Le gibet de Montfaucon (étude sur le vieux Paris)
Part 3
J’ay veu (_dit Molinet_) oyseau ramage Nommé maistre Olivier, Vollant par son plumage Hault comme ung esprevier; Fort bien sçavoit complaire Au roy; mais je veis que on Le feist, pour son salaire, Percher au Monfaucon.
Olivier le Dain était accusé d’avoir abusé d’une femme en lui promettant de sauver son mari, que néanmoins il fit pendre. Le corps ne resta que deux jours exposé et fut enterré à Saint-Laurent, paroisse de Montfaucon; les lettres patentes, à cette occasion, sont fondées sur ce qu’Olivier le Dain avait rendu de grands services au feu roi.
On pendit avec lui un de ses gens, Daniel Bar, qui avait été capitaine du pont de Saint-Cloud, et avait abusé de son autorité pour rendre des jugements dans lesquels il était juge et partie.
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Pendant qu’on traînait à Montfaucon Olivier le Dain, un autre favori de Louis XI, Jean Doyac (ou Jean de Doyat), recevait un châtiment exemplaire. Après avoir été fouetté dans les carrefours de Paris, il fut conduit aux Halles, où il eut une oreille coupée et la langue percée d’un fer chaud; puis on le remit entre les mains de Jean II, duc de Bourbon, son ancien maître, qu’il avait trahi, et qui le fit conduire à Montferrand, où on lui coupa l’autre oreille, après l’avoir encore fouetté publiquement. Mais Charles VIII, à sa majorité, fit réviser le procès de Doyac, qui fut acquitté et rétabli en possession de sa fortune[72].
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La même année furent pendus les sieurs Jehan Hugot et Martin Portier (ou Potier), et cela pour leurs démérites, je suppose, n’ayant à cet égard aucun autre document que celui-ci: «A Regnault Chasteau, Garde du scel de la Prévôté de Paris, pour la dépense de bouche faite par maître Jehan de la Porte, Lieutenant Criminel, et Pierre Quatre-Livres, Procureur du Roi; Guillaume Diguet, Greffier audit Chastelet, et plusieurs Examinateurs et sergens dudit Chastelet, au dîné au retour du gibet de Paris, où furent exécutés et pendus Jehan Hugot et maître Portier ou Potier[73].»
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Le 8 mars 1522, on pendit deux orfévres qui avaient volé pour 4,000 livres de la vaisselle de François Iᵉʳ chez M. de Villeroy. Ce fut le prévôt de l’hôtel du roi qui les condamna à mort[74].
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Le 28 septembre 1526, fut pendu et étranglé au gibet de Paris un jeune écolier de vingt-deux ans, nommé Gasper Gosse, «bedeau de la nation d’Allemaigne en l’Université de Paris». Il avait tué de Selve, neveu du premier président au Parlement de Paris. «On dit qu’il avoit beaucoup cousté à son père pour luy cuider saulver la vie, mais ses parents ne peurent[75].»
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Le 9 août 1527[76], à une heure après midi, un vieillard sortait de la Bastille au milieu d’une troupe d’archers et de sergents; il était monté sur une mule, avait la tête nue et tenait à la main une croix de bois peinte en rouge. «Il avoit vestu une robbe de drap frisé couleur tannée, obscur, enfumé, un saye de veloux noir. Son cry luy fut faict en trois lieux, c’est asseavoir porte Bauldetz, devant Chastelet et au Gibet.» Là, le malheureux attendit longtemps au pied de l’échelle que sa grâce arrivât, mais ce fut en vain; c’est alors qu’il s’écria: _J’ai bien mérité la mort, pour avoir plus servi les hommes que Dieu[77]._
Quelques instants après, une victime de plus se balançait aux piliers de Montfaucon, et cette victime innocente s’appelait Jacques de Beaune, baron de Samblançay[78], surintendant des finances sous Charles VIII, Louis XII et François Iᵉʳ, sacrifié par la reine mère. On sait qu’il lui avait prêté les sommes destinées à Lautrec, faute desquelles celui-ci perdit le duché de Milan, ce que le roi ne put pardonner[79].
Le 12, Jean Maillard[80], lieutenant criminel, et le sieur de Gonais, confesseur, attachèrent au gibet ces deux vers:
Viscosas quicumque manus ad furta paratis, Hujus vos memores convenit esse loci.
