Chapter 8
Natasha: «Eh bien, mon oncle, puisque vous voulez le savoir, c'est parce que ma tante est méchante pour mes frères, qu'elle appelle des ânes et des pauvrards; pour Jacques et Paul, qu'elle gronde sans cesse, qu'elle appelle des petits laquais, qu'elle menace de faire fouetter; pour ce bon M. Jackson, dont elle se moque, qu'elle oblige à porter son châle, son chapeau, qu'elle traite comme un domestique; tout cela me fait de la peine, parce que je vois bien que M. Jackson n'est pas habitué à être traité ainsi; les pauvres petits Dérigny pleurent souvent, surtout Paul. Quant à mes cousins, ils taquinent mes frères, tourmentent Jacques et Paul, et disent des sottises à M. Jackson, qui protège les pauvres petits. Vous pensez bien, mon oncle, que tout cela n'est pas agréable.»
Le général, riant: «C'est même très désagréable! Viens m'embrasser, chère enfant.. Encore huit jours de patience, et tu seras comme nous délivrée des méchants. En attendant, je te permets d'être enchantée comme nous.»
Natasha: «Vrai, vous êtes content?... Oh! mon oncle, que vous êtes bon!»Natasha demanda la permission d'aller annoncer la bonne nouvelle aux Dérigny. Le général la lui accorda en riant plus fort, et en recommandant le secret jusqu'au lendemain.
XIII
PREMIER PAS VERS LA LIBERTE
Le lendemain, un peu avant déjeuner, le général appela Mme Papofski dans le salon; elle arriva, inquiète de la convocation, et trouva son oncle assis dans son fauteuil; il lui fit un salut majestueux de la main.
«Asseyez-vous, Maria Pétrovna, et écoutez-moi. Vous êtes venue à Gromiline pour vous faire donner une partie de ma fortune; vous avez feint la pauvreté, tandis que je vous sais riche. Silence, je vous prie; n'interrompez pas. Je ne tiens pas à ma fortune; je vous fais volontiers l'abandon de Gromiline et des biens que vous convoitez et que je possède en Russie. Au lieu de vous en laisser la gestion pendant mon absence, je vous les donne et je ne garde que mes capitaux pour vivre dans l'aisance avec votre soeur et ses enfants que vous détestez, que j'aime et qui ne songent pas, en m'aimant, aux avantages que je peux leur faire... La santé de votre soeur exige un prompt départ; je l'ai fixé au 1er mai, dans huit jours. La veille, je vous remettrai les papiers et les comptes dont vous aurez besoin pour que tout soit en règle. J'emmène tous ceux que j'aime; je vous laisse tous mes gens. Je vous défends de les maltraiter, et j'ai fait un acte qui arrêtera les explosions de vos colères et de votre méchanceté. Ne vous contraignez pas; ne dissimulez plus; je vous connais; je devine ce que vous pensez, ce que vous croyez me cacher. Laissez-vous aller à votre joie, et surtout pas de phrases menteuses.»
Mme Papofski avait voulu bien des fois interrompre son oncle, mais un geste impétueux, un regard foudroyant, arrêtaient les paroles prêtes à s'échapper de ses lèvres, tremblantes de colère et de joie. Ces deux sentiments se combattaient et rendaient sa physionomie effrayante. Quand le général cessa de parler, il la regarda quelque temps avec un mépris mélangé de pitié. Voyant qu'elle se taisait, il se leva et voulut sortir.
«Mon oncle», dit-elle d'une voix étranglée.
Le général s'arrêta et se retourna.
«Mon oncle, je ne sais... comment vous remercier...»
Le général ouvrit la porte, sortit et la referma avec violence. Il passa dans la salle à manger, où l'attendaient, d'après ses ordres, Mme Dabrovine, ses enfants, Romane et les enfants Papofski.
«Déjeunons, dit-il avec calme en se mettant à table. Ici, Natasha, à ma gauche.»
Natasha: Mais, mon oncle..., ma tante..., c'est sa place.»
Le général, souriant: «Ta tante est au salon, en train de digérer sa nouvelle fortune, assaisonnée de quelques vérités dures à avaler.»
Natasha ne comprenait pas et regardait d'un air étonné son oncle, sa mère et Romane, qui riaient tous les trois.
