Le gibet

Chapter 7

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Mademoiselle Flogger allait d'étonnement en étonnement.

Le père, assez embarrassé, cherchait une réponse à la question qu'elle lui avait faite; le commandeur crut être agréable à son maître en intervenant:

--Veux-tu t'en aller d'ici, vilaine noiraude! dit-il à Bess, en la poussant du bout de sa botte.

--Sauvez-moi, miss! sauvez-moi! répétait la négresse éplorée.

--Mais qu'a-t-elle? interrogèrent les yeux d'Ernestine dirigés sur ceux de son père.

--Elle a désobéi et je l'ai condamnée au fouet, dit sèchement celui-ci pour éviter toute nouvelle question.

--Vous avez bien fait, répliqua froidement sa fille.

--Oh! miss, si vous saviez... reprit Elisabeth.

Pierre l'interrompit.

--Veux-tu te taire, gueuse! si tu souffles encore un mot, je lâche à tes jupes tous les chiens de l'habitation.

--Allons, lève-toi et va demander pardon à mon père, Bess, dit Ernestine en touchant du bout de son ombrelle l'épaule nue de l'esclave.

--Oui, dit le major d'un ton goguenard, si elle me demande pardon et me promet d'être docile à l'avenir, je lui serai clément, en faveur de vous, Ernestine.

Elisabeth, toujours à genoux, baissa douloureusement la tête sur sa poitrine.

--Est-ce que tu n'entends pas, fille du diable? fit le commandeur en lui allongeant, dans les reins, un coup de pied qui lui arracha une plainte, Rebecca voyait tout du salon où elle s'était assise.

A chaque outrage fait à l'Africaine, un éclair de joie cruelle sillonnait son visage.

--Ça n'a pas d'oreilles, ces brutes-là! murmura-t-elle assez haut pour qu'Ernestine l'entendît.

--Ah! ma cousine a bien raison, dit celle-ci. Laissez Bess, papa. Pierre se chargera de la punir, et venez entendre une romance nouvelle que Rebecca chante divinement.

--Avec le plus vif plaisir, mon enfant, dit le major.

--Alors, donnez-moi votre bras!

--Oh! miss! supplia encore Elisabeth...

Ernestine dédaigneusement lui tourna le dos et marcha vers son père.

--Dans une minute, ma fille, dit le major; dans une minute. Laisse-nous un moment seuls.

J'ai quelques ordres à donner à Pierre.

--Bess n'est pas méchante, qu'il ne la batte pas par trop! dit Ernestine.

--Oh! soyez tranquille, repartit son père; il ne lui fera pas grand mal. Une vingtaine de coups de fouet...

--Je m'en rapporte à votre indulgence, reprit-elle en rentrant dans le salon, dont elle ferma la porte sur elle.

--Cinglez-la vivement, mais sans l'éreinter, souffla le major à l'oreille de son régisseur quand Ernestine les eut quittés.

--Comptez sur ma dextérité, monsieur.

--Oui, j'y compte; mais j'ai une idée, continua Flogger sur le même ton; si après les premiers coups elle s'amendait, si elle consentait... vous m'entendez.

--Très bien, monsieur, très bien, répondit Pierre avec un sourire significatif.

--D'abord vous la déposerez dans la chambre noire, dit-il à voix haute.

Le commandeur s'inclina affirmativement.

--Elle y restera au pain et à l'eau.

--Oui, monsieur.

--Et chaque matin et chaque soir on lui administrera vingt coups de fouet.

Après ces mots, le major entra au salon où sa fille l'attendait avec Rebecca Sherrington, qui commençait à chanter le doux hymne à la patrie:

_Home! sweet home!_

--Eh bien, la belle, dit maître Pierre à u as entendu, cette fois. Mais si tu voulais être aimable, on pourrait s'arranger.

Sans daigner lui répondre, elle se leva et se dirigea vers une porte ouvrant sur la cour.

--A ton aise, petite sotte! reprit le commandeur, mais, gare à nos tendres épaules! tu connais mon fouet à balles de plomb; il est un peu dur, celui-là, hein? Eh bien, je m'en vas d'abord le rafraîchir sur le dos de ton frère...

--Oh! monsieur Pierre, monsieur Pierre s'écria Bess avec un accent déchirant.

--Il n'y a pas de monsieur Pierre qui tienne.

--Mais, dit-elle, folle de désespoir, qu'exigez-vous?...

