Le Général Dourakine

Chapter 9

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Natasha les interrogea sur leur nuit; ils racontèrent leur bataille d'oreillers, dirent bonjour à leur mère, à leur oncle et à Mme Dérigny, et firent une invasion bruyante dans l'auberge, déjà prête à les recevoir. Mme Dérigny, en causant avec son mari, dont elle avait été préoccupée toute la nuit, apprit avec chagrin qu'il avait souffert du froid à la fin de la nuit, malgré châles et manteaux. Dérigny plaisanta de ces inquiétudes et assura que devant Sébastopol il avait bien autrement souffert du froid. Mme Dérigny, avant de se rendre près de Mme Dabrovine et de Natasha pour aider à leur toilette, trouva moyen de dire à l'oreille du général que Dérigny avait eu froid la nuit, mais qu'il ne voulait pas en parler.

«Merci, ma bonne madame Dérigny, dit le général; soyez tranquille pour la nuit qui vient: il n'aura pas froid; envoyez-moi le feltyègre.»

Le feltyègre ne tarda pas à arriver.

«Courez dans la ville, feltyègre, et achetez-moi un bon manteau de drap gris, bien chaud et bien grand. Payez ce que vous voudrez, le prix n'y fait rien.»

Au bout d'une demi-heure, le feltyègre revenait avec un manteau de drap gris, doublé de renard blanc et de taille à envelopper le général lui-même.

«Combien? dit le général.

--Cinq cents roubles, répondit avec hésitation le feltyègre, qui l'avait, eu pour trois cents.

--D'où vient-il?

--D'un juif, qui l'a acheté il y a trois ans, à un Polonais envoyé en Sibérie.

--Tenez, voilà six cents roubles; payez et gardez le reste.»

Il y avait trois quarts d'heure que chacun procédait à sa toilette et prenait un peu d'exercice, lorsque le feltyègre et Dérigny apportèrent dans le salon, où se tenait le général, du thé, du café, du pain, des kalaches, du beurre et une jatte de crème.

On attendit que le général et Mme Dabrovine fussent à table pour prendre chacun sa place et sa tasse. La consommation fut effrayante; la nuit avait si bien aiguisé les appétits, que Dérigny ne pouvait suffire au renouvellement des assiettes et des tasses vides, et qu'il dut appeler sa femme pour l'aider. Ils allèrent manger à leur tour avec Jacques et Paul; et, quand les repas furent terminés, le feltyègre alla faire atteler.

«Jackson, mon ami, dit le général, je veux faire une surprise à Dérigny; prenez, ce manteau et mettez-le sur le siège de la voiture.»

Jackson s'approcha du canapé ou était le manteau et voulut le prendre; mais à peine l'eut-il regardé, qu'il pâlit, chancela et tomba sur le canapé.

Le général seul s'aperçut de ce saisissement.

«Quoi! qu'est-ce, mon ami?... Romane, mon ami, réponds... Je t'en supplie... Qu'as-tu?»

Romane: «C'est mon manteau que j'ai vendu en passant ici, prisonnier, enchaîné, forçat. Les froids étaient passés; je l'ai vendu à un juif, ajouta à voix basse Romane encore tremblant d'émotion à ce nouveau souvenir de son passage.»

Le général: «Remets-toi; courage, mon ami... Si on te voyait ainsi ému, la curiosité serait excitée.»

Romane serra la main de son ami, qui l'aida à se relever. En prenant le manteau, il faillit le laisser échapper. Craignant d'avoir été vu par les enfants, qui jouaient au bout du salon, il leva les yeux et rencontra le regard inquiet et triste de Natasha, qui l'examinait depuis longtemps. La pâleur de Romane devint livide. Natasha s'approcha de lui, prit et serra sa main glacée.

«Mon cher monsieur Jackson, dit-elle à voix basse, vous êtes inquiet? Vous craignez que je ne parle, que je n'interroge? Vous avez un secret pénible; je le devine, enfin; mais, soyez sans inquiétude, jamais je ne laisserai échapper un mot qui puisse vous compromettre.»

--Chère enfant, vous avez toute ma reconnaissante amitié et toute mon estime», répondit de même Romane.

Le général la serra dans ses bras.

«Partons, dit-il, allons, vous autres grands garçons, venez aider notre ami Jackson à porter ce grand manteau.»

