Le gibet de Montfaucon (étude sur le vieux Paris)
Part 1
LE GIBET
DE
MONTFAUCON
PARIS, IMPRIMERIE JOUAUST ET FILS, RUE SAINT-HONORÉ, 338
LE GIBET
DE
MONTFAUCON
(ÉTUDE SUR LE VIEUX PARIS)
GIBETS.--ÉCHELLES.--PILORIS.--MARQUES DE HAUTE JUSTICE. DROIT D’ASILE.--LES FOURCHES PATIBULAIRES DE MONTFAUCON.--DOCUMENTS HISTORIQUES. DESCRIPTION.--LA LÉGENDE DES SUPPLICIÉS. SCÈNES DE LA DERNIÈRE HEURE.
PAR FIRMIN MAILLARD
_PARIS_
AUGUSTE AUBRY, ÉDITEUR RUE DAUPHINE, 16
1863
_Se vous clamons, frères, pas n’en devez_ _Avoir desdaing, quoyque fusmes occis_ _Par justice, Toutesfois, vous sçavez_ _Que tous les hommes n’ont pas bon sens assis;_ _Intercédez doncques, de cueur rassis,_ _Envers le Filz de la Vierge Marie:_ _Que sa grace ne soit pour nous tarie,_ _Nous préservant de l’infernale fouldre._ _Nous sommes mors, ame ne nous harie;_ _Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!_
LE GIBET
DE
MONTFAUCON
Décrire tous les lieux où jadis on exécutait serait une rude besogne: chaque pavé de notre bonne ville de Paris est rouge. Cependant, avant de faire l’historique du gibet de Montfaucon, objet de cette monographie, indiquons sommairement quels étaient les principaux emplacements affectés au supplice des criminels.
Les plus anciens lieux patibulaires furent,--à ce que dit Sauval, et il n’en est pas sûr,--Saint-Denys du Pas, Montmartre et la Croix du Tiroi[1].
Sur la place Sainte-Marguerite-Saint-Germain s’élevaient une échelle et un pilori où étaient exécutés ceux qui se trouvaient sous la haute justice de l’abbé de Saint-Germain-des-Prés;--le pilori était plus que l’échelle, et ces marques de haute justice, l’échelle et le pilori réunis ne devaient appartenir qu’à un grand seigneur: cependant, quelque rang qu’il eût, il ne pouvait avoir un pilori là où le roi avait le sien.
L’évêque de Paris[3] avait son échelle sur la place du Parvis; on y _prêchait_ et _mitrait_ les individus condamnés à faire amende honorable. Ce fut sur cette place qu’on lut le décret du pape Clément V (Bertrand de Got), décret qui condamnait à mort tous les Templiers.--L’échelle du Parvis-Notre-Dame disparut au commencement du XVIIIᵉ siècle.
Le Chapitre de l’église Notre-Dame avait établi la sienne près du port Saint-Landry: on la rompit et l’emporta en 1410;--le prieur de l’abbaye de Saint-Martin-des-Champs, au coin de la rue Aumaire et de la rue Saint-Martin, et le grand prieur de France, à l’extrémité de la rue des Vieilles-Audriettes, qui s’est longtemps appelée rue de l’Echelle-du-Temple, à droite en entrant dans la rue du Temple.--Pendant la minorité de Louis XIV, des jeunes seigneurs, une nuit d’orgie, y mirent le feu; elle fut rétablie sans bruit quelques temps après[4].
L’abbé de Sainte-Geneviève avait son échelle près de l’église. Enfin, le prieur de Saint-Éloi, les abbés de Saint-Magloire et de Saint-Victor, le prieur de Saint-Lazare, la Ville..... tous avaient leur échelle et rendaient haute et basse justice sur leurs terres. Les habitants de Paris s’étant plaints du voisinage de ce grand nombre de Justices subalternes, le roi, pour mettre un terme aux conflits que l’incertitude de leurs limites et la prévention des officiers du Châtelet faisaient souvent naître, rendit un édit (février 1674) par lequel il réunit et incorpora à la Justice du Châtelet le Baillage du palais et toutes les Justices des seigneurs qui se trouvaient soit dans la ville et les faubourgs de Paris, soit même dans la banlieue.