«Dans quinze jours tu sauras tout, mon enfant. Mange ton déjeuner et ne t'inquiète pas des absents.»
Natasha suivit gaiement le conseil de son oncle, et l'entendit avec bonheur annoncer leur départ à tous ses gens.
Pendant les derniers jours passés à Gromiline, il y eut beaucoup d'agitation, d'allées et de venues causées par le départ du maître. Mme Papofski parut à peine aux repas, et garda le silence sur sa conversation avec son oncle. Feindre était difficile et inutile, agir et parler sincèrement pouvait être dangereux et changer les dispositions généreuses de son oncle. Ses enfants reçurent du général la défense de jouer avec leurs cousins et avec les petits Dérigny; Mitineka et Yégor voulurent un jour enfreindre la consigne et entraîner Paul, qu'ils rencontrèrent dans un corridor. Le général passait au bout avec Dérigny et entendit les cris de Paul, il fit saisir Mitineka et Yégor et les fit fouetter de façon à leur ôter à tous l'envie de recommencer. Sonushka eut le même sort pour avoir méchamment lancé une bouteille d'encre sur Natasha, qui en fut inondée, et dont la robe fut complètement perdue.
La veille du départ, le général remit à Mme Papofski, sans lui parler, un portefeuille, plein des papiers qu'il lui avait annoncés. Elle le reçut en silence et s'éloigna avec sa proie. On devait partir à neuf heures du matin; le général, pour éviter les adieux des Papofski, leur avait fait dire qu'il partait à midi après déjeuner.
Avant de monter en voiture, le général rassembla tous ses gens, leur annonça qu'il leur avait donné à tous leur liberté, et il remit à chacun cinq cents roubles en assignats. La joie de ces pauvres gens récompensa largement le général de cet acte d'humanité et de générosité. Après leur avoir fait ses adieux, il monta dans sa berline avec sa nièce, Natasha et M. Jackson. Dans une seconde berline se placèrent Mme Dérigny, Alexandre, Michel, qui avaient demandé avec insistance d'être dans la même voiture que Jacques et Paul; sur le siège de la première voiture étaient un feltyègre [4] et un domestique; sur celui de la seconde était Dérigny. Les poches des voitures et des sièges étaient garnies de provisions, pré- caution nécessaire en Russie. Le départ fut grave; le général éprouvait de la tristesse en quittant pour toujours ses terres et son pays; le même sentiment dominait Mme Dabrovine, le souvenir de son mari lui revenait plus poignant que jamais. Natasha regardait sa mère et souffrait de ce chagrin dont elle: devinait si bien la cause. Romane tremblait d'être reconnu avant de passer la frontière, et de devenir ainsi une cause de malheur et de ruine pour ses amis; il avait passé par les villes et les villages qu'on aurait à traverser pendant plusieurs jours; mais à pied, traînant des fers trop étroits, dont le poids et les blessures qu'ils occasionnaient faisaient de chaque pas une torture. Il est vrai que, mêlé à la foule de ses compatriotes transportés en Sibérie, il avait pu ne pas être remarqué, ce qui diminuait de beaucoup le danger. Il sentait aussi la nécessité de dissimuler ses inquiétudes pour ne pas causer au général et à Mme Dabrovine une agitation qui aurait pu éveiller les soupçons du feltyègre.
[Note 4: Espèce d'agent de police qui accompagne les voyageurs de distinction, à leur demande, pour leur faire donner sur la route les chevaux, les logements et ce dont ils ont besoin.]
«A quoi pensez-vous, Jackson? lui demanda le général, qui avait remarqué quelque chose des préoccupations de Romane.»
Romane: «Je pense au feltyègre, monsieur le comte, et à l'agrément d'avoir un homme de police à ses ordres pour faciliter le voyage.»
Le général: «Et vous avez raison, mon ami, plus raison que vous ne le pensez; c'est une protection de toutes les manières, quand il sait qu'il sera largement payé.»
Le général avait appuyé sur chaque mot en regardant fixement son jeune ami, qui le remercia du regard et chercha à reprendre sa sérénité habituelle.
«Maman, entendez-vous les rires qu'ils font dans l'autre voiture! s'écria Natasha. Quel dommage que nous ne puissions être tous ensemble!»
