Chapter 12
Alors les soldats se mirent à exécuter des marches et des contre-marches, comme si des milliers d'ennemis eussent été en vue. Tout cela occupa une dizaine de minutes. Pendant ce temps le patient resta debout sur la trappe. Avis lui demanda s'il n'était pas fatigué.
--Non, répondit John Brown, je ne suis pas fatigué; mais je vous prie d'en finir.
Ce furent là ses dernières paroles.
Quelques secondes après, il se balançait dans l'espace, en proie aux convulsions de l'agonie!
Et l'histoire inscrivait un nom nouveau au plus beau livre de son martyrologue.
Le lendemain, une femme voilée pénétrait,--après avoir visité le cachot de John Coppeland,--dans le cabanon où étaient enchaînés Cook et Coppie.
Cette femme, c'était Elisabeth Coppeland.
Longtemps elle parla à Edwin, pria, supplia, mais sans le faire consentir à ses voeux.
Enfin, il lui dit:
--Ma chère Bess, je suis heureux de mourir pour la cause que j'ai volontairement embrassée. Notre échafaud sera le phare lumineux qui bientôt éclairera en Amérique, une ère de liberté nouvelle. Loin de moi l'idée de faire une démarche près de nos persécuteurs. Et, d'ailleurs, toute tentative n'aboutirait à rien. Mais, ajouta-t-il d'un ton mélancolique, il est ici, dans cette ville, une femme que j'aime, ma fiancée, miss Rebecca Sherrington, voyez-la et dites-lui que ma dernière pensée sera pour elle.
Bess étouffa un soupir. Pauvre fille! son amour n'était pas connu, il ne devait l'être jamais!
--J'irai, dit-elle.
Edwin reprit vivement:
--J'aurais désiré voir Rebecca; je croyais qu'elle viendrait... car je l'ai aperçue au tribunal... Il m'avait semblé.... Enfin!!! répétez-lui Bess, répétez-lui que je l'ai toujours aimée... que je n'ai jamais aimé qu'elle!
--Je vous obéirai, dit l'esclave d'une voix sourde.
--Adieu, continua-t-il en lui tendant la main.
--Au revoir! dit-elle avec un accent de détresse qu'Edwin ne comprit pas.
Et la négresse baisa avidement, en la mouillant de ses larmes, cette main sans chaleur pour la sienne, sans frissonnement pour son amour.
Elle sortit, la mort dans l'âme, l'infortunée! elle qui venait de passer une heure si terrible, non seulement avec son frère, avec son fiancé, mais avec le préféré secret de son coeur;--le dieu qui ne la voulait pas deviner, à qui elle n'osait se dévoiler.
Charlestown est une petite ville; Bess eut bien vite trouvé la demeure de miss Rebecca Sherrington.
Elle y fut, la demanda; on répondit que miss Sherrington ne recevait personne. Elisabeth insista. Sur une feuille de papier elle écrivit le nom d'Edwin Coppie. Son billet fut porté à la jeune demoiselle, qui parut.
Elle était vêtue de deuil. Ses joues étaient pâles, ses yeux rouges; une altération violente régnait dans tous ses traits. A la vue de Bess, elle recula comme à la vue d'une vipère.
Un éclair de haine traversa son regard.
Bess avait la tête baissée; cette marque d'aversion lui échappa.
D'une voix brisée, elle raconta qu'elle avait vu Edwin, qu'il refusait d'adresser à qui que ce fût une prière pour obtenir sa grâce.
--Mais d'où vient cet intérêt qu'il vous inspire? dit Rebecca d'un ton cassant.
--Deux fois, répondit humblement la négresse, il a arraché ma famille à l'esclavage.
--C'est tout?
L'Africaine releva la tête d'un air étonné.
Rebecca était trop exaspérée pour se contenir plus longtemps:
--Dis donc, s'écria-t-elle avec un mouvement de dégoût, dis donc que tu es sa maîtresse!
--Moi! fit Bess en accentuant cette exclamation d'un geste de stupéfaction si vrai, si éloquent que miss Sherrington commença à douter.
--Osez le nier! repartit-elle d'un ton âpre.
--J'aime M. Edwin Coppie, dit fièrement Elisabeth; je l'aime de tout mon coeur. Cette affection, je ne la cache point. Elle est pure, autant qu'elle est profonde; mais être ce que vous dites, miss!...