Les enfants se jetèrent sur ce manteau et le traînèrent plus qu'ils ne le portèrent jusqu'à la voiture.

«Tenez, mon ami, dit le général à Dérigny, voilà de quoi vous réchauffer la nuit qui vient.

--Mon général, vous êtes, trop bon, et ma femme est une indiscrète», répondit Dérigny en souriant.

Et il salua respectueusement le général en, menaçant sa femme du doigt.

Le voyage continua gaiement et heureusement jusqu'à la frontière, où les formalités d'usage s'accomplirent promptement et facilement, grâce à l'intervention du feltyègre, qui devait recevoir sa paye quand la frontière serait franchie; la générosité du général dépassa ses espérances; le passeport anglais non visé de Jackson aurait souffert quelques difficultés sans les ordres et les menaces du feltyègre; c'est pourquoi la bourse du général s'était ouverte si largement pour lui.

Aux premiers moments qui suivirent le passage de la frontière, personne, dans la première berline ne dit un mot ni ne bougea. Mais, quand Romane et le général furent bien assurés de l'absence de tout danger, le général tendit la main à son jeune ami.

«Sauvé, mon enfant, sauvé! dit-il avec un accent pénétré.

--Cher et respectable ami, dit Romane en se jetant dans les bras du général, qui le serrait contre son coeur et qui essuyait ses yeux humides; cher comte, cher ami! reprit Romane en se rejetant à sa place le visage baigné de larmes, pardonnez..., oh! pardonnez-moi ces larmes indignes d'un homme! Mais... j'ai trop souffert pendant ce voyage; trop! trop! Je suis à bout de forces!»

Mme Dabrovine serrait aussi la main de Romane et pleurait. Natasha, stupéfaite, regardait, écoutait et ne comprenait pas.

«Maman, dit-elle, maman! Qu'est-ce? Pourquoi pleurez-vous? Qu'est.. il arrivé à ce pauvre M. Jackson?

--Pauvre, dites heureux comme un roi, ma chère, excellente enfant, s'écria Romane en serrant le bras de Natasha à la faire crier... Pardon, pardon, ma chère demoiselle, je ne sais plus ce que je dis, ce que je fais. Pensez donc! ne plus avoir en perspective cette Sibérie, enfer des vivants! Ne plus avoir d'inquiétudes pour vous tous, que j'aime, que je vénère! Me trouver en sûreté! et avec vous! près de vous! Libre, libre! Plus de Jackson! plus d'Angleterre!... La Pologne! ma mère, ma sainte, ma catholique patrie! Comprenez-vous ma joie, mon bonheur? Chère enfant, vous qui êtes si bonne, réjouissez-vous avec moi.»

La surprise de Natasha redoublait. Ses grands yeux bleus, démesurément ouverts, se portaient alternativement sur Romane, sur sa mère, sur son oncle.

«Polonais! dit-elle enfin. Polonais! vous, Polonais! vous qui vous fâchiez quand on vous appelait Polonais!»

Romane: «Je ne me fâchais pas, mademoiselle: je tremblais d'être découvert, et votre pitié pour mes chers compatriotes m'attendrissait jusqu'au fond de l'âme.»

Natasha: «Je ne comprends pas très bien, mais je suis contente que vous soyez Polonais et catholique: c'était une peine pour moi de vous croire Anglais et protestant.»

Le général: «Tu vas comprendre en deux mots, ma Natasha chérie. Je te présente mon ami, mon ancien aide de camp en Circassie, mon sauveur dans un rude combat, le prince Romane Pajarski, échappé de Sibérie où il travaillait aux mines depuis deux ans, accusé d'avoir conspiré pour la Pologne contre la Russie.»

Natasha sauta de dessus sa banquette, fixa des yeux étonnés sur le prince Pajarski, qui les voyait se remplir de larmes; puis elle se détourna, cacha son visage dans ses mains et éclata en sanglots.

.«Natasha, mon enfant, dit la mère en l'attirant dans ses bras, calme-toi; pourquoi ces larmes, ces sanglots?»

Natasha: «Oh! maman, maman! Ce pauvre homme! Ce pauvre prince! Comme il a souffert! C'est horrible! horrible! Et moi qui le traitais si familièrement! J'ai dû le faire souffrir bien des fois!»

Romane: «Vous, chère enfant: Vous avez été ma principale joie, ma plus grande consolation.

