Chapter 6
Le major Flogger était riche; le domicile de ses noirs passait pour luxueux. Sans sa sévérité bien connue, on l'eût peut-être accusé de les vouloir émanciper. Mais en leur donnant une demeure comparativement plus confortable que celle qui leur est ordinairement accordée, le major ne consultait que ses intérêts.
--Que je soigne mal mes chevaux ou mes boeufs, qui y perdra? moi, disait-il. De même pour mes nègres.
Ce raisonnement était juste.
Aussi, malgré la violence de son tempérament, et les châtiments qu'il infligeait sans pitié à ses esclaves, le major Flogger avait-il la réputation d'un philanthrope.
Les nègres des habitations voisines enviaient le sort des siens; car le noir est moins sensible aux coups qu'à la bonne chère.
Il se laissera volontiers battre, pourvu que vous augmentiez sa ration de nourriture ou de tafia. C'est un des tristes fruits de la servitude que de flétrir la dignité individuelle et d'aiguiser les appétits physiques.
Entrons dans l'habitation du major Flogger, malgré cette meute de chiens énormes et féroces, de chiens dressés pour la chasse à l'esclave,--qui hurlent à notre approche.
Un chant nous appelle dans la case, à droite du pavillon. Semblable aux autres, cette case s'en distingue cependant par un air de propreté qui flatte agréablement les sens.
Les meubles y sont aussi rares et aussi peu coûteux que dans les cabanes voisines, mais leur arrangement, leur netteté, leur luisant, plaisent à la vue.
Nous sommes au dimanche, jour du Seigneur, jour d'observance rigoureuse dans les États de l'Union, les esclaves ont suspendu les travaux, ils se reposent chez eux.
Dans la case en question, nous trouvons quatre personnes: un homme à son hiver, un dans la force de l'âge, un garçon de vingt-cinq ans, une fille de vingt.
Ils sont noirs comme l'ébène; pas une ligne, pas une nuance fugitive ne dénient leur origine. Vierge de tout mélange est aussi leur sang. La lubricité des blancs ne l'a pas encore altéré. Mais quoique ayant des traits généraux qui annoncent une même souche, ils diffèrent par l'expression du visage.
La face du vieillard, creuse, recroquevillée, lourde, annonce l'hébétement. Celle de l'homme mûr, son fils, plus ouverte, mais guindée, timide, parle de soumission. La figure des jeunes gens est toute différente: à les voir, on sent que l'intelligence circule avec la vie dans leurs artères.
Ils lisent le livre divin, la Bible, tandis que leur père fume en silence, et que le grand-père chantonne d'un ton dolent, sur un air lamentable:
Si nègre était blanc, Li serait content; Li aurait bon femme, Li dirait madame, Si nègre était blanc.
Au jour li travaille, A nuit li pleurer, Son maître li fouaille, Et li murmurer:
Si nègre était blanc, Li serait content; Li aurait bon'femme, Li dirait madame, Si nègre était blanc.
Mais li nègre esclave, Loin de son pays. Adieu, bon goyave; Adieu, bon cri-cri.
Si nègre était blanc, Li serait content; Li aurait bon femme, Li dirait madame, Si nègre était blanc.
Mais la délivrance Un jour li viendra, Li fera bombance Et li chantera:
Bon noir vaut bien blanc, Et li ben content, Li dit à son femme: Eh! bonjour, madame, Libre comme blanc.
--Oui, libres comme blancs! répéta John Coppeland, ainsi se nommait le petit-fils du vieillard;--il serait bien à souhaiter!--Mais que loin encore est ce temps!
--Ah! mon frère, il nous faut espérer en la Providence, dit la jeune fille.
John haussa les épaules avec impatience.
--La Providence! la Providence! un mot creux! murmura-t-il entre ses dents.
--Ne blasphème pas! s'écria-t-elle, en lui posant sa main sur la bouche.
--Je dis la vérité, Bess, répondit John.
--Il dit la vérité, appuya son père. Ma fille verse-moi un verre de tafia.
--Vous buvez trop et cela vous fait mal, dit Elisabeth[7]. Vous savez que la liqueur vous trouble la tête.
[Note 7: On sait que Bess n'est que l'abréviation de ce nom.]
--Qu'importe! dit le nègre d'un ton sourd, quand on est malheureux, il faut oublier ses maux, et la boisson noie le chagrin.