Plusieurs pièces de vers contre Samblançay coururent Paris:
O trésoriers! amasseurs de deniers, Vous et vos clercs, si n’êtes gros asniers, Bien retenir devés ce quolibet: Que pareil bruit avez que les meusniers; Car pour larcin, un de ces jours derniers, Votre guidon fut pendu au gibet.
«Ce guidon des voleurs», dit l’Estoile, avait fait faire son tombeau avant sa mort; c’est sur ce tombeau que de Bèze fit ces vers:
Hunc sibi Belnensis tumulum quem cernis inanem Struxerat, invidit cui laqueus titulum. Debuerat certe, sors omnibus ut foret æqua, Tardius hic fieri, vel prius ille mori[81].
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Le 24 septembre 1533, Jean Poncher, trésorier du Languedoc, fut pendu à Montfaucon; son corps, enlevé pendant la nuit et enterré secrètement à une certaine distance du gibet, fut retrouvé et pendu de nouveau.--Il fut encore enlevé, mais cette fois on le coupa par morceaux, qu’on enterra dans différents endroits, afin de rendre les recherches infructueuses[82].
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René Gentil, président au Parlement, fut pendu le 2 septembre 1543 au gibet où, dix ans avant, il avait fait pendre Jean Poncher, innocent. Brantôme, Varillas et le Président Hénault ont accusé à tort René Gentil d’avoir soustrait à Samblançay les reçus de Louise de Savoie, et cela sur les instances d’une des femmes de la duchesse d’Angoulême, femme dont il était amoureux. Amelot de la Houssaie croit même que Marot fait allusion à René Gentil quand, dans l’élégie 22, Samblançay dit de la Fortune:
Mais cependant sa main gauche très-orde Secrètement me filoit une corde, Qu’un de mes serfs[83], pour sauver sa jeunesse, A mis au col de ma blanche vieillesse.
René Gentil ne fut jamais le commis de Samblançay, il avait été celui de Jean Poncher. Théodore de Bèze lui fit l’épitaphe suivante[84]:
Fracto gutture stare quem revinctum Impellique vides et huc et illuc, Quondam purpureo sedem Senatu Primam Parhisio in foro tenebat. Verum (proh facinus scelusque grande!), Dum, lucri studio impotente captus, Bonos non minus ac malos coercet, Justo numine sic jubente Divum, Vivus qui male sederat tot annos Stare nunc male mortuus jubetur.
Jean Moulnier, qui avait fait réparer les fourches patibulaires de Montfaucon, y fit amende honorable en 1558, à l’occasion d’un procès intenté contre lui par la comtesse de Senigau.
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Le 9 septembre 1566, les frères Miloirs, trésoriers des compagnies, reçurent la question extraordinaire et furent pendus à Montfaucon pour avoir volé une somme de soixante mille écus et fait plusieurs faux. A l’échelle, le frère aîné, croyant toujours que sa grâce allait arriver, résolut de gagner du temps; il se cramponna aux échelons, et fit si bien que le bourreau, de guerre lasse, le pendit à l’échelon même auquel il s’était accroché[85].
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Gaspard de Châtillon, sire de Coligny, amiral de France, assassiné par le Bohême Charles Dianowitz dans la nuit de la Saint-Barthélemy, fut traîné dans tout Paris; après avoir subi d’affreuses mutilations, son cadavre fut transporté au gibet de Montfaucon, où on le pendit par les cuisses avec des chaînes de fer. Toute la cour voulut l’aller voir, et la reine mère, son fils, sa fille et son gendre en firent une partie de plaisir. A la vue du corps mutilé de l’amiral, la figure du sombre Charles IX s’éclaira d’un reflet joyeux; on l’accuse même, mais à tort, d’avoir répété à ses courtisans, qui se détournaient avec dégoût, la fameuse phrase d’Aulus Vitellius visitant le champ de bataille de Bedriac.