--Vraiment? dit Natasha en relevant la tête et en le regardant d'un air joyeux. Je vous remercie de me le dire, et je suis bien contente d'avoir un peu adouci votre position.»

Et ses larmes recommencèrent à couler.

Le général: «Ne pleure plus, ma Natasha. Le voilà heureux, tu vois bien; et nous aussi, nous sommes tous libres et heureux.»

Après quelque temps donné aux émotions de ce grand événement, chacun reprit son calme, et Natasha demanda au prince Romane des détails sur son arrestation, sa condamnation, ses souffrances en Sibérie et sa fuite.

Pendant que ces événements s'expliquent, nous retournerons à Gromiline, et nous ferons une visite à Mme Papofski.

XV

LA LAITIERE ET LE POT AU LAIT

Après le départ de son oncle, Mme Papofski se sentit saisie d'une joie folle.

«Ils sont bien réellement partis! se disait-elle. Je reste souveraine maîtresse de Gromiline et de toutes les terres de mon oncle. Je tirerai le plus d'argent possible de ces misérables paysans, paresseux et ivrognes, et de ces coquins d'intendants, voleurs et menteurs. J'ai soixante mille roubles de revenu à moi; mais six cent mille! Voilà une fortune qui m'aidera à augmenter la mienne! D'abord j'enverrai le moins d'argent possible à mon oncle, s'il m'en demande... peut-être pas du tout, puisqu'il m'a dit qu'il avait gardé les capitaux pour ses favoris Dabrovine et Dérigny. Je ferai fouetter tous les paysans pour leur faire augmenter leur abrock [5] de dix roubles à cent roubles. Je vendrai tous les dvarovoï [6] les hommes, les femmes, les enfants; mon oncle en a des quantités; je les vendrai tous, excepté peut-être quelques enfants que je garderai pour amuser les miens. Il faut bien que mes garçons apprennent à fouetter eux-mêmes leurs gens; ces enfants serviront à cela. Quand on fait fouetter, on est si souvent trompé! Entre amis et parents, ils se ménagent! Vous croyez votre homme puni; pas du tout! à peine s'il a la peau rouge! C'est mon mari qui savait faire fouetter! Quand il s'y mettait, le fouetté sortait d'entre ses mains comme une écrevisse... Mon oncle gâtait ses gens; il faut que je remette tout cela en ordre... Ce Vassili! il se repentira de n'avoir pas obéi à mes volontés en cachette de mon oncle_.. Commençons par lui... Vassili! Vassili!... Où est-il? Mashka, va me chercher cet animal de Vassili qui ne vient pas quand je l'appelle.»

[Note 5: Redevance ou fermage que payent les paysans quand on leur abandonne la culture des terres.]

[Note 6: Les dvarovoï sont les paysans qui ont été attachés au service particulier des maîtres. Leurs familles ont à jamais le privilège de ne plus travailler la terre et d'être nourries et logées par le maître.]

La pauvre fille courut à toutes jambes chercher Vassili, et revint tremblante dire à sa maîtresse que Vassili était sorti et qu'on ne le retrouvait pas. Les yeux de Mme Papofski flamboyaient.

«Sorti! sorti sans ma permission! Mais c'est impossible! Tu es une sotte! tu as mal cherché! Cours vite, et si tu ne me le ramènes pas, prends garde à ta peau.»

La malheureuse Mashka courut encore de tous côtés, et, n'osant revenir seule, elle ramena Nikita, le maître d'hôtel.

«Et Vassili? cria Mme Papofski quand elle les vit entrer.»

Nikita: «Vassili est sorti, Maria Pétrovna.»

Madame Papofski: «Comment a-t-il osé sortir?»

Nikita: «Il est allé à la ville pour chercher une place.»

Mme Papofski resta muette de surprise et de colère.

Le maître d'hôtel continua, en la regardant avec une joie malicieuse:

«M. le comte nous ayant donné la liberté à tous, nous tâchons de nous pourvoir à Smolensk. Moi, je compte aller à Moscou, ainsi que les cochers et les laquais, d'après les ordres de M. le général Négrinski, qui veut nous avoir.»

Madame Papofski: «La liberté!... Mon oncle!... Sans me rien dire!... Mais vous êtes fou!... C'est impossible? Vous ne savez donc pas que c'est moi qui suis votre maîtresse, que j'ai tout pouvoir sur vous, que je peux vous faire fouetter à mort.»

