Chapter 8
--Mon esprit sera avec vous, leur dit-il. Dans peu de jours nous nous reverrons.
--Cependant, objecta Frederick, si les esclavagistes...
Brown l'interrompit en s'écriant d'un ton solennel:
--«Malheur à la nation perverse, au peuple chargé de crimes, à la race d'iniquité, à ces corrupteurs! Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont blasphémé le Saint d'Israël; ils se sont éloignés de lui.»
--Donnez-nous au moins votre bénédiction, dit Frederick, comme s'il pressentait qu'il voyait son père pour la dernière fois.
John Brown tressaillit: enveloppant ses deux enfants dans un regard d'amour profond, il leva la main sur eux et, d'une voix gravement émue:
--Au nom du Tout-Puissant, au nom de son fils mort dans les tortures pour racheter le monde du plus dégradant des esclavages, du péché, enfants, je vous bénis. Puissiez-vous vivre longtemps, en paix et en santé, dans l'amour de la vertu et de votre prochain!
Après ces mots, il serra avec effusion la main à chacun d'eux. Les fugitifs et leurs libérateurs remontèrent à cheval. Edwin Coppie donna le signal du départ, et la caravane ne tarda pas à disparaître dans les brumes du matin.
Quand ils se furent éloignés, Brown ouvrit sa Bible au livre 1er d'Isaïe, et tandis que son cheval broutait le gazon de la vallée, il lut le chapitre V, où se trouve cette terrible prédiction:
«16. Le Dieu des armées sera exalte dans ses jugements; le Dieu saint signalera sa sainteté par des vengeances.
»17. Des étrangers dévoreront ces champs abandonnes par des maîtres avares; ils y feront paître leurs troupeaux.
»18. Malheur à vous qui traînez l'iniquité comme de longues chaînes, et le péché comme les traits d'un char.
»19. Qui osez dire au Seigneur: Qu'il se hâte, que son oeuvre commence devant nous, et nous la verrons: qu'il approche, que les conseils du Saint d'Israël nous soient manifestés, et nous les connaîtrons.
»20. Malheur à vous qui appelez le mal le bien, et le bien le mal: qui changez les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres; l'amertume en douceur, et la douceur en amertume!
»21. Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux! Malheur à ceux qui croient à leur prudence!
»22. Malheur à vous qui mettez votre gloire à supporter le vice, et votre force à remplir des coupes de liqueurs enivrantes.
»23. Qui justifiez l'homme inique à cause de ses dons, et qui ramenez l'innocent à la justice!
»24. C'est pourquoi, comme le chaume est consumé, dévoré par les flammes, ainsi ce peuple sera séché jusque dans ses racines, et sa race sera dissipée comme la poussière: il a répudié l'alliance du Seigneur, il a blasphémé la parole du Saint d'Israël.
»25. La colère du Seigneur va éclater contre son peuple; il appesantira sa main sur lui; il l'a frappé; les montagnes se sont ébranlées; répandus comme la boue, les cadavres ont couvert les places. Et en cela la colère du Seigneur n'est pas satisfaite, sa main reste encore étendue.
»26. Alors, le Soigneur élèvera, son étendard à la vue des nations éloignées; un sifflement s'entendra des extrémités de la terre, et voilà qu'un peuple accourra aussitôt.»
A ce passage, Brown s'arrêta et s'enfonça dans une méditation profonde.
Le souffle divin l'avait inspiré. Il prévoyait l'épouvantable catastrophe que son bras avait soulevée dans le Nouveau-Monde.
Immense responsabilité, que celle-là!
Un instant, le chef des abolitionnistes en fut effrayé. Mais rassuré bientôt par l'esprit d'équité qui le guidait, il s'écria avec l'enthousiasme de la conviction religieuse:
--Dieu le veut! Dieu l'ordonne! Il a daigné me choisir pour être l'instrument de ses desseins; que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel!
Puis il retomba dans sa rêverie, mais pour quelques minutes seulement, car il en fut tiré par un bruit sourd qui partait du faîte de la colline.
Levant les yeux, Brown découvrit une troupe de cavaliers.
--Ce sont des esclavagistes de Battesville. Ils poursuivent nos hommes, pensa-t-il; mais sans faire un mouvement pour se cacher.
Les cavaliers descendirent à fond de train dans la vallée.
Ils étaient armés de pied en cap.
A leur tête galopait un officier supérieur, portant l'uniforme des milices de l'Union.
C'était le major Flogger.
