairé en dessous par la réverbération du soleil qu’on ne voyait plus.

Toute la semaine, ils détroquèrent ensemble sur la plage. Estelle montrait son humeur de chèvre, ne s’observant que devant son père. Sylvain marmonnait:

«Qu’est-ce que c’était que cette société scientifique pour laquelle on lui retenait quatre sous par are sur sa retraite d’inscrit maritime? Comme si ce n’était pas assez de payer vingt sous par are au gouvernement! Les vingt sous, il le comprenait. L’État a besoin d’argent. Mais ces quatre sous, pour une société qu’il n’avait jamais vue! Qu’est-ce qu’elle faisait? Qu’avait-elle trouvé? Tous ces gens-là étaient des «feignants» qui n’avaient pas de place et en cherchaient une.»

--Moi, quand je veux le médecin, je me le paie.

On les voyait tous trois debout, des journées entières, autour d’une sorte de pétrin monté sur des barres entre-croisées. Les tuiles empâtées de piécettes d’huîtres et de mamelles gélatineuses, orange et vertes, reparaissaient nues sous le crissement de leur couteau. C’était une palette de fer bien emmanchée. Il fallait peser sur la lame pour soulever la robe rocheuse qui se défaisait de bas en haut. La raclure tombait dans des casiers.

Michel était envahi par la rêverie. Son jeune corps se vivifiait au milieu de cette solitude, retrempant ses forces dans le soleil, le vent, le silence, comme dans un bain qui purifie les sources de l’être.

Parce qu’il vivait, élargi, dans cet univers invisible que porte en soi un jeune garçon, roi dédaigneux du monde intérieur où il se retranche, Estelle sentait qu’il n’y avait pas de lutte possible. Qu’elle essayât de la moquerie, de la colère, elle savait qu’aucune de ses flèches ne traversait cette atmosphère d’indifférence. Ses messages ne parvenaient pas. Les coups qu’elle s’essayait à lui porter s’abattaient sans force, comme ces cailloux qui n’atteignent jamais le but. Il n’y avait rien d’autre, dans tout cela, qu’une irritation impuissante qui s’éteignait et se rallumait, durement soufflée par sa jeunesse, sans autre élément que son propre cœur insatisfait.

Quand il se baigne, elle regarde dans le bassin étincelant émerger sa tête. Il avance vite, par poussées brusques, puis se retourne et semble dormir.

Elle pense qu’il se baigne matin et soir, et, le travail fini, s’isole ou s’en va. On ne sait pas s’il est heureux ou mécontent que sa mère doive venir au mois de juillet. Quand Elvina a cru l’éblouir de cette nouvelle, il n’a pas même répondu un mot. «Qu’est-ce que tu veux que ça lui fasse?» répète Sylvain. On a parlé de rafistoler la cabane et de la repeindre. Mais il n’a rien dit. Estelle se persuade que l’orgueil le change; qu’il ne souffre plus rien de commun entre eux. Il veut sans doute la remettre à sa place, lui rappeler qu’elle est fille de pauvres gens. Mais ces pauvres gens, il a été bien heureux de les trouver! Où serait-il sans eux? Et elle rougit, les lèvres à la fois serrées et tremblantes; quand il reste des après-midi entiers couché sur la dune, elle souffre en silence, sourdement travaillée d’inquiétude et de jalousie.

Michel ne voit rien. Il a passé près de sa petite compagne sans la regarder. Il s’étend pour se sécher dans le sable chaud. C’est hier qu’il avait toutes ces idées noires mais non maintenant où il voit l’avenir ouvert, l’éblouissement de la vie. Ce séjour de sa mère qui lui a inspiré au premier moment un sursaut de crainte, son rêve peu à peu en prend possession, changeant devant lui la couleur du monde. L’été qui vient s’étend comme un grand pays merveilleux. Sa mère lui semble transfigurée, aimante, sincère. Depuis que l’abbé a laissé percer le désir de les séparer, il a le geste instinctif de se ranger près d’elle. Cette escarmouche éclaire son cœur. L’heure approche où il saura ce qu’elle lui cache. Contre les dangers qui l’environnent, ombres confuses, il se sent de force à la protéger. C’est à lui désormais qu’elle fera confiance. Il ne peut détacher ses yeux de cette plage où elle marchera; de ce promontoire de sable et de pins où ils iront ensemble s’asseoir. Que ce sera bon! Du calme enfin, de la paix entre eux! La mer brille et pousse lentement ses petites rides sur le rivage. Il se retourne, la peau cuisante, son jeune corps dévoré par la brûlure du soleil. Dans l’assoupissement de tout son être, il n’a plus conscience que de ce rêve enfoui en lui, contre lequel son cœur se blottit, comme fait l’enfant qui s’est endormi pressant dans ses bras le jouet qu’on vient de lui donner.