D’Aubigné et de Thou prétendent que la tête de l’amiral fut envoyée à Rome; d’autres disent que l’on en fit présent au roi d’Espagne. François de Montmorency fit dépendre le cadavre, pendant la nuit, par un de ses valets nommé Antoine, et le fit transporter à Chantilly. Ses os se voient aujourd’hui, dit le Père Griffet, dans la chambre des archives, à Châtillon-sur-Loire,--soit qu’on les ait retirés du tombeau, ou qu’ils n’y aient jamais été mis, quoi qu’en dise d’Aubigné. Ils sont en petit nombre et renfermés dans un petit coffre de plomb: une balle de plomb est restée dans l’épaule: cette balle fut tirée probablement lorsque le corps était pendu au gibet de Montfaucon.
On sait que le Parlement mit en accusation Coligny mort, le déclara, par arrêt du 27 octobre 1572, coupable de lèse-majesté, et le condamna à être pendu _par figure_ au gibet de Montfaucon. En effet, on traîna sur la claie un homme fait de paille, représentant l’amiral Coligny; par une dérision cruelle, et en souvenir d’une habitude de ce malheureux, le fantôme tenait dans sa bouche un cure-dent.
C’est peut-être le seul exemple d’un homme subissant deux fois cette exposition ignominieuse[86].
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Le 25 septembre 1584 fut pendue à Montfaucon la Sœur Tiennette Petit, de l’Hôtel-Dieu de Paris, pour avoir donné quelques coups de couteau à une de ses compagnes et coupé la gorge à Jeanne Lenoir, vieille religieuse. Tiennette Petit, allant au-devant du châtiment, s’était jetée à la Seine par une fenêtre; mais elle fut retirée, mise dans les prisons du Chapitre de Paris, et condamnée par le bailli de ce Chapitre à être pendue devant l’Hôtel-Dieu. Un arrêt de la Cour confirma la sentence, mais l’envoya pendre à Montfaucon «avec le couteau»[87].
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Sylva, médecin piémontais, détenu à la Conciergerie pour _sodomie_, était à table avec quelques prisonniers, lorsqu’il se prit de querelle avec l’un d’eux et lui donna des coups de couteau; tous se levèrent et voulurent se précipiter pour lui arracher cette arme des mains, lorsqu’il déclara qu’il la rendrait volontiers au sieur de Friaize, gentilhomme beauceron; et comme celui-ci s’avançait sans défiance, Sylva se jeta sur lui et l’assassina lâchement. Jeté dans un cachot, il se suicida pendant la nuit en s’étouffant avec des boulettes de linge arraché à sa chemise.--Son corps, attaché à la queue d’un cheval, fut traîné à Montfaucon, où il fut pendu par les pieds en janvier 1586[88].
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Le 24 mars 1608, on traîne à la voirie, la face contre terre, le cadavre de Francesco Fava, médecin italien. C’était un maître fourbe que le signor Fava; très-intelligent, plus instruit que la moyenne des individus de cette époque, notre intrigant personnage avait pu prendre différentes qualités et jouer divers rôles qui le mirent à même de s’enrichir rapidement, trop rapidement peut-être. Il était venu à Paris pour y vendre une fort jolie collection de diamants, qu’il avait emportée en souvenir de la cordiale hospitalité du signor Ange Bossa, et cherchait à s’en débarrasser, lorsqu’il fut arrêté. Il soutint d’abord que les diamants lui appartenaient, qu’il les avait achetés et qu’il ne pouvait répondre de leur origine; mais, se voyant serré de toutes parts, il avoua tout, se jeta à genoux et cria miséricorde: on l’envoya au Fort l’Évêque. Là, il essaya plusieurs fois de se tuer; il s’ouvrit les veines, s’empoisonna; mais, sauvé malgré lui, il tenta de fuir: cette tentative n’eut pas plus de succès que les autres. Alors il demanda à sa femme une sorte de pâte italienne qu’il aimait beaucoup, mit dedans une très-grande quantité d’arsenic (on ne sut jamais comment il se l’était procuré), et attendit tranquillement la mort. Quand sa femme et son fils furent partis «il demanda un prestre. Un qui estoit prisonnier se présenta, mais il le refusa et en voulut un autre. Pendant que l’on en cherchoit, le poison, qui estoit violent, commence son opération, presse Fava et le travaille extrêmement. Alors il se fit oster du lict où il estoit couché et mettre sur une paillasse, où il dit qu’il vouloit mourir, et y mourut misérablement peu de temps après, sans que le geôlier ni les prisonniers sceussent la cause de sa mort et eussent le temps et le moyen d’y remédier.»