Madame Dabrovine: «Au premier relais tu pourras aller rejoindre Mme Dérigny et tes frères, chère enfant.»
Natasha hésita un instant, secoua la tête.
«Non, dit-elle; je veux rester avec vous, maman, et avec mon oncle.»
Les éclats de rire et les chants continuaient à se faire entendre. C'étaient Alexandre et Michel qui apprenaient à Jacques et à Paul des chansons russes, que ceux-ci écorchaient terriblement, ce qui excitait la gaieté des maîtres et des élèves. Mais ce fut bien pis quand Mme Dérigny se mit de la partie; Jacques, Paul, Mme Dérigny rivalisaient à qui prononcerait le mieux, et Alexandre et Michel se roulaient à force de rire.
Dérigny cherchait de temps en temps à les faire taire, mais les rires redoublaient devant ses signes de détresse.
«Vous allez tous vous faire gronder par le général, leur dit Dérigny.» Alexandre et Michel, se penchant à la glace ouverte: «Pas de danger! Mon oncle aime la gaieté.»
Jacques et Paul, se penchant à l'autre glace: «le général ne gronde jamais quand on rit.»
Madame Dérigny, par la glace du fond: «Tu fais un croquemitaine de notre bon général.»
Toutes ces têtes aux trois glaces de la voiture parurent plaisantes à Dérigny, qui se mit à rire de son côté. En se rejetant dans la voiture, les cinq têtes se cognèrent; chacun fit: Ah! et se frotta le front, la joue, le crâne. Tous se regardèrent et se mirent à rire de plus belle.
Les voitures gravissaient une colline dans un sable mouvant; les chevaux marchaient au pas. Ils s'arrêtèrent tout à fait; la portière s'ouvrit, Natasha et Romane y apparurent: le visage de Natasha brillait de gaieté par avance. Romane souriait avec bienveillance.
Natasha: «Qu'est-ce qui vous amuse tant? Maman et mon oncle font demander de quoi vous riez.»
Alexandre: «Nous rions, parce que nous nous sommes tous cognés et que nous nous sommes cassé la tête.»
Natasha, riant: «Cassé la tête! et vous riez pour cela?... Et vous aussi, ma bonne madame Dérigny?»
Madame Dérigny: «Oui, mademoiselle; mais avant il faut dire que nous avions pris une leçon de chant qui nous avait fort égayés.»
Natasha: «De chant? Qui donnait la leçon? qui la prenait?»
Madame Dérigny: «Nos maîtres étaient messieurs vos frères; les élèves étaient Jacques, Paul et moi.»
Natasha: «Oh! comme j'aurais voulu l'entendre! Que cela devait être amusant! Monsieur Jackson, allez, je vous prie, demander à maman que j'aille avec eux.»
Romane sourit et alla faire la commission.
Madame Dabrovine: «Mais, mon cher monsieur Jackson, ils seront trop serrés, et pourtant ils ne peuvent pas rester dans cette berline sans Mme Dérigny.»
Jackson, souriant: «Mlle Natasha en a bien envie, madame; nous sommes bien graves pour elle.»
Madame Dabrovine: «Que faire, mon père? Faut-il la laisser aller?» Le général: «Laisse-la, laisse-la, cette pauvre petite! Comme dit Jackson, nous sommes ennuyeux à pleurer. Allez, mon ami, allez lui dire que nous ne voulons pas d'elle et que je lui ordonne de s'amuser là-bas.» Jackson s'empressa d'aller porter la réponse.
«Merci, mon bon monsieur Jackson, merci; c'est vous qui m'avez fait gagner ma cause: je l'ai bien entendu. Attendez-moi tous, je reviens.» Natasha courut à la première berline; leste comme un oiseau, elle sauta dedans, embrassa sa mère et son oncle.
«Je ne serai pas longtemps absente, dit-elle; je vous reviendra! au premier relais.»
Le général: «Non, reste jusqu'à la couchée, chère enfant; je serai content de te savoir là-bas, gaie et rieuse.»
Natasha remercia, sauta à bas de la berline, courut à l'autre; avant de monter, elle tendit la main à M. Jackson.
«Soignez bien maman, dit-elle; et si vous la voyez triste, venez vite me chercher: je la console toujours quand elle a du chagrin.»