Puis ce foyer de joie s’apaisa, soit que les premières impressions eussent été trop vives, ou que son imagination se lassât un peu. Mais la merveilleuse lumière du printemps chassait les rancunes, étouffait sous ses voiles d’or les mauvais levains qui fermentent dans les ténèbres. Sa grande souffrance se diluait dans la symphonie de bonheur du monde.

Ainsi étendu, brûlé par le sel et par le soleil, il n’était plus qu’un adolescent engourdi de songes. La solitude d’une petite baie lui semblait une oasis de paix merveilleuse. Tout lui parlait sourdement au cœur. Dans le sable coulant entre ses doigts, il rassemblait des débris fragiles comme de la porcelaine écrasée. L’hippocampe, semblable à un pion d’échec, éveillait en lui de confuses idées d’art, de bibelots, de choses sculptées. Des images de l’_Odyssée_ flottaient dans son rêve. Quand l’abbé Danizous lui avait parlé de ces peintures représentant une déesse de la mer, debout sur un char attelé de chevaux marins, c’est la tête de l’hippocampe qu’il leur avait vue, mais énorme, soufflant l’écume par des naseaux que battaient les vagues, et avec d’étranges crinières ruisselantes.

Ainsi, tout ce qu’il avait sous les yeux enrichissait le peu qu’il savait, donnant à ses lectures d’enfant élevé en pleine nature la substance de ces choses touchées chaque jour, et qui lui causaient à son insu un plaisir plus profond au fur et à mesure qu’il y incorporait une vie poétique.

Il avait aussi une prédilection pour ces coquilles légères, sortes de pétales recourbés, teintées à l’intérieur d’un lilas rose et glacé d’argent. Ces petites conques semblaient feuilletées dans une pâte exquise. Elles étaient aussi légères que ces sous de nacre, les monnaies du pape. Il ne savait pas qu’elles avaient la nuance des fleurs exotiques, ces orchidées fragiles et coûteuses comme nos vanités. A ces frêles coquilles, pour être précieuses, il ne manquait que la rareté. La libéralité de la mer, si riche qu’il lui est indifférent d’abandonner où passe son flot une frange de trésors, en avait jonché la pente sableuse. Michel les regardait étinceler de sel au soleil. Quand il en avait ramassé plusieurs, il ne savait laquelle préférer. Celles qui étaient enfoncées dans le sable humide, il les déterrait et les lavait au bord du bassin. Son plaisir était aussi de les plonger dans les flaques d’eau tiédies sur la plage chaude. Accroupi, les jambes brûlées de sable et de sel, il regardait s’aviver les teintes, les couleurs reprendre, au contact de cette mer qui les avait fardées de ses reflets, une vie nouvelle et miraculeuse.

Les jours où Sylvain allait seul au parc, pour charger deux ou trois cents tuiles qu’il arrachait des collecteurs avec un crochet, Michel s’amusait parfois à assembler sur le sable les coquilles éparses autour de lui, formant sur la petite plage solitaire une croix, une ancre, un singulier goéland rose aux ailes immenses.

Jours tranquilles, printemps abondant de lumière heureuse. Il attendait. Le temps où des débats douloureux possédaient son âme semblait éloigné. C’était en lui une grande espérance ou plutôt une suspension de tout ce qui était mauvais, grondant, ivre de rancune.

Il n’emportait pas de livre avec lui en ces heures où il passait du soleil à l’ombre, étendu tantôt sous un pin, tantôt sur le sable. Il fermait les yeux. C’était à ces moments où s’abolissait le sens de la vue qu’il respirait le mieux les parfums, odeurs de résine mêlées à celles de la terre chaude. Un bruit mystérieux de branches froissées annonçait la houle des senteurs marines, grande marée aérienne inondant la face de la terre d’un souffle salubre. Il la recevait comme une algue du rivage se baigne dans la vague. Les sensations qui le pénétraient étaient joyeuses, de la joie associée à la plénitude du bonheur physique. Ainsi allongé, les yeux clos, percevant les vibrations infinies de l’air et de la lumière par ce sens admirable répandu sur tout notre corps, il avait l’impression de s’abandonner sur le cœur odorant du monde.