--Je te le dirai dans la chambre noire.

Elisabeth frissonna.

Le commandeur la fit alors entrer dans un corridor obscur qui, par une pente inclinée, conduisait à une cave.

Arrivé à l'extrémité de ce corridor, il ouvrit une lourde porte, en disant:

--Voici!

Une nuit impénétrable voilait tous les objets.

Pierre enlaça subitement dans ses bras la jeune fille et essaya de lui faire violence.

Mais elle se défendit si bien avec ses ongles, avec ses dents, que le misérable fut obligé de renoncer à son infâme projet.

--Ah! je me vengerai! je me vengerai! disait-il en verrouillant la porte du sombre cachot où il avait emprisonné Elisabeth.

Un quart d'heure s'était à peine écoulé depuis son départ, lorsque la pauvre fille, qui était tombée à demi évanouie sur le sol humide et visqueux entendit des cris perçants.

XII

ES LIBÉRATEURS

Je me garderai bien de dire que Pierre, l'inspecteur de l'habitation du major Flogger, était amoureux d'Elisabeth Coppeland. Ce serait stigmatiser ce mot divin, amour, sentiment trop noble, trop élevé, pour monter du bourreau à la victime.

Mais, par ce qui précède, on a vu que, comme son maître, Pierre n'avait su résister aux charmes fascinateurs de cette jeune fille. S'étant bravement mis en tête de lui imposer ses honteux désirs, il avait résolu de gagner par la terreur ce que Bess refusait à sa bienveillance.

--Je ne suis tout de même pas fâché de ce qui s'est passé, se disait-il, en se frottant les mains, après l'avoir quittée; le major croyait bien l'enlever le premier. Mais bernique! là où Pierre échoue, les autres perdent leurs droits. Si jamais quelqu'un peut se flatter d'avoir obtenu une préférence, ce sera moi. Je connais le secret pour attendrir les coeurs trop durs.

Il accentua ces derniers mots d'un sourire suffisant.

Puis il reprit, en se dirigeant vers la case des Coppeland:

--Oui, oui, je la connais cette panacée. Elle est infaillible. Il ne s'agit que de l'appliquer convenablement. Hé! hé! Pierre n'est pas tout à fait aussi niais qu'il en a l'air. Mettons-nous à l'ouvrage.

Il appela deux nègres qui traversaient la cour.

--Tom, Sam, venez-ici, vilaines têtes crépues.

Ceux-ci s'approchèrent d'un air timide.

--Suivez-moi, leur dit le commandeur, en ouvrant la porte de la case occupée par la famille Coppeland.

Ils obéirent sans se permettre une seule observation.

La case des Coppeland présentait alors un spectacle frappant qui exprimait éloquemment la misère morale de l'esclave à ses trois plus hautes périodes: le grand-père dormait ivre, la tête sur la table; c'était l'image du désespoir impuissant; le fils lisait la Bible d'un air distrait: celui-là n'avait pas encore désespéré; mais,--ver rongeur,--le Doute avait pris possession de son coeur; le petit-fils, John, le jeune homme au printemps de la vie, arpentait la chambre d'un pas fiévreux, en marmottant des blasphèmes. Cependant, tel qu'un éclair en un ciel chargé par la tempête, une pensée d'avenir, une pensée de liberté, flamboyait parfois dans ses yeux, illuminait parfois son sombre visage.

Alors, il allait à une fenêtre, plongeait ses regards vers l'ouest, où le soleil achevait d'éteindre son disque de feu, et il murmurait, l'ardent jeune homme:

--Prenons courage! ils viendront... bientôt... aujourd'hui, peut-être!... Leur promesse n'a pu être faite à la légère; j'y ai foi! Oui, ils nous délivreront, répétait-il pour la dixième fois, quand le commandeur entra, suivi de ses deux nègres:

--Attachez-moi solidement ces brigands-là, leur dit-il, en désignant du doigt les trois Coppeland.

Réveillé par le bruit, le grand-père souleva à grand'peine sa tête branlante, en fredonnant d'une voix éraillée:

Si nègre était blanc, Li serait content....

Son fils l'interrompit et lut d'une voix menaçante ces mots du prophète Jérémie:

«Voici ce que dit le Seigneur des armées: Les enfants d'Israël et les enfants de Juda souffrent l'oppression; tous ceux qui les ont pris les retiennent et ne veulent point les laisser aller.