Dès qu'il aperçut Brown, il dirigea son cheval sur lui.
Étendu sur l'herbe, au pied d'un arbre, le capitaine abolitionniste avait l'air d'un chasseur livré aux douceurs du repos.
Mais, autour de lui, des traces nombreuses disaient clairement qu'une grosse bande d'hommes et de chevaux avait quitté l'endroit depuis peu.
--Eh! étranger? dit le major en touchant le prétendu dormeur de la pointe de son sabre.
--Qu'y a-t-il? demanda Brown, se frottant les yeux comme s'il s'éveillait en sursaut.
--Avez-vous passé la nuit là? reprit Flogger.
--La nuit! non; je suis arrivé il y a deux heures. Mais qu'est-ce que ça vous fait?
--C'est peut-être un Browniste, insinua un des compagnons du major.
--Ah! vous cherchez Brown! il fallait donc le dire, fit le capitaine avec un air de franchise parfaitement simulé.
--Eh bien, Brown? questionna Flogger.
--Oh! il n'est pas loin d'ici; je le connais.
--Mais où est-il?
--Il y a une heure j'ai déjeuné avec ses gens qui avaient pillé et incendié la maison d'un propriétaire d'esclaves, à ce que j'ai entendu... les gredins!
--Et vous avez déjeuné avec eux? fit le major d'un ton rude.
--Oui, j'avais faim, car j'arrive des Montagnes-Rocheuses. Depuis deux jours je manquais de provisions. Ils m'ont donné un morceau de biscuit et de viande boucanée.
--Ils avaient des nègres avec eux, n'est-ce pas?
--Je crois bien; une centaine au moins!
--Les scélérats! Oh! si nous les rattrapons, leur compte sera bon! maugréa le major entre ses dents.
--Mais où sont-ils allés? dit un des cavaliers.
--Ils ont traversé l'Osage et pris vers l'est.
--Conduisez-nous, étranger, reprit le major. Il y aura cent piastres de récompense pour vous, si nous les rejoignons.
--Vous conduire, monsieur, impossible! dit le faux trappeur. Cent piastres, c'est un beau denier. J'en aurais bien besoin pour renouveler mes provisions de poudre et de plomb; mais j'attends mon frère, à qui j'ai donné rendez-vous ici. Nous allons à Saint-Louis acheter des munitions. Si vous vouliez patienter une heure ou deux, j'irais volontiers avec vous pour moitié prix, car je ne l'aime pas, votre capitaine Brown! Il ne m'a pas seulement offert un pauvre verre de whiskey.
--Vous dites qu'ils ont franchi la rivière et marché vers l'est.
--Oui, répliqua-t-il hardiment, en indiquant sur le rivage une place foulée aux pieds, où ses gens avaient fait boire leurs chevaux; oui, ils ont passé là.
--Merci, étranger, reprit le major Flogger. Allez à Battesville; quoiqu'une partie de ma maison ait été brûlée par ces brigands, vous y trouverez encore un logement convenable pour vous reposer, vous et votre frère, et du rhum pour boire à ma santé.
--Bien obligé, monsieur, dit Brown en ôtant son chapeau; bien obligé; votre invitation n'est pas de refus; nous en profiterons.
Là-dessus, le planteur fit volte-face et lança son cheval au milieu de l'eau. Derrière lui se foulaient une centaine de cavaliers, qui s'empressèrent d'imiter son exemple, sans soupçonner un instant qu'ils avaient pu être mystifiés par leur adroit ennemi.
XIV
LES VICTIMES
Pour la première fois, Edwin Coppie avait aperçu le major Flogger, quand il revint, armé, sur le balcon.
Il dit un mot à deux des Brownistes, qui, mettant pied à terre, s'élancèrent vers l'escalier de la maison.
Quelques secondes après, ils surprenaient le major, lui arrachaient sa carabine et l'attachaient par les poignets à la balustrade de son balcon.
Pendant ce temps, John Coppeland s'approcha de Coppie, qu'il n'avait pas vu et dont il n'avait pas entendu, parler, depuis que ce brave jeune homme l'avait conduit, avec sa bande d'esclaves marrons, au Canada.
--Ah! dit le nègre, en lui prenant respectueusement la main; ah! je vous reconnais; j'espérais en vous! je...
Edwin l'interrompit.
--Nous causerons plus tard, John. Maintenant, il faut partir au plus vite. Y a-t-il des chevaux ici?
--Oui.