X

Il y eut, au début de juin, par l’intermédiaire de la sage-femme, une série de lettres et de contre-ordres qui trahirent les hésitations de Laure: «Il ne fallait pas dire qu’elle viendrait,» répétait Elvina furieuse, qui avait transporté à Piraillant un sac rempli d’ustensiles. La cabane avait été remise en état. Enchâssée dans un rang de masures passées au goudron, mais déteintes, couleur de rouille, la petite case gris clair se voyait de loin.

Quand Laure annonça enfin sa venue, non à Piraillant, mais dans un hôtel de la même côte, distant seulement de trois kilomètres, Michel, repris par sa timidité et par ses défiances, éprouva un soulagement. Il pourrait du moins se ménager des silences, des haltes loin d’elle.

Comme les grands travaux prenaient fin, la plupart des parqueurs allaient à la pêche. Le détroquage était terminé, ainsi que le transport des petites huîtres, recueillies avec soin au fond des casiers, et qui ensemençaient dans les parcs un bassin spécial.

C’était la saison où l’on entend, le long de la plage, retentir les coups de marteau sur les vieilles pinasses que l’on répare. Le coaltar fume dans les marmites à trois pieds sous lesquelles on pousse du bois. Albin, au bas d’un talus, repeignait son chaland. Accroupi, il passait sous la quille soulevée par deux piquets une couche de goudron lustré comme l’aile du corbeau. Son pinceau était fait d’un paquet d’étoupe emmanché à un long bâton.

--Quand un chaland est bien entretenu, il y en a pour une vie d’homme, disait le vieux Biscosse.

Le moment venait de garnir à nouveau les collecteurs. Les tuiles blanchies séchaient au soleil. On les avait alignées par couches, formant des cubes, entre les rangées de hangars qui servent de voileries et les piquets où les filets étaient accrochés. Les fosses de chaux vive, trous profonds qui s’espaçaient sur l’esplanade, remuées, souillées, étaient presque vides.

On discutait sur le meilleur moment de poser ces tuiles. Biscosse se montrait toujours le premier à les mettre en place. C’était un homme hardi à l’ouvrage. Les autres, un peu plus tôt, un peu plus tard, finissaient par se décider. Chaque pêcheur suivait son idée.

L’année précédente avait été mauvaise. Il y a sur les parcs, comme dans les champs ou les vignobles, les bonnes et les médiocres récoltes. On ne sait pas pourquoi le frai se dépose mal. «Le meilleur moment, rabâchait Elvina, était la maline de la Saint-Jean.» Et elle houspillait son homme, négligent, toujours en retard pour le travail, et qui, le soir, pêchait le rouget.

Comme ils posaient, dans le seul parc de l’île-aux-Oiseaux, près de huit mille tuiles, les Picquey faisaient pendant plus de trois semaines des «voyages» pour les transporter. Les deux hommes mettaient parfois la nuit un filet à l’eau. Michel, silhouette noire, à la proue de l’embarcation, son tablier de ciré noué sur son pantalon, «levait» lentement, tirant le long chapelet de lièges, tandis que Sylvain ramait par coups retenus. La corde ruisselante remontait le long du bordage; et dans le filet alourdi d’eau, ramenant des paquets de goémon, des débris de bois, de loin en loin brillaient, escarboucles, les rougets qui donnent à peine deux ou trois faibles coups de queue pour mourir au fond de la barque. Quand Michel, courbé, arrachait chaque poisson de la poche qui l’emprisonnait, la lanterne éclairait des flancs incendiés de pourpre et des yeux vitrés.