En ce moment, comme pour approuver les paroles de son fils, le vieux Coppeland disait de sa voix chevrotante:
Pour chasser tristesse, Li pauvre paria, Li chercher ivresse Dans bon tafia.
--Ils ont raison, s'écria John, pendant que sa soeur servait leur père, ils ont raison. Moi aussi je veux ne plus me rappeler... je veux boire...
--Oh! non, non, mon bon frère; tu ne feras pas cela, dit Elisabeth en lui prenant tendrement les mains.
--Pourquoi! Notre vie n'est-elle pas intolérable?
--Dieu nous arrachera encore aux fers de l'ennemi.
--Dieu ne s'occupe pas des noirs! proféra le jeune homme avec une amertume indicible.
--Une fois pourtant il nous avait tirés de la servitude.
--Oui, pour nous y faire retomber plus cruellement.
--Sans notre pauvre mère... commença Bess.
--Ah! notre mère, interrompit John, c'est elle qui nous a tous perdus!
--Tous! répéta son père, en frappant du poing sur la table.
John continua avec vivacité:
--Quelle folie de l'avoir écoutée! d'avoir repassé du Canada aux États-Unis, de Chatam à Détroit, pour assister à cette fête du 4 juillet.
--Fête de l'Indépendance! bredouilla le vieillard.
--L'Indépendance des blancs et l'esclavage des noirs, repartit John avec colère. Nous étions sauvés, libres, et nous nous sommes fait reprendre, ce jour-là, par nos bourreaux. Ah! elle nous coûte cher la fantaisie de ma mère!
--Ne parle pas mal de celle qui nous a donné la vie, prononça Elisabeth avec un accent de doux reproche.
--Mieux eût valu, cent fois, que nous fussions à jamais restés dans le néant! s'exclama John d'un air farouche.
--A boire! Bess, à boire! je veux boire! balbutia le père en tendant son verre à demi plein.
Le septuagénaire avait repris son couplet.
Pour chasser tristesse, Li pauvre paria, Li chercher....
En ce moment, la porte de la case s'ouvrit brusquement et un homme entra.
--Bess, dit-il en s'adressant à la jeune fille, le maître te demande.
Elle rougit et pâlit tour à tour.
--Que veut-il encore aujourd'hui? marmotta John.
--Sans doute un bouquet de fleurs pour mademoiselle, répondit Bess en essayant de vaincre l'émotion dont elle avait été saisie.
Puis, se tournant vers le nouveau venu:
--Je viens tout de suite, monsieur Pierre, dit-elle.
X
LES MAÎTRES DE L'ESCLAVE
(SUITE)
Quoique, en ses veines, coulât un sang pur de tout alliage, Elisabeth Coppeland avait dans son port et jusque dans sa physionomie un cachet de beauté peu commun surtout chez les négresses.
Son buste était élevé, large des épaules, mince à la taille, cambré, svelte dans ses proportions. Il accusait l'exubérance de la vie. La poitrine était élégamment ornée par la nature, mais sans cette embarrassante profusion dont elle se plaît à doter la gorge des Africaines. Fermes, rebondies, les hanches avaient ces lignes voluptueuses, ces frémissements qui, au dire du roi-prophète, doivent perdre les fils de l'homme.
La tête était noble, la figure sévère, mélancolique. Elle disait des mondes de souffrances morales, cette figure! Ovale et linéaments corrects, d'ailleurs, yeux magnifiques, véritables flambeaux pour éclairer la nuit profonde du visage. Ses dents, des perles enchâssées dans du corail.
Belle, vraiment, Elisabeth Coppeland. Sa vue titillait la concupiscence chez le sensuel. Elle faisait rêver le poète. Cependant, aux mains et aux pieds de la jeune fille, vous eussiez trouvé le stigmate de la servitude.
Ils étaient lourds, épais, palmés.
Ce qu'annonçait l'extérieur d'Elisabeth, son esprit et son coeur ne le démentaient pas. Haut placés l'un et l'autre, ils eussent fait honneur à la plus vertueuse des blanches.
--Je vous suis, monsieur, répéta-t-elle au nouveau venu, en faisant signe à son frère de se calmer, car maître Pierre, qui exerçait sur l'habitation les fonctions d'inspecteur ou de commandeur, roulait déjà autour de lui des regards menaçants.
--Allons, dépêche! fit-il rudement.
Elisabeth sortit aussitôt devant lui.