--Eh bien, prenez-les; que ceux qui nous voudront suivre en fassent autant, et en route!
--Amis, à l'écurie! cria Coppeland aux esclaves.
Plusieurs s'y précipitèrent. Tous les chevaux furent saisis, bridés tant bien que mal; les nègres les enfourchèrent, puis rentrèrent dans la cour où se tenaient leurs libérateurs.
John donna un des animaux à son père et hissa sur sa propre selle son aïeul, qui ne cessait de bredouiller:
Mais la délivrance Un jour viendra, Li fera bombance Et li chantera.
John, ensuite, se plaça derrière le vieillard, l'enlaça de sa main droite pour le soutenir, et de la gauche saisit les rênes de leur monture.
Plusieurs de ses compagnons de servitude imitèrent cet exemple, qui pour un père, un frère infirme, qui pour une femme, qui pour un enfant.
Du haut du balcon, le major Flogger jurait et proférait des menaces épouvantables, en s'efforçant de rompre ses liens.
Malgré ses cris, malgré ses prières, les nègres qui lui restaient fidèles n'osaient venir à son secours.
Mais, quelques-uns des rebelles s'avisèrent de mettre le feu à l'écurie où ils avaient volé leurs chevaux. Ils voulaient encore piller l'habitation; les Brownistes s'y opposèrent, en déclarant qu'ils brûleraient la cervelle au premier qui l'entreprendrait.
Déjà, un jet de flamme, sorti d'une des fenêtres des communs, annonçait l'incendie.
Edwin Coppie jugea qu'il était prudent de battre en retraite.
Il donna des ordres à cet effet.
On les écouta.
Les abolitionnistes s'éloignèrent au galop, entourés d'une cinquantaine de nègres qui acclamaient tumultueusement le nom de Brown.
D'abord, tout occupé du soin de leur fuite, Edwin Coppie ne put échanger que de rares paroles avec Elisabeth Coppeland.
Mais, après la halte, où ils rencontrèrent John Brown, n'étant plus obligés de tenir leurs chevaux à une allure aussi rapide, une conversation soutenue s'engagea entre les deux jeunes gens.
Elisabeth raconta à Coppie comment une imprudence, le désir d'assister à la fête de l'indépendance, les avait poussés à passer du territoire britannique sur celui des États-Unis.
Ils avaient été repris et renvoyés à leur ancien maître, qui s'en était débarrassé en vendant au major Flogger, son grand-père, son père, son frère et elle.
--Je vous croyais mariée? dit Edwin.
Bess tressaillit.
--Ma foi, oui, continua Coppie. N'étiez-vous pas fiancée à un mulâtre?
--C'est vrai, balbutia-t-elle en baissant la tête.
--Shield Green, si je ne me trompe, celui qui conduisait votre troupe au Canada, quand vous êtes venus frapper à notre porte, à la rivière des Moines.
L'esclave ne répondit pas.
--Vous ne l'avez donc pas épousé? demanda Coppie.
--Non, monsieur, dit-elle vivement.
--Ah! fit-il d'un ton indifférent
Au bout d'un moment il reprit:
--C'est un brave garçon que ce Green. Je voudrais l'avoir parmi nous.
--Il est resté au Canada, dit Elisabeth.
--Comment! il n'a pas eu le même sort que vous?
--Non, car il ne nous avait pas accompagnés à cette fête!
--Vous devez avoir grand'soif de le revoir? dit Edwin en souriant doucement.
Bess demeura silencieuse.
--Shield Green est votre fiancé, n'est-ce pas?
--Oui, dit-elle très bas.
--Eh bien, ajouta Coppie, je veux vous ramener à lui; je l'aime. Il est adroit, habile et courageux.
La négresse soupira, mais sans faire une seule réflexion.
Il y eut une pause.
La caravane longeait toujours la route de l'usage, à travers un pays désert, quoique plantureusement doté par la nature.
Grasse, luxuriante de verdure, était la prairie épanouie à leurs pieds, et dont les limites se perdaient à l'horizon, dans le bleu de la voûte céleste.
Ça et là un bouquet d'arbres en fleurs relevait, par des nuances d'or, de pourpre ou d'albâtre, l'uniformité de la teinte générale.
Sur les branches de ces arbres on voyait voltiger des tétras au brillant plumage, et, dans le fond de la plaine, un troupeau d'antilopes s'ébattait au pied d'un monticule.
