Chapter 11
Quand le greffier se fut rassis, Brown se souleva avec difficulté sur son matelas, s'appuya sur les coudes, et dit d'une voix faible mais claire:
«Virginiens,
»Je veux vous éviter des peines inutiles. Aussi, avant d'aller plus loin, écoutez-moi. Vous savez que je n'ai pas demandé grâce. Votre gouverneur m'a assuré qu'on ferait mon procès d'une façon convenable, régulière, je ne le crois pas; cela me paraît impossible. Si vous avez soif de mon sang, prenez-le.
»A quoi bon un simulacre de procès? Comment des ennemis pourraient-ils juger loyalement un ennemi? Je vous le répète, si vous voulez mon sang, prenez-le à l'instant même.
»Je n'ai pas d'avocat, et n'ai personne à qui j'aie pu demander conseil. Séparé de mes compagnons, j'ignore s'ils veulent se défendre, et si telle est leur intention, j'ignore sur quoi ils baseront leur défense. Je ne suis donc pas en état de me défendre.
»D'ailleurs, les blessures que j'ai reçues à la tête ont gravement altéré ma mémoire et m'ont rendu presque sourd. Ma santé est bien mauvaise.
»Il y a bien des circonstances atténuantes que je pourrais invoquer dans un procès régulier, mais comme je sais que tel ne sera ni le mien, ni celui de mes compagnons, et que tout annonce qu'on le fera forcément aboutir à des condamnations à mort, je vous engage à couper court et à en finir tout de suite.
»Je ne crains point la mort, et suis prêt à mourir. Je ne vous demande point de me faire un procès; mais je ne veux point non plus être insulté. A quoi bon tous ces interrogatoires? En quoi peuvent-ils profiter à la société? Je ne vous demande donc qu'une chose, c'est d'en finir et de ne point m'insulter comme des barbares insultent les victimes tombées en leur pouvoir.»
Après ces mots, l'Apôtre de l'Émancipation des noirs retomba épuisé sur son lit de douleur. Ses coaccusés témoignaient, par leur attitude, qu'ils partageaient entièrement la manière de voir de leur capitaine.
Coppie, surtout, rayonnait de fierté.
Il ne pouvait apercevoir Rebecca Sherrington. Mais celle-ci lisait distinctement sur sa figure les émotions qui agitaient le beau jeune homme. Et la jalousie lui brûlait le coeur, car les yeux d'Edwin ne quittaient le jury que pour s'abaisser tendrement sur Bess Coppeland, dont la physionomie tout entière révélait un profond amour pour Coppie.
La cour nomma d'office des avocats aux accusés.
Puis l'audition des témoins commença. Elle dura jusqu'au soir.
Pendant la séance, Stevens s'était évanoui et la faiblesse de Brown était si grande qu'il fallait le soutenir quand il avait à répondre.
Coppie et le reste des inculpés se montrèrent vigoureux au moral comme au physique.
Le lendemain la foule était plus grande encore dans la salle d'audience.
Rebecca Sherrington y vint aussi comme la veille. Mais vainement chercha-t-elle la négresse.
Elisabeth Coppeland ne parut pas.
Il sembla à Rebecca qu'Edwin avait l'air soucieux, et elle attribua généreusement cette disposition à l'absence de l'esclave.
--Oh! pensait-elle, il l'aime! mais comme je me suis vengée! quel châtiment!
Cette réflexion la fit frémir. Elle pâlit: elle eut peur d'elle-même; elle aurait voulu sortir, elle ne le pouvait. Le supplice pour elle allait commencer.
Brown souffrait moins que les jours précédents.
Il adressa ces mots aux juges:
«Mon état m'empêche complètement de suivre les différentes phases d'un procès régulier. Je me sens extrêmement faible, par suite de mes blessures aux reins. Pourtant je suis moins mal qu'hier, et ne demande qu'un court délai: après lequel je pourrai, ce me semble, suivre les débats, je ne demande rien de plus. «Au diable même on laisse son droit,» dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent d'entendre distinctement, et je n'ai pu comprendre les paroles que vient de dire le président de la cour. Je ne demande donc qu'un petit délai, qu'en toute justice la cour ne peut me refuser.»
