Chapter 2
--Revenons à vous, master Edwin. Je veux bien admettre que la jalousie de ma fille à l'égard de cette négresse est puérile; je veux bien aussi ne voir dans votre échauffourée qu'une folie déjeune homme; je me plais à croire que l'expérience, aidée de mes raisonnements, finirait par refroidir votre cerveau brûlé; je ne vous donne même pas deux ans de séjour dans un État à esclaves pour être tout à fait de mon avis, car vous remarquerez que les nègres sont cent fois plus heureux que les domestiques blancs, et que les premiers, confortablement nourris, chaudement vêtus et abrités maintenant, mourraient de faim ou de froid ai on leur rendait la liberté. Faits pour servir, ils sont incapables de se gouverner eux-mêmes. Ce sont des brutes sur le sort desquels l'Europe s'apitoie sottement et sans connaissance de cause.
--Cependant, hasarda timidement Edwin, l'ouvrage de madame Beecher Stow, traduit dans toutes les langues...
--Case du père Tom! riposta véhémentement M. Sherrington; une exagération greffée sur un mensonge!
--Néanmoins, objecta encore Coppie....
--Brisons là ou je me fâche! tonna son interlocuteur.
Un moment après, il dit d'un air plus calme:
--Vous renoncez à vos idées absurdes, n'est-ce pas, master Edwin? J'en exige le serment sur les Saints Évangiles. Puis, à cette condition, vous pourrez espérer la main de Rebecca. Mais avant, mon jeune ami, occupons-nous de votre situation. Vous n'êtes pas riche, bien qu'intelligent, actif et vigoureux. On ne se met pas en ménage sans avoir une somme suffisante pour satisfaire aux besoins de celle qu'on épouse. Jusqu'à présent, vous vous êtes fort peu occupé de votre avenir. Il est temps d'y songer. Que comptez-vous faire?
--Monsieur, répondit Coppie, je me propose d'aller au Kansas.
--Bien, et dans quel but?
--Le pays est neuf; je pense qu'en m'avançant vers le territoire indien, et jusqu'au Mexique, je gagnerai de l'argent dans la traite de pelleteries.
--Hum! commerce bien usé, fit M. Sherrington en hochant la tête.
--J'ai, continua Edwin, un millier de dollars en espèces. Avec cette somme, j'achèterai de la bimbeloterie....
--Et combien présumez-vous que rapportera ce commerce?
--Il y a des chances à courir, dit le jeune homme; mais si la fortune m'est favorable, j'espère porter mon capital à dix ou douze mille piastres dans deux ou trois ans.
--Dans trois ans donc, dit M. Sherrington. Mais vous répudierez vos rêves abolitionnistes?
Coppie éluda la réponse par une nouvelle question:
--Me sera-t-il permis de voir miss Rebecca avant mon départ?
--Non, dit son interlocuteur, elle est indisposée contre vous. Je lui offrirai vos excuses. Partez, jeune homme; vous avez ma parole, je compte sur la vôtre; dans trois ans vous nous revenez avec dix mille dollars, un esprit plus rassis, la ferme résolution de soutenir le grand parti du Sud, et vous épousez ma fille.
Là-dessus le père de Rebecca se leva et tendit la main à Coppie.
Cette façon sommaire de le renvoyer était trop dans les usages américains pour que celui-ci songeât à s'en offenser. Saisissant donc cordialement la main de M. Sherrington, il la serra avec effusion, et sortit de la maison.
On était à la fin de mars. Il faisait un temps doux et humide. Des toits des maisons, chargés de neige, l'eau dégouttait avec un bruit monotone et, par intervalle, un son sourd et prolongé se faisait entendre: c'était une avalanche arrachée, par le dégel, au faîte de quelque édifice qui venait s'abattre dans la rue en s'éparpillant en un tourbillon de poussière nacrée.
La moiteur de l'atmosphère avait revêtu les murailles et les arbres d'une couche de givre aussi blanche que l'albâtre. On eût dit que la cité tout entière était construite en stuc.
Cependant, depuis quelques jours, le Mississipi avait rompu sa prison de glace, et il roulait avec fracas ses eaux jaunâtres chargées de banquises.