Nikita: «M. le comte nous a donné la liberté, Maria Pétrovna! Personne n'a de droit sur nous que notre père l'empereur, le gouverneur et le capitaine ispravnik [7].»

[Note 7: Espèce de juge de paix, de commissaire de police, qui a des pouvoirs très étendus.]

La colère de Mme Papofski redoublait; elle ne voyait aucun moyen de se faire obéir. Nikita sortit; Mashka s'esquiva; Mme Papofski resta seule à ruminer son désappointement. Elle finit par se consoler à moitié en songeant à l'abrock de cent roubles par tête qu'elle ferait payer à ses six mille paysans de Gromiline et à tous les paysans de ses autres propriétés nouvelles.

On lui prépara son déjeuner comme à l'ordinaire; quoique mécontente de tout et de tout le monde, elle n'osa pas le témoigner, de peur que les cuisiniers ne fissent comme les autres domestiques, et qu'elle ne trouvât plus personne pour la servir.

Les enfants portèrent le poids de sa colère; elle tira les cheveux, les oreilles des plus petits, donna des soufflets et des coups d'ongles aux plus grands, les gronda tous, sans oublier les bonnes, qui eurent aussi leur part des arguments frappants de leur maîtresse. Ainsi se passa le premier jour de son entrée en possession de Gromiline et de ses dépendances.

Les jours suivants, elle se promena dans ses bois, dans ses prés, dans ses champs, en admira la beauté et l'étendue; marqua, dans sa pensée, les arbres qu'elle voulait vendre et couper; parcourut les villages; parla aux paysans avec une dureté qui les fit frémir et qui leur fit regretter d'autant plus leur ancien maître; le bruit de la donation de Gromiline à Mme Papofski s'était répandu et avait jeté la consternation dans tous les esprits et le désespoir dans tous les coeurs. Elle leur disait à tous que l'abrock serait décuplé; qu'elle ne serait pas si bête que son oncle, qui laissait ses paysans s'enrichir à ses dépens. Quelques-uns osèrent lui faire quelques représentations ou quelques sollicitations; ceux-là furent désignés pour être fouettés le lendemain. Mais, quand ils arrivèrent dans la salle de punition, leur staroste [8], qui les avait accompagnés, produisit un papier qu'il avait reçu du capitaine ispravnik, et qui contenait la défense absolue, faite à Mme Papofski, d'employer aucune punition corporelle contre les paysans du général-comte Dourakine: ni fouet, ni bâton, ni cachot, ni privation de boisson et de nourriture, ni enfin aucune torture corporelle, sous peine d'annuler tout ce que le comte avait concédé a sa nièce.

[Note 8: Ancien, nommé par les paysans pour faire la police dans le village, régler les différends et prendre leurs intérêts. On se soumet toujours aur décisions du staroste ou ancien.]

Mme Papofski, qui était présente avec ses trois aînés pour assister aux exécutions, poussa un cri de rage, se jeta sur le staroste pour arracher et mettre en pièces ce papier maudit; mais le staroste l'avait prestement passé à son voisin, qui l'avait donné à un autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le papier eût disparu et fût devenu introuvable.

«Maria Pétrovna, dit le staroste avec un sourire fin et rusé, l'acte signé de M. le comte est entre les mains du capitaine ispravnik; il ne m'a envoyé qu'une copie.»

Le staroste sortit après s'être incliné jusqu'à terre; les paysans en firent autant, et tous allèrent au cabaret boire à la santé de leur bon M. le comte, de leur excellent maître.

Mme Papofski resta seule avec ses enfants, qui, effrayés de la colère contenue de leur mère, auraient bien voulu s'échapper; mais le moindre bruit pouvait attirer sur leurs têtes et sur leurs épaules l'orage qui n'avait pu encore éclater. Ils s'étaient éloignés jusqu'au bout de la salle, et s'étaient rapprochés de la porte pour pouvoir s'élancer dehors au premier signal.