Sous les buissons gloussait la poule des prairies; l'air était embaumé de senteurs agréables; il faisait bon vivre, bon respirer, à pleins poumons, les parfums de liberté qui semblaient courir avec la brise dans l'atmosphère.
Cependant, quoique l'heure fût peu avancée, le soleil était déjà chaud.
Il promettait une journée brûlante.
Après avoir chevauché pendant deux heures encore, Edwin, de concert avec les fils de Brown, décida qu'il fallait donner du repos aux bêtes et aux gens, car les uns et les autres étaient exténués.
On s'arrêta sur le bord d'une anse.
Les chevaux furent débridés, pour qu'ils pussent paître plus commodément le gazon, et les fugitifs, après avoir mangé quelques provisions, se couchèrent à l'ombre des saules qui bordaient la rivière.
Jules Moreau vint s'étendre à côté de Coppie.
--Ah ça, lui dit-il en riant malicieusement, je crois que vous avez trouvé Paméla, vous; et cette belle fidélité que vous professiez pour miss Rebecca Sherrington court des risques, hein?
En prononçant ces mots, le Parisien attachait un regard voluptueux sur Elisabeth, qui dormait à quelques pas d'eux.
--Je ne vous comprends point, répondit sérieusement Edwin.
--Bah! fit Moreau d'un ton incrédule, vous prétendriez peut-être que cette _sable nymph_ [9] n'a pas touché votre coeur.
[Note 9: Qualification donnée, par dérision, dans les États américains aux négresses. On sait qu'en terme de blason, sable signifie noir.]
Coppie haussa les épaules.
--Cependant, insista Jules, je vous ai observés, l'un et l'autre, en route; elle vous regardait et vous serrait...
--Ah! vous êtes fou! s'écria Coppie avec impatience...
--Il n'y a pas de quoi, repartit le Français, noire ou blanche, quand une femme a des traits, une taille, comme ceux-là, on peut être fier...
--J'ai autre affaire en tête, répliqua sèchement Edwin pour mettre fin à une conversation qui le fatiguait.
--Eh bien, vrai, là, parole d'honneur, j'ai envie de lui tailler deux doigts de cour à cette princesse d'ébène, continua l'incorrigible Moreau.
--A votre aise; mais je vous préviens qu'elle ne vous écoutera pas. C'est une fille sage, et d'ailleurs fiancée!
--Fiancée! raison de plus! superbe! délicieux! C'est le piment de la chose. Dites-moi, Edwin, à qui est-elle fiancée? A quelque monarque du sombre empire! Moi, je lui offre de blanches et virginales fiançailles!
Malgré sa gravité, Edwin ne put s'empêcher de sourire.
--Voulez-vous être mon interprète auprès de cette exquise peau noire? continua le pétulant Parisien. C'est, ajouta-t-il, un de ces petits services d'amitié qu'on se rend aisément dans notre pays. Ah! les jolies têtes, la merveilleuse antithèse que nous présenterions sur le même oreiller, Edwin!
--Chut! dit celui-ci en posant le doigt sur ses lèvres.
--Qu'y a-t-il donc? Vous m'effrayez!
--Silence!
Et Coppie colla son oreille contre le sol.
Retenant son haleine, il écouta pendant une minute.
Puis il se redressa en s'écriant:
--A cheval! à cheval! on nous poursuit!
Réveillés en sursaut par ce cri, tous les hommes se précipitèrent pêle-mêle vers leurs montures. Mais grande fut la confusion. Quelques disputes s'élevèrent au sujet de la possession des chevaux. Malgré les efforts d'Edwin et des fils de Brown pour rétablir l'ordre et accélérer le départ, un quart d'heure s'écoula avant que les animaux eussent été repris et harnachés.
La moitié des gens n'était pas encore prête lorsqu'au pied d'un cap, qui se projetait sur la rivière, apparut une troupe de cavaliers.
Ces cavaliers, les nègres fugitifs les reconnurent immédiatement.
--Massa Flogger! massa Flogger! clamèrent-ils avec des accents de terreur indicible.
C'était, en effet, le major.
Après avoir traversé l'Osage, sur la foi des paroles de John Brown, il avait rencontré un squatter[10] lequel, interrogé, lui affirma avoir distingué, peu de temps auparavant, un grand nombre de blancs et de nègres qui remontaient à franc étrier, l'autre bord de l'Osage.
[Note 10: Colon qui a affermé des terres du gouvernement.]