Il allait refermer la porte de la case; mais, se ravisant tout à coup, il dit à John Coppeland:
--Je crois que tu montres les dents, chien?
--Pardonnez-lui, mon brave monsieur Pierre, intervint le vieillard.
--Il recevra, tantôt, cinquante coups de fouet, répliqua sèchement le commandeur en s'éloignant.
--Ah! s'écria Elisabeth qui avait entendu; ah! vous ne ferez pas cela!
Pierre l'interrompit par un éclat de rire moqueur.
--Tu verras! tu verras, la fille! dit-il.
Puis, se rapprochant d'elle, il ajouta à mi-voix:
--Je puis lui pardonner...
--N'est-ce pas, monsieur?
--Oui...
--Vous lui pardonnerez?
--A une condition.
--Tout ce que vous voudrez, dit avec empressement la jeune fille.
Le commandeur enveloppa la séduisante esclave d'un regard luxurieux, qui lui fit baisser les yeux.
--Tu viendras chez moi après avoir quitté le major, dit-il.
Elisabeth recula avec effroi.
--Je te donnerai une robe de soie, dit Pierre, feignant de n'avoir pas remarqué ce mouvement de répulsion.
--Je vous remercie, monsieur, reprit la négresse; je n'ai pas besoin de robe.
--Ce sera un collier en perles, si tu veux.
Elle secoua négativement la tête.
--Et puis de la liqueur; j'en ai d'excellente, tu l'aimes, la liqueur, hein? continua-t-il.
--Pas du tout, dit-elle.
--Alors, tu refuses?
L'inspecteur prononça ces paroles d'un ton acerbe, qui fit frémir Elisabeth.
--Que me voulez-vous? balbutia-t-elle, sans trop savoir ce qu'elle disait.
Un sourire méchamment railleur plissa les lèvres de Pierre.
--Fais ta sainte-n'y-touche, et demande-moi ce qu'un homme peut vouloir à une jolie fille, dit-il en lui posant familièrement la main sur l'épaule.
Au contact de cette main, la jeune fille tressaillit, avec un geste de dégoût, qui n'échappa point au commandeur.
Puis elle se mit à courir vers le pavillon habité par son maître.
--Bon, bon, cria Pierre en ricanant et lui montrant le poing, je me payerai sur le dos du frère des dédains de la soeur.
Elisabeth se retourna pour répondre, mais à ce moment deux jeunes misses, rieuses et babillardes, sortirent brusquement de la maison.
--Eh bien, après tout, disait l'une, j'aime mieux
ça, chère Rebecca; mon père a eu une bonne idée de ne pas nous accompagner au temple. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues, et j'ai tant de choses à vous dire...
--Bonne Ernestine! répondit l'autre en pressant tendrement le bras de sa compagne, passé sous le sien.
--Tiens, continua la première en apercevant la négresse, voici justement miss Bess Coppeland, la _belle_ que vous désirez tant connaître.
A ces mots, Rebecca fronça légèrement les sourcils. Son visage s'arma d'une expression dure. Elle darda sur Elisabeth un regard rapide et haineux; mais, refoulant ses émotions, elle répondit avec une sorte d'enjouement:
--Ah! c'est là cette esclave qui s'était échappée...
--Oui, dit Ernestine, vous savez, que toute la famille avait fui au Canada; je vous ai conté cette histoire dans une de mes lettres, quand nous avons racheté les Coppeland de leur premier propriétaire.
--Je me le rappelle parfaitement. Mais vous m'aviez fait de cette fille un portrait si attrayant que je la supposais une merveille, répondit Rebecca d'un ton songeur.
--Ne la trouvez-vous donc pas magnifique?
--Pour une esclave! fit Rebecca avec une moue méprisante.
--Tout le monde ici en est amoureux, continua gaiement Ernestine.
--Amoureux! répéta son interlocutrice d'un air distrait.
--Mais oui.
Et s'adressant à la négresse:
--Approche, Bess.
L'esclave obéit.
--N'a-t-elle pas des yeux superbes, des dents splendides? reprit Ernestine en ouvrant avec son index les lèvres de l'Africaine.
Triste, résignée, celle-ci se laissait faire avec un sourire contraint.
--Et quelle taille! poursuivit Ernestine, rayonnante de cet orgueil qui apparaît sur la figure d'un propriétaire occupé à détailler les qualités ou les mérites de son bien.