Dix-neuf Justices furent comprises dans cette suppression; cependant, pour des considérations particulières, le roi excepta depuis les Justices de l’Archevêché, du Chapitre de Paris, de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, du Temple et de Saint-Jean-de-Latran; seulement elles devaient être exercées dans les enclos, cours et cloîtres, selon les conditions et restrictions portées par les Lettres et par les Arrêts d’enregistrement[5].
On brûlait au cimetière Saint-Jean; il y avait une croix à la porte Baudete,--à la place de l’échelle du prieur de Saint-Eloi,--en vertu d’une autorisation donnée en 1320 par Philippe le Long aux bourgeois qui demeuraient près de l’église Saint-Gervais. Quelquefois on exécutait impasse des Bourdonnais, sur la place aux Chats, à la fosse aux Chiens, sur le marché aux Pourceaux, qui était à la butte Saint-Roch.
Il y avait au carrefour Guilleri une échelle et un pilori, et c’était là principalement que se pratiquait l’essorillement[6]. On coupait une oreille au voleur, les deux en cas de récidive. Pour certains crimes on coupait d’abord l’oreille gauche, à cause, paraîtrait-il, d’une veine correspondant aux parties de la génération;--et ce n’est que justice, dit charitablement Sauval, ces gens-là ne pouvant faire que de petits voleurs.
Les soldats étaient exécutés sur la place de l’Estrapade, entre les rues du Poste de la Vieille-Estrapade et des Fossés-Saint-Jacques. On les y arquebusait plus souvent qu’au Pré-aux-Clercs[7].
La place qui était devant la Bastille, les cours de cette forteresse, le Pont-Neuf, la porte Saint-Jacques, la porte Saint-Denis, la cour du Châtelet, la cour du Palais de Justice, le pont Saint-Michel, la place de la Porte-Saint-Antoine, que sais-je encore? tous ces lieux ont servi de lieux patibulaires tout aussi bien que la croix du Tiroi, la Seine, le marché aux Pourceaux, la place Maubert, le pilori des Halles[8], la place de Grève et le gibet de Montfaucon, qui fait l’objet de cette notice.
Montfaucon, selon J. Aymar Piganiol de la Force[9], prit son nom d’un seigneur nommé _Fulco_ ou _Faucon_, qui en était propriétaire, ainsi que des terres environnantes. Sauval,--s’il faut s’en rapporter à lui,--assure même qu’en 1189, Robert, fils de ce _Faucon_, vendit à Saint-Lazare deux pièces de terre qui étaient entre Saint-Lazare et ce gibet[10]. On remarque encore que sous Lothaire et Louis V, derniers rois de la seconde race, un comte nommé _Faucon_ possédait une terre près de là, terre dont il fit don à l’abbaye de Saint-Magloire. C’était donc sur cette butte, située près de la route d’Allemagne, à l’extrémité du faubourg Saint-Martin, entre les rues des Morts et de la Butte-Saint-Chaumont, et à l’ouest de la route qui conduisait à Pantin (la rue de l’Hôpital-Saint-Louis), que se trouvait la grande Justice de Paris, comme on appelait alors les fourches patibulaires de Montfaucon. Depuis combien de temps le gibet était-il dressé en cet endroit, c’est ce que l’on ignore, et les plus anciens actes dans lesquels il en soit fait mention sont un acte d’accommodement du mois de septembre 1233, entre le prieur de Saint-Martin-des-Champs et le Chapitre de l’église Notre-Dame[11], et un acte de vente du mois de juin 1249[12], parlant tous deux du gibet établi sur le fief du Cens-Commun. Ce fief du Cens-Commun, appartenant au Chapitre Notre-Dame, était situé sur la route de Meaux, entre l’enclos Saint-Lazare et la butte Saint-Chaumont.
Dans un roman composé en 1270 ou 1274, _Berte aus grans piés_, du poëte Adenès, ou, comme dit Moreri, _dy roix Adnès_, il est aussi question d’un certain Tybert pendu aux fourches de Montfaucon.