»Leur Rédempteur est fort; son nom est: le Seigneur des armées; il défendra leur cause au jour du jugement, afin qu'il épouvante la terre et qu'il trouble les habitant» de Babylone.»

Pendant qu'il lisait, John était garrotté.

Un instant, le jeune homme songea à faire résistance; mais à quoi bon? Quelque volonté, quelque courage, quelque vigueur qu'il eût opposés, il aurait été vaincu, brutalisé, assassiné peut-être. Mieux valait subir patiemment encore sa mauvaise destinée et attendre, en silence, que l'heure de l'émancipation sonnât.

Néanmoins, lorsqu'on lui eut lié les mains derrière le dos, comme l'inspecteur Pierre frappait à coups de pieds son père, parce que celui-ci poursuivait la lecture de la Bible, John ne put s'empêcher de dire au premier:

--Lâche!

Cette injure fit sourire maître Pierre.

--Lâche! répéta John, vous n'oseriez pas... ce que notre seigneur Jésus-Christ a souffert pour le rachat de nos péchés!

Soit que l'habitude de ces sortes de scènes l'y eût rendu insensible; soit que l'ivresse lui brouillât complètement le cerveau, le vieux Coppeland continuait sa chanson:

Mais la délivrance Un jour viendra; Li fera bombance. Et li chantera:

--Silence, carcasse à cercueil! cria Pierre, en le poussant si rudement avec la main que le septuagénaire tomba lourdement sur le sol.

Par malheur, en faisant cette chute, sa tête porta contre le pied de la table, et il s'ouvrit le front.

Le sang coula à flots de sa blessure.

Aussitôt l'indignation de John éclata en un accès de rage inexprimable.

Ne pouvant faire usage de ses mains, il se précipita, tête baissée, sur le commandeur, et l'atteignit en pleine poitrine.

La violence du coup fut terrible: Pierre pâlit, chancela, s'affaissa sur lui-même.

Le croyant mort, les nègres qui l'avaient accompagné se mirent à pousser des cris de joie.

Mais, presque aussitôt il se releva et leur ordonna d'enchaîner aussi les deux autres Coppeland, en ajoutant:

--Ah! vous me payerez tout cela, racaille, et toi, John, ton compte est bon. Sois tranquille. Je vais faire expérimenter, sur ton échine, un nerf de boeuf plombé; tu m'en diras des nouvelles. En route, scélérats!

Les captifs furent entraînés dans la cour.

Sur l'injonction du commandeur, tous les nègres de l'habitation sortirent de leurs cases et se placèrent sur plusieurs rangs, les petits en avant, les grands derrière, autour de trois poteaux auxquels on avait fixé le malheureux Coppeland.

La nuit était arrivée.

Maître Pierre fit allumer des torches pour éclairer le drame dont il était l'ordonnateur.

Le major Flogger, sa fille, la douce Ernestine, et miss Rebecca Sherrington, qui venaient de prendre le thé, y assistaient, en devisant gaiement, sur un petit balcon élevé au-dessus de la porte d'entrée du pavillon.

Les autres spectateurs esclaves, hommes, femmes, enfants, au nombre de plus de deux cents, étaient, pour la plupart, apathiques, indifférents.

Toutefois, dans la foule, on eût pu remarquer quelques visages irrités ou anxieux, des yeux qui se dirigeaient avec colère vers le balcon, des têtes qui se penchaient du côté ou le soleil s'était couché et semblaient écouter attentivement.

Les impressions qui animaient les victimes se lisaient dans leur maintien: si John avait les traits contractés, la prunelle provocante, son père était calme, soumis, comme un martyr chrétien; son aïeul donnait des signes d'idiotisme.

Le crâne chauve, sanglant de ce dernier oscillait à droite, à gauche, son pied marquait machinalement la mesure, et sur ses lèvres errait le refrain:

Si nègre était blanc. Li serait content.

Satisfait, sans doute, de sa mise en scène, le commandeur parcourut, d'un oeil triomphant, les lignes des esclaves, et, avisant trois nègres robustes, d'une taille colossale, il les appela.

Cette invitation ne parut point leur être agréable, car ils quittèrent les rangs avec répugnance.

Pierre leur remit à chacun un fouet énorme qu'il s'était fait apporter.

Ces fouets étaient formés d'un manche en bois, long de deux pieds, et d'une corde, en nerf d'animal, grosse comme le pouce, garnie, de distance en distance, de balles de plomb, en guise de noeuds.