La navigation était rouverte de Dubuque à l'embouchure du fleuve.
Edwin Coppie acheta une pacotille de couteaux, haches, fusils, couvertures, verroteries, etc., chez divers importateurs de la ville, embarqua le tout sur le _Columbia_, magnifique bateau à vapeur qui desservait les rives du Mississipi entre Dubuque et Saint-Louis; puis il prit, le soir même, passage à son bord pour Burlington, bourgade assez importante, non loin de la frontière des États de l'Iowa et du Missouri.
La traversée s'opéra sans encombre; le lendemain matin, il arrivait à Burlington.
L'eau était toujours tiède et le soleil brillait d'un pur éclat.
Aussitôt qu'il eut mis pied à terre, Coppie loua un traîneau et ordonna au _charretier_ de le conduire chez sa mère, qui résidait à trente milles de là, sur la rivière des Moines.
Quoiqu'une épaisse croûte de neige s'étendît à la surface de la terre, les chemins étaient mauvais, défoncés, _parsemés de cahots_, comme disent les Canadiens-Français. Aussi, le véhicule marchait-il avec une lenteur désespérante pour Edwin, qui avait hâte d'embrasser son excellente mère, dont il était séparé; depuis plus d'un mois.
La nuit vint, déployant son linceul sur les campagnes. L'attelage et le cocher étaient fatigués; celui-ci maugréait entre ses dents et jurait à tout instant qu'il n'irait pas plus loin; celui-là bronchait à chaque pas et refusait d'avancer.
Tout à coup, au détour d'un bois, une clarté immense déchira les ténèbres.
--Mon Dieu! fit Edwin en fouillant l'horizon du regard; mon Dieu! on dirait que c'est un incendie... que notre maison est en feu!
Et s'adressant à l'automédon;
--Fouettez vos chevaux! il y a cinq dollars pour vous!
Dix minutes après, le traîneau arrivait sur le théâtre de l'embrasement.
Coppie ne s'était pas trompé: la métairie qu'il occupait avec sa mère achevait de s'abîmer dans un océan de flammes.
Sur un pin gigantesque, devant la porte de l'habitation, on avait cloué un écriteau.
Aux lueurs rougeâtres de la conflagration, le jeune homme y lut ces mots tracés en caractères sanglants:
AINSI SERONT PUNIS LES TRAITRES A LA
CAUSE DU SUD.
EDWIN COPPIE, PRENDS GARDE A TOI!
L'amant de Rebecca Sherrington, après s'être assuré que sa mère n'avait pas été la proie du fléau destructeur et qu'elle était réfugiée au fort des Moines, à quelques lieues de distance, grimpa sur le pin, décrocha l'écriteau, le retourna, le fixa à la même place, et avec un morceau de charbon arraché aux décombres de la ferme, il écrivit:
QUE LES TRAITRES A LA CAUSE DU NORD
PRENNENT GARDE A EDWIN COPPIE!
III
FORMATION D'UN ÉTAT AMÉRICAIN
On sait assez, en Europe, avec quelle rapidité fabuleuse augmente la population dans la plupart des cités des États-Unis; ainsi celle de New-York a plus que doublé durant les dix dernières années; aujourd'hui, en y joignant Brooklyn, son faubourg naturel, on peut, sans exagération, la porter à près d'un million d'âmes; Buffalo, qui n'existait pas au commencement de ce siècle, en compte actuellement plus de cent mille; et Chicago, simple poste de commerce indien en 1831, devenu ville et possédant cinq mille habitants en 1840, en renferme à présent deux cent mille environ dans son enceinte. Et ce ne sont pas là des exceptions: presque toutes les métropoles de l'Amérique septentrionale peuvent s'enorgueillir de progrès aussi remarquables.