Quant la vielle fu arse, Tybert font ateler, Tout parmi la grant rue le firent trainer, A Montfaucon le firent sus au vent encrouer[13].
Tout ceci démontre victorieusement que ce gibet ne doit sa fondation ni à Enguerrand de Marigny (né en 1260), ni à Pierre Rémy, comme le prétend Corrozet,--Pierre Rémy ayant été pendu le 25 mai 1328.--Est-ce Pierre de Brosse (ou La Brosse) qui le fit construire? rien ne le prouve, mais on ne peut s’empêcher de remarquer avec Etienne Pasquier que le gibet toucha cruellement ceux qui y avaient touché, et Enguerrand de Marigny, Pierre de Brosse, Pierre Rémy, qui tous le firent réparer, y furent pendus, à l’exception du dernier, qui y fit amende honorable.
Quant à la description du gibet, c’était, du temps de la Ligue, nous dit Sauval, une masse de pierres surmontée de seize piliers[14]; on y arrivait par une rampe faite de pierres assez larges et que fermait une porte solide. Cette masse avait la forme d’un parallélogramme; elle était haute de deux à trois toises, longue de six à sept, large de cinq à six, et composée de dix ou douze assises de gros quartiers de pierres bien liées et bien cimentées. Les piliers étaient gros, carrés, et chacun avait trente-deux ou trente-trois pieds de hauteur. Pour joindre ensemble ces piliers et y attacher les corps des suppliciés, on avait enclavé dans leurs chaperons, à moitié de leur hauteur et à leur sommet, de grosses poutres de bois qui traversaient de l’un à l’autre et supportaient des chaînes de fer d’un mètre cinquante de longueur. Contre les piliers étaient toujours dressées de longues échelles destinées à monter le patient au gibet. Au milieu de la masse, sur laquelle se trouvaient les piliers, était une cave disposée pour recevoir les corps des suppliciés, qui devaient y rester jusqu’à destruction entière du squelette[15].
Quelques autres Justices croissaient aussi là, à l’ombre du grand gibet[16]; mais, petits gibets suppléants, ils ne fonctionnaient que le temps qu’on passait à remettre en bon état leur glorieux aïeul.
Marques de haute justice, les fourches patibulaires différaient en raison de la qualité des seigneurs auxquels elles appartenaient[17]. Elles différaient par le nombre des piliers: ainsi les ducs en avaient huit, les comtes six, les barons quatre, les châtelains cinq, et les simples gentilshommes haut-justiciers deux.--Le roi seul pouvait en avoir autant qu’il le jugeait convenable. Sous Charles IX, il n’était pas rare de voir de soixante à quatre-vingts personnes _faire le guet_ à Montfaucon, comme disait le populaire[18].
En tout temps ces misérables dépouilles répandaient une telle odeur que, lorsqu’on enterra Louise de Savoie, morte au château de Saint-Maur en 1532, on fut obligé de dégarnir les potences placées sur le trajet du convoi[19], tant hors la porte Saint-Antoine qu’au faubourg Saint-Quentin (faubourg de la ville de Saint-Denis du côté de Paris). Tous ces débris furent portés au cimetière de l’église Saint-Paul à Paris, et à celui de la chapelle Saint-Quentin[20].
