Chapter 5
Le général, de plus en plus enchanté de ses nouveaux convives, fut d'une humeur charmante; il réussit à égayer sa nièce Dabrovine, qui sourit plus d'une fois de ses saillies originales. Dans la soirée, les enfants allèrent jouer dans une grande galerie attenant au salon. Natasha allait et venait animait les jeux qu'elle dirigeait, faisait sourire sa mère et rire son oncle par sa joie franche et naïve. Plusieurs jours se passèrent ainsi; le général s'attachait de plus en plus à sa nièce Dabrovine et détestait de plus en plus les Papofski. Un soir Natasha accourut dans le salon.
«Mon oncle, dit-elle, permettez-vous que j'aille chercher Jacques et Paul pour jouer avec nous? ils doivent avoir fini de dîner.
Le général: Va, mon enfant; fais ce que tu voudras.» Natasha embrassa son oncle et partit en courant; elle ne tarda pas à revenir suivie de Jacques et de Paul. Jacques s'approcha du général.
«Vous permettez, général, que nous jouions avec vos neveux et vos nièces? Mlle Natalie nous a dit que vous vouliez bien nous laisser venir au salon.
Le général: Certainement, mon bonhomme; Natasha est mon chargé d'affaires; fais tout ce qu'elle te dira.»
Jacques ne se le fit pas répéter deux fois et entraîna Paul à la suite de Natasha. On les entendait du salon rire et jouer; le général rayonnait; Mme Dabrovine le regardait avec une satisfaction affectueuse; Mme Papofski s'agitait, s'effrayait du tapage des enfants, qui devait faire mal à son bon oncle, disait-elle.
Le général, avec impatience: Laissez donc, Maria Pétrovna; j'ai entendu mieux que ça en Circassie et en Crimée! Que diable! je n'ai pas les oreilles assez délicates pour tomber en convulsions aux rires et aux cris de joie d'une troupe d'enfants.
Madame Papofski: Mais mon cher oncle, on ne s'entend pas ici, vous ne pouvez pas causer.
Le général: Eh bien, le grand malheur! Est-ce que j'ai besoin de causer toute la soirée? Je me figure que je suis père de famille; je jouis du bonheur que je donne à mes petits-enfants et du calme de ma pauvre Natalie.»
Mme Papofski se mordit les lèvres, reprit sa tapisserie et ne dit plus mot pendant que le général causait avec Mme Dabrovine; elle lui donnait mille détails intéressants sur sa vie intime des dix dernières années, et sur ses enfants, dont elle faisait elle-même l'éducation.
La conversation fut interrompue par une dispute violente et des cris de fureur.
Le général: Eh bien, qu'ont-ils donc là-bas?
Madame Dabrovine: Je vais voir, mon oncle; ne vous dérangez pas.» Mme Dabrovine entra dans la galerie; elle trouva Alexandre qui se battait contre Mitineka et Yégor; Michel retenait fortement Sonushka; et Jacques, les yeux brillants, les poings fermés, se tenait en attitude de boxe devant Paul, qui essuyait des larmes qu'il ne pouvait retenir. Natasha cherchait vainement à séparer les combattants. Les autres criaient à qui mieux mieux.
L'entrée de Mme Dabrovine rétablit le calme comme par enchantement. Elle s'approcha d'Alexandre et lui dit sévèrement:
«N'êtes-vous pas honteux, Alexandre, de vous battre avec votre cousine?»
Les enfants commencèrent à parler tous à la fois; Natasha se taisait. Sa mère, ne comprenant rien aux explications des enfants, dit à Natasha de lui raconter ce qui s'était passé. Natasha rougit et continua à garder le silence.
«Pourquoi ne réponds-tu pas, Natasha?
--Maman, c'est qu'il faudrait accuser... quel qu'un, et je ne voudrais pas....
--Mais j'ai besoin de savoir la vérité, ma chère enfant, et je t'ordonne de me dire sincèrement ce qui s'est passé.
--Maman, puisque vous l'ordonnez, dit Natasha, voilà ce qui est arrivé: Alexandre et Michel ont voulu défendre le pauvre petit Paul que Mitineka, Sonushka et Yégor tourmentent depuis longtemps. Jacques et moi, nous avons fait ce que nous avons pu pour le protéger, mais ils se sont réunis tous contre nous et ils se sont mis à nous battre. Voyez comme Michel est griffé et comme Alexandre a les cheveux arrachés. Quant au bon petit Jacques, il n'a pas donné un seul coup, mais il en a reçu plusieurs.