Les portières se refermèrent, et les voitures se remirent en marche. Natasha essaya de s'asseoir sans écraser personne; mais, de quelque côté qu'elle se retournât, elle entendit un: Aïe! qui la faisait changer de place.
«Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais m'asseoir par terre.»
Et, avant qu'on eût pu l'arrêter, elle s'établit par terre, écrasant les pieds et les genoux. Les cris redoublèrent de plus belle: Natasha riait, cherchait vainement à se relever; les quatre garçons la tiraient tant qu'ils pouvaient; mais, comme tous riaient, ils perdaient de leur force; et, comme Natasha riait encore plus fort, elle ne s'aidait pas du tout. Enfin, Mme Dérigny lui venant en aide, elle se trouva à genoux; c'était déjà un progrès. Alexandre et Jacques parvinrent à se placer sur le devant de la voiture; alors Natasha put se mettre au fond avec Mme Dérigny, et Paul entre elles deux. On ne fut pas longtemps sans éprouver les tortures de la faim; Dérigny leur passa une foule de bonnes choses, qu'ils mangèrent comme des affamés; leur gaieté dura jusqu'à la fin de la journée. On s'était arrêté deux fois pour manger. Dans le village où on dînait et où on couchait, Jackson reconnut une femme qui lui avait témoigné de la compassion lors de son passage avec la chaîne des condamnés, et qui lui avait donné furtivement un pain pour suppléer à l'insuffisance de la nourriture qu'on leur accordait. Cette rencontre le fit trembler. Puisqu'il l'avait reconnue, elle pouvait bien le reconnaître aussi et aller le dénoncer.
Il épia les regards et la physionomie triste mais ouverte de cette femme; elle le regarda à peine, et ne parut faire aucune attention à lui pendant les allées et venues que nécessitaient les préparatifs du repas et des chambres à coucher.
Mme Dabrovine, Natasha et Mme Dérigny s'occupèrent de la distribution des chambres; elles soignèrent particulièrement celle du général. On dîna assez tristement; chacun avait son sujet de préoccupation, et la gravité des parents rendit les enfants sérieux.
La nuit fut mauvaise pour tous; les souvenirs pénibles, les inquiétudes de l'avenir, les lits durs et incommodes, l'abondance des tarakanes, affreux insectes qui remplissent les fentes des murs en bois dans les maisons mal tenues, tous ces inconvénients réunis tinrent éveillés les voyageurs, sauf les enfants, qui dormirent à peu près bien.
XIV
ON PASSE LA FRONTIÈRE
Le jour vint, il fallut se lever. Chacun était plus ou moins fatigué de sa nuit, excepté les enfants, qui dorment toujours bien partout, et Natasha, qui, sous ce rapport, malgré ses seize ans, faisait encore partie de l'enfance. Les toilettes furent bientôt faites, on se réunit pour déjeuner; Dérigny avait préparé thé et café selon le goût de chacun.
Le général était sombre; il avait embrassé nièces et neveux, et serré la main à son ami Romane, mais il n'avait pas parlé et il gardait encore un silence absolu.
«Grand-père...», dit Natasha en souriant.
Le général parut surpris et touché.
«Grand-père voulez-vous venir avec nous à la place de Mme Dérigny, dans la seconde voiture?
--Comment veux-tu que je tienne, en sixième?» dit le général, se déridant tout à fait.
Natasha: «Oh! J'arrangerais cela, grand-père. Je vous mettrais au fond, moi près de vous.»
Le général: «Et puis? Que ferais-tu des quatre gamins?»
Natasha: «Tous en face de nous, grand-père. Ce serait très amusant; nous verrions tout ce qu'ils feraient, et nous ririons comme hier, et nous vous ferions chanter avec nous: c'est ça qui serait amusant!»
Le général se trouva complètement vaincu; il partit d'un éclat de rire, toute la table fit comme lui; le général prenant une leçon et chantant parut à tous une idée si extravagante, que le déjeuner fut interrompu et qu'on fut assez longtemps avant de pouvoir arrêter les élans d'une gaieté folle, Natasha était tombée sur l'épaule de sa mère; Alexandre se trouvait appuyé sur Natasha, et Michel avait la tête sur les reins de son frère. Mme Dabrovine soutenait le général, qui perdait son équilibre, et Romane le maintenait du côté opposé. Dérigny, debout derrière, tenait fortement la chaise du général.