A cette époque, la loi voulait rendre visible à tous la punition du crime et anéantir ensuite dans un éternel oubli les restes ignominieux des infâmes. On exécutait le criminel les fêtes et les dimanches de même que les autres jours;--on lui refusait les consolations de la religion: condamné, il n’appartenait plus qu’au bourreau. Philippe de Maisière, conseiller de Charles V, avait cherché à abolir cette coutume, qu’il regardait comme odieuse; mais la volonté royale vint échouer contre une violente résistance des autres membres du conseil[21]. Ce fut, quoi qu’en dise l’auteur de la _Chronique de Saint-Denis_, Charles VI qui, par des lettres expédiées le 12 février 1396, ordonna de présenter le sacrement de pénitence aux condamnés, et, de crainte que la préoccupation de la mort ne leur fît oublier de demander un confesseur, il enjoignit à ses officiers de leur en amener un d’office[22]. Cette décision fut prise surtout, dit-on, à l’instigation pressante de Pierre de Craon, qui avait à se faire pardonner bien des choses, entre autres sa tentative d’assassinat sur le connétable de Clisson; il fit élever au pied du gibet une croix portant ses armes, et dota richement le couvent des Cordeliers pour que ces religieux confessassent les condamnés.--Louise de Lorraine, veuve de Henri III, constitua sur l’Hôtel-Dieu, au denier dix-huit, 5,600 livres pour la fondation de trois bourses de bacheliers en théologie, chargés de prêcher les fêtes solennelles à la Conciergerie, au Grand et au Petit-Châtelet, de visiter et consoler les prisonniers, et de les assister à leurs derniers moments. Mᵐᵉ de Simié, à peu près à la même époque, donna aussi 100 écus de rentes à la Sorbonne dans la même intention[23].
Les cadavres exposés à Montfaucon étaient toujours couverts de vêtements, et, sous aucun prétexte, ne devaient en être dépouillés[24]. Les corps des individus qu’on avait décapités ou fait bouillir sur une des places de Paris, et qu’on exposait ensuite aux fourches patibulaires, étaient ou pendus par les aisselles, ou renfermés dans des sacs de treillis ou de cuir, sacs que l’on suspendait aux chaînes de fer du gibet. Quant au mode de transport des condamnés, il n’était pas uniforme: c’était tantôt à pied, tantôt à cheval; celui-ci dans une charrette, celui-là sur une claie;--seulement, misérable ou grand seigneur, tous subissaient le cérémonial de cette lugubre promenade. La tête nue quelquefois,--mais ce n’était pas l’habitude,--les mains liées, le patient partait du Châtelet accompagné de son confesseur, d’un lieutenant criminel, etc., etc., ainsi que d’un certain nombre de sergents du Châtelet et d’archers. Arrivé devant le couvent des Filles-Dieu, à l’extrémité de la rue Saint-Denis, le cortége s’arrêtait, et le condamné était conduit dans la cour auprès d’un grand crucifix de bois adossé à l’église du couvent et recouvert d’un dais; là, l’aumônier des Filles-Dieu récitait quelques prières, lui jetait de l’eau bénite et lui faisait baiser le crucifix; les religieuses lui donnaient alors trois morceaux de pain et un verre de vin[25]. C’était le _dernier morceau du patient_; s’il mangeait avec appétit, on en augurait bien pour son âme. Cela terminé, le cortége se remettait en marche, et ne s’arrêtait plus que devant la croix de Pierre de Craon, où le condamné faisait sa dernière prière[26] et était immédiatement après livré au bourreau. Après s’être assurés qu’il avait rendu le dernier soupir, les divers officiers, le prêtre, qui l’avaient accompagné, se hâtaient de revenir au Châtelet, où les attendait un repas payé par la Ville; le prêtre recevait en outre un salaire pour frais de déplacement[27].
La première exécution dont l’histoire ait conservé le souvenir fut celle de Pierre de Brosse (ou La Brosse), favori de Philippe le Hardi. Il fut convaincu d’avoir empoisonné Louis de France, fils aîné du roi et d’Isabelle d’Aragon, et d’avoir accusé de ce crime odieux Marie de Brabant, seconde femme de Philippe le Hardi[28]. Le 30 juin 1278 (1277, ou encore 1276), de grand matin, avant le lever du soleil, il fut pendu _parisius latronum communi patibulo_, «laquelle chose fut moulte plaisante aux barons de France, car le convoyèrent au gibet le duc de Bourgogne, le duc de Brabant, le comte d’Artois et plusieurs autres nobles barons. Le peuple de Paris s’émut de toutes parts, car il ne pouvoit croire en nulle manière qu’un homme de si haut état fût dévalé et abaissé si bas»[29]. Après lui avoir mis la corde au cou, le bourreau lui demanda s’il voulait parler; sur sa réponse négative, il ôta l’échelle et le laissa aller[30].