Mais ce que l'on sait généralement moins, c'est la merveilleuse activité qui change, dans cinq ou six ans, une portion considérable,--disons grande comme la France, par exemple,--du désert américain eu une contrée fertile, sillonnée de chemins de fer, de routes, de canaux et parsemée de villages florissants. La transformation tient du prodige. D'un été à l'autre, ce territoire de chasse inculte, que seul le mocassin de l'Indien ou du trappeur blanc avait foulé jusque-là, ce territoire, hérissé de forêts vierges ou perdu sous d'interminables prairies mouvantes (rolling prairies),--semblables aux ondes de la mer,--est devenu méconnaissable. Les arbres centenaires sont tombés sous la hache du bûcheron; le feu a nivelé le sol; avec le mélancolique Peau-Rouge, les bêtes fauves ont fui vers le Nord, pour faire place à l'envahissante civilisation de l'homme blanc; plus de wigwam en cuir; peu de huttes en branchages; mais partout des cabanes en troncs d'arbres croisés les uns sur les autres; partout des constructions naissantes; partout la propriété individuelle qui se substitue à la propriété commune; voici des bornes, voici des clôtures de rameaux; ici commence à pousser une haie; un mur s'élève là-bas! Déjà, au milieu de ce groupe de maisonnettes, blanchies à la chaux, et sur le bord de cette belle rivière où fume et ronfle un bateau à vapeur, amarré à une grossière charpente, quai provisoire, déjà j'aperçois monter vers le ciel un bâtiment de grave et simple physionomie. C'est un temple chrétien; chaque dimanche, les hommes y viendront prier et remercier l'Être suprême; chaque soir les enfants y viendront apprendre à être hommes. Le village est au berceau encore, mais demain il sera formé; il aura son école, son académie, son institut; je ne parie pas de son commerce, car il est très prospère. Les enseignes, que je vois au front des maisons, ce bruit de forge, ce mouvement près du steamboat, cette gare de railway que l'on construit à côté, l'annoncent éloquemment. Mais après-demain, le village aura reçu son incorporation. Il prendra le nom de cité, et cité complète, ma foi: vous y trouverez dix hôtels de premier ordre, vingt journaux, deux ou trois banques, des églises pour divers cultes, des salles de lecture, des collèges, des promenades, des édifices publics, toutes les choses nécessaires à la vie policée, sans parler d'une foule de lignes télégraphiques, qui vous mettront en rapport immédiat avec toutes les parties habitées du Nouveau Monde.
Nouveau; oui, il l'est, car là s'établit, s'agrandit une société nouvelle, qui n'a rien de nos préjugés, rien de nos conventions, et que vainement nous cherchons à prendre pour modèle de nos théories politiques. Le Nouveau Monde suit sa destinée. Il a une civilisation complètement différente de la civilisation européenne, parce qu'il n'en a ni le passé, ni les traditions indéracinables.
Ici, l'homme repose sur la famille; là, il n'a d'appui qu'en Dieu et en lui-même. Ses liens de parenté il les a brisés, il les brise en émigrant. Aussi a-t-il, en général, une croyance plus sincère, plus absolue dans l'Éternel. Seul, à qui demanderait-il du courage, des consolations, sinon au Créateur de toutes choses? Sa foi politique, qu'on ne l'oublie pas, il la puise dans sa foi religieuse. C'est ce qui fait la force de la première; c'est ce qui fait que tous les ébranlements donnés, dans les États du Nord, au moins au gouvernement républicain, ne parviendront pas à le renverser. L'égalité règne sans partage, parce que, indépendamment du manque d'ascendants, chaque colon a eu, et a, sur cette terre neuve, besoin, en arrivant, de confondre son intelligence, ses forces et ses travaux avec ceux de ses voisins.
Ceci me ramenant sur mes pas, je me permettrai quelques pages d'observations sur la colonisation dans l'Amérique septentrionale; aussi bien pourront-elles être de quelque utilité à certains esprits inquiets que pousse le désir d'aller tenter fortune dans l'autre hémisphère.
Je le dis tout d'abord: en principe, je ne suis pas opposé à l'émigration. D'ailleurs, elle est une nécessité ou une fatalité, comme il plaira. La surabondance de la population, sur un point quelconque du globe, amène le débordement. C'est une règle de physique élémentaire. En outre l'histoire des races humaines et des civilisations nous apprend que l'homme marche sans cesse à la conquête du sol; car, comme toute chose, le sol est soumis à la triple loi de Jeunesse, Maturité, Vieillesse. Après avoir longtemps fécondé la végétation, l'humus s'épuise et cesse de produire. Il faut des siècles pour qu'il recouvre ses puissances premières. Les steppes de l'Asie, les déserts de l'Afrique l'attestent, sans mentionner la campagne de Rome et les environs de Madrid, jadis si fertiles, aujourd'hui peu productifs, surtout les derniers, devenus presque un désert.