Tout a une fin, la gaieté comme la tristesse; les rires se calmèrent, chacun reprit son déjeuner refroidi et chercha à regagner le temps perdu en avalant à la hâte ce qui restait de sa portion.
«Les chevaux sont mis, mon général», vint annoncer Dérigny quand tout le monde eut fini.
On courut aux manteaux, aux chapeaux, et en quelques instants on fut prêt.
Le général passa le premier; sa nièce et les enfants suivaient; Romane était un peu en arrière; il se sentit arrêter par le bras, se retourna et vit la femme qu'il avait reconnue la veille, tenant à la main un pain semblable à celui qu'il avait reçu d'elle trois ans auparavant. Elle le lui présenta, lui serra la main et lui dit en polonais:
«Prends au retour ce que je t'avais donné en allant. Que Dieu te protège et te fasse passer la frontière sans être repris par nos cruels ennemis. Ne crains rien; je ne te trahirai pas.»
Romane: «Comment t'appelles-tu, chère et généreuse compatriote, afin que je mette ton nom dans mes prières?»
La servante: «Je m'appelle Maria Fenizka. Et toi?»
Romane: «Prince Romane Pajarski.»
La servante: «Que Dieu te bénisse! Ton nom était déjà venu jusqu'à moi. Laisse-moi baiser la main de celui qui a voulu affranchir la patrie.»
Romance releva Maria à demi agenouillée devant lui, et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa affectueusement sur les deux joues. «Adieu, Maria Fenizka; je ne t'oublierai pas. Silence, on vient.» Maria s'échappa et rentra dans la maison; elle n'y trouva personne, tout le monde était dans la rue pour assister au départ des voyageurs. Romane monta dans la berline du général et de Mme Dabrovine; Natasha avait voulu y monter aussi, mais on l'avait renvoyée.
Le général: «Va-t'en rire là-bas, mon enfant; tu t'accommodes mieux de leur gaieté que de notre gravité.»
Natasha: «Mais vous allez vous ennuyer sans moi?»
Le général: «Tiens! Quel orgueil a mademoiselle! Tu me crois donc si ennuyeux que ta mère et Jackson ne puissent se passer de toi, et que ta mère et Jackson ne soient pas capables de me faire oublier ton absence? Va, va, orgueilleuse, je te mets en pénitence jusqu'au dîner.»
Natasha: «Pas avant de vous avoir embrassé, grand-père, et maman aussi. Adieu, monsieur Jackson; amusez-vous bien, grand... Ah! mon Dieu! qu'avez-vous! Regardez, grand-père.
--Silence, pour Dieu, silence! lui dit Jackson à voix basse en lui serrant la main à l'écraser.
--Aïe! s'écria Natasha.
--Natalia Dmitrievna s'est fait mal? demanda le feltyègre, qui approchait.
--Non..., oui..., je me suis cogné la main; ce ne sera rien.»
Et Natasha s'éloigna étonnée et pensive, pendant que Romane prenait sa place en face de ses amis et gardait le silence, de peur que le feltyègre n'entendît quelques mots de la conversation. Le général et Mme Dabrovine interrogeaient Romane du regard; profitant des cahots de la voiture, il réussit à expliquer en quelques mots la cause de sa pâleur et de son trouble. Le général fut inquiet de la mémoire extraordinaire de cette femme; d'autres pouvaient également reconnaître Romane, et il résolut de ne plus coucher et de voyager jour et nuit jusqu'au delà de la frontière russe.
Quand on s'arrêta pour déjeuner, le général alla se promener sur la grande route avec sa nièce et Romane, pendant que les quatre garçons et Natasha allaient en avant et jouaient à toutes sortes de jeux. Romane put enfin leur raconter en détail ce qui lui était arrivé à la première couchée, et le général leur fit part de sa résolution de voyager jour et nuit, et de s'arrêter le moins possible. Mme Dabrovine devait se plaindre tout haut devant le feltyègre de la fatigue de la dernière nuit. Romane ferait des représentations sur les inconvénients bien plus grands d'un voyage trop précipité; le général trancherait la question en disant que la santé de sa nièce passait avant tout, et, pour mettre le feltyègre dans ses intérêts, il lui dirait que, vu la fatigue plus grande qu'il aurait à supporter, il lui payerait les nuits comme doubles journées.