--Venez au salon, Alexandre, Michel, avec Jacques et Paul, dit Mme Dabrovine, et laissez vos cousins et cousins se quereller entre eux.»
Le général avait entendu Natasha et sa nièce; il ne dit rien, se leva, laissa entrer au salon Mme Dabrovine et sa suite, entra lui-même dans la galerie, tira vigoureusement les cheveux et les oreilles aux trois aînés, distribua quelques coups de pied à tous, rentra au salon et se remit dans son fauteuil.
Il appela Natasha.
«Dis-moi, mon enfant, qu'ont-ils fait à mon pauvre petit Paul.
Mon oncle, nous jouions aux malades. Paul était un des malades; Mitineka, Sonushka et Yégor, qui étaient les médecins, ont voulu le forcer à avaler une boulette de toiles d'araignées; le pauvre petit s'est débattu Jacques est accouru pour le défendre; ils ont battu Jacques, qui ne leur a pas rendu un seul coup; ils l'ont jeté par terre, et ils allaient s'emparer de nouveau de Paul malgré les prières de Jacques, quand Alexandre et Michel, indignés, sont venus au secours de Jacques et de Paul, et ont été obligés de se battre contre Mitineka, Sonushka et Yégor, qui n'ont pas voulu nous écouter quand nous leur avons dit que ce qu'ils faisaient était mal et méchant. Alors maman est entrée, et Paul a été délivré.»
Pendant que Natasha racontait avec animation la scène dont Mme Dabrovine avait vu la fin, le général donnait des signes croissants de colère. Il se leva brusquement, et, s'adressant à Mme Papofski, qui rentrait au salon:
«Madame, vos enfants sont abominablement élevés! Vous en faites des tyrans, des sauvages, des hypocrites! Je ne veux pas de ça chez moi, entendez-vous? Vous et vos méchants enfants, vous troublez la paix de ma maison: vous changerez tous de manières et d'habitudes, ou bien nous nous séparerons. Vous êtes venue sans en être priée, je sais bien pourquoi, et, au lieu de faire vos affaires comme vous l'espériez, vous vous perdez de plus en plus dans mon esprit.»
Mme Papofski fut sur le point de se livrer à un accès de colère, mais elle put se contenir, et répondit à son oncle d'un ton larmoyant:«Je suis désolée, mon oncle! désolée de cette scène! Je les fouetterai tous si vous me le permettez; fouettez-les vous-même si vous le préférez. Ils ne recommenceront pas, je vous le promets.... Ne nous éloignez pas de votre présence, mon cher oncle; je ne supporterais pas ce malheur.»
Le général croisa les bras, la regarda fixement; son visage exprimait le mépris et la colère. Il ne dit qu'un mot: MISÉRABLE! et s'éloigna.
Le général prit le bras de Natalie, la main de Natasha, appela Alexandre, Michel, Jacques et Paul, et marcha à grands pas vers l'appartement de Mme Dabrovine. Il entra dans le joli salon où il passait une partie de ses journées, s'y promena quelques instants, s'arrêta, prit les mains de sa nièce, la contempla en silence et dit:
«C'est toi seule qui es et qui seras ma fille. Douce, bonne, tendre, honnête et sincère, tu as fait des enfants à ton image! L'autre n'aura rien, rien.
Madame Dabrovine: Oh! Mon oncle, je vous en prie!
Le général: lui serrant les mains: Tais-toi, tais-toi! Tu vas me rendre la colère qui a manqué m'étouffer. Laisse-moi oublier cette scène et la platitude révoltante de ta soeur; prés de toi et de tes enfants, je me sens aimé, j'aime et je suis heureux; près de l'autre, je hais et je méprise. Jouez, mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers Jacques, Paul et ses neveux: je ne crains pas le bruit. Amusez-vous bien.
Jacques: Général, est-ce que nous pouvons jouer à cache-cache et courir dans le corridor?