Une dispute s'éleva entre eux à qui serait le mieux placé, la main sur la serrure; le bruit de leurs chuchotements amena le danger qu'ils redoutaient. Mme Papofski se retourna, vit leurs visages terrifiés, devina le sujet de leur querelle et, saisissant le plette (fouet) destiné à faire sentir aux malheureux paysans le joug de leurs nouveaux maîtres, elle courut à eux et eut le temps de distribuer quelques coups de ce redoutable fouet avant que leurs mains tremblantes eussent pu ouvrir la porte, et que leurs jambes, affaiblies par la terreur, les eussent portés assez loin pour fatiguer la poursuite de leur mère.

Mme Papofski s'arrêta haletante de colère, laissa tomber le fouet, réfléchit aux moyens de s'affranchir de la défense de son oncle. Après un temps assez considérable passé dans d'inutiles colères et des résolutions impossibles a effectuer, elle se décida à aller à Smolensk, à voir le capitaine ispravnik, et à chercher à le corrompre en lui offrant des sommes considérables pour déchirer les actes par lesquels le comte Dourakine donnait la liberté à ses gens et défendait à sa nièce d'infliger aucune punition corporelle à ses paysans, ce qui serait un obstacle à l'augmentatIon de l'abrock, etc. Elle rentra au château, assez calme en apparence, ne s'occupa plus de ses enfants, et ordonna au cocher d'atteler quatre chevaux à la petite calèche de son oncle. Une heure après, elle roulait sur la route de Smolensk au grand galop des chevaux.

XVI

VISITE QUI TOURNE MAL

Le capitaine ispravnik était chez lui et ne fut pas surpris de la visite de Mme Papofski, car il connaissait toute l'étendue de ses pouvoirs, la terreur qu'il inspirait, et la soumission que chacun était tenu d'apporter à ses volontés et à ses ordres. Il était très bien avec le gouverneur, qui le croyait un homme rigide, sévère, mais honnête et incorruptible, de sorte que les décisions de ce terrible capitaine ispravnik étaient sans appel. C'était un homme d'un aspect dur et sévère. Il était grand, assez gros, roux de chevelure et rouge de peau; son regard perçant et rusé effrayait et repoussait. Ses manières et son langage mielleux augmentaient cette répulsion. Mme Papofski le voyait pour la première fois. Il la fit entrer dans son cabinet.

«Yéfime Vassiliévitche, lui dit-elle en entrant, c'est à vous que mon oncle a remis les papiers par lesquels il donne la liberté à tous ses gens?» Le capitaine ispravnik: «Oui, Maria Pétrovna, ils sont entre mes mains.»

Madame Papofski: «Et ne peuvent-ils pas en sortir?»

Le capitaine ispravnik: «Impossible, Maria Pétrovna.»

Madame Papofski: «C'est pourtant bien ennuyeux pour moi, Yéfime Vassiliévitche; tous ces dvarovoï sont si impertinents, si mauvais, qu'on ne peut pas s'en faire obéir quand ils se sentent libres.»

Le capitaine ispravnik: «Je ne dis pas non, Maria Pétrovna; mais, que voulez-vous, la volonté de votre oncle est là.»

Madame Papofski: «Mais... vous savez que mon oncle m'a donné toutes les terres qu'il possède.»

Le capitaine ispravnik: «C'est possible, Maria Pétrovna, mais cela ne change rien à la liberté des dvarovoï.»

Madame Papofski: «Ces terres se montent à plusieurs millions! ...Il y a six mille paysans!»

Le capitaine ispravnik s'inclina et garda le silence en regardant Mme Papofski avec un sourire méchant.

Madame Papofski, après un silence: «Je n'ai pas besoin de tout garder pour moi; je donnerais bien quelques dizaines de mille francs pour avoir ce papier de mon oncle et celui qui m'interdit de faire fouetter les paysans.»

Le capitaine ispravnik ne dit rien.

Madame Papofski, l'observant: «Je donnerais cinquante mille roubles pour avoir ces actes.»

Le capitaine ispravnik: «C'est très facile, Maria Pétrovna; je vais appeler mon scribe pour qu'il vous en fasse une copie; cela vous coûtera vingt-cinq roubles.»

Mme Papofski se mordit les lèvres et dit après un assez long silence et avec quelque hésitation:

«Ce n'est pas une copie que je voudrais avoir..., mais l'acte lui-même.»

Le capitaine ispravnik: «Ceci est impossible, Maria Pétrovna.»

Madame Papofski: «Et pourtant je donnerais soixante mille, quatre-vingt mille roubles..., cent mille roubles... Comprenez-vous, Yéfime Vassiliévitche?... cent mille roubles!...

