Le gibet de Montfaucon (étude sur le vieux Paris)

Part 2

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En 1386, la femme d’un nommé Jean de Carrouges accusa un certain Jacques Legris, gentilhomme normand, d’avoir abusé d’elle par violence. Or, voici dans quelles circonstances ce crime aurait été accompli: profitant de l’absence de Jean de Carrouges, Jacques Legris vint dîner chez la femme de son ami, et, la nuit venue, comme cette dame le conduisait à la chambre qui lui était destinée, il se précipita sur cette malheureuse femme et en abusa. C’est ainsi que le raconte Le Laboureur. D’autres disent que, profitant du sommeil de la dame, Legris se serait introduit dans le lit conjugal et aurait été parfaitement reconnu par elle. Toujours est-il que, lorsque le mari, Jean de Carrouges, revint de voyage, sa femme s’écria: _Un étranger a souillé vostre couche, et ce Jacques Legris, ce bon amy de tant années, vous doit être le plus méprisable des hommes._ Legris nia le fait; cependant, sur les affirmations de cette femme, et devant un manque absolu de preuves, on eut recours au _jugement de Dieu_, et Carrouges et Legris, en présence du roi Charles VI et devant une foule immense[44], se battirent en combat singulier auprès des murs de Saint-Martin-des-Champs[45]. La victoire fut longtemps indécise, «finalement Jacques Legris cheut. Et lors Carrouget monta sur luy, l’espée traite, en luy requerant qu’il luy dist vérité. Et il respondit que, sur Dieu et sur le péril de la damnation de son âme, il n’avoit oncques commis le cas dont on le chargeoit. Et pourtant Carrouget, qui croyoit sa femme, lui bouta l’espée au corps par dessous et le fit mourir.»

«Il passa pour convaincu par le succez du duel, et son corps fut traisné au gibet (le 29 décembre 1386) selon la coustume de pareils événemens»[46].

Ce fut grande pitié, car le jugement de Dieu avait été un jugement inique: un individu condamné à mort pour certains crimes (d’autres disent un malade à l’article de la mort), se reconnut coupable de celui que l’innocent Legris avait si chèrement expié. Je ne sais au juste à quelle époque cela arriva; mais, dix ans après le duel, le vrai coupable n’était pas encore connu, puisque Denys Godefroy, dans ses notes sur l’histoire de Charles VI, cite un arrêt du Parlement (du 9 février 1396) qui donne à Carrouges une somme de 6,000 livres à prendre sur les biens de Jacques Legris.

Quant à Mᵐᵉ Carrouges, le malencontreux auteur de cette tragédie, elle se jeta dans un cloître, pour y achever ses jours en demandant à Dieu d’être plus circonspecte à l’avenir[47].

Exécution d’un malfaiteur émérite, Richard Bourdon, dit le Petit-Bourdon: «A maître Guillaume Barrau, secrétaire du roi notre sire, pour avoir été, par le commandement et ordonnance du roi notre sire, et pour le bien de justice, en la ville de Fougères, au pays de Bretagne, pour prendre et ammener ès prisons du Chastelet de Paris un malfaiteur nommé Richard Bourdon, autrement dit le Petit-Bourdon, lequel malfaicteur avoit été mis ès prisons du chastel de Fougières, et d’icelles s’estoit eschapé et mis en franchise en la chapelle dudit chastel; lequel secretaire l’a pris et mis hors de ladite chapelle à très-grande diligence, peine et péril de sa personne et de sa compagnie, et icelui amené ès prisons dudit Chastelet de Paris, où il a été exécuté; c’est à sçavoir traîné et pendu à Montfaucon.»[48]