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Le lundi matin 24 mars, «le corps est ouvert, le poison trouvé dans l’estomac, curateur créé au cadaver, information de la mort, la femme ouye, le procèz faict et parfaict au cadaver; sentence du mesme jour, par laquelle François Fava, accusé et déclaré deuëment atteint et convaincu d’avoir mal pris, desrobbé et vollé à Ange Bossa, par faulsetez et supposition de nom, qualitez escritures et cachets, neuf mil trois cents cinquante six ducats douze gros, monnoye de Venise, tant en diamants, perles et chaisne d’or qu’en deniers comptans, en espèce de sequins d’or; ensemble d’avoir attenté à sa propre personne, estant en prison, par incision de ses veines, et finalement, le procez estant sur le bureau, s’estre fait mourir par poison; et pour réparation de ces crimes, ordonné que son corps sera traisné la face contre terre à la voirie par l’exécuteur de la haute justice, et là pendu par les pieds à une potence qui pour cest effect y sera mise et dressée, etc.[89].»
L’affaire de Fava est une des plus curieuses et des plus singulières causes célèbres du XVIIᵉ siècle.
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Sur la fin de juin 1611, un certain baron d’Arquy attendait à cinq heures du matin, sur le Pont-Neuf, le sieur de Montescot. A l’arrivée de celui-ci, ils mirent l’épée à la main et l’affaire s’engagea; Montescot fut d’abord blessé au visage, mais, ripostant vivement, il transperça d’Arquy, qui tomba raide mort. Les passants voulaient l’arrêter, lorsque heureusement pour lui arriva le sieur de Balagny, qui lui donna sa bourse et son cheval et lui fit prendre la fuite.
Cette affaire faillit en amener une seconde entre Balagny et le duc d’Aiguillon, mais enfin cela s’apaisa, et «le corps d’Arquy, par sentence et dernier jugement du Prevost de Paris, fut mené dans un tombereau depuis le Chastelet jusques au bout du Pont-Neuf, où, la sentence leuë, il fut mené au gibet de Montfaucon. Depuis, Montescot aussi fut décapité en effigie[90].»
Chose semblable arriva quelques années plus tard (1617). Malgré les édits contre les duels, un jeune seigneur Tourangeau se battit près de la rue aux Ours et fut tué. Son cadavre «fut traisné à Montfaucon, ainsi que de deux autres qui en semblable subject furent ignominieusement traisnez.»
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Là s’arrête la chronique sanglante de Montfaucon.--Nous venons de donner la liste à peu près exacte des malheureux qui y ont été exécutés; seulement, comme les cadavres des individus suppliciés sur les places de Paris y étaient souvent exposés, nous n’avons pas cru devoir les omettre, et nous avons réuni ici la plupart des misérables qui, bouillis, rompus ou décapités à la Croix du Tiroi, au pilori des Halles, sur la place de Grève, allèrent aux Fourches patibulaires, après leur mort, _garder les moutons à la lune_. De ces expositions, nous n’avons pris que les plus remarquables et celles que l’histoire nous a désignées comme ayant eu lieu réellement à Montfaucon.
En 1328, Guillaume, doyen de Bruges, eut les mains coupées, fut pilorié, lié sur une roue, les mains attachées autour, et le lendemain, après avoir perdu presque tout son sang, fut transporté à Montfaucon; il était le principal auteur d’une révolte arrivée en Flandre.
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En 1377 très-probablement, les nommés Jacques de Rue et Pierre du Tertre, accusés de conspiration, avouèrent leur crime et déclarèrent devant toute la Cour qu’ils se reconnaissaient coupables et méritaient la mort «se le Roy n’en avoit mercy». Mais celui-ci voulut que justice se fît, «et raison en fust faite, selon le jugement du Parlement, lequel Parlement les condampna estre traynez du pallaiz jusques ès Halles, et là, sur un eschaffault, avoir les testes trenchiéez, et puis escartelez, et pendus leurs membres aux quatre portes de Paris, et le corps au gibet. Et ainsi fut fait[91].»