A cette requête, la cour ne voulut point accéder.
Les esclavagistes tremblaient depuis l'échauffourée de Harper's Ferry. Ils appréhendaient une tentative nouvelle. L'effroi, leur inoculant ses lâchetés, ils craignaient de ne pas dormir tant que vivraient Brown et ses complices.
Le procès continua.
Brown fut admirablement soutenu par ses avocats, dont l'un, M. Hogt, lui avait été envoyé par ses amis de Boston. Mais à quoi bon cette défense? Sa condamnation n'était-elle pas décidée depuis l'heure de son arrestation?
Il le sentait si bien que, demandant la parole, il s'écria:
«Malgré les assurances les plus formelles qui m'avaient été données, je vois que mon procès n'est qu'une ignoble comédie. Je remercie les deux défenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de leur loyauté. Mais quand on m'a arrêté j'avais 260 dollars en argent, qu'on m'a enlevés; il m'est impossible, sans cet argent, de faire assigner mes témoins et d'obliger les schérifs à les amener aux pieds de la cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a fourni, et que je n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur quelques points de ma défense. Je demande donc comme une faveur spéciale que la cause soit renvoyée à demain à midi.»
Après de nouvelles discussions, la cour prononça l'ajournement de la cause au lendemain. Mais, afin de rassurer les esclavagistes, le président donna l'ordre aux policemen et aux geôliers de tuer sans pitié tous les prisonniers si on faisait la moindre tentative pour leur délivrance.
A l'audience suivante, Brown parvint encore à obtenir un sursis, et le 30, à neuf heures du matin, les débats furent repris.
La salle était trop étroite pour la marée humaine qui l'avait envahie.
Ce jour-là, Elisabeth Coppeland parut au milieu des spectateurs.
L'aspect de la négresse était bien changé!--si changé que Rebecca eut quelque peine à la reconnaître.
Serrée dans un coin de la salle, la pauvre Bess considérait, tour à tour, son frère John Coppeland et Edwin Coppie.
Les yeux de l'esclave étaient secs; mais leur éclat disait assez quelles angoisses déchiraient son âme.
Par ses regards doux et suppliants, Edwin tâchait de verser des consolations dans le sein de la désolée créature.
Les autres accusés gardaient leur sang-froid habituel.
La défense de Brown ayant été présentée avec éloquence par MM. Chilton et Griswoold, M. Hunter, le procureur du district, répondit au nom de l'accusation. Son réquisitoire fut très court:
«Le crime était flagrant, la société attendait un exemple salutaire qui la préservât des nouvelles utopies sanglantes; le jury virginien ferait son devoir.»
On attendait le résumé du président du tribunal. Il dédaigna de le faire.
A quatre heures les jurés se retirèrent pour délibérer.
A cinq, ils rentrèrent dans la salle d'audience, au milieu d'un silence lugubre.
Les accusés se levèrent.
Deux agents de police aidèrent John Brown à se tenir debout.
Le juge en chef se tourna alors vers le foreman ou président du jury:
--John Brown est-il coupable ou non coupable?
Le _foreman_ répondit:
--Coupable de trahison, de complot contre la sûreté de l'État, de conspiration, de tentative d'insurrection parmi les nègres, de meurtre au premier degré.
Le juge s'adressant alors à Brown:
--Accusé, avez-vous quelque chose à dire contre la condamnation à la peine de mort?
Le vieux Brown, malgré les vives douleurs que lui causaient ses blessures, répliqua d'un ton lent mais assuré:
«Oui; si la cour me le permet, j'ai quelques mots à dire. D'abord, je nie toutes les accusations portées contre moi, excepté un dessein très prononcé de ma part d'affranchir les esclaves. J'avais l'intention de faire en Virginie ce que j'ai fait l'hiver dernier au Missouri, où j'enlevai des esclaves, sans qu'il fût brûlé un grain de poudre de part ou d'autre et d'où je parvins à les conduire au Canada. Je voulais opérer les mêmes actes de libération, mais sur une échelle plus vaste. Voilà quels étaient mes projets. Je n'ai jamais eu l'intention de commettre de trahison ou de meurtre, de détruire les propriétés, d'exciter les esclaves à la révolte.