Aussi, quand le rendement de sa terre n'est plus en rapport avec ses besoins, l'homme la quitte, il en va chercher une autre. On vient réclamer à l'Amérique le suc nourricier de ses immenses territoires. Il faut avouer qu'elle est prête à recevoir des millions de nouveaux individus et à leur accorder un bien-être matériel dont ils ne jouissent pas toujours en Europe. Mais à quel prix?
Voyous un peu. Un homme seul fera peu ou rien en Amérique; je parle du cultivateur, car c'est à lui que je m'intéresse. Les artisans ont des chances plus ou moins heureuses. Le tailleur de pierre, le maçon, le serrurier, le mécanicien, le fondeur peuvent se tirer d'affaires, et, avec de l'économie, amasser, en quelques années, un joli pécule; mais, s'ils ne connaissent pas l'anglais, ils courent grand risque de végéter misérablement. C'est le lot à peu près inévitable des gens ayant des professions dites libérales. Quant au Canada, où la langue française est partiellement en usage, il offre si peu de ressources que les habitants passent chaque année par milliers aux États-Unis, où ils trouvent de meilleurs salaires et une liberté d'action plus large. La désertion est telle, dans les rangs de la race franco-canadienne, que la législature en a pris de l'inquiétude et s'occupe de trouver un remède à ce mal incurable, suivant moi, tant que la forme du gouvernement n'aura pas subi de modifications radicales. La dette publique frappe de près de 2,000 francs, chaque tête d'habitant. Les droits sur les importations sont de 58 à 100 pour cent. Les vins, eau-de-vie, par exemple, sont cotés 100 pour cent à la douane. Les taxes municipales sont en proportion. A Montréal, une simple chambre, recevant l'eau par des tuyaux de l'aqueduc, paie au delà de 35 francs par an au trésor de la ville. Je laisse à juger!
Revenant au cultivateur, répétons qu'un homme seul n'a que faire en Amérique. S'il est décidé à émigrer, ce doit être avec sa famille. Plus cette famille sera nombreuse, plus il sera en état de prospérer. Mais, avant de partir, avant de dire adieu à ce cher foyer dont nous ne nous éloignons jamais sans un profond serrement du coeur il aura dû compter ses forces, calculer ses capacités, soumettre à un examen sévère ses facultés physiques, morales et celles des êtres destinés à l'accompagner. Il ne va point à une terre de Chanaan, qu'il y songe, et l'exode une fois ouvert ne devra plus se fermer pour lui! S'il n'est pas doué d'une constitution robuste, pouvant résister à toutes les intempéries; s'il ne sait commander à la faim, à la soif; s'il n'est prêt à accepter gaiement les plus rudes fatigues du corps, à exposer un coeur inaccessible aux plus foudroyantes émotions, si, en un mot, il ne porte sur sa poitrine le _triple airain_ dont parle le poète, qu'il se garde de franchir l'Atlantique! Le dénûment, la mort l'attendent au delà.
J'irai plus loin, et dirai franchement au cultivateur alléché par les récits des pseudo-trésors que l'on trouve à chaque pas en Amérique:--Si voulant venir ici vous y vouliez venir avec l'idée de retourner quelque jour en Europe, croyez-moi, n'abandonnez pas le toit de vos pères, votre champ, vos amis. Vous lâcheriez la proie pour l'ombre j'ai personnellement exploré le pays du 30° latitude jusqu'au 65°, c'est-à-dire depuis la Nouvelle-Orléans jusqu'au delà du lac d'Arthabaska, sur le territoire de la compagnie de la baie d'Hudson, et j'ai vu beaucoup de Français, beaucoup de malheureux:--malheureux, parce qu'ils songeaient constamment à rentrer dans leur patrie. Cette pensée, cette aspiration les paralysait.