Le ton de ces paroles, l'air digne et simple tout à la fois de l'esclave, achevèrent d'ébranler les soupçons de Rebecca.
--Cependant, objecta-t-elle, vous le suivez, partout!
--Mon frère et mon fiancé étaient venus du Canada à Harper's Ferry pour y travailler à notre émancipation, j'ai cru qu'il était de mon devoir de les accompagner.
--Votre fiancé!
--Oui, il se nomme Shield Green.
--Un mulâtre? un des condamnés?
--Hélas! soupira la négresse.
Rebecca réfléchit un instant.
--Vous savez lire, je suppose, dit-elle ensuite.
--Oui, miss.
--Eh bien, pouvez-vous répondre aux affirmations que renferme cette lettre.
En disant ces mots, elle ouvrait un coffret et en tirait une lettre qu'elle présenta à la négresse.
A peine celle-ci eut-elle vu l'écriture qu'elle s'écria:
--_C'est du Frenchman!_
--_Du Frenchman!_ qu'est-ce que cela?
--Un Français, nommé Jules Moreau, qui faisait partie de la bande de Brown. Oh! l'indigne! le misérable, ajouta Bess en laissant tomber la missive.
--C'est donc faux ce qu'il a écrit là?
--Tenez, miss, répliqua Bess, j'ai justement reçu de lui, ce matin, une lettre que voici. Vous plairait-il de la lire?
Rebecca saisit le pli avec empressement.
Il ne renfermait que ces lignes:
«Des Montagnes-Bleues, 2 décembre 1859.
»Mademoiselle,
»Quand cette lettre vous parviendra, notre malheureux chef aura expié par le gibet son ardent amour de votre race; quatre de nos compagnons attendront leur supplice, et moi je souffrirai des tortures affreuses, car vous aimant, j'ai été lâche envers l'un d'eux, ce pauvre et bon Coppie. Dans un accès de jalousie, j'ai écrit à sa fiancée qu'il la trahissait pour vous. Pardonnez-moi tous deux.
Pour me punir, je poursuivrai jusqu'à la mort l'oeuvre de Brown.
»Adieu et pardon encore une fois.
»JULES MOREAU.»
L'écriture était la même que celle de la lettre anonyme, écrite en mauvais anglais.
Rebecca ne demandait plus qu'à être convaincue. Mais la conviction l'épouvanta!
--Malheureuse! malheureuse! qu'ai-je fait? s'écria-t-elle en se cachant les yeux avec les mains.
Et, après un moment;
--Il faut le sauver; oui, il faut le sauver! le sauver à tout prix, dit-elle avec une véhémence qui effraya Bess.
--Je suis venue pour cela.
--Pensez-vous le voir? moi, c'est impossible, on m'a refusé la permission à cause de nos anciennes relations. Mais il faut le voir... le pouvez-vous... dites?
--J'espère, dit la négresse.
--Par quel moyen?
--Ici, j'ai rencontré une protectrice, parente du gouverneur de l'État. Elle fut l'amie d'enfance de ma première maîtresse. Je suis allée la trouver, après la défaite de Brown, qui m'avait renvoyée au moment du combat d'Harper's Ferry.
Cette protectrice s'est intéressée à moi, m'a prise à son service comme si elle m'eût achetée; et, par son intermédiaire, il m'a déjà été possible de pénétrer dans la prison.
--Eh bien, dit Rebecca, revenez ici... demain... Vous reviendrez, n'est-ce pas?
--Je vous le jure, miss.
--Je vous crois, Bess, ma soeur, je vous crois, continua Mademoiselle Sherrington en proie à une agitation fébrile... Vous serez ici de bonne heure... aujourd'hui je n'ai pas ma tête à moi...
Et, comme la négresse hésitait:
--Je le veux... non, je t'en supplie, Bess, reprit Rebecca... moi aussi, j'ai besoin de solliciter, d'espérer le pardon, ajouta-t-elle en se jetant au cou de l'esclave.
Les deux jeunes filles mêlèrent, un instant, leurs larmes et leurs soupirs.
Puis, Elisabeth Coppeland sortit de la maison.
Quand elle fut partie, Rebecca Sherrington se laissa tomber sur un fauteuil en répétant avec des expressions d'angoisses poignantes:
--O malheureuse! malheureuse! malheureuse!
XX
DÉNOUEMENT
--Voyons, Cook, êtes-vous décidé?
--Mais si on nous reprend?