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(1402) Maître Jean le Charton, procureur au Parlement, avait épousé une fort jolie femme; or, de ce mariage, écoutez ce qu’il advint: «Et à un vendredy, on luy avoit ordonné d’une sole, laquelle il mangea et dit ces paroles: _Il me semble que j’ai mangé un mauvais morceau._» Et ce disant, maître Charton était dans le vrai, car il alla quatre jours après de vie à trépas. Jeune et jolie, sa femme ne pouvait rester veuve: elle se remaria avec le clerc du défunt. Jusqu’ici rien que de très-naturel; mais, des contestations s’étant élevées entre les nouveaux époux et les autres héritiers du défunt, ceux-ci les accusèrent hautement d’avoir empoisonné maître Charton. La justice s’en mêlant, ils furent bientôt en prison; là ils n’avouèrent rien et se défendaient très-habilement, lors que le lieutenant du prévôt de Paris, se servant d’un moyen (il ne devait pas être bien nouveau même à cette époque) qui réussit encore aujourd’hui, fit venir la femme et lui dit que son mari s’était décidé à tout avouer, qu’elle n’avait donc plus à nier, mais à implorer la clémence de ses juges. «Et feut amenée devant le mari et l’appela traistre, de ce qu’il avoit confessé; et toutes fois il n’en estoit rien. Et à la fin confessa tout, et aussi feit le mari. Et feut la femme arse en la présence du mari. Et après, le mari feut mené au gibet et pendu. Qui feut exemple aux autres femmes de n’en ainsi faire[49].»

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Deux écoliers, l’un normand, l’autre breton, Légier de Montilhier (ou Roger de Montillet) et Olivier Bourgeois, tous deux convaincus de meurtre, avaient été, en 1403, pendus à Montfaucon par ordre de Guillaume de Tigouville (ou Tignouville), prévôt de Paris. Faite au mépris des droits de l’Université, cette exécution avait eu lieu pendant la nuit; en allant au supplice, les deux condamnés n’avaient cessé de crier «_Clergé_, afin d’être recous»; mais, personne n’étant venu les secourir, la sentence qui les frappait avait été exécutée. Tigouville allait expier chèrement cet acte de justice. Privé de tout office royal, il fut condamné à élever une pyramide sur le chemin de Paris, près du gibet, et de faire sculpter dessus l’image des deux clercs. En outre, le 17 mai 1408, il alla en grande pompe dépendre les corps, les baisa sur la bouche et les amena au parvis Notre-Dame dans une charrette recouverte d’un drap noir, et conduite par un charretier «vestu d’un surplis de prestre». De là, ils furent menés à Saint-Mathurin et enterrés honorablement dans le cloître de cette église, «et fut derechef fait une épitaphe à leur semblance, pour perpétuelle mémoire: _Hic subtus jacent Leodegarius du Moussel de Normania, et Oliverius Bourgeois de Britannia oriundi, clerici scolares quondam ducti ad justitiam secularem, ubi obierunt, restituti honorifice et hic sepulti, anno domini M. CCCC VIII, die XVI mensis Maii[50]._»

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En 1411, on prit aux environs de la capitale une bande de pillards, qu’on amena à Paris le 4 mai. On en jeta quelques-uns dans la rivière; ceux qui n’avaient pas encore quinze ans furent fouettés publiquement, puis bannis du royaume; «mais, pour Polifer Radingue, il fut, avec sept capitaines et trente autres, condamné au gibet, qu’ils avaient bien mérité[51].»

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En 1413, après une de ces émeutes si fréquentes à Paris, on se saisit de quelques-uns des séditieux, entre autres d’un bourgeois qui avait assassiné un nommé Courtebotte, violon du duc de Guyenne, et que son maître aimait beaucoup; puis de deux bouchers, les frères Cailles, qui, durant les mêmes troubles, avaient noyé maître Raoul Brisac: ils furent tous pendus[52].

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Au mois de septembre 1425, «on coppa la teste à ung chevalier mauves brigant, nommé messire Estienne de Favières, né de Brie, très maulvais larron, et pire que larron, et furent pendus aucuns de ses disciples au gibet de Paris et en autres gibets[53].»

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Le 15 décembre 1427, un écuyer nommé Sauvage de Fromonville, après une résistance désespérée, fut pris dans le château de l’Ile-Adam; son exécution donna lieu à une scène émouvante et terrible.--Je laisse la parole au chroniqueur:

«Il fut mis sur ung cheval, les piés liez et les mains sans chaperon; en ce point admené à Baignolet, où le Régent estoit, qui tantost commanda que sans nul délay on l’allast pendre au gibet hastivement, sans estre ouy en ces deffenses, car on avoit grant paour qu’il ne fust recoux; car de très-grant lignaige estoit. Ainsi fut admené au gibet accompaigné du prevost de Paris et de plusieurs gens, et avec ce estoit ung nommé Pierre Baille qui avoir esté varlet cordouanier à Paris, et puis fut sergent à verge, et puis receveur de Paris, et lors estoit grant trésorier du Meinne, lequel Pierre Baille ne volt oncques, quand ledit Sauvaige demanda confession, qu’il requist si longuement, mais lui fist tantost monter l’échelle, et monta après en deux ou trois eschelons en lui disant groses paroles. Le Sauvaige ne lui répondit pas à sa voulenté, pourquoy ledit Pierre luy donna un grand cop de baston, et en donnoit cinq ou six au bourrel, pour ce qui l’interrogeoit du sauvement de son âme. Quand le bourrel vit que l’autre avoit si male voulenté, si ot paour que ledit Baille ne lui fist pis, si se hasta plustost qu’il ne devoit pour la paour, et le pendit; mais pour ce que trop se hasta, la corde rompi ou ce desnoüa, et chut ledit jugié sur les rains, et furent tous rompus et une jambe brisée; mais en celle douleur lui convint remonter, et fut pendu et estranglé, et pour vray dire, on lui portoit une très male grace, espécialement de plusieurs meurtres très-horribles, et disoit-on qu’il avoit tué de sa main ou pays de Flandres ou de Haynault un évesque.»

L’année suivante, nous trouvons cette note: «Le vendredy 10 jour de septembre 1428, fut despendu du gibet de Paris ung nommé Sauvaige de Fromonville, à qui Pierre Baille fist tant de déplaisir quand on le pendoit, car il le frappa en l’eschelle moult cruellement, et si battit le bourrel d’un gros baston qu’il tenoit, et estoit pour lors ledit Pierre receveur de Paris[54].»

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En 1430 la misère était si grande, que les pauvres se réunissaient par bandes, pillant et dévastant les environs de Paris. On fit contre eux une expédition; quatre-vingt-dix-huit furent pris la première fois et amenés à Paris: on en pendit douze le 2 janvier. L’année suivante, on fut obligé d’aller à Chevreuse faire le siége «d’une vieille forte maison nommée Dannette», dans laquelle s’étaient réfugiés une quarantaine de pillards; ils furent pris et amenés à Paris; le plus vieux n’avait pas trente-six ans. Treize purent s’échapper; il y en eut deux de pendus devant Dannette, et treize au gibet de Paris. Le 22 avril, on fit une nouvelle expédition qui amena la capture d’une centaine de ces misérables; six furent pendus immédiatement, «les autres, tous accouplez et liez de cordes», furent dirigés sur Paris, et le lundi suivant on en pendit trente-deux à Montfaucon, et le 4 mai trente autres[55].

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On enterrait aussi sous le gibet des personnes toutes vives; en 1440, 1457 et 1460, nous trouvons trace de quelques-unes de ces exécutions: Jannette la Bonne-Valette et Marion Bonnecoste, Ermine Valancienne et Louise Chaussier, subirent cet horrible supplice pour leurs «démérites», et furent enfouies dans une fosse de sept pieds de long. En 1460, Perrette Mauger, voleuse et recéleuse de profession, fut condamnée par Robert d’Estouville, prévôt de Paris, «à souffrir mort et à estre enfouye toute vive devant le gibet.» Elle en appela au Parlement, qui confirma la sentence. «Ce qui fut dit à icelle _Perrette_, laquelle déclara lors qu’elle estoit grosse, parquoy fut derechef différé de l’exécuter. Et fut fait visiter par ventrières et matrones, qui rapportèrent à justice qu’elle n’estoit point grosse.» Immédiatement Henri Cousin, exécuteur des hautes œuvres l’entraîna au supplice[56].

Le 6 juin 1465, on trouva pendu chez lui Jehan Marceau, ancien marchand bonnetier, demeurant rue Saint-Denis, à la Barbe-d’Or. Cette mort était le résultat d’un suicide; aussi le corps fut-il dépendu, apporté au Châtelet, et de là traîné à Montfaucon pour y être pendu.[57]

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Le 19 juillet de la même année fut pendu et étranglé au gibet de Paris un gentilhomme nommé Laurent de Mory. Accusé d’avoir des intelligences avec les Bourguignons, il avait été enfermé à la Bastille et jugé par une commission qui l’avait déclaré «crimineux de crime de leze-Majesté, et comme tel l’avoit condamné à estre escartellé ès Halles de Paris.» Il en appela au Parlement, qui l’envoya alors à Montfaucon.[58]