En Amérique, pour réussir, vous êtes tenu d'apporter une santé à toute épreuve, une invincible ardeur au travail, des muscles d'acier, un esprit inflexible comme le bronze, une volonté qui ne s'oublie jamais. Sachez que vos habitudes, vos usages, votre nourriture, votre habillement changeront complètement. Vous renoncerez au vin, à la bière et aux spiritueux, à moins que vous ne vouliez vous empoisonner avec cet extrait d'orge étiqueté whiskey, ou ce composé délétère baptisé gin, qui l'un et l'autre renferment des quantités considérables de strychnine. Ces horribles breuvages sont un fléau pour l'Amérique Aussi les effroyables calamités qu'ils engendrent à toute heure ont-elles provoqué des mesures législatives, comme les lois de tempérance et d'abstinence. Le malheureux adonné à ces boissons est bientôt atteint du _delirium tremens_ qui l'emporte avec la rapidité de l'éclair. Fortuné est-il quand, dans un accès de surexcitation nerveuse, il ne s'est pas déshonoré par un crime. Gens de la campagne, qui venez défricher les plaines de l'Amérique, condamnez-vous à l'eau et commencez une réforme en mettant le pied sur le paquebot transocéanique. Vous ne sauriez vous habituer trop tôt aux privations.
On peut s'embarquer dans les ports de France, mais il vaut mieux se rendre d'abord à Liverpool où, pour 160 francs, un vapeur transporte et nourrit un passager jusqu'à New-York ou Québec. La compagnie des bateaux de la ligne anglo-américaine fournit tout, à l'exception de la literie... Si vous prenez la ligne canadienne, la meilleur marché, en débarquant à, Québec, un steamboat conduit pour cinq francs à Montréal; de là il est facile de gagner, à un prix très modique, la partie du Canada ou des États-Unis où l'on désire planter sa tente. Ce n'est pas une métaphore. La tente, puis la hutte, sont les demeures premières du colon, car du séjour dans les villes ou même dans les villages, il n'en faut pas parler, à moins que l'on n'apporte avec soi de gros capitaux.
Mais j'imagine que vous ayez acheté pour quelques francs une étendue de terrain cent fois plus grande que votre village de France et que vous soyez entré en jouissance de ce superbe domaine[2]; c'est ordinairement une forêt vierge, ce que l'on appelle _terre en bois debout_, ou une savane.
[Note 2: Les forêts, terres on bois debout, valent de 10 à 15 francs l'acre (environ un arpent). Celles qui font partie du domaine public, et les terres incultes en font presque toutes partie, sont vendues à prix réduits et presque nominaux, depuis 1 fr. 25 c. jusqu'à 3, 6 et 8 fr. l'acre. La vente de ces terres se fait avec des conditions de paiement raisonnables. Le gouvernement accorde jusqu'à huit et dix années pour ce paiement.]
Commencez par construire votre cabane. Elle formera un carré. Les murailles seront composées de troncs d'arbres couchés horizontalement les uns sur les autres, avec des entailles à chaque bout pour les emboîter. La glaise remplira les interstices. Quelques voliges constitueront le toit. A défaut de plancher, ce seront des branchages. Le sol à l'intérieur sera battu comme l'aire d'une grange. Une petite fenêtre à quatre carreaux en parchemin, puis en verre, l'éclairera. Avec des ais ou des rameaux de sapin vous ferez votre lit. Un poêle en fonte, une marmite, des écuelles, un banc, vos malles, voilà le mobilier. La farine de maïs, le porc, le boeuf salé, les pommes de terre (patates) sont chargés de vous sustenter, pendant les premières années au moins. A peine organisé, vous vous mettrez au travail. Il faut faire la guerre à la forêt On y porte le feu. En détruisant les herbes, les lichens, les plantes de toutes espèces, les arbustes, l'incendie amoncelle sur le sol des couches de cendre qui en stimuleront les capacités productives, dès qu'il aura reçu des semences. Mais ce ne sera guère que dans CINQ ANS qu'il paiera le colon de ses labeurs et de ses déboursés.
Suivons pas à pas les progrès de celui-ci.