--Commencez par le vieux, dit Pierre, qui s'arma lui-même d'un fouet, hérissé de fines pointes d'acier, et souvenez-vous, ajouta-t-il en montrant cet instrument à ceux qu'il condamnait à l'office de bourreaux, souvenez-vous que si vous ne vous acquittez pas convenablement de votre devoir, je saurai vous aiguillonner, moi.

Pour donner plus de poids à ses paroles, le commandeur fit claquer son fouet.

Les trois nègres échangèrent un regard morne où se peignait l'horreur du rôle auquel les contraignait la tyrannie de leurs maîtres.

--A l'oeuvre! qu'on cingle vivement, mais surtout qu'on se garde bien de briser les côtes! cria Pierre.

Les cordes plombées sifflèrent dans l'air, puis s'incrustèrent, en de profonds sillons, sur les épaules du vieux Coppeland.

Il chantonnait toujours:

Mais li nègre esclave, Loin de son pays.

Bon nombre des noirs spectateurs frémirent; quelques femmes fondirent en larmes.

Mais sur le balcon, on ne cessait de causer avec un entrain charmant.

--Quelle délicieuse soirée, n'est-ce pas, ma cousine? disait miss Flogger.

--Vraiment oui; elle est toute pleine de parfums, répondit Rebecca.

--Et comme le ciel est pur! poursuivit Ernestine.

--Sous ce dais d'un bleu sombre tout diamanté d'étoiles, la flamme pourpre des torches dans la cour fait un effet ravissant, ne trouvez-vous pas? reprit Rebecca.

--Ah! soupira la première, quelle nuit d'amour!

Trois nouveaux coups de fouet résonnèrent.

La douleur arracha une plainte au vieillard; à cette plainte, le sang de John bouillonna dans ses artères; l'impétueux jeune homme fit un effort pour briser ses liens et voler au secours de son grand-père; mais, n'y pouvant parvenir, il exhala, dans sa fureur, des cris perçants qui allèrent glacer d'effroi la pauvre Elisabeth, au fond de son cachot.

--Bravo! disait le commandeur; tapez, tapez dur, mes gaillards! il y aura un verre de tafia pour votre peine!

--J'espère, pensait le major Flogger en fumant tranquillement son cigare, que cette punition sera d'un exemple salutaire. Si seulement cette petite Bess était ici, ça adoucirait peut-être ses sentiments. C'est une idée, il faut que je la fasse venir.

Se penchant sur la balustrade du balcon:

--Pierre, cria-t-il au commandeur.

--Monsieur!

--Où avez-vous mis cette fille?...

--Dans la chambre noire.

--Bien, allez la chercher

--Mais, monsieur....

--Je veux qu'elle voie comment nous châtions les rebelles.

--J'y cours, répondit l'inspecteur.

Ni miss Flogger ni Rebecca Sherrington ne s'interposèrent pour prévenir cet excès de cruauté: elles babillaient chiffons.

Pierre remontait déjà avec Élisabeth le couloir du cachot, quand, soudain, plusieurs coups de sifflet retentirent aux environs de l'habitation.

Comme si c'était un signal convenu, une partie des nègres rompit immédiatement les rangs aux cris de:

--Vive la liberté! mort aux propriétaires d'esclaves!

Une voix éclatante domina toutes les autres.

--Vivent les Brownistes! disait-elle.

Cette voix, c'était celle de John Coppeland, dont les liens avaient été, sur-le-champ, tranchés par une main amie.

Un choeur immense répondit en écho:

--Vivent les Brownistes!

En ce moment, autour de la grille de l'habitation, apparaissait une troupe d'hommes blancs, à cheval.

Surpris, stupéfait, le major se demandait quel était le mot de cette énigme, en invitant, de la main, les jeunes filles à rentrer dans l'appartement.

Mais, tel était leur saisissement, qu'elles ne le comprirent pas.

La porte de la grille fut ouverte, et les cavaliers fondirent dans la cour.

A leur tête marchait un fier jeune homme, qui brandissait dans sa main droite un sabre nu.

--Edwin! murmura Rebecca Sherrington, en distinguant ce jeune homme.

--Que tous ceux qui veulent être libres nous suivent! dit-il, en s'adressant aux esclaves.

Alors, le major sembla recouvrer la parole.

--Fermez la porte! fermez la porte! et qu'on s'empare de ces misérables abolitionnistes, cria-t-il de toutes ses forces.