Le général: A cache-cache, à la guerre, à l'assaut, à tout ce que vous voudrez. Ma seule contrariété sera de ne pouvoir courir avec vous. Mais auparavant allez me chercher Dérigny. Natalie, je commence mon établissement du soir chez toi; me permets-tu de fumer?
Madame Dabrovine: Avez-vous besoin de le demander, mon oncle? Vous avez donc oublié combien j'aimais l'odeur du tabac?
Le général: Non, je me le rappelle; mais, je craignais....
Madame Dabrovine: De me faire penser à mon pauvre Dmitri, qui fumait toujours avec vous? Je ne l'oublie jamais, dans aucune circonstance, et j'aime tout ce qui me le rappelle!»
Le général ne répondit pas et rapprocha son fauteuil de celui de sa nièce, lui prit la main, la serra et resta pensif.
X
CAUSERIES INTIMES
Ses réflexions furent interrompues par le retour bruyant des enfants; ils arrivaient, traînant après eux Dérigny, qui partageait leur gaieté et qui faisait mine de vouloir s'échapper. Il reprit son sérieux en se présentant devant le général.
«Les enfants disent que vous me demandez, mon général.
--Oui, mon ami; apportez-moi ma boîte de cigares, ma pipe et nos livres de comptes et d'affaires; à l'avenir nous travaillerons ici le soir, puisque ma nièce veut bien le permettre et qu'elle trouve que je ne la dérange pas en m'établissant chez elle.
--Merci, mon oncle; que vous êtes bon! s'écria Natasha en se jetant à son cou. Voyez, voyez, comme le visage de maman est changé! elle a l'air presque heureux!»
Mme Dabrovine sourit, embrassa sa fille et baisa la main de son oncle, qui se frotta les mains avec une vivacité qu'elle ne lui avait pas encore vue.
Dérigny paraissait aussi content que le général; il s'empressa de faire sa commission, et compléta l'établissement en lui apportant la petite table chargée de papiers et de livres sur laquelle il avait l'habitude de travailler et d'écrire.
Le général: «Bravo! mon ami. Vous avez de l'esprit comme un Français! Je n'avais, pas voulu vous parler de la table, pour ne pas trop vous charger. Je suis enchanté de l'avoir. Je commence à m'arranger chez toi comme chez moi, ma fille. Dérigny ne te gênera-t-il pas? J'ai souvent besoin de lui pour mon travail.»
Madame Dabrovine: «Ceux que vous aimez et qui vous aiment, mon oncle, ne peuvent jamais me gêner; c'est au contraire un plaisir pour moi de voir M. Dérigny vous soigner, vous aider dans vos travaux. En le voyant faire, j'apprendrai aussi à vous être utile.»
Natasha: «Et moi donc? N'est-ce pas, monsieur Dérigny, que vous me direz ce que mon oncle aime, et qu'il n'aime pas, et ce que je puis faire pour lui être agréable?»
Dérigny: «Mademoiselle, Monsieur votre oncle aime ce qui est bon et franc; il n'aime pas ce qui est méchant et hypocrite; et, puisque vous m'autorisez à vous donner un conseil, Mademoiselle, soyez toujours ce que vous êtes aujourd'hui et ce que votre physionomie exprime si bien.»
Le général: «Bien dit, mon ami; j'ajoute: Sois le contraire de ta tante, et tu seras la doublure de ta mère. A présent, Dérigny, allumez-moi ma pipe, rendez-moi compte des travaux et des dépenses de la semaine, et puis j'irai me coucher, car il commence à se faire tard.»
Quand le général eut terminé son travail, Dérigny lui présenta un papier en le priant de le lire.
Le général, après l'avoir lu: «Qu'est-ce? Qui a écrit ça?»
Dérigny: «Mme Papofski, mon général.»
Le général: «Et pourquoi me le montrez-vous?»
Dérigny: «Parce que Mme Papofski veut que tout soit acheté à votre compte, mon général, et je n'ai pas cru devoir le faire sans vous consulter.»
Le général: «Et vous avez bien fait, mon cher.»