--En effet, dit Rebecca en tournant le dos, cette fille n'a pas mauvaise mine. Mais venez, chère. L'heure du sermon approche.
Elles s'éloignèrent; et Elisabeth entra dans la maison.
Une domestique blanche l'introduisit dans un salon, en lui disant d'attendre.
Peu après, le major Flogger parut.
--Ah! c'est toi, fit-il en souriant. Viens dans mon cabinet.
Elisabeth était agitée d'une appréhension cruelle.
Tremblante, elle suivit son maître dans une pièce contiguë au salon.
Cette pièce était meublée avec luxe. Des nattes de la Chine tapissaient les murailles et le parquet. Ça et là des armes précieuses pendaient en faisceaux. On remarquait aussi une collection considérable de fouets de toute grosseur, de toute dimension.
Le major se jeta dans un fauteuil à bascule (_rocking chair_) et, lançant par une fenêtre entr'ouverte le cigare qu'il avait aux lèvres:
--Assieds-toi là, petite, dit-il à Elisabeth.
En même temps, il lui faisait signe de se placer sur ses genoux.
La négresse ne comprit point.
--Où? demanda-t-elle, avec un regard étonné.
--Mais là, parbleu! repartit-il, en frappant sur le bras de son fauteuil.
La jeune fille baissa les yeux et fit un pas en arrière.
--Ne m'entends-tu point! cria le major.
--Mais, monsieur... bégaya-t-elle.
--Je te dis de t'asseoir sur mes genoux.
--Je...
--Sais-tu que tu es fort appétissante, dit-il, eu allongeant la main pour la saisir.
Effarouchée, brûlante de honte, elle fit encore un pas en arrière.
--Ah ça! aurais-tu, peur de moi? dit le major Flogger, souriant complaisamment.
--Non, monsieur, mais...
--Mais, viens près de moi; je veux faire ton bonheur, Elisabeth.
Loin de l'écouter, elle se retirait de plus en plus.
--Qu'est-ce à dire? cria-t-il en se levant.
--Oh! monsieur, pardonnez-moi, j'ai peur...
--Peur! voyez-vous cette effrontée!
--Monsieur, vous savez bien que je ne m'appartiens pas!
--Si je le sais! Eh! qui le sait mieux que moi? Tu es mon esclave. J'ai le droit de faire de toi ce que bon me semble. Allons, pas tant de façons, ou je me fâche.
--Mais, monsieur, dit-elle d'un ton larmoyant, je suis fiancée devant Dieu...
--Fiancée du diable! ricana-t-il.
Elisabeth fondit en larmes.
Le major Flogger s'avança vers elle, la prit rudement par le bras et dit:
--J'espère qu'on va cesser de pleurnicher ainsi. Ta me plais, petite; j'ai décidé que tu me servirais désormais de femme de chambre. Voyons, commence ton service. Donne-moi un baiser.
--Non, non, laissez-moi.
--Oh! la coquette. Elle veut se faire désirer, dit-il en l'attirant à lui.
--Finissez, monsieur, j'appelle!
--Ah! charmant, en vérité! Eh bien, appelle, ma belle enfant.
--Si vous me touchez encore! s'écria Elisabeth en se débattant.
--Eh que feras-tu, démon?
Elle tomba à ses genoux.
--Pour l'amour de Dieu, pour l'amour de mademoiselle votre fille, supplia-t-elle, oh! oui, pour l'amour de mademoiselle Ernestine, épargnez-moi!
--Très drôle! elle est très drôle, disait le major, en essayant de dégrafer la robe d'Elisabeth.
Mais elle se releva si subitement et avec tant de violence, qu'une partie du vêtement resta aux doigts de son persécuteur.
La colère et le désappointement se peignirent sur le visage de celui-ci.
--Ah! dit-il en serrant les poings et en changeant de ton; ah! c'est donc vrai; tu ne veux pas satisfaire mon caprice; tu oublies que tu n'es rien, que je suis tout; que d'un mot, je puis te faire mettre nue comme un ver et chasser par mes chiens...
--Pitié! pitié! oh! pitié, pour votre pauvre négresse! murmurait Elisabeth affolée.
--Obéis, ou sinon! proféra-t-il avec un geste épouvantable.
--Mais, dit-elle, palpitante, j'ai juré à Dieu de n'être qu'à mon fiancé.
--Si tu prononces encore ce mot, je t'écrase! hurla-t-il, en frappant violemment du pied.