--La belle affaire, nous n'en serons ni plus ni moins pendus, demain matin.
--Ah! ne me faites pas songer que c'est aujourd'hui...
--Le 15, la veille de notre supplice, si nous ne nous évadons, répondit, avec quelque dureté, Edwin.
--O mon Dieu!
Et Cook se mit à sangloter.
--Vous êtes faible et fou, reprit son interlocuteur; avec de l'énergie, nous pouvons nous échapper. Les limes que miss Rebecca nous a si adroitement envoyées avant-hier, par vos soeurs, demeureront-elles sans utilité dans nos mains? Allons, du courage, mon camarade!
--Mais si on nous aperçoit, on nous fusillera!
--Ne vaut-il pas mieux cent fois mourir d'une balle qu'accroché à une potence?
--Mourir! mourir! disait avec terreur Cook, jeune homme plein d'avenir, appartenant à l'une des meilleures familles de l'État de New-York.
--Oui, répondit Edwin, l'évasion ou la mort.
Et s'armant d'une lime, il se mit à acier les fers qu'il avait aux pieds.
Ayant terminé, après quelques heures d'une rude besogne, il rendit le même service à son compagnon.
Cette scène avait eu lieu dans le cachot occupé par les deux condamnés, la nuit du 14 au 15 décembre.
La double opération terminée, Edwin dit à Cook:
--Rajustons nos fers avec des ficelles et restons couchés afin que, quand viendra la visite, ce matin, on ne s'aperçoive de rien. Un de nos gardiens est gagné; nous profiterons du moment où les geôliers seront en train de dîner pour nous sauver.
Ils attendirent midi, dans une anxiété plus facile à comprendre qu'à peindre.
C'est l'heure où l'on dîne généralement encore en Amérique.
La cloche du repas ayant sonné dans la prison les deux captifs sortirent de leur cachot, après avoir forcé la serrure au moyen d'une pince qu'Elisabeth Coppeland avait, à l'instigation de Rebecca Sherrington, réussi à leur faire remettre avec des limes.
Combien la pauvre esclave eût voulu porter ces instruments elle-même! Mais elle ne l'avait pu. Depuis sa première visite, la prison lui était interdite, par ordre du gouverneur Wise. Ni l'influence de mademoiselle Sherrington, ni celle de la nouvelle maîtresse d'Elisabeth ne parvinrent à lever cet interdit. Le gouverneur Wise avait peur. Il fut inflexible. Qu'on juge du désespoir des jeunes filles! Le ciel parut enfin leur venir en aide.
Trois jours avant le supplice, les soeurs de Cook arrivèrent à Charlestown avec leurs maris, MM. Willard et Stanton, hauts fonctionnaires l'un et l'autre.
Ils voulurent voir Cook: le gouverneur Wise n'osa leur refuser cette faveur.
Rebecca l'apprit. Elle s'entendit avec les deux dames qui séduisirent un geôlier, et, grâce à leurs crinolines, passèrent aux prisonniers les outils nécessaires pour préparer une évasion.
Ceux-ci en firent, on l'a vu, bon usage.
La porte de leur cachot ouverte, ils se jetèrent, palpitants d'espérance, de crainte, dans un couloir qui conduisait au mur d'enceinte.
Déjà ils distinguaient ce mur, peu élevé, et qu'il ne leur serait pas difficile de franchir, à l'aide des cordes dont ils s'étaient munis: déjà la liberté souriante leur prêtait des forces et des ailes, quand le cri de challenge (qui vive)! immédiatement suivi d'un coup de feu, retentit.
--Perdus! nous sommes perdus! murmura Cook.
--Êtes-vous blessé? demanda Edwin.
--Non.
--Ni moi. Eh bien! hardi, hardi, à la muraille!
Ce disant, il s'élança... Mais trop tard. L'alarme était donnée. Une nuée de geôliers fond sur les captifs qui sont réintégrés dans leur cachot et enchaînés avec des fers d'un poids énorme aux pieds et aux mains.
Aussitôt, par ordre du gouverneur Wise, la prison fut occupée militairement.
En se rendant à son poste, le factionnaire détaché vers la partie du mur extérieur où les détenus pensaient s'échapper, aperçut le corps d'une femme étendu à terre.
--Encore une de ces gueuses de négresses qui est ivre! dit-il en la poussant du pied.
Le corps resta immobile.