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En 1466, on fit aussi de nombreuses exécutions «de povres et indigentes créatures, comme de larrons, sacriléges, pipeurs et crocheteurs». Les uns furent pendus à Montfaucon, les autres au petit gibet de Montigny, «de nouvel créé et estably, pour la grande vieillesse, ruyne et décadence du précédent et ancien gibet, nommé Montfaucon». Ceux qui ne furent pas pendus furent fouettés au cul de la charrette qui les promenait dans tous les carrefours.--De semblables exécutions avaient eu lieu en 1460[59].

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Au mois de septembre 1666, on pendit un gros Normand du Cotentin «pour ce qu’il avoit longuement maintenu une sienne fille, et en avoit eu plusieurs enfans, que luy et laditte fille, incontinent qu’elle en estoit délivrée, meurdrissoient». La fille fut brûlée à Magny, près Pontoise, où ils étaient venus demeurer[60].

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Le 16 février 1468, par ordre du prévôt de Paris, on menait de sa prison en la chambre de la question un nommé Charlot le Tonnelier, dit la _Hote-Varlet_, chaussetier, demeurant à Paris, lorsque tout à coup il saisit un «cousteau qu’il apperceut sur son chemin, et d’icelluy se couppa la langue». On le ramena immédiatement dans sa prison, où, bien soigné, il guérit vite. Ramené à la question, il se décida à avouer ses crimes et compromit un de ses frères qu’on appelait le Gendarme, un serrurier, un orfévre, un sergent nommé Pierre Moynel, et un fripier nommé Martin de Coulongne. Le mardi de la semaine peneuse[61], ils furent tous condamnés à être pendus. De cette sentence du prévôt de Paris ils en appelèrent au Parlement, qui confirma l’arrêt seulement à l’égard de quatre, qui furent pendus sous les yeux du fripier et du sergent: ceux-ci furent ramenés en prison. Ils allaient peut-être tirer leur cou de cette affaire, lorsque, «le vendredy sainct et aouré, vint et issit du ciel plusieurs grans esclats de tonnerre, espartissemens et merveilleuse pluye, qui esbahist beaucoup de gens, pourceque les anciens dient tousjours que nul ne doit dire hélas! s’il n’a ouy tonner en mars. Et après ce que dit est, ledit fripier nommé Martin _de Coulongne_ fut rendu par la dicte Cour du Parlement audit prevost de Paris, et fut envoyé audit gibet le samedy veille de _Quasimodo_ 1469[62].»

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Nous n’avons pu trouver la date exacte de l’exécution de deux bons amis de François Villon, dont nous avons parlé plus haut, René de Montigny et Colin de Cayeux, deux coupeurs de bourse émérites.

Coquillars, narvans à Ruel, Meny vous chante mieux que caille Que n’y laissez ne corps, ne pel, Comme fist Colin de l’Escaille, Devant la roe babiller: Il babigna, pour son salut. Pas ne sçavoit oingnons peller... Dont Lemboureux lui rompt le suc.

Changez et andossez souvent, Et tirez tousjours droit au Temple, Et eschecquez tous en brouant, Qu’en la jarte ne soyez ample. Montigny y fut, par exemple, Bien attaché au halle-grup, Et y jargonnast-il le tremple, Dont Lemboureux lui rompt le suc.

Quant à Villon, on sait qu’il ne fut pas pendu comme il l’appréhendait si fort. Condamné à mort deux fois, en 1460 et 1461, et gracié par Louis XI, cette épitaphe, qu’il avait composée, ne put lui servir:

Je suis François, dont il me poise, Né de Paris, près de Pontoise, Qui d’une corde d’une toise Sçaura mon col que mon cul poise,

Non plus que cette magnifique ballade (l’ÉPITAPHE _en forme de Ballade que feit Villon pour luy et ses compaignons_) dans laquelle il se représente pendu avec cinq ou six de ses amis:

La pluye nous a debuez et lavez, Et le soleil dessechez et noirciz; Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez, Et arrachez la barbe et les sourcilz. Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis; Puis çà, puis là, comme le vent varie, A son plaisir, sans cesser nous charie, Plus becquetez d’oyseaulx que dez à couldre. Hommes, icy n’usez de mocquerie, Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Comme il possède son sujet! «Il en parle en connaisseur; il sait sa potence à fond, et le pendu, dans tous ses aspects, profils et perspectives, lui est singulièrement familier. Colin de Cayeux et René de Montigny[63], ses camarades, avaient eu la maladresse de se laisser mourir longitudinalement, comme il appert par une des ballades du Jargon, et lui-même ne pouvait guère s’attendre à trépasser en travers. Il me semble le voir maigre, hâve et déguenillé, tourner autour du gibet comme autour du centre où doit aboutir sa vie, et contempler piteusement ses bons amis faisant l’I et tirant la langue, le tout pour s’être allés _esbattre_ à Ruel. Remarquez le mot, quel euphémisme! _esbattre_. Que diable faisaient donc ces gens-là quand ils travaillaient sérieusement, puis qu’on les cravatait de chanvre seulement pour s’être amusés?»[64]

On ne sait au juste quel délit avait pu amener sur Villon ces deux terribles condamnations; on peut croire que c’était un vol à main armée près de Ruel; un passage de ses poésies permet aussi de supposer que c’était un viol[65].

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«Un jeune fils de Brigandinier», qui avait été élevé par Jean Pensart, marchand de poissons, sachant que son père adoptif avait assez d’argent à la suite de la vente du carême, résolut de le dépouiller. Ses complices dans cette affaire étaient deux Ecossais, Mortemer, dit _Lescuyer_, et Thomas _le Clerc_; surpris au milieu du crime, ils se sauvèrent, et Brigandinier, pris et amené au Châtelet, nomma ses compagnons. Mortemer, confié à la surveillance de deux Ecossais de la garde du roi, put facilement s’échapper; quant à Thomas le Clerc, il se réfugia dans l’église Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, et là soutint un véritable siége contre les gens du prévôt de Paris, qu’il blessa en grande partie avant de tomber entre leurs mains. Condamné à être pendu à Montfaucon, il en appela au Parlement, qui confirma la sentence. L’exécution eut lieu le 16 mars 1474, «pour veoir laquelle furent jusques audit gibet sire Denis _Hesselin_, maistre Jehan de _Ruel_, comme commis par maistre Pierre de _Ladehors_ à l’exercice de l’office de lieutenant-criminel, pour occasion de la maladie dudit Ladehors[66].»

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En 1476 fut pendu à Montfaucon le sieur Laurent Garnier, de Provins, pour avoir tué un collecteur des tailles de Provins, «duquel cas il avoit obtenu rémission qui ne luy fut point entérinée par la Cour du Parlement». Un an et demi après cette exécution, sur les instances de son frère, le corps fut dépendu par maître Henri Cousin, «et illec fut ensevely et mis en une bière couvert d’un cercueil, et dudit gibet mené dedans _Paris_ par la porte Sainct Denys; et devant icelle biere aloient quatre crieurs de ladite ville sonnant de leurs clochettes, et en leurs poitrines les armes dudit _Garnier_; et autour d’icelle biere y avoit quatre cierges et huict torches, qui estoient portées par hommes vestus de dueil et armoyez comme dit est. Et en tel estat fut mené passant parmy ladite ville de _Paris_, jusques à la porte Sainct Anthoine, où fut mis ledit corps en un chariot couvert de noir, pour mener inhumer audit _Provins_. Et l’un desdits crieurs, qui aloit devant ledit corps, crioit: «Bonnes gens, dites vos patenostres pour l’âme de feu Laurens _Garnier_, en son vivant demeurant à _Provins_, qu’on a nouvellement trouvé mort sous un chesne; dites-en vos patenostres, que Dieu bonne mercy luy fasse[67].»

«Audit mois d’aoust 1477 advint que un jeune fils bourreau à _Paris_, nommé _Petit-Jehan_, fils de maistre Henry _Cousin_, maistre Bourreau en laditte ville de _Paris_, qui déjà avoit fait plusieurs exploits de Bourreau[68], fut tué et meurtry ledit _Petit-Jehan_ en laditte ville de Paris.»