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En 1398, les nommés Pierre Tosant et Lancelot Martin, tous deux religieux Augustins, furent décapités aux Halles pour leurs démérites, qui consistaient à avoir mis Charles VI en très-grand danger de mort à force de lui avoir fait des incisions à la tête, le tout pour le guérir de sa folie. Ils se disaient au duc d’Orléans et avaient touché, en beaux et bons écus, le prix de cette fameuse guérison, pour laquelle ils comptaient probablement sur l’intervention du Ciel, car avant de mourir ils avouèrent qu’ils ne connaissaient rien à la maladie du Roi. Malheureusement ce ne furent pas les seuls qui payèrent de leur vie le danger d’avoir touché à cette tête sans cervelle. «Ils furent donc menés en Grève; et là, sur un échafaud qui tenoit au Saint-Esprit par un pont de bois, tous deux revêtus d’un chasuble, d’une aube et des autres ornements qu’ont les Prêtres quand ils disent la Messe. Ensuite, après quelques exhortations, l’Evêque en habits Pontificaux vint à eux pardessus le pont, leur fit raser la couronne et ôter leurs ornemens. Cela fait, s’en étant retourné au Saint-Esprit par le même Pont, aussitôt on acheva de les dépouiller jusqu’à la chemise et à une certaine jacquette; après quoi on les mit dans une charette, liés, pour être conduits aux Halles, où, après avoir été décapités et écartelés, leurs corps furent portés à Montfaucon et leurs têtes mises sur deux demi-lances.»
Et au fait, ne lui avaient-ils pas pratiqué des incisions telles que le pauvre imbécile aurait pensé en mourir s’il eût pu seulement penser!
On accusa le duc de Bourgogne de leur mort, sous prétexte qu’il avait à venger la perte de Bar, son «négromancien et invocateur des Diables», que le duc d’Orléans avait fait brûler[92].
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Exécution de Jean Montaigu, vidame du Laonnais, surintendant des finances et Grand-Maître de France sous Charles VI[93]. Ce fut Pierre des Essarts qui arrêta lui-même Jean Montaigu; les seigneurs de Heilly et de Rubais ainsi que messire Rolant de Hutequerque, tous dévoués au duc de Bourgogne, accompagnaient le Prévôt de Paris dans cette expédition. Ils rencontrèrent Montaigu qui allait avec l’évêque de Chartres, Martin Gouge, entendre la messe au moutier de Saint-Victor. Des Essarts s’avança vers eux et s’écria: _Je mets la main à vous de par l’autorité royale, à moi commise en cette partie._--Montaigu, «oyant les paroles dudit prévôt, fut fort émerveillé et eut très-grand crémeur (_crainte_). Mais, tantôt que le cœur lui fut revenu, il répondit audit prévôt: _Et tu, ribaut, traître, comment es-tu si hardi de moi oser attoucher?_ Lequel prévôt lui dit: _Il n’en ira pas ainsi que vous cuidez; mais comparerez_ (paierez) _les grands maux que vous avez faicts et perpétrés_.»
Le procès marcha rapidement; Montaigu avait su gagner les bonnes grâces des rois Charles V et Charles VI, et, en devenant Grand-Maître de la Maison du Roi, surintendant des finances et enfin ministre, s’était créé bien des ennemis, un entre autres fort redoutable, le duc de Bourgogne, qui, sur certaines accusations peu fondées, et profitant de la démence du roi, le fit déclarer coupable de lèse-majesté et condamner à avoir la tête tranchée.
«Va, dirent les juges à Pierre des Essarts, et sans demeure, toy accompaigné du peuple de Paris bien armé, prens ton prisonnier et expédie la besongne selon justice, en luy faisant copper la teste doloüaire et mettre ès halles sur une lance.»
Le Prévôt de Paris multiplia les précautions usitées en pareil cas, tant il craignait que Montaigu «ne feust rescous, et pour ce, en allant, il disoit qu’il estoit traistre et coulpable de la maladie du Roy, et qu’il desroboit l’argent des tailles et aides.» Un grand nombre de Bourgeois qu’on avait mis sous les armes formaient la haie au milieu de laquelle devait passer le condamné. «Et le 15ᵉ jour du mois d’octobre (1409), jeudi, fut le dessusdit Grant-Maistre d’Ostel mis en une charrette vêtu de sa livrée d’une Houpelande de blanc et de rouge et chapperon de mesmes, une chauce rouge et l’autre blanche[94], ungs Esperons dorés, les mains liées devant, une Croix de boys entre ses mains, haut assis sur la charrette, deux trompettes devant lui.»