--Ah! tu ne veux pas grouiller, dit la sentinelle, tu ne veux pas bouger! _by Jove_, je vais te donner des jambes, moi!
Avec ces mots, il lui piquait les reins de la pointe de sa baïonnette.
La négresse ne remua pas davantage.
--Par le diable! elle est crevée! s'écria le militaire en reculant d'un pas.
Morte, en effet! elle était morte, Elisabeth Coppeland!
Venue là pour surveiller la sortie des évadés, parmi lesquels elle espérait trouver aussi son frère John, la détonation de l'arme tirée sur eux, l'avait frappée d'une commotion morale telle que, succombant à ses impressions, elle était tombée pour ne se plus relever.
Le lendemain, à peu près au même moment, son frère et son fiancé la suivaient dans l'éternité.
Vers une heure aussi--ce jour-là--Edwin Coppie et Cook furent amenés dans la salle du greffe de la prison. On les déferra, puis on les garrotta solidement, les bras derrière le dos.
Sur leurs épaules, le geôlier Avis jeta une couverture bleue, mais un quaker,--secte à laquelle appartenait Edwin,--lui enleva aussitôt cette couverture et la remplaça par son propre manteau.
--Merci, dit le jeune homme avec un pâle sourire.
--Avez-vous quelque chose à demander? s'enquit Avis.
Cook, raffermi par les exhortations de Coppie, répondit d'un ton calme:
--Je remercie mes gardiens de leur humanité à mon égard. Quant à ma tentative d'évasion d'hier, je veux que personne n'en soit inquiété. A l'exception de mon ami Coppie, nul ici ne connaissait mes projets. Je suis bien jeune encore, et pourtant je meurs avec joie pour la liberté, et n'ai jamais regretté un seul instant d'avoir toujours été un ardent abolitionniste. Ma grande consolation, en quittant ce monde, est la conviction profonde que, avant dix ans, il ne se trouvera pas un seul esclave dans l'État de Virginie.
A cela Coppie ajouta avec un accent prophétique:
--Notre mort sera vengée par les hommes du Nord.
Un quaker lui dit:
--Il est triste de mourir si jeune.
--La mort, repartit Edwin, n'est rien, rien pour un honnête homme. Ce qui est douloureux, c'est de quitter ses amis.
--Il est temps de se mettre en route, dit le geôlier. Pouvez-vous marcher jusqu'à la voiture?
--Mes liens sont trop serrés, répondit Cook.
On les lâcha un peu, et les condamnés quittèrent la salle entre deux rangées de policemen.
Sur leur passage, plusieurs personnes les saluèrent avec respect.
--Merci de votre sympathie, messieurs, dit Coppie.
--Au revoir! ajouta Cook.
A la porte de la prison, ils montèrent dans le tombereau qui contenait leurs bières et s'y assirent.
Aussitôt on s'avança vers la place de l'exécution.
Malgré le froid, malgré la neige dont le blanc linceul couvrait la terre, un peuple innombrable se pressait sur le théâtre du supplice.
D'un pas assuré les condamnés escaladèrent les marches de l'échafaud.
Arrivés sur la plate-forme, ils promenèrent autour d'eux un regard curieux; puis, la corde fut ajustée à leur cou.
A cet instant, un cri terrible monta du sein de la multitude aux oreilles de Coppie:
--Rebecca! murmura-t-il en fermant les yeux.
Cook frémissait.
--Soyez aussi prompt que possible! soyez aussi prompt que possible! répétait-il.
Sur leurs visages on rabattit les bonnets dont ils étaient couverts.
--Attendez, dit Coppie, je veux encore serrer la main de Cook.
A chacun d'eux on détacha un bras. Sans se voir, ils se prirent la main et se la pressèrent dans une étreinte convulsive.
La foule était silencieuse, pensive. Bien des gens pleuraient.
--Adieu, ami! Le Seigneur veuille nous recevoir dans son sein! dit Cook.
--Adieu à toi! et à Rebec.....
Coppie n'acheva point.
Sur un signe du shériff, la trappe s'était dérobée sous leurs pieds.
Charlestown, 16 décembre, 3 h. P. M.
«Hélas! mon père, vous ne reverrez plus votre fille. Elle est bien coupable; elle a commis le plus monstrueux des crimes! Elle va tâcher de l'expier.
»Par haine des noirs, ses frères pourtant devant Dieu, par jalousie contre une pauvre esclave, elle a joué un rôle infâme... le rôle d'espion!