Et après une pause.
--Déshabille-toi.
--Me déshabiller!
Une terreur inexprimable mêlée de confusion éclatait dans tous les traits de l'infortunée.
--Oui, je t'ordonne de te déshabiller, dit-il, en scandant pour ainsi dire les syllabes de cette phrase.
--Non, répliqua résolument la négresse.
Sa fermeté surprit le major Flogger, jamais il ne s'était heurté à pareille résistance.
--Je te donne une minute pour te déterminer, reprit-il au bout d'un instant.
Réfugiée dans un angle du cabinet, Bess parut n'avoir pas entendu.
Sa montre à la main, le major comptait les secondes.
--C'est donc décidé; tu veux que j'emploie la force, dit-il quand le temps fut écoulé.
Elisabeth croisa ses mains, leva la tête au ciel et se mit à prier.
Son maître agita si vivement le cordon d'une sonnette, que le gland lui resta dans la main.
Un noir parut.
Qu'on fasse venir le commandeur, cria le major.
Pierre arriva promptement.
Déshabillez cette femme! lui dit Flogger.
A cette injonction, les yeux de l'inspecteur s'allumèrent.
--Tout de suite, monsieur, répondit-il, en marchant sur la malheureuse Elisabeth.
XI
PAUVRES NÈGRES
Elle priait toujours.
Mais, sans pudeur pour sa, personne, sans respect pour l'oraison qu'elle adressait, en ce moment, à l'Éternel, Pierre se précipita sur la malheureuse négresse comme un tigre sur sa proie, et, d'un tour de main, mit en pièces le corsage de sa robe.
Aux lèvres du major Flogger errait un sourire cynique. De chaudes flammes coloraient son visage. Ses prunelles ardentes étincelaient.
Une ivresse non moins chaude brûlait Pierre, son inspecteur.
A la vue des charmes que sa brutalité avait mis à nu, ils frissonnèrent de volupté l'un et l'autre.
Oubliant la présence de son maître, Pierre recula pour mieux contempler ces charmes.
Le major était clairvoyant. Il saisit aussitôt le sens du mouvement de son commandeur.
--Ah ça! maître drôle, dit-il, est-ce que vous auriez, par hasard, envie de cette fille!
--Moi, monsieur, je ne me le permettrais pas.
--Eh bien, que faites-vous là?
--Mais, monsieur, je réfléchis et me dis que si, au lieu de donner à nos esclaves femelles des robes montant jusqu'au cou, nous leur donnions un simple jupon, comme la _kalaquarte_ des Indiennes, nous ferions une économie...
--L'impudent! marmotta le major entre ses dents.
Et, à voix haute:
--Laissez là vos économies...
--Pourtant... objecta Pierre.
--Assez, interrompit le planteur. Achevez d'exécuter mes ordres.
Le commandeur se rapprocha d'Elisabeth, qui, toute à sa prière, n'avait pas fait un geste d'opposition, pas murmuré une parole.
Belle, froide, impassible, pour ainsi dire, elle ressemblait à une statue de bronze antique.
--Allons, l'ingénue, lui dit grossièrement le valet de son bourreau, il faut nous offrir une exhibition gratuite de tes attraits cachés.
Ce disant, ses doigts s'accrochèrent,--vraies griffes,--à la ceinture de la jeune fille.
Mais alors Bess tressaillit comme si elle eût reçu une secousse électrique.
Puis, avec la rapidité de l'éclair, après avoir détaché dans la poitrine du commandeur un coup de poing qui le renversa presque, elle se jeta sur une des panoplies, saisit un poignard.
--Arrêtez-la, arrêtez-la, Pierre, cria le major, en cherchant du regard une porte pour se sauver.
Mais il n'avait pas besoin de fuir, nulle raison de craindre pour ses jours, le lâche libertin.
Elisabeth Coppeland serait morte cent fois plutôt que de lever,--même à son corps défendant,--une arme meurtrière sur son prochain.
--Si vous me touchez, je me tue! se contenta-t-elle de dire.
Cette menace, faite d'un ton qui n'admettait pas de doute, changea instantanément les dispositions du major Flogger. En digne propriétaire, soigneux, rangé dans ses affaires, il tenait à son bien. Pour lui, un nègre valait,--quand il était jeune et vigoureux,--un bon cheval anglais. Aussi, ses esclaves malades recevaient-ils des soins tout particuliers. Inutile de dire qu'il déplorait amèrement leur perte et qu'il s'ingéniait, par tous les moyens possibles, à écarter ce qui la pouvait provoquer.