* * * * *

Lorsque le bateau qui l’amenait quitta le débarcadère, Laure se sentit infiniment seule. Arcachon était grouillant de robes claires, avec une nuée de canots de plaisance à l’ancre, d’un blanc de nénuphar, étincelants de bordages vernis, d’acajou, de cuivres: bibelots précieux, flottille de plaisir en ces mois d’été où le bassin n’est plus qu’une coupe offerte aux régates. Que venait-elle faire? N’y aurait-il personne pour la reconnaître? Elle dévisageait sur le pont des couples assis; un jeune homme, tête nue, braquait des jumelles. La réverbération de l’eau l’aveuglait. C’était le soir. Elle ne regardait pas Arcachon éclairé en face par le soleil. Son visage était tourné de l’autre côté; vers le phare profilé à contre-jour, colonne grise, sur un ciel blond. Autour de chaque embarcadère, ses beaux yeux fouillaient la lisière sale des baraques en planches. Tant de misère lui répugnait à la fois et la rassurait! Elle avait posé, comme une émigrante, ses bagages autour de son pliant, une grosse valise et un sac de cuir.

Le _Courrier du Cap_ longeait maintenant la rive ouest du bassin. Laure regardait passer des mamelons plantés de pins, de petites baies. Comme le bateau glissait près de la terre, elle distinguait les cases grises des parqueurs adossées au talus de sable. Ainsi entrevues, en cet été 1910, ces dunes semblaient bien solitaires, avec les loques de masures glissant à leur pied, et les petites anses où la triple ondulation du sillage soulevait la flottille noire des pinasses à l’ancre.

Laure avait l’impression très vive que tout cela était la vie de Michel. Qu’allait-elle devenir dans ce domaine où elle n’avait jamais pénétré? Sa pensée alla vers son mari qui avait dû passer à Paris la veille, en route pour Bruxelles et pour la Hollande. C’était un soulagement de sentir la distance s’allonger entre eux. Là où il était, pouvait-il la voir assise près de ce rouf, son voile brun au vent, à côté de la valise qui couchait sur le pont un rectangle d’ombre? Ou plutôt, s’il l’avait vue, se serait-il douté de ce qui l’amenait? Elle lui avait seulement dit qu’elle allait se reposer quelques jours au bord du bassin. Il n’avait fait aucune objection. Quand elle lui parlait du bien-être que c’était pour elle de s’asseoir au milieu des pins, il souriait, l’esprit bienveillant, ne voyant rien d’extraordinaire à ce qu’elle cherchât précisément le plaisir qu’il aurait préféré lui-même.

Comme il lui semblait incroyable de l’abuser si facilement! Cela s’était fait sans aucun plan. Parce qu’il haïssait le monde, il lui savait gré de vivre presque toujours seule. Il chérissait, lui, son indolence et tout ce qu’il pensait de sa femme se résumait dans l’enchantement de la retrouver fidèle à lui sourire et à l’accueillir, rayonnante à ses yeux du pouvoir d’embellir sa vie.

Elle savait si bien le chloroformer! L’amour avait été pour elle le grand secret de l’existence; si elle l’avait fait naître, avec tant de chaleur, dans deux hommes si différents, c’est que sa vocation était de charmer et de se complaire dans cette jouissance. Elle, si incapable en toutes choses, et qui eût été dans les difficultés matérielles bientôt désarmée, comme elle se sentait guidée, infaillible, dans tout ce qui touchait à sa vie de femme. C’était comme un don caché de son être, d’où procédaient la grâce, le sourire et l’illusion. Que Marc fût un homme supérieur et possédât toutes les qualités qui lui échappaient, cela ne l’empêchait pas, avec elle, d’être le plus faible des hommes.

Puisqu’il ne savait pas, ne saurait jamais, quel tort lui faisait-elle? Qu’elle fût là, ou ailleurs, c’était le même mensonge apitoyé, où elle n’était pas loin de voir un mérite, avec l’étrange faculté qu’ont les femmes de dissoudre dans leur esprit le point de départ. Comment retrouver, sous tant d’impressions superposées, son «moi» véritable; l’être qui se révéla dans une impulsion, au feu d’un amour, et que le temps a étouffé, qui s’est peut-être sous ses alluvions détruit tout entier, il n’est pas plus en notre pouvoir de le ranimer que de faire revivre l’enfant que nous fûmes: Laure, posée sur ce pont comme une hirondelle, scrutait en vain dans sa conscience cette place trop lointaine.

Combien Michel l’eût aimée, si son être n’avait été empoisonné par la jalousie, il le découvrit pendant les jours qui suivirent. L’auberge où elle était descendue se trouvait au fond d’une petite place. Une maison neuve, témoignage de prospérité, avec une épicerie au rez-de-chaussée, avait été greffée sur un ancien bâtiment en planches; celui-ci repeint en vert, et qui formait une aile basse, servait de salle de restaurant. Comme Laure déjeunait, le timbre de la porte jetait à tout instant sa note stridente; la patronne familière, qui venait de lui apporter le pot au lait et la cafetière, interrompant à regret la conversation, regagnait la pièce voisine où balais et sabots pendaient au plafond; on entendait basculer les plateaux de cuivre de la balance.