»Pour se venger, elle s'est déguisée en négresse: elle s'est glissée dans les réunions des abolitionnistes. Si l'héroïque John Brown a cessé de vivre, si ses braves compagnons ont péri sur l'échafaud, c'est peut-être à votre fille, mon père, que les propriétaires d'esclaves doivent cet admirable résultat!
»C'est elle qui, et par lettre et verbalement, a prévenu le gouverneur Wise du complot d'Harper's Ferry; c'est elle qui a mené son fiancé à la potence!
»Elle souffre, votre fille! jugez-en: elle a eu le courage d'assister à la pendaison de celui qu'elle aimait; la meurtrière a savouré l'agonie de sa victime!
»Mais l'Esprit-Saint l'a illuminée, mon père, et ce qui restera de vie à votre fille, elle le consacrera à l'émancipation des noirs.
»Elle le sent, elle sera pour les esclavagistes le fléau de Dieu.
»Bientôt vous entendrez parler d'elle. Puissent ses actions futures lui mériter le pardon des martyrs de sa lâcheté.
»REBECCA. SHERRINGTON.»
FIN DU GIBET
NOTES SUR JOHN BROWN SON PROCÈS ET SES DERNIERS MOMENTS
Nous puisons à diverses sources les détails suivants, relatifs à Brown, que le mouvement du drame nous a forcés d'abréger dans notre récit.
«Le 23 octobre, la Cour spéciale se réunit à Charlestown, sous la présidence du colonel Davenport. Les sept juges choisis pour assesseurs du colonel étaient MM. le docteur Alexandre, John Lock, John Smith, Thomas Willis, George Eichelberger, Charles Lewis, Moser Burr.
»A dix heures, le shériff se présente à la barre avec les cinq prisonniers, escortés d'une garde de quatre-vingts hommes. Toutes les issues de la salle sont occupées par des sentinelles, et les baïonnettes reluisent de tous côtés, soit dans l'enceinte, soit dans les corridors extérieurs.
»M. Charles Harding occupe le fauteuil du ministère public (attorney) pour l'État de Virginie, et M. André Hunier pour le Gouverneur fédéral.
»Brown est à moitié défiguré; c'est à peine s'il peut ouvrir les yeux, Coppie marche avec peine; Stevens a l'oeil hagard; sa respiration est oppressée, et il porte souvent la main sur son côté droit, déchiré de deux profondes blessures.
»Le shériff Campbell prend la parole, et déclare que les cinq prisonniers présents sont accusés d'avoir voulu soulever des esclaves, conspiré contre l'État, commis les crimes de haute trahison, de meurtre et de pillage.
»M. Harding demande que la Cour donne des défenseurs aux accusés, s'ils n'en sont déjà, munis.
»Brown se lève et, s'adressant à la Cour:
»--Virginiens, dit-il, je n'ai pas demandé quartier, quand on m'a pris, et je n'ai rien à dire pour moi en particulier. Mais le gouverneur de cet État m'a promis un procès en forme, et j'ai compté sur sa parole. Je n'ai encore vu aucun avocat, aucun conseil. Est-ce là la légalité dont on m'a parlé?
»Si vous avez soif de mon sang et de ma vie, prenez-les; mais qu'avez-vous besoin d'un semblant de procès? Vous pouvez les prendre à l'instant même. J'ignore absolument ce que pensent les autres prisonniers, et je ne suis pas en état de me défendre. Ma mémoire me fait défaut; ma santé, bien qu'elle se rétablisse, est encore trop mauvaise. Il y a des circonstances que je pourrais plaider dans un procès en forme, mais, si l'on tient à faire aboutir un semblant de procès à des condamnations capitales, vous pouvez vous épargner cette peine: je suis prêt à mourir. Mais ce que je ne veux pas, c'est assister des débats à de pure forme et de simple moquerie, tels que ceux: qui ont lieu chez les nations lâches et barbares qui traitent avec des raffinements de cruauté ceux qui tombent entre leurs mains. Encore une fois, je repousse une semblable moquerie. Pourquoi cet interrogatoire? en quoi intéresse-t-il la société?...»
»La Cour désigne d'office M. Charles Faulkner pour avocat des accusés; mais celui-ci refuse cette mission, en alléguant qu'il est convaincu d'avance que la défense ne sera pas libre, et que la procédure ne sera qu'une indécente jonglerie.