Par tempérament il aimait les femmes; par un intérêt bien entendu il préférait ses négresses à toutes les autres.
--J'y trouve même plaisir, disait-il, et parfois avant l'année révolue, un joli bénéfice. Ainsi je fais servir mes passions à l'augmentation de ma fortune. Si tous les hommes agissaient de même, il n'y aurait, assurément, pas autant de malheureux sur la terre.
Le brave major Flogger prenait pour de la sagesse ce raisonnement monstrueux, et, de fait, il avait la sanction de tous les possesseurs d'esclaves ses voisins, sans en excepter les pieux ecclésiastiques qui fréquentaient sa maison.
Ajoutons, pour l'acquit de notre conscience, que, dans les États du Sud, bien peu de gens eussent osé désapprouver ouvertement cet excellent M. Flogger.
Il se montrait donc rempli de sollicitude pour la prospérité et la multiplication de ses esclaves.
Aussi, rien d'étonnant que les paroles de Bess l'eussent bouleversé.
Outre sa beauté raie, Bess était fort intelligente.
Elle savait lire, écrire,--grande capacité,--faisait parfaitement la cuisine, cousait à merveille, blanchissait, repassait et brodait au besoin.
--Bess, c'est une fille qui n'a pas son égale dans l'Union, disait, avec satisfaction, le major Flogger.
Avait-on l'air d'en douter? il vous répondait péremptoirement:
--_She is worth 3,000 dollars_.
--Trois mille dollars une esclave! Mais les plus jolies, les meilleures, ne sont cotées que mille à douze cents sur les marchés de la Nouvelle-Orléans ou de Charlestown.
--Possible, possible, répliquait le major; mais Bess en vaut trois mille, et je ne la donnerais ni pour quatre ni pour cinq, quoique je ne l'aie payée que six cents avec toute sa famille, composée d'un vieux, un mûr (encore très bien), et d'un jeune, vigoureux, trop instruit par malheur, le vrai portrait de la soeur.
Pas d'objection nouvelle, ou le major entrait en fureur.
Il aimait les Coppeland, que voulez-vous? Il les aimait de cet amour qu'a le spéculateur pour les choses que, grâce à son habileté, il a achetées à vil prix et qui témoignent, par conséquent, de son aptitude au commerce.
Mais il aimait encore Bess à cause de la résistance qu'elle avait opposée à son libertinage, et de l'honnêteté--si peu commune chez les nègres,--qui faisait le fond du caractère de la jeune fille.
--Ça ferait une supérieure femme de charge à deux fins, se disait-il intérieurement.
Il se complaisait même à ajouter:
--Ma maison y gagnerait cent pour cent, car ma fille Ernestine est une péronnelle qui n'en tend absolument rien aux affaires du ménage.
Confessons-le, il était bon père autant que bon maître, M. le major Flogger.
--Arrêtez-la! arrêtez-la, Pierre! cria-t-il à son commandeur.
--Mais, monsieur! fit celui-ci qui, n'ayant pas les mêmes raisons que le planteur pour redouter l'égarement d'Elisabeth, hésitait à se rapprocher d'elle.
--Arrêtez-la! vous dis-je.
--Elle me tuerait!
--S'il lui arrive un accident, prenez-garde à vous! poursuivit le major, exaspéré.
Pierre, timidement, se disposait à obéir. Il cherchait un moment favorable pour fondre sur Elisabeth et lui arracher son poignard, quand la porte du cabinet, qui communiquait avec le salon, s'ouvrit, et miss Flogger, suivie de sa cousine, entra en bondissant dans la pièce.
A l'aspect de la scène dont cette chambre était le théâtre, la jeune fille s'arrêta stupéfaite.
Rebecca Sherrington fit de même sur le seuil du cabinet. Puis, sentant que sa présence à cet instant ne pouvait qu'être indiscrète, elle repassa dans le salon.
--Qu'y a-t-il donc, papa? demanda Ernestine en promenant autour d'elle des regards surpris.
--Ah! miss, c'est le bon Dieu qui vous envoie! s'écria Elisabeth.
Elle laissa tomber l'arme qu'elle avait à la main et courut se prosterner devant la jeune fille, comme aux pieds d'un ange protecteur.