Tout se passa le mieux du monde; la discussion commença à déjeuner; le général fit semblant de se fâcher; Romane dit qu'il n'avait qu'à obéir; le feltyègre fut content de ce nouvel arrangement qui rendait ses nuits plus profitables que ses journées. Natasha et les enfants furent enchantés de voyager de nuit; les Dérigny partagèrent leur satisfaction, parce qu'ils arriveraient plus tôt au bout de leur voyage et parce que le général avait trouvé moyen d'expliquer à Dérigny pourquoi il se pressait tant. Au relais du soir, on dîna, chacun s'arrangea pour passer la nuit le plus commodément possible. Romane était monté dans la berline de ses élèves, cédant sa place à Mme Dérigny. On fit aux femmes et aux enfants une distribution d'oreillers. Natasha reprit sa place dans la berline de sa mère et de son oncle, et commença avec ce dernier une conversation aussi gaie qu'animée pour lui faire accepter son oreiller, qui la gênait, disait-elle, horriblement.
«Si vous persistez à me refuser, grand-père, je ne vous appellerai plus que mon oncle et je donnerai mon oreiller au feltyègre.»
Cette menace fit son effet; le général prit l'oreiller, que Natasha lui arrangea très confortablement.
«Là! A présent, grand-père, bonsoir; dormez bien. Bonsoir, maman, bonne nuit.»
Natasha se rejeta dans son coin et ne tarda pas à s'endormir. Ses compagnons de route en firent autant.
Dans l'autre berline on commença par se jeter les oreillers à la tête et par rire comme la veille: mais le sommeil finit par fermer les yeux des plus jeunes, puis des plus grands, puis enfin ceux de Romane. De cette voiture, comme de la première, ne sortit pas te plus léger bruit jusqu'au lendemain: on ne commença à s'y remuer que lorsque les voitures s'arrêtèrent et qu'un mouvement bruyant à l'extérieur tira les voyageurs de leur sommeil. Le soleil brillait déjà et réchauffait le pauvre Dérigny, engourdi par le froid de la nuit.
Natasha baissa la glace, mit la tête à la portière et vit qu'on était à la porte d'un auberge. Le feltyègre était à la portière, attendant les ordres du général, qui ronflait encore.
«Où sommes-nous? Que demandez-vous, feltyègre?» dit Natasha à voix basse et avec son aimable sourire.
Le feltyègre: «Natalia Dmitrievna, je voudrais savoir si on s'arrête ici pour prendre le café et se reposer un instant.»
Natasha: «Moi, je ne demande pas mieux: j'ai faim et j'ai les jambes fatiguées; mais mon oncle et maman dorment. Madame Dérigny! ...Ah! voici M. Jackson! Faut-il descendre? Qu'en pensez-vous?»
Jackson: «Si vous êtes fatiguée, mademoiselle, et si vous avez faim, la question est décidée.»
Natasha: «Il ne faut pas penser à moi, il faut penser à mon oncle et à maman.»
Pour toute réponse, Jackson passa son bras par la glace baissée et poussa légèrement le général, qui s'éveilla.
Natasha: «Pourquoi éveillez-vous grand-père? C'est mal à vous, monsieur Jackson; très mal.»
Le général parut surpris.
Romane: «Monsieur le comte, faut-il s'arrêter ici pour déjeuner? Le feltyègre attend vos ordres. Mlle Natalia a faim et elle a mal aux jambes, ajouta-t-il en souriant.»
Le général: «Alors arrêtons, arrêtons! que diantre! Je ne veux pas tuer ma pauvre Natasha. Et puis, ajouta-t-il en riant, moi-même je ne serai pas fâché de manger un morceau et de me dégourdir les jambes. Ouvrez, feltyègre.»
La portière s'ouvrit. Natasha sauta à terre; puis elle et Romane aidèrent le général à descendre posément et, après lui, Mme Dabrovine, que Natasha avait embrassée et mise au courant. La seconde berline, de laquelle sortaient des voix confuses entremêlées de rires, se vida également de son contenu.