--Je comprends, Maria Pétrovna, répondit le capitaine ispravnik. Vous m'offrez cent mille roubles pour détruire ces papiers que votre oncle m'a confiés?... Ai-je compris?»

Mme Papofski répondit par une inclination de tête.

Le capitaine ispravnik: «Mais à quoi me serviront ces cent mille roubles, si on m'envoie en Sibérie?»

Madame Papofski: «Comment pourriez-vous être condamné, puisque les actes seraient brûlés?»

Le capitaine ispravnik: «Et les copies que j'ai remises à votre staroste et à vos dvarovoï?»

Mme Papofski demeura pétrifiée; elle avait oublié la copie que lui avait fait voir le staroste.

Le capitaine ispravnik: «Il m'est donc prouvé que vous désirez racheter ces actes, mais que vous ne savez comment faire, et que si je vous indiquais un moyen, vous me le payeriez cent mille roubles.

--Cent mille roubles..., plus si vous voulez! s'écria Mme Papofski.»

Le capitaine ispravnik: «Alors il me reste un devoir à remplir: c'est de faire au général prince gouverneur un rapport sur l'offre déshonorante que vous osez me faire, et qui vous mènera en Sibérie ou tout au moins dans un couvent pour faire pénitence: ce qui n'est pas agréable; on y est plus maltraité que ne le sont vos domestiques et vos paysans.»

Madame Papofski, terrifiée: «Au nom de Dieu, ne faites pas une si méchante action, mon cher Yéfime Vassiliévitche. Tout cela n'était pas sérieux.»

Le capitaine ispravnik: «C'était sérieux, Maria Pétrovna, dit l'ispravnik avec rudesse, et si sérieux, qu'il vous faudrait me donner plus de cent mille roubles pour me le faire oublier.»

Madame Papofski: «Plus de cent mille roubles!... Mais c'est affreux!... M'extorquer plus de cent mille roubles pour ne pas porter contre moi une plainte horrible!»

La capitaine ispravnik: «Vous vouliez tout à l'heure me donner la même somme pour avoir le plaisir de fouetter vos paysans et vos dvarovoï et leur extorquer un abrock énorme: vous pouvez bien la doubler pour avoir le plaisir de ne pas être fouettée vous-même tous les jours pendant deux ou trois ans pour le moins.»

Madame Papofski: «C'est abominable! c'est infâme!»

Le capitaine ispravnik: «Abominable, infâme, tant que vous voudrez, mais vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoir souscrit une obligation de deux cent mille roubles remboursables en deux ans, par moitié, au bout de chaque année... sinon, je fais atteler mon droschki et je vais déposer ma plainte chez le prince gouverneur.

--Non, non, au nom de Dieu, non. Mon bon Yéfime Vassiliévitche, ayez pitié de moi, s'écria Mme Papofski en se jetant à genoux devant le capitaine ispravnik triomphant; diminuez un peu; je vous donnerai cent mille roubles..., cent vingt mille, ajouta-t-elle... Eh bien! cent cinquante mille!»

Le capitaine ispravnik se leva.

«Adieu, Maria Pétrovna; au revoir dans quelques heures; un officier de police m'accompagnera avec deux soldats; on vous mènera à la prison.

--Grâce, grâce!... dit Mme Papofski, se prosternant devant l'ispravnik. Je vous donnerai... les deux cent mille roubles que vous exigez.

«Mettez-vous là, Maria Pétrovna, dit le capitaine ispravnik montrant le fauteuil qu'il venait de quitter; vous allez signer le papier que je vais préparer.»

Le capitaine ispravnik eut bientôt fini l'acte, que signa la main tremblante de Maria Pétrovna.

«Partez à présent, Maria Pétrovna, et si vous dites un mot de ces deux cent mille roubles, je vous fais enlever et disparaître sans que personne puisse jamais savoir ce que vous êtes devenue; c'est alors que vous feriez connaissance avec le fouet et avec la Sibérie.»

Le capitaine ispravnik la salua, ouvrit la porte; au moment de la franchir, elle se retourna vers lui, le regarda avec colère.

«Misérable, dit-elle tout haut, sans voir quelques hommes rangés au fond de la salle.

--Vous outragez l'autorité, Maria Pétrovna! Ocipe, Feodore, prenez cette femme et menez-la dans le salon privé.»