»Il est injuste que je sois condamné à la peine capitale. Si ce que vous me reprochez, et qui a été loyalement prouvé par tous les témoignages, sans exception, qui ont ainsi rendu justice à ma conduite telle que je vous en ai exposé le motif, je l'eusse fait dans l'intérêt des gens riches, intelligents, puissants, ou dans celui de leurs amis ou parents, ou en faveur d'un membre quelconque de cette classe; si j'avais souffert pour eux les sacrifices que j'ai acceptés en cette circonstance, tout aurait été pour le mieux, et chacun des membres de ce tribunal m'eût jugé digne de récompense, et non pas de châtiment.
»Cette cour reconnaît, je le suppose du moins, la validité des lois de Dieu. Je vois baiser un livre que je crois être la Bible, ou du moins le Nouveau Testament, et qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il me fût fait, je dois le faire aux autres. Il m'enseigne de plus que je ne dois pas plus oublier ceux qui sont dans les chaînes que si j'y étais avec eux. J'ai agi de mon mieux conformément à ce précepte. Je me déclare trop jeune pour comprendre que Dieu respecte spécialement quelques individus et crée des catégories de privilégiés. Intervenir, comme je l'ai fait, en faveur de ces pauvres méprisés et malheureux, n'est pas mal; tout au contraire, c'est bien. Mais si vous jugez nécessaire que je fasse le sacrifice de ma vie pour hâter les fins de la justice, s'il est utile que mon sang se mêle à celui de mes enfants et de millions d'individus dont les droits sont méconnus dans les pays à esclaves, par les actes législatifs les plus cruels et les plus injustes, je vous le dis et déclare: Qu'il en soit comme vous l'entendez.
»Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Je suis satisfait de la façon dont mon procès a été conduit. Tout bien considéré, vous avez été encore plus généreux que je ne m'y attendais. Mais je ne me sens pas coupable, et je n'éprouve aucun remords. Je n'ai voulu attenter à la liberté de personne; je n'ai conseillé aucune trahison; je n'ai provoqué aucune insurrection générale, et même j'ai tout fait pour que des gens qui avaient conçu ce dernier projet y renonçassent. On a prétendu que j'avais engagé quelques individus à se joindre à moi; c'est tout le contraire qui a eu lieu. Ils sont venus de leur propre mouvement, par faiblesse peut-être, et à leurs frais. Il en est même que je n'avais jamais vus et auxquels je n'ai adressé la parole que le jour où ils sont venus me prêter main-forte.»
Ce discours produisit peu d'impression sur l'auditoire, composé en majeure partie d'esclavagistes.
Le lendemain, 1er novembre, Brown comparut encore devant ses bourreaux.
Le juge se couvrit du bonnet noir et prononça ces paroles funèbres:
«La cour ordonne que vous, John Brown, soyez, le deux décembre prochain, tiré de votre prison, pour de là être conduit sur le lieu ordinaire des exécutions à Charlestown, et y être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme!»
A cet instant, un cri étouffé jaillit du milieu de la foule.
--Oh! dit un Virginien, ce n'est qu'une chienne de négresse qui se donne le genre d'avoir des nerfs.
Le mot souleva un éclat de rire que ne couvrit pas entièrement la voix grave de Brown.
Il disait:
«Que la volonté de Dieu soit faite! Si ma mort peut servir à quelque chose, je l'accepte avec joie Ce que j'ai fait, je le ferais encore. En agissant comme je l'ai fait, j'ai obéi aux inspirations de l'Évangile. Le Christ a enseigné l'amour de ses semblables. Je n'ai donc fait que suivre à la lettre ce qu'il a dit, et je suis convaincu d'avoir accompli un devoir humain, religieux et chrétien, en cherchant à arracher à l'oppression mes malheureux frères tenus en esclavage, et à faire rentrer dans ses droits une race victime du plus odieux abus de la force.»
Dès qu'il eut fini, on le reporta dans son cachot, à travers une foule qui s'écoulait lentement en proférant des imprécations contre les abolitionnistes.
XIX
LES CONDAMNÉS, LE SUPPLICIÉ ET LES DEUX AMANTES
Une condamnation semblable frappait le lendemain Edwin Coppie, Cook, Shield Green et John Coppeland.