* * * * *
A la mort de Philippe le Bel, les finances étaient dans un état déplorable; le trésor royal était vide, et, comme on s’occupait de cette grave question dans le conseil du roi, le comte de Valois se leva brusquement, sommant Enguerrand de Marigny de rendre ses comptes, puisque c’était lui qui l’avait administré. Marigny déclara qu’il était prêt.
«Que ce soit donc maintenant, ajouta le prince.
--Je vous en ay baillé, Monsieur, une partie, et de l’autre j’ay payé les debtes de monseigneur vostre frère.
--Vous en avez menty!
--_Pardieu! c’est vous-mesme_», s’écria Marigny ne se possédant plus.
Le comte de Valois mit l’épée à la main, et, malgré la présence du roi, voulut se jeter sur Marigny; mais il fut retenu par les autres membres du conseil. Après cette scène de violence, Enguerrand fut arrêté et mis d’abord dans la tour du Louvre, dont lui-même était châtelain; mais, sur les instances du comte de Valois, qui trouvait cette prison trop honorable pour lui, il fut transféré au Temple et enfermé dans un cachot. On le condamna sans l’entendre; un célèbre avocat de ce temps, Jean d’Asnières, trouva même contre ce malheureux quarante et un chefs d’accusation;--cependant le roi ne put se résoudre à l’envoyer à la mort et conclut au bannissement. Alors le comte de Valois, dont la vengeance était loin d’être satisfaite, fit arrêter la femme et la sœur de Marigny, et on trouva des témoins qui affirmèrent qu’elles se servaient d’images de cire pour tuer le roi. On arrêta aussi un magicien nommé Jacques de Lor[31], sa femme et son domestique; ce Jacques de Lor se pendit dans sa prison, sa femme fut brûlée; quant à Enguerrand, reconnu coupable, il fut condamné à être pendu à la plus haute traverse de bois de Montfaucon. Le 30 avril 1315, au point du jour, cette sentence fut exécutée au milieu d’une foule considérable. «_Bonnes gens_, s’écriait Marigny assis dans une charrette, _priez Dieu pour moi_.»
Ce furent ces bonnes gens-là qui, immédiatement après le supplice, coururent au Palais abattre la statue de l’ancien ministre de Philippe le Bel[32].
Au-dessous d’Enguerrand on pendit Paviot, le domestique de Jacques de Lor. Pendant la nuit, le corps d’Enguerrand de Marigny fut détaché du gibet, dépouillé de ses vêtements et laissé nu au pied de la potence; il fallut le pendre de nouveau, après l’avoir habillé.--«C’est, dit Sauval, le premier _vol en l’air_ et l’exemple le plus bizarre de la persécution de la fortune dont vous ayés peut-être ouï parler.»
Marigny était innocent, car, dès le commencement de l’année 1315, une commission, dont le comte de Valois faisait lui-même partie, avait examiné les comptes de son administration, et, sur le rapport de cette commission, Louis X avait donné au ministre de son père pleine et entière décharge[33]. Comme il n’avait consenti à cette mort que par faiblesse, il fit don de 10,000 livres aux enfants d’Enguerrand, c’est-à-dire 5,000 à Louis l’aîné, qui était son filleul, et le reste aux autres. Sous le règne suivant, ils rentrèrent en possession du corps de leur père, qui fut d’abord enterré aux Chartreux, puis dans l’église collégiale d’Escouï, qu’Enguerrand avait fondée en 1310.
Dix ans après cette exécution, le comte de Valois, fort malade, fit distribuer des aumônes, et ceux qui les donnaient disaient aux pauvres: _Priez Dieu pour M. de Marigny et pour le comte de Valois_, «espérant par ce moyen éviter le traict inévitable de la mort, laquelle il pensoit luy faire telle guerre pour ce qu’il estoit cause du supplice dudict Enguerrand»[34].
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En 1320, Henri Tapperel, prévôt de Paris, subit le dernier supplice pour s’être laissé corrompre par un prisonnier riche, l’avoir mis en liberté et avoir fait pendre à sa place un pauvre diable parfaitement innocent[35].