Les esclavagistes n'eurent pas de peine à croire aux assertions de cet individu, car rien, du côté où ils se trouvaient alors, n'indiquait le passage d'une troupe d'hommes à cheval.
De nouveau, ils franchirent l'Osage.
Vers midi, ils tombaient, à l'improviste, sur les Brownistes.
--Nous avons perdu trop de temps, dit Edwin à Moreau en lui montrant leurs ennemis qui accouraient ventre à terre.
--Pardieu! répondit le Parisien, je n'en suis pas fâché. Nous leur taillerons des croupières.
--Il faut nous battre! En avant! cria l'un des fils de Brown.
--Oui, dit Coppie, que les nègres se sauvent, tandis que nous arrêterons ici cette horde de pharisiens.
--Moi, je veux rester avec vous, objecta John Coppeland.
--Non, lui dit Edwin, emmenez votre soeur et vos parents, et dirigez tous vos compagnons sur Ossawatamie.
Le nègre sentit qu'à cet instant l'obéissance passive était un devoir; il rassembla promptement les esclaves et partit avec eux, pendant qu'Edwin disposait ses hommes en front de bataille.
Dès que les esclavagistes furent à leur portée, ils les reçurent par une grêle de balles qui firent vider les arçons à quatre d'entre eux.
Le major Flogger fut blessé légèrement à la cuisse.
Sa fureur redoubla. Il donna l'ordre de charger les abolitionnistes.
Que pouvaient ceux-ci contre une troupe cinq fois plus nombreuse que la leur?
Cependant, ils tinrent leurs adversaires en échec pendant plus d'une heure; car, dans leur empressement, ces derniers n'avaient emporté que fort peu de munitions.
Mais l'un des fils de Brown, ayant eu son cheval tué sous lui, et ne pouvant se dégager, fut impitoyablement fusillé par les esclavagistes.
L'autre, Frederick, un vaillant jeune homme, avait volé au secours de son frère.
Les assaillants l'entourèrent, s'emparèrent de sa personne après l'avoir couvert de blessures et le conduisirent au major Flogger, qui avait mis pied à terre pour examiner sa jambe.
--C'est le fils du père Brown! qu'en allons-nous faire? criaient-ils triomphalement.
Le major réfléchit: puis il dit avec un sang-froid cynique:
--Il faut l'attacher à la queue d'un cheval et le mener à Ossawatamie. Il y a d'ici une trentaine de milles. Mes nègres y chercheront certainement un refuge; mais nous saurons bien les reprendre dans une souricière que je leur tendrai. Ce bandit-là, ajouta-t-il en frappant Frederick du pommeau de son sabre, ce bandit-là, mort ou vivant, nous servira d'appât.
XV
JULES MOREAU ET BESS COPPELAND
--Et vous parlez français, charmante enfant?
--Un peu, oui, monsieur, répondit-elle.
--Mais c'est délicieux! L'anglais, d'ailleurs, est une langue exécrable, n'est-ce pas?
Elisabeth regarda son interlocuteur d'un air surpris.
--Moi, poursuivit-il avec légèreté, je ne sais ce que je déteste le plus de cet idiome ou de ceux qui le parlent. Ma foi, oui. Nous autres Parisiens nous sommes tous comme cela.
--Ah! vous êtes de Paris, monsieur! fit la jeune fille avec un accent et un regard qui disaient éloquemment qu'elle considérait Moreau comme un être privilégié.
--De Paris, sans doute, la belle, et je m'en flatte! repartit-il en tortillant ses moustaches.
--Ils sont bien heureux ceux qui sont nés à Paris, dit-elle en soupirant.
--Heureux! heu! heu! répliqua Moreau dans une moue plus que dubitative.
Puis, se reprenant avec la vivacité qui était un des éléments de son caractère, il ajouta:
--C'est un bonheur, ravissante créature, qu'il ne tiendrait qu'à vous de partager.
--Comment cela? exclama-t-elle naïvement.
--Mais, dit-il, avec une imperturbabilité comique, en épousant un Parisien, morbleu!
Le visage de la négresse devint triste.
--Vous voulez vous moquer de moi, monsieur, murmura-t-elle.
--Moi! Dieu m'en garde! me moquer d'une jolie femme, jamais! on est Français ou on ne l'est pas, mademoiselle.
Et ces mots furent ponctués d'un geste digne du latin disant; _Civis romanus sum!_
L'admiration de Bess allait croissant.
--Il n'y a point d'esclaves à Paris? demanda-t-elle timidement.