Quelques nègres voulurent lui obéir: d'autres se rangèrent du côté des nouveaux venus; d'autres parurent disposés à garder la neutralité.

Cela donna lieu à une bruyante confusion, plus facile à imaginer qu'à décrire.

Cependant, jusque-là, nul coup n'avait été frappé.

Le major s'était jeté dans son cabinet pour y prendre des armes.

Suivez-nous, amis, et ne répandons pas inutilement le sang de nos frères! répéta Edwin Coppie.

Comme il prononçait ces mots, Pierre déboucha du couloir, accompagné par Elisabeth Coppeland.

Devinant au premier coup d'oeil ce qui se passait, il arma un revolver qui ne le quittait jamais, visa un des cavaliers et lâcha la détente.

--Le sacripant! proféra Jules Moreau en essuyant, contre le pommeau de sa selle, sa main que la balle du commandeur venait d'érafler; le sacripant! il a failli m'estropier pour le reste de mes jours.

--A mort le commandeur! à mort! à mort! hurlèrent les nègres.

D'une nouvelle balle, Pierre tua un de ceux-ci; mais, avant qu'il eût pu faire une autre victime, il était renversé, poignardé, écrasé par la foule de ses ennemis.

A la lueur d'une torche, Edwin reconnut Elisabeth.

--Montez en croupe derrière moi, lui dit-il rapidement.

Elle aussi l'avait reconnu.

Elle s'élança sur le cheval du jeune homme.

--Mais pourquoi restez-vous donc là, imprudentes! dit aux jeunes filles le major Flogger, en reparaissant sur le balcon muni de carabines et de pistolets. Vous voulez vous faire égorger? ajouta-t-il.

Et il les repoussa vivement vers la pièce voisine.

Rebecca Sherrington jeta un regard vindicatif sur Elisabeth, qui tenait Coppie embrassé à la taille, puis elle murmura:

--Ah! je m'en doutais, je ne m'en doutais que trop; il aime cette négresse!

XIII

FUITE ET POURSUITE

Pour effectuer le coup qu'il projetait sur l'habitation du major Flogger, Brown n'avait dépêché que vingt-cinq cavaliers. Mais il comptait sur le concours des esclaves de cette habitation, que ses espions sondèrent et excitèrent à la révolte aussitôt que l'entreprise fut décidée.

Le détachement comptait deux des fils de Brown dans ses rangs.

La troupe était à peine partie que le capitaine se sentit agité de funèbres pressentiments. Très pieux de son naturel, très versé dans les saintes Écritures, Brown croyait fermement aux révélations d'en haut. Il avait même un certain penchant à la superstition.

Mais cette faiblesse, il s'efforçait de la céler au fond de son coeur, sachant bien que la moindre manifestation affaiblirait l'empire qu'il exerçait sur la bande sceptique et frondeuse dont il s'était entouré.

C'est pourquoi, malgré ses appréhensions, John Brown ne voulut point envoyer une troupe nouvelle, pour grossir le parti chargé de l'expédition de Battesville. Mais il résolut d'aller lui-même surveiller l'opération.

Sous prétexte d'une chasse, il confia la garde du camp à Cox, monta à cheval, après avoir renfermé dans son portemanteau un costume de trappeur nord-ouestier, et se dirigea vers la rivière Osage.

Quand il fut hors de vue des retranchements, John Brown endossa son déguisement.

Cela fait, il poussa vivement sur Battesville.

La nuit était venue quand il arriva dans le village.

Brown mit pied à terre pour rafraîchir son cheval et se faire indiquer la maison du major.

Mais comme il buvait lui-même un verre d'eau--seule boisson qu'avec le lait il se permît jamais--les accents lugubres du tocsin tombèrent lentement dans l'espace.

Et presque aussitôt retentirent les cris de:

--_Fire! Fire!_ (Au feu! au feu!)

Ces cria étaient accompagnés d'un roulement de voix et d'un tintement de clochettes qui attirèrent hors de la _bar_[8] de l'hôtel tous les voyageurs.

[Note 8: On sait que c'est, en Amérique, la pièce où se tient dans les hôtels le débit de liqueurs et de cigares. Elle est généralement de plain-pied avec la rue.]

Une légion d'hommes, couverts de casques en cuir bouilli et de chemises rouges, serrées à la taille par un pantalon en gros coutil, couraient, en traînant derrière eux une de ces magnifiques pompes à feu comme l'on n'en voit qu'aux États-Unis.