La sentence de Stevens fut ajournée, parce que la gravité de ses blessures le retenait au lit.
Mais ses bourreaux espéraient bien ne pas lâcher leur proie, et que le patient une fois rétabli, le gibet en ferait justice.
Coutume exécrable, coutume impie, que notre _justice civilisée_! Il est d'usage, il est de l'_humanité_, en France, en Europe aussi bien qu'en Amérique, de guérir un condamné souffrant avant de le conduire à l'échafaud!
Aux belles époques de l'Inquisition, avait-on plus de raffinement?
«En prononçant la peine de mort contre John Brown et ses quatre coaccusés, dit M. Henri-E. Marquand, la cour n'oublia pas une chose essentielle. Tenant à procurer quelques délassements aux braves habitants de Charlestown, elle résolut que le spectacle de la quintuple pondaison, qu'elle allait faire représenter devant eux, serait divisé en trois tableaux: John Brown serait étranglé le 2 décembre, les deux nègres, Green et Coppeland, le 16 du même mois avant midi, et Cook et Coppie, le même jour, dans l'après-midi.»
Les compagnons de Brown entendirent avec autant de calme que leur capitaine, l'arrêt qui les devait retrancher de ce monde.
Mais, au moment ou il fut formulé, une jeune dame s'évanouit dans un des coins de la salle.
On s'empressa autour d'elle; et Edwin, levant les yeux pour reconnaître la cause du bruit occasionné par cet accident, distingua sa fiancée, miss Rebecca Sherrington, qu'on emportait privée de ses sens hors du prétoire.
Ce que n'avait pas fait la perspective d'une fin prochaine et hideuse, la vue de cette jeune fille l'opéra sur Coppie.
Il eut un instant de faiblesse; son coeur mollit, quelques larmes montèrent à ses paupières.
Brisés ses rêves dorés, évanoui l'azur enchanteur de ses lointains horizons; adieu aux riantes images de félicité; adieu à la femme qu'il adorait depuis tant de jeunes années; adieu même à cet ardent amour de la Liberté pour lequel il allait mourir!
Elle fut courte, néanmoins, la trêve donnée à la nature; une minute à peine. Les pleurs arrivèrent aux yeux, mais n'en coulèrent pas.
Ils y séchèrent aussitôt, et personne, dans l'assemblée, ne se douta de sa détresse, personne qu'Elisabeth Coppeland, dont la vie alors ne tenait plus qu'au fil où était attachée celle d'Edwin.
Mais, cette fois, la violence de ses émotions empêcha la jeune fille de défaillir.
Les condamnés furent reconduits dans leur prison. John Brown employa à des lectures pieuses et à mettre ordre à ses affaires le temps qui lui restait à vivre..
Cet homme était né pour le martyre; il avait la foi des Apôtres; sa sérénité habituelle ne l'abandonna point.
Criblé de blessures, craignant de rester à jamais invalide, il désirait la mort plus qu'il ne l'appréhendait.
--Je ne crois pas,--disait-il à une dame qui
était venue le visiter dans son cachot,--je ne crois pas pouvoir mieux faire pour la cause qui a occupé toute ma vie, que de mourir pour elle. Qu'est-ce que la mort aux yeux d'un homme honnête et brave? Ce qu'il y a de plus malheureux pour un homme d'action, comme moi, c'est d'être cloué sur ce lit et estropié par des coups de fusil et de sabre.
La veille du jour où il devait gravir les marches du gibet, on permit à sa femme de le visiter.
L'entrevue fut extrêmement touchante. Depuis plus de six mois madame Brown n'avait pas vu son mari.
Mais il sut modérer sa douleur par son calme religieux.
--Que Dieu vous bénisse, vous et nos chers enfants, Marie, lui dit-il, d'une voix doucement grave. Ne pleurez pas. Tout est sans doute pour le mieux. Je meurs; mais la cause que j'ai embrassée ne mourra pas avec moi.
Puis, avec fermeté et sans hésitation, il lui dicta son testament en présence du schérif Campbell[12].
[Note 12: Nous croyons devoir donner ici une copie de cette pièce:
«Charlestown, comté de Jefferson, Virginie,» 1er décembre 1859.