«C'est parbleu trop impudent aussi. Figure-toi, Natalie, que ta soeur veut faire habiller son cocher, son forreiter (postillon), son courrier, ses laquais, ses femmes (six je crois), en m'obligeant à tout payer. Bien mieux, elle ordonne qu'on change les douze mauvais chevaux qu'elle a amenés, contre les plus beaux chevaux de mes écuries. Je dis que c'est par trop fort! Ses commissions ne vous donneront pas beaucoup de peine, Dérigny; voici le respect qui leur est dû.»
Le général déchira en mille morceaux la feuille écrite par Mme Papofski, se leva en riant et en se frottant les mains, embrassa sa nièce, sa petite-nièce, ses petits-neveux, et quitta le salon avec Dérigny pour aller se coucher.
Les enfants, qui avaient fait une veillée extraordinaire et qui s'étaient amusés, éreintés, ne furent pas fâchés d'en faire autant; il était neuf heures et demie. Mme Dabrovine et Natasha ramassèrent les livres, les cahiers épars, et les rangèrent dans les armoires destinées à cet usage, pendant que la femme de chambre et bonne tout à la fois préparait le coucher des garçons et rangeait les habits pour le lendemain. Natasha, avec gaieté: «Mme Dérigny a cru que nous apportions tout ce que nous possédons, maman; voyez que d'armoires nous avons; une seule suffit pour contenir tous nos effets, et il reste encore bien de la place.»
Madame Dabrovine: «Elle nous croit plus riches que nous ne sommes, ma chère enfant.»
Natasha: «Maman, comme mon oncle est bon pour nous!»
Madame Dabrovine: «Oui, bien bon! il l'a toujours été pour moi et pour ton pauvre père; nous l'aimions bien aussi.»
Natasha: «Maman... pourquoi n'est-il pas bon pour ma tante?»
Madame Dabrovine: «Je ne sais pas, chère petite; peut-être a-t-il eu à s'en plaindre. Tu sais que ta tante n'est pas toujours aimable.»
Natasha: «Elle n'est jamais aimable, maman, du moins pour nous. Pourquoi donc ne vous aime-t-elle pas, vous qui êtes si bonne?»
Madame Dabrovine: «Je l'ai peut-être offensée sans le vouloir. Elle n'a probablement pas tous les torts.»
Natasha: «Mais vous, maman, vous n'en avez certainement aucun. Je le sais. J'en suis sûre.»
Madame Dabrovine: «Tu parles comme on parle à ton âge, ma chère petite, sans beaucoup réfléchir. Comment pouvons-nous savoir si on n'a pas fait à ta tante quelque faux rapport sur nos sentiments et notre langage à son égard.»
Natasha: «Si on lui en a fait, elle ne devrait pas y croire, vous connaissant si bonne, si franche, si serviable, si pleine de coeur.»
--C'est parce que tu m'aimes beaucoup que tu me juges ainsi, ma bonne fille», dit Mme Dabrovine en embrassant Natasha et en la serrant contre son coeur.
Elle souriait en l'embrassant; Natasha, heureuse de ce sourire presque gai, étouffa sa mère de baisers; puis elle dit:
«C'est mon oncle qui vous a fait sourire le premier et bien des fois depuis notre arrivée; bon cher oncle, que je l'aime! que je l'aime! Comme nous allons être heureux avec lui, toujours avec lui! Nous l'aimons, il nous aime, nous ne le quitterons jamais.
Madame Dabrovine: «La mort sépare les plus tendres affections, mon enfant.»
Natasha: «Oh, maman!»
Madame Dabrovine: «Ma pauvre fille! je t'attriste; j'ai tort. Mais voilà nos affaires rangées; allons nous coucher.»
La mère et la fille s'embrassèrent encore une fois, firent leur prière ensemble et s'étendirent dans leur lit; Natasha était si contente du sien et de tout leur établissement, dont elle ne pouvait se lasser, qu'elle ne put s'empêcher de se relever, d'aller embrasser sa mère, et de lui dire avec vivacité:
«Comme nous sommes heureuses ici, maman. Ma chambre est si jolie! J'y suis come une reine.
--J'en suis bien contente, mon enfant; mais prends garde de t'enrhumer. Couche-toi bien vite.»
Pendant que Mme Dabrovine et sa fille préparaient leur coucher et causaient des événements de la journée, le général causait de son côté avec Dérigny, qui devenait de plus en plus son confident intime.