Gérard Guerte (ou de la Guette), homme de basse extraction, avait occupé sous Philippe le Long un emploi assez élevé dans les finances. A l’avénement de Charles IV dit _le Bel_, il fut enfermé dans la tour du Louvre comme ayant détourné les finances du Trésor royal. «On le resserra en une très estroite prison, où il fut interrogé qu’estoient devenues les rentes du Royaume.» Mais il ne put supporter les tortures de la question; «elles luy causèrent une fièvre ardente, dont il mourut en prison, si par adventure, ajoute Mézeray, ses parens ne luy donnèrent le boucon pour luy sauver l’honneur.--Le Roy commanda qu’il fust enterré dans l’Hostel-Dieu, sans pompe funèbre, de peur qu’il ne semblast avoir été injustement calomnié.» D’après Mézeray, il ne passa donc pas par les fourches patibulaires de Montfaucon; mais, si nous ouvrons _l’Abrégé chronologique_ du même Mézeray, nous lisons: «Il fut appliqué à la question, qu’on luy donna si rude qu’il mourut au milieu des tourments. On ne laissa pas de traisner son corps par les rues et de le pendre au gibet de Paris[36].»
Jourdain de l’Isle, gentilhomme du Périgord, convaincu de quarante-huit crimes capitaux, venait, à la considération du pape Jean XXII, dont il avait épousé la nièce[37], d’être gracié par Charles le Bel, lorsqu’il tua un sergent qui exploitait avec l’Écu royal au cou, disent les uns; deux huissiers qui étaient venus lui signifier un arrêt du Parlement, disent les autres. Quoi qu’il en soit, il fut cité à Paris, emprisonné, jugé, condamné, puis traîné à la queue d’un cheval et pendu à Montfaucon le 22 mai 1323.--Le curé de Saint Merry écrivit à ce sujet à Jean XXII: «..... A peine votre neveu était-il pendu, qu’avec grand luminaire nous allâmes le prendre à la potence et nous le fîmes porter dans notre église, et nous l’avons enterré honorablement et gratis. Saint Père, nous continuant de vous demander très-humblement votre sainte et paternelle bénédiction.
«J. THOMAS, _chevecier_[38].»
Pierre Remy, seigneur de Montigny et successeur de Gérard de la Guette, fut accusé de concussion et condamné par arrêt du Parlement du 25 avril 1328 à être pendu;--ce qui fut exécuté à Montfaucon le 25 mai suivant. On le conduisait d’abord au petit gibet de Montigny, lorsqu’il avoua beaucoup de crimes dont on ne le soupçonnait même pas: _Unde et propter hanc confessionem ad caudam quadrigæ quæ eum ad patibulum portaverat applicatus, statim de parvo patibulo usque ad magnum patibulum, quod ipse novum fieri fecerat, modumque faciendi et ordinem cum magna, ut dicitur, diligentia operariis tradiderat, trahitur, et primus ibidem suspenditur._ En effet, depuis les quelques réparations qu’il avait fait faire à Montfaucon, personne n’y avait été supplicié: comme maître du logis, dit Mézeray, il eut l’honneur d’être mis au haut bout, au-dessus de tous les autres voleurs.
La justice du Parlement avait, cette fois, été devancée par la justice populaire, car, depuis les réparations faites aux fourches de Montfaucon, on lisait sur le principal pilier ces deux vers:
En ce gibet, ici emmy, Sera pendu Pierre Remy[39].
Macé des Maches (ou Massé de Machy), trésorier-changeur, fut pendu en 1331[40].
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René (ou Rémond) de Siran, maître des monnaies, accusé d’abus de confiance, se suicida dans sa prison, mais n’en fut pas moins transporté et pendu à Montfaucon en 1333[41].
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Hugues de Cuisy, ancien Prévôt de Paris et président au Parlement, atteint et convaincu de prévarication, fut pendu le 21 juillet 1336[42].
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Adam de Hourdaine (ou Claude de Hourdery), conseiller au Parlement, fut pendu le 3 juillet 1348, pour avoir falsifié des dépositions de témoins[43].
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