»Je donne à mon fils John Brown, ma boussole de géomètre et tous mes autres objets de géométrie, si on peut les retrouver, ainsi que mon vieux monument en granit, qui est actuellement a North Elba, dans l'État de New-York, pour qu'il y fasse graver sur les deux faces une nouvelle inscription, ainsi que je l'indiquerai ailleurs. Ce monument devra néanmoins rester à North Elba, tant qu'un de mes enfants et ma femme habiteront cette localité.
»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans l'intérieur de la boîte.
»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans l'intérieur de la boîte.
»Je donne à mon fils Owen Brown, ma lorgnette et ma carabine, si on la retrouve, celle dont il me fut fait présent à Worcester, dans le Massachusetts. Je donne aussi audit Owen cinquante livres en espèces, qui lui seront payées sur le produit de la vente du bien de mon père, en considération de ses terribles souffrances au Kansas et de l'état d'infirmité où il se trouve depuis son enfance.
»Je donne à mon fils Salomon Brown cinquante livres en espèces, qui seront prises sur le produit de la vente du bien de mon père, comme équivalent des deux legs déjà mentionnés.
»Je donne à ma fille Ruth Thompson Brown, ma grande vieille Bible, qui contient les _mémoranda_ de la famille.
»Je donne à mes fils, à chacune de mes autres filles, à mon gendre, Henry Thompson, ainsi qu'à chacune de mes belles-filles, une Bible de la plus belle édition qu'on pourra se procurer à New-York ou à Boston, au prix de cinq livres l'exemplaire, qui seront payées comptant sur le produit de la vente des biens de mon père.
»Je donne à chacun de mes petits-enfants qui seront en vie lors du règlement de la succession de mon père, une Bible d'une aussi belle édition que possible (ainsi qu'il est dit plus haut) au prix de trois livres l'exemplaire.
»Toutes ces Bibles devront être achetées, en même temps au comptant et aux meilleures conditions.
»Je désire qu'il soit payé, sur le produit net de la succession de mon père, cinquante dollars à chacune des personnes que je vais désigner: à M. Allen Hammond, de Rockville (Connecticut), ou à M. George Kellogg, ancien agent de la compagnie de la Nouvelle-Angleterre dans cette localité, pour le compte et bénéfices de cette Compagnie; cinquante dollars à Silas Havens, autrefois de Lewisburg (Ohio), si l'on peut le retrouver, et aussi cinquante dollars à un homme, du comté du Stark (Ohio), qui, du vivant de mon père, lui intenta un procès, par l'intermédiaire du juge Humphrey et de M. Upson, d'Aken.
»Cette somme sera payée par J.-R. Brown à l'homme en personne, si on peut le découvrir. Je ne puis me rappeler son nom.
»Mon père arrangea l'affaire à l'amiable avec cet homme, en prenant notre maison avec l'enclos à Manneville.
»Je désire que tout ce qui pourra rester de ma part de la succession de mon père soit distribué par mon frère, et par parts Égales, à ma femme et à chacun de mes enfants, ainsi qu'aux veuves de Watkin et Owen Brown.
»JOHN BROWN.
»_John Avis_, témoin.»]
Après avoir rempli ce devoir, qui témoigne encore de sa piété profonde, il dit à sa femme:
--Chère Marie, si vous pouvez retrouver les personnes auxquelles j'ai fait des legs, vous leur remettrez les sommes vous-même; mais ne payez à aucun individu qui pourrait se présenter comme mon homme d'affaires, car si cet argent tombait entre les mains de ces sortes de gens, il courrait de grands risques.
Madame Brown pleurait à chaudes larmes.
--Maintenant, chère Marie, continua-t-il avec effort, et en détournant la tête pour cacher un trouble passager; maintenant, séparons-nous.
A ce mot, sa femme répondit par des sanglots.
--Séparons-nous, chère Marie, reprit Brown se faisant violence pour surmonter son agitation, voilà qu'on vient nous l'ordonner... nous nous retrouverons là-haut!
Elle se jeta dans ses bras, puis ils se quittèrent pour l'éternité.
Il était huit heures du soir.
Leur entretien avait duré quatre heures.