Chaque jour, refaisant à pied les trois kilomètres qui les séparaient, elle allait en suivant la plage rejoindre Michel. La première fois, elle était partie de si bonne heure que le soleil blanchissait à peine un halo de brume. C’était un matin mystérieux. Derrière l’hôtel, tout était noyé de gris, le ciel, les pins, les vallonnements indistincts des dunes. Il y avait seulement au ras du sol des bleus violets dans le vert sombre des ajoncs.

Elle avait traversé un hameau de cabanes, longé une anse où flottaient des barques; et tout à coup, en haut d’une croupe, elle avait aperçu Michel étendu qui guettait peut-être son apparition. Quand il s’était levé, et qu’elle l’avait vu glisser dans le sable, élancé, solide, le cou hâlé et beau dans son tricot, elle avait senti battre son cœur.

--Mon petit... mon petit... Je suis si heureuse!

A peine reconnaissait-elle ce grand fils qui tendait vers elle une figure figée par l’émotion. Sa vie nouvelle l’avait transformé. Elle ne pouvait comprendre que six mois l’eussent changé si profondément, interdite de ne plus retrouver l’enfant qu’elle avait laissé, mais un adolescent au regard viril, presque un homme.

--On est bien ici... Tu me conduiras dans les jolis coins, disait-elle, avec un sourire hésitant, cherchant à deviner sur le visage de Michel ce que l’abbé avait pu lui dire.

«Il ne sait rien,» pensa-t-elle en voyant monter dans les yeux clairs un éclat de joie.

--Tu es content... Nous allons être si tranquilles.

Comme elle parlait, tournant à chaque instant la tête vers Michel, elle fut frappée par la saillie des pommettes et la carrure des maxillaires. Elle reconnaissait aussi les cheveux d’un blond sombre, rejetés sur la tempe; et encore dans la cassure du menton, dans certains gestes, quelque chose d’un être presque oublié dont la survivance soulevait en elle une émotion sourde.

«Comme il lui ressemble,» pensa-t-elle à plusieurs reprises. Mais ce n’étaient que des lueurs qui fouillaient, intermittentes, au fond d’elle-même. Elle chercha péniblement une image d’homme qui lui échappait, essaya de revoir, de comparer, et ne trouva rien.

Ils longeaient le rempart et montèrent un petit escalier fait avec des rondins. Le soleil dissipait les brumes. Il y avait du bleu dans le ciel, un peu de bleu lointain, mais pur, deviné derrière les vapeurs flottantes. Le sable prenait la couleur des fleurs du pêcher. Les brises leur jetaient au visage un goût de résine et de rosée. Au loin passait une petite voile blanche comme un papillon de la mer.

Laure s’appuyait au bras de son fils. L’illusion du bonheur les enveloppait. Depuis le jour où Biscosse l’avait insultée, elle s’était juré de ne revenir jamais à Arès. Le port où elle avait erré, humiliée, lui inspirait une répugnance insurmontable. Pour rien au monde, elle n’eût voulu revoir l’abbé Danizous. Le souvenir de leur entretien la bouleversait. Ce n’était pas seulement la honte de l’aveu, mais un sentiment de pitié pour elle, pour Michel, mêlé d’une crainte superstitieuse.

Tout cela était loin, Arès invisible à l’horizon. Laure regardait le rempart, les masures serrées dans un petit vallon de sable où venaient mourir des monticules roussis de plaques de bruyère. La cabane était ouverte. Elle entra, sortit, entraîna Michel dans les ruelles. Devant les portes, sous les treilles réunissant les toits misérables, des femmes assises réparaient des voiles; des taches d’ombre et de soleil tremblaient autour d’elles.

En un quart d’heure, elle eut tout vu, le port, le figuier au-dessous duquel s’étageaient, sur des gradins de bois peints en vert, des géraniums d’un rose vif.

Pour le déjeuner, qu’une pêcheuse prévenue la veille apporta dans des plats couverts, Michel transporta la table sous les acacias plantés au bout du rempart.