»M. Lawson Botts accepte le mandat, sous toutes réserves, déclarant qu'il se retirera s'il juge qu'on viole envers ses clients les lois de la justice et de l'humanité.
»Stevens accepte le défenseur nommé par la Cour.
»Brown demande, mais en vain, du temps pour faire venir un avocat de son choix.
»Le shériff appelle les témoins.
»Le premier entendu est M, Lewis Washington, descendant collatéral de l'illustre fondateur de l'Union. Le témoin rapporte qu'il a été arrêté dans son lit par Stevens, Coppie et six autres individus, amené à l'arsenal comme otage, et qu'il n'a été délivré que le lendemain par les soldats de marine. Les insurgés ne lui ont fait subir aucun mauvais traitement.
»M. Kitmiller a été saisi chez lui de la même façon et conduit au milieu des insurgés, qui ont eu pour lui les plus grands égards. Il n'a compté en tout que vingt-deux révoltés, il les a entendus manifester un vif désappointement quand ils ont vu que les populations noires n'accouraient pas pour leur prêter main-forte.
»M. Amistead Ball reconnaît les accusés; il a été leur prisonnier et a longuement conversé avec eux. Brown lui a dit qu'il ne voulait que l'émancipation des esclaves, et qu'il n'entendait pas bouleverser la société américaine.
»MM. Aldstadt Kelly et Johnson donnent des détails sur leur séjour dans l'arsenal et sur l'assaut livré par les troupes fédérales.
»M. Kennedy était présent à l'arrestation du nègre Coppeland; il l'a entendu dire qu'il n'avait agi qu'en vertu d'ordres transmis de l'État de l'Ohio.
Pendant les dépositions, Stevens s'est évanoui; il a fallu apporter un matelas sur lequel il est resté étendu. Brown a dû s'appuyer sur ses gardiens, à moitié vaincu par la douleur que lui causent ses blessures.
»Les témoignages sont épuisés. La Cour, séance tenante et sans quitter ses sièges, déclare qu'il y a évidence pour le crime, et qu'il y a lieu de soumettre l'affaire au grand jury.
»La séance est levée; mais les accusés ne sont pas reconduits hors de la salle. Vingt minutes à peine se sont écoulées, que déjà le grand jury entre et se constitue.
»Il prend connaissance des dépositions des témoins, consignées au procès-verbal, et rend immédiatement un verdict par lequel il renvoie Brown, Stevens, Coppie, Green et Coppeland devant le jury ordinaire, sous l'accusation des crimes ci-dessus désignés.
»Brown se lève et dit:
»--Mon état ne me permet pas de suivre un procès régulier. Blessé aux reins, je me sens très faible. Pourtant je vais mieux, et je ne demande qu'un court délai, après lequel il me semble que je pourrai suivre les débats. C'est tout ce que je voudrais obtenir. Au diable même on laisse son droit, dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent d'entendre distinctement. Tout à l'heure je n'ai pas compris les paroles du président. Je ne demande donc qu'un bref délai, et, si la Cour veut bien me l'accorder, je lui serai très reconnaissant.»
»La demande est repoussée. On lit aux prisonniers l'acte d'accusation (indictement). Pendant cette lecture, qui dure vingt minutes, les accusés, comme le veut la loi, se tiennent debout. Il faut soutenir Brown et Stevens. Aux questions, faites suivant l'usage relativement à chaque imputation de l'indictement, chacun des accusés répond: Non coupable. Chacun d'eux, Brown le premier, demande qu'on lui fasse un procès spécial.--«Dans deux jours, dit Brown pour justifier sa demande, j'aurai un avocat de mon choix.» Le défenseur d'office se joint aux accusés, et s'écrie qu'il n'a pas eu le temps de préparer sa défense.
»Vains efforts! Il faut en finir. Il s'agit bien de justice, en vérité! C'est une lutte à mort et il ne peut être question que d'achever des vaincus au plus vite.
»Le lendemain, 26 octobre, à midi, la Cour entre en séance. Dans la cour qui précède la salle d'audience, deux canons chargés à mitraille montrent à la foule leurs gueules noires; des patrouilles circulent par les rues. Des rumeurs menaçantes ont couru par la ville, et justifient ces précautions nouvelles. On prétend que les esclaves s'agitent sourdement, qu'ils veulent délivrer leurs champions; on ajoute que les abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre sont en marche pour envahir la Virginie.