John Brown se coucha et dormit d'un sommeil paisible jusqu'au lendemain.
Il avait obtenu l'autorisation de serrer une dernière fois la main à ses compagnons d'infortune: à neuf heures du matin il profita de cette autorisation, et distribua avec des conseils et des consolations quelque argent à ces malheureux.
Puis il rentra dans son cachot et s'y mit en prières.
A onze heures environ le schérif, accompagné des gardiens de la prison, se présenta au condamné.
--Je suis prêt à vous suivre, monsieur, dit Brown.
On lui lia les bras derrière le dos avec des cordes, et il sortit.
Le ciel était sombre, voilé par de lourds nuages noirs. Le vent soufflait avec violence. On eût dit que la nature, attristée, s'apprêtait à prendre le deuil du noble coeur que l'égoïsme de quelques hommes ravissait au monde.
Brown portait un chapeau noir rabattu, une redingote foncée, le vêtement qu'il avait pendant le procès.
Sa figure était tranquille; un doux sourire jouait sur ses lèvres.
Une compagnie d'infanterie et un détachement de cavalerie, commandés par le général Tallafero, attendaient à la porte de la prison pour escorter le supplicié, car on craignait toujours un mouvement abolitionniste.
Là aussi attendait une charrette, contenant une caisse en sapin,--le cercueil destiné à Brown.
Sans trembler, sans sourciller, il monta dans cette charrette, s'assit sur le cercueil, et le convoi funèbre se mit en marche, entre un double haie de carabiniers.
Brown, qui regardait attentivement autour de lui, dit tout à coup:
--Voici un beau pays! Je n'avais jamais eu le plaisir de le voir auparavant.
A cela, l'homme qui conduisait la voiture répondit:
--Capitaine Brown, vous êtes un homme étrange.
--C'est vrai, repartit le vieillard; mais c'est ainsi que j'ai été élevé. Ma mère m'a donné de bonnes leçons, que j'ai suivies. Il est pourtant dur de se séparer de ses amis, quoiqu'on ne les ait vus que depuis peu de temps.
Une foule immense, mais morne et silencieuse, encombrait le lieu où avait été dressée la potence.
En arrivant auprès, John Brown dit:
--Pourquoi ne permet-on qu'à des militaires d'entrer dans l'enceinte? On aurait dû y laisser pénétrer les citoyens.
Toute la place de l'exécution était effectivement occupée par les troupes, qui avaient formé un cercle tellement vaste autour de l'échafaud, que le peuple était refoulé à au moins un quart de mille de distance.
L'ordre formel avait été donné par le gouverneur Wise de ne laisser approcher du gibet aucun membre de la presse. Il frissonnait à l'idée que sa victime ne protestât contre le crime que l'État de Virginie commettait à son égard, et que cette protestation ne fût publiée à la face du monde. Pourtant, par la persistance ferme du docteur Rawlings et de M. Franc Leslie, l'ordre qui éloignait la presse fut en partie annulé, et l'on assigna aux journalistes une place près de l'état-major de Tallafero.
John Brown franchit d'un pas ferme les degrés de l'échafaud, élevé à environ sept pieds du sol et, le premier, arriva sur la plate-forme. Le schérif Campbell et le geôlier Avis, qui le suivaient, se rangèrent à ses côtés. Alors il leur donna la main, et leur dit d'une voix où il était impossible de découvrir la moindre trace d'émotion:
--Je vous remercie de la manière dont vous m'avez traité. Adieu, messieurs!
On rabattit ensuite son chapeau sur sa figure et la corde lui fut passée au cou. Cela fait, Avis lui dit de s'avancer sur la trappe.
--Conduisez-moi, répondit le héros; car je n'y vois pas.
Le schérif Campbell lui demanda s'il voulait un mouchoir, qu'il laisserait tomber pour indiquer qu'il était prêt.
--Non, merci, dit John Brown; je n'en ai pas besoin. Tout ce que je désire de vous, c'est de ne pas me faire attendre plus longtemps qu'il n'est nécessaire.
Le bourreau s'apprêtait à terminer ses horribles fonctions, lorsque tout à coup le chef des militaires s'écria:
--Attendez, tout n'est pas encore disposé.