«Voilà une perle, une vraie perle! s'écria-t-il. Je la retrouve comme je l'avais quittée, cette pauvre Natalie, moins le bonheur. Nous tâcherons d'arranger ça, Dérigny. J'ai mon plan. D'abord, je lui laisse toute ma fortune, à l'exception d'un million, que je donne à Natasha en la mariant... Pourquoi souriez-vous, Dérigny? Croyez-vous que je n'aie pas un million à lui donner?... ou bien que je changerai d'idée comme pour Torchonnet?... Est-ce que ma nièce n'est pas comme ma petite-fille?»
Dérigny: «Mon général, je souris parce que j'aime à vous voir content, parce que j'entrevois pour vous une vie nouvelle d'affection et de bonheur, et parce que je vois une bonne oeuvre à faire tout en travaillant pour vous-même.»
Le général: «Comment cela? Quelle bonne oeuvre?»
Dérigny: «Mon général, j'ai su, par le cocher et la femme de chambre de Mme Dabrovine, qu'elle était la meilleure des maîtresses, qu'elle et ses enfants étaient adorés par leurs paysans et leurs voisins; mais Mme Dabrovine est presque pauvre; son mari a dépensé beaucoup d'argent pour sa campagne de Crimée; elle a tout payé, et elle est restée avec treize cents roubles de revenus; c'est elle-même qui a élevé sa fille et ses fils; mais les garçons grandissent, ils ont besoin d'en savoir plus que ce que peut leur enseigner une femme, quelque instruite qu'elle soit. Et alors...»
Le général: «Alors quoi? Voulez-vous être leur gouverneur. Je ne demande pas mieux.»
Dérigny, riant: «Moi, mon général? Mais je ne sais rien de ce que doit savoir un jeune homme de grande famille!... Non, ce n'est pas ce que je veux dire. Je voudrais que vous eussiez la pensée de les garder tous chez vous, de payer un gouverneur et toute leur dépense: vous auriez la famille qui vous manque, et eux trouveraient le père et le protecteur qu'ils n'ont plus.»
Le général: «Bien pensé, bien dit! Trouvez-moi un gouverneur, et le plus tôt possible.»
Dérigny, stupéfait: «Moi, mon général? comment puis-je...?»
Le général: «Vous pouvez, mon ami, vous pouvez ce que vous voulez. Cherchez, cherchez. Adieu, bonsoir; je me couche et je m'endors content.»
Dérigny rentra chez lui; les enfants dormaient, sa femme l'attendait.
«Une jolie commission dont je suis chargé par le général! dit Dérigny en riant. Il faut que je me mette en campagne dès demain pour trouver un gouverneur aux jeunes Dabrovine.»
Madame Dérigny: «Et où trouveras-tu le gouverneur? Comme c'est facile dans le centre de la Russie! Tu ne connais personne. Ce n'est pas Vassili qui te fournira des renseignements. Vraiment, notre bon général est par trop bizarre. Comment feras-tu?»
Dérigny: «Je ne ferai rien du tout. J'espère qu'il n'y pensera plus. Mais je regrette de ne pas pouvoir rendre service à Mme Dabrovine, qui me semble être une excellente personne et ne ressemblant en rien à sa soeur.»
Madame Dérigny: «De même que ses enfants ne ressemblent en rien à leurs cousins, Mlle Natasha est une personne charmante, pleine de coeur et de naïveté, et les garçons paraissent bons et bien élevés.»
Mme Dérigny et son mari causèrent quelque temps, et ils allèrent se coucher après avoir parlé de leur chère France et de ce qu'ils y avaient laissé.
XI
LE GOUVERNEUR TROUVÉ
Quelques jours se passèrent sans nouveaux événements. Mme Papofski contenait les élans de sa colère quand elle était en présence de son oncle, qu'elle continuait à flatter sans succès; elle évitait sa soeur; ses enfants fuyaient leurs cousins, qui faisaient bande à part avec Jacques et Paul. Mme Papofski ne négligeait aucun moyen pour se faire bien venir de Dérigny; elle sut par lui que le général avait déchiré sa liste de commandes.
Madame Papofski: «Vous l'avez fait voir à mon oncle?»
Dérigny: «Comme c'était mon devoir de le faire, Madame. Je ne puis me permettre aucune dépense qui ne soit autorisée; par mon maître.»