--Des esclaves à Paris! s'écria Jules indigné.
Puis il s'arrêta et dit d'un ton moins vif:
--Non, mademoiselle, il n'y a pas d'esclaves à Paris.
--Ça doit être un beau pays! continua la négresse, confondant, comme c'est l'habitude des siens, et même d'une partie des blancs qui habitent l'Amérique, toute la France dans Paris.
--Voudriez-vous le voir? interrogea Moreau.
--Oh! dit-elle, ce serait un voeu inutile.
--Pourquoi? objecta le Français.
--Parce que je ne pourrais jamais le réaliser.
--Et si je vous en fournissais les moyens?
--Non, dit-elle, je suis née sur ce continent, j'y mourrai sans en sortir.
--Ne dites pas cela, mademoiselle, ne dites pas cela! fit Jules en lui pressant tendrement les mains.
Présumant que c'était une marque de simple amitié, Bess ne s'y opposa pas.
Cependant Moreau attachait parfois sur elle des regards qui la troublaient.
Mais savez-vous, lui dit-il, que vous vous exprimez merveilleusement bien dans notre langue!
--Vous me flattez, monsieur.
--Où donc l'avez-vous apprise? poursuivit-il avec intérêt.
--A Bâton-Rouge, dit-elle.
--Bâton-Rouge! Qu'est-ce que cela! dit Jules, dont les notions géographiques n'étaient pas des plus développées.
--C'est la capitale de la Louisiane.
--Drôle de nom!
--Je restais chez un planteur français, un bon maître!
--Ah! ce n'est pas étonnant; les Français sont tous bons. Et c'est lui qui vous a fait instruire?
--Oui, monsieur, j'ai été élevée avec sa fille.
--Il fallait ne pas les quitter, alors.
--Oh! dit-elle amèrement, ce n'est pas nous qui l'aurions quitté, M. Pascal. Il nous traitait tous comme ses enfants, et plus d'une fois ses voisins, les autres planteurs, lui reprochèrent de nous gâter. Ce qu'ils firent pour le renvoyer du comté est incroyable.
--Comment?
--Ils prétendaient que sa douceur pervertissait même les esclaves des autres habitations.
--Est-ce bien possible?
--Si nous voulions les visiter, on nous chassait à coups de fouet; on lançait même à nos talons ces chiens que les Américains appellent _blood hounds_...
--Vraiment!
--Les inspecteurs nous infligeaient bien d'autres cruautés.
--Mais pourquoi donc vous êtes-vous séparés de votre M. Pascal?
--Hélas! répondit Bess, en pleurant, hélas! un jour on l'a trouvé assassiné dans son lit.
--Assassiné!
--Oui... Les autres planteurs prétendirent que c'était nous qui...
--Aviez fait le coup! les canailles! s'écria Moreau.
--Mais, reprit Bess, on sut plus tard que c'était l'un d'eux qui en était l'auteur.
--Brigands! brigands! exclamait Jules.
--Pour comble de malheur, ajouta Bess, ma jeune maîtresse mourut peu après, et nous fûmes tous vendus aux enchères, sur le marché de la Nouvelle-Orléans.
--Pauvres gens! fit le Parisien, les larmes aux yeux. Ah! vous avez dû bien souffrir!
--Pour cela, oui, monsieur. Un homme de la Pennsylvanie nous acheta, mes parents et moi. Il était dur, méchant. Ma mère périt dans les tortures qu'il lui fit subir, et mon père pensa qu'il fallait fuir. C'est alors, tandis que nous nous sauvions au Canada, que ce brave et honnête M. Coppie...
Au nom de son ami, le front de Moreau se rembrunit.
La négresse continua sans remarquer l'impression que ses paroles causaient au jeune homme.
--C'est alors qu'il exposa généreusement sa vie pour nous conduire en un lieu sûr. Oh! ma reconnaissance...
--Vous l'aimez! dit Jules sèchement.
--Sans doute, je l'aime, dit-elle avec ingénuité.
--Et lui, croyez-vous qu'il vous aime? s'enquit Moreau d'un ton singulier, en plongeant, pour ainsi dire, ses yeux dans ceux de la jeune fille pour y lire sa pensée intime.
Elle tressaillit, baissa la tête et répondit au bout d'un instant:
--Il faut bien qu'il nous aime un peu, puisqu'il vient encore de risquer ses jours pour nous délivrer.
--Assurément, dit Jules. Mais pensez-vous qu'il vous aime assez pour vous épouser.