Du Petit-Châtelet aux Halles, tout le long du trajet, Montaigu baisa avec ardeur la petite croix de bois qu’il tenait dans la main. Lorsqu’il se fut livré au bourreau, celui-ci «lui coupa la teste du premier coup de hache et la mit aussitôt au bout d’une lance, et de là il alla pendre le tronc au gibet de Paris[95]; mais on observa qu’il ne fit aucune mention des causes de sa condamnation, comme c’est la coutume, et je remarqueray encore que ceux que les Princes avoient envoyez pour estre témoins de ses dernières paroles en furent assez touchez pour manquer au devoir des Courtisans. Ils en revinrent tristes et pleurans, et, plusieurs s’étant enquis d’eux pourquoy l’on avoit oublié de faire lecture de l’Arrest à la mort d’un si grand seigneur, ils répondirent qu’il avoit protesté devant toute l’Assemblée; qu’il avoit confessé tout ce qu’on avoit voulu, dans la violence de la gehenne; qu’il avoit mesme fait voir qu’il en avoit les mains disloquées, et qu’il estoit rompu par le bas du ventre, mais qu’il avoit persévéré à dire que le Duc d’Orléans et luy n’estoient aucunement coupables de ce qu’on leur avoit imposé, et qu’il demeuroit seulement d’accord qu’ils avoient, à la vérité, mal usé des Finances du Roy, qu’il ne pouvoit nier qu’ils n’eussent trop dissipées.»
Ce fut partout grande tristesse que cette exécution, et, au premier moment lucide qu’eut le roi, il déplora la mort de Montaigu, disant: «que ce fut un jugement trop soubdain et mal faict, venant de haine et de volonté plus que de raison. Et ordonna qu’on allast au gibet et qu’il feut despendu et baillé aux amis pour mectre en terre sainte, et ainsi feut faict.»
Le corps avait été porté au gibet dans un _sac rempli d’épices_, donné par les Célestins de Marcoussis; de plus, ces religieux avaient payé le bourreau afin qu’il veillât sur ce cadavre jusqu’à ce qu’il leur fût permis de l’enterrer.
Or, «par ordonnance de justice, un certain jour[96] le Prévost de Paris et son bourreau, qui portoit une eschelle, accompagné d’un Prestre vestu d’une aulbe, paré d’un fanon et estolle, avec douze hommes portans grands flambeaux de cire allumez, vindrent aux Halles, et plusieurs Religieux Celestins, tant de Marcoussis que de Paris, avec plusieurs gens d’honneur et estat. Lors le bourreau par ladite eschelle monta et print le chef dudit deffunct de la lance où il estoit fiché, qui fut mis en un beau suaire, que tenoit ledit Prestre, et honnestement enveloppé. Ce fait, en la compagnie du dessusdit, avec leurs flambeaux, fut porté par ledit Prestre en tout honneur et révérence en l’hostel dudit de Montagu, près Sainct-Paul, à Paris. Et le lendemain, en pareille solemnité, le corps, qui estoit au gibet de Montfaucon, fut apporté audit hostel et joint avec le chef, mis et enclos en un beau cercueil[97].»
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En cette même année il y eut un jour, aux Halles, onze individus décapités; onze... c’est-à-dire qu’il n’y en eut que dix, car «le onziesme estoit un très-bel jeune filx d’environ vingt-quatre ans. Il fut despoüillé et prest pour bander ses yeux, quand une jeune fille née des Halles le vint hardiement demander, et tant fit par son bon pourchas qu’il fut ramené au Chastellet, et depuis furent espousez ensemble[98].»
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«La mort de messire _Maussart du Bos_, Chevalier illustre de Picardie, servira de leçon au danger de mal parler des grands.» En effet, le crime de Messire Maussart du Bos, ou mieux Maussart du Bois, était d’avoir manifesté trop ouvertement l’horreur que lui causait l’assassinat du duc d’Orléans et de s’être déclaré hautement l’ennemi du duc de Bourgogne. Il fut pris à Saint-Cloud et de là mené au Châtelet, où «il fut gehenné», et finalement condamné à être décapité aux Halles.