Voici comment arriva la chose. Petit-Jehan avait eu maille à partir pour affaires d’intérêt avec un menuisier picard, nommé Oudin du _Bust_, et l’avait battu. Celui-ci résolut de se venger; il s’associa trois compagnons: _Lempereur du Houx_, sergent à verge; Jehan _du Foing_, fontainier et plombeur, et un orfévre nommé Regnault _Goris_, qui tous quatre, «de guet apens et propos délibéré, vinrent assaillir ledit _Petit-Jehan_, qu’ils trouvèrent au coing de la rue de Garnelles, près de l’hostel du Moulinet, et vint le premier à luy ledit _Lempereur du Houx_ soubs fiance amiable, qui le prit par dessous le bras.» Aussitôt Regnault Goris se précipita sur lui et le frappa d’une pierre à la tête; Petit-Jehan chancela, et, Lempereur du Houx l’ayant lâché, Jehan du Foing le perça d’un coup de javeline. Oudin du Bust arriva alors et coupa les jambes du cadavre, puis tous les quatre allèrent se mettre en franchise aux Célestins[69]. Le prévôt de Paris, Robert d’Estouville, les en arracha. Les Célestins en appelèrent, l’évêque de Paris les réclama comme ses clercs; mais ce fut en pure perte, le Parlement ayant déclaré qu’ils ne jouiraient pas des priviléges de l’Eglise. «Ils furent tous quatre pendus au gibet de _Paris_, par les mains dudit maistre _Henry_[70], père dudit _Petit-Jehan_, qui pourtant fut vengé de la mort de sondit fils, le jeudy veille de monseigneur sainct _Jehan_, décolassé, vingt-huictiesme jour dudit mois, et est assavoir que lesdits _Empereur_, _du Foing_ et _Goris_ estoient trois beaux jeunes hommes.»

On battit de verges et on bannit du royaume un jeune cordonnier qui était compromis dans cette affaire, mais qui, heureusement pour lui, n’avait point assisté au meurtre[71].

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En 1484, fut pendu,--et cela à la satisfaction générale,--le comte de Meulent, Olivier le Dain, «varlet de chambre et barbier de corps du roy».

Son procès fait, on délibéra si l’on avertirait le roi de l’arrêt de mort qui frappait le Dain; il fut résolu qu’il ne le saurait que l’exécution faite. Ce fut Hugues Alligret, greffier criminel de la Cour, qui se rendit à la Conciergerie pour lire au condamné la sentence rendue contre lui. Nous extrayons ce qui suit du rapport dudit Alligret: lecture faite, «le Dain m’a répondu puisqu’il plaisait à Messieurs, que bien, et que je lui baillasse confesseurs.» Je lui envoyai alors deux cordeliers, et devant eux je le conjurai une dernière fois, sur le salut de son âme, de dire la vérité au sujet des sommes qu’il avait à restituer. Il me répondit qu’il avait tout dit, «et atant se départit de moi, et pareillement je lui délaissai en ladite chapelle avec sesdits confesseurs, en délaissant tant huissiers que sergens à l’huis de la chapelle, pour la garder, et m’en suis retourné en ladite Cour; de laquelle environ l’heure de dix heures suis revenu en ladite Conciergerie, et en ladite chapelle, en laquelle je trouvai ledit Olivier le Dain avoir achevé de s’être confessé.» Là, je lui demandai encore s’il n’oubliait rien, et le prévins que, s’il le faisait à dessein, son âme serait perdue; il répondit toujours que non. «Et atant l’ai livré à Henry, exécuteur de la haute justice, lequel l’a prins, lié, mené dedans la charrette, étant près et au devant de la porte de ladite Conciergerie en la cour du Palais, attelée de chevaux, pour être mené en la Justice patibulaire, et _illec_ être exécuté selon ledit arrêt; et après que a été fait le cri accoutumé, ledit Henry a conduit ledit Olivier le Dain en ladite charrette, accompagné de ses confesseurs jusques à ladite Justice. Et nous, greffier, huissiers de ladite Cour, accompagnés de plusieurs sergens royaux, ainsi qu’il est accoutumé de faire, avons suivi jusqu’au dit lieu.» Arrivé devant l’église Saint-Lazare (Saint Ladre, dit le rapport), Olivier le Dain déclara à Hugues Alligret certaines petites dettes, puis «ledit Henry l’a fait monter à l’échelle, l’a attaché, et icelui pendu et étranglé.»