Ils étaient précédés et éclairés par deux coureurs munis de torches de résine, dont les lueurs sanglantes déchiraient les ténèbres de la nuit.

--_Fire! Fire!_ hurlaient-ils de toute la force de leurs poumons.

--Où est le feu? demanda quelqu'un.

--Chez le major Flogger, fut-il répondu.

--Chez le major Flogger! Ah! pensa Brown, l'affaire est déjà faite. Encore une fois, j'ai été la victime de mes folles terreurs.

Il se hâta de payer son écot, sauta sur son et suivit la multitude.

Après avoir tourné deux ou trois rues, il déboucha dans une plaine où une illumination immense, réfléchie dans le ciel, derrière un bouquet d'arbres, lui apprit qu'il approchait du théâtre de l'incendie.

Brown marcha jusqu'au bout de ces arbres.

Et là, aux clartés de la conflagration, il aperçut des gens à cheval qui montaient, à toute bride, le cours de l'Osage. Le capitaine, pensant que c'était les siens, lança sa monture à travers champs, et tâcha de rejoindre la troupe.

Mais elle avait plus d'un mille d'avance, et durant cinq heures, Brown ne réussit pas à gagner sur elle, quoique, grâce aux rayons de la lune, il pût aisément marcher sur sa piste.

Comme l'aurore se levait, il remarqua, en atteignant le faîte d'une colline, que les cavaliers avaient fait halte dans le fond de la vallée.

Quoique son cheval fût considérablement fatigué, Brown pressa le pas; et, bientôt, il rejoignit ceux qu'il cherchait.

Une cinquantaine de nègres les avaient suivis.

A l'arrivée de Brown, un hymne d'allégresse fut entonné par ces pauvres esclaves en son honneur. Chacun d'eux voulait le voir, le toucher, baiser un coin de son vêtement.

Quand leur enthousiasme se fut un peu calmé, le capitaine, rassuré sur le sort de ses fils, s'entretint avec Edwin.

--Comment cela s'est-il passé? lui demanda-t-il.

--Oh! fort bien.

--Mais vous avez eu tort de mettre le feu à l'habitation. Celui qui détruit le bien du Seigneur sans motif légitime, sera puni tôt ou tard.

--Ce n'est pas ma faute, répliqua Coppie. Une partie des esclaves voulait fuir avec nous. La majorité refusait la liberté que nous lui offrions; les premiers ont cru qu'en incendiant la maison, ils décideraient le reste.

--Vous auriez dû veiller à ce qu'ils ne commissent pas ce crime inutile, dit sévèrement Brown.

--Il m'a été impossible de les en empêcher, repartit Edwin. Après s'être emparés des chevaux qu'il y avait sur l'habitation, ils voulaient même assassiner leur maître, je les ai retenus.

--Vous avez eu raison, dit Brown. Mais il faut aviser à ce que nous ferons de ces noirs.

--Ne les conduirons-nous pas au camp?

--Au camp! Voulez-vous donc en faire un lieu de perdition?

--Je ne vous comprends pas, capitaine.

--Mon fils tu es insensé. Quoi! tu mènerais ces femmes au milieu de nos hommes! Ne serait-ce pas y apporter la luxure et l'impureté? Souviens-toi que la tempérance est la mère de la force, comme la chasteté est la mère des saines décisions.

Coppie ne répondit pas. Après une courte pause, Brown reprit:

--Combien y a-t-il de femmes, parmi ces nègres?

--Une douzaine.

--C'est beaucoup, fit-il soucieusement. Nous garderons les hommes avec nous; mais ces femmes...

Ayant réfléchi un moment, il ajouta:

--Il les faudrait diriger sur le Canada. Mais nous n'avons maintenant ni le temps ni le monde nécessaire pour cela. Je verrai plus tard. En tout cas, ne demeurez pas davantage ici. Les esclavagistes doivent être sur notre piste. Remettez-vous en selle et prenez le chemin d'Ossawatamie.

--Ne viendrez-vous pas avec nous? s'enquit Edwin.

--Pas à présent. Mon cheval est exténué.

--On vous en donnera un autre.

--Non, dit Brown, vous n'avez que votre compte; je ne veux pas démonter un de ces malheureux nègres. Mais partez vite.

Coppie, connaissant la fermeté du capitaine dans ses déterminations, n'insista point. Mais les fils de Brown le supplièrent de ne pas les quitter.