Notre homme prend possession de sa terre le 1er mai 1864, par exemple. Le 24 juin il pourra avoir défriché, c'est-à-dire abattu avec sa cognée tous les arbres demeurés debout après l'incendie, et planté de pommes de terre deux acres. Le 24 août, il aura découvert six autres acres. Il mettra autant de temps pour empiler le bois, afin de le brûler. Mais, comme l'entassement (_loggins_) s'opère ordinairement en un jour, en faisant un _bee_ (prononcez _bie_), ce qui consiste à appeler à son aide tous les voisins, et comme il doit naturellement rendre à chacun d'eux un jour pour semblable assistance, cet échange de travail le mènera jusque vers le 24 octobre. Je lui accorde ensuite jusqu'au 1er décembre pour couper son bois de chauffage, et le laisse passer l'hiver, saison qu'il emploiera à préparer du bois de construction en un chantier au milieu de la forêt, dans un rayon de 30 à 40 lieues ou même plus de chez lui. Son travail lui sera payé sur le pied de 60 fr. par mois, nourriture comprise. Au chantier, il demeurera jusqu'à la fin de mars. Ainsi, il aura gagné 240 fr. Le bois de ses huit acres de terre aura produit 480 boisseaux de cendre, et, en admettant qu'il n'ait ni le temps ni les ustensiles nécessaires pour transformer ses cendres en potasse, il pourra les vendre de 2 1/2 à 3 sous le boisseau, et réalisera ainsi de 60 à 70 fr. Or, en ajoutant ces 60 aux 240 fr. déjà gagnés au chantier, il sera possesseur de 300 fr., somme suffisante pour payer le porc, la farine et le thé (boisson en usage), dont il aura besoin pendant les sept mois finissant au 1er mai 1865, sans mettre en ligne de compte les économies de farine qu'il lui sera facile de faire au moyen de ses pommes de terre. En revenant de son chantier, le 1er avril 1865, il pourra, dans les parties tempérées de l'Amérique septentrionale; défricher 2 acres, lesquels, avec les 2 acres défrichés le printemps précédent et les 6 acres défrichés pendant l'été, lui donneront 10 acres de terre propre à la culture et environ 120 boisseaux de cendre, valant de 15 à 17 fr. Il sèmera sur cette terre trois acres de blé, cinq d'avoine et deux de pommes de terre. Son blé lui donnera en moyenne, 20 boisseaux par acre, desquels il tirera aisément 12 quarts ou barils de farine. En défalquant de cette quantité 6 quarts qui, avec les pommes de terre, seront consacrés à son usage personnel, il aura un surplus de six quarts. Chaque quart vaut, à bas prix, 35 fr. Le colon se fera donc environ 210 fr. avec les 6. En retranchant de cette somme 80 fr. pour le porc, il lui restera autant que je lui ai alloué pour la première année. Maintenant, le voici approvisionné pour jusqu'à novembre 1865, et il a en caisse 175 fr. Les cinq acres d'orge produisent 175 boisseaux, valant, disons 2 fr. chacun, ce qui lui donne 350 fr. pour le tout. Le rendement de ses quatre acres de pommes de terre, ou deux acres chaque année, devra être d'environ 800 boisseaux. Nous lui en céderons la moitié pour la consommation domestique et l'élevage de deux ou trois porcs. Il aura donc un excédant de 400 boisseaux. En les mettant au minimum à 1 fr. le boisseau, sa récolte lui rapportera 400 fr.
Ainsi, avec les cendres, la farine, l'avoine et les pommes de terre, il se sera fait 925 fr. Déduisons à présent, de cette somme, 165 fr. pour le sel, le poisson fumé, le thé et la semence, et on trouvera encore, au crédit de notre colon, une balance de 760 fr.; voilà assurément un beau résultat, mais nous avons compté avec le beau temps et tous les avantages possibles, qu'on ne l'oublie pas!
Admettons que l'été de 1865 ait été passé aussi industrieusement et aussi favorablement que celui de 1864. Le colon ne peut plus retourner au chantier. Il faut qu'il batte, fasse moudre son grain et défriche encore. Il devra avoir, au mois de juin suivant, vingt acres prêts à recevoir la semence.