Madame Papofski: «Mais il ne l'aurait pas su; mon oncle dépense sans savoir pourquoi ni comment. Vous auriez pu compter des chevaux morts ou une voiture cassée.»
Dérigny: «Ce serait me rendre indigne de la confiance que le général veut bien me témoigner, Madame, veuillez croire que je suis incapable d'une pareille supercherie.»
Madame Papofski: «Je le crois et je le vois, brave, honnête monsieur Dérigny. Ce que j'ai fait et ce que j'ai dit était pour savoir si vous étiez réellement digne de l'attachement de mon oncle. Je ne m'étonne pas de l'empire que vous avez sur lui, et je me recommande à votre amitié, moi et mes pauvres enfants, mon cher monsieur Dérigny. Si vous saviez quelle estime, quelle amitié j'ai pour vous! Je suis si seule dans le monde! Je suis si inquiète de l'avenir de mes enfants! Nous sommes si pauvres!
Dérigny ne répondit pas; un sourire ironique se faisait voir malgré lui; il salua et se retira.
Mme Papofski le regarda s'éloigner avec colère.
«Coquin! dit-elle à mi-voix en le menaçant du doigt. Tu fais l'homme honnête parce que tu vois que je ne suis pas en faveur! Tu fais la cour à ma soeur parce que tu vois la sotte tendresse de mon oncle pour cette femme hypocrite et pour sa mijaurée de Natasha, qui cherche à capter mon oncle pour avoir ses millions... On veut me chasser; je ne m'en irai pas; je les surveillerai; j'inventerai quelque conspiration; je les dénoncerai comme conspirateurs, révolutionnaires polonais... catholiques... Je trouverai bien quelque chose de louche dans leurs allures. Je les ferai tous arrêter, emprisonner, knouter... Mais il me faut du temps... un an peut-être... Oui, encore un an, et tout sera changé ici! Encore un an, et je serai la maîtresse de Gromiline! et je les mènerai tous au bâton et au fouet!»
Mme Papofski s'était animée; elle ne s'était pas aperçue que dans son exaltation elle avait parlé tout haut. Sa porte, à laquelle elle tournait le dos, était restée ouverte; Jacques s'y était arrêté un instant, croyant que son père était encore chez Mme Papofski, et que c'était à lui qu'elle parlait.
Lorsqu'elle se tut, Jacques, surpris et effrayé de ce qu'il venait d'entendre, avança vers la porte, jeta un coup d'oeil dans la chambre, et vit que Mme Papofski était seule. Sa frayeur redoubla, il se retira sans bruit, et, le coeur palpitant, il alla trouver son père et sa mère.
Jacques: «Papa, maman, il faut vite dire au pauvre général que Mme Papofski lui prendra tout, le fera enfermer, knouter, et nous aussi. Il faut nous sauver avec le général et retourner avec tante Elfy.» Dérigny.. «Tu perds la tête, mon Jacquot! Qu'est-ce qui te donne des craintes si peu fondées? Comment Mme Papofski avec toute sa méchanceté, peut-elle faire du mal au général, et même à nous, qui sommes sous sa protection à lui?»
Jacques: «J'en suis sûr, papa, j'en suis sûr; voici ce que j'ai entendu:
«On veut me chasser: je ne m'en irai pas.»
Et Jacques continua jusqu'au bout à redire à son père et à sa mère les paroles menaçantes de Mme Papofski.
Dérigny et sa femme n'eurent plus envie de rire des terreurs de Jacques, qu'ils partagèrent. Mais Dérigny, toujours attentif à épargner à sa femme et à ses enfants toute peine, toute inquiétude, dissimula sa préoccupation et les rassura pleinement.
«Soyez bien tranquilles, leur dit-il: je préviendrai le général, et, avec l'aide de Dieu, nous déjouerons ses plans et nous sauverons ce bon général en nous sauvant nous-mêmes. Ne parle à personne de ce que tu as entendu, mon enfant; si Mme Papofski savait qu'elle a parlé tout haut et que tu étais là, elle hâterait sa vengeance, et nous n'aurions pas le temps de la défense.»
Jacques: «Je n'en dirai pas un mot, papa; mais où est Paul?»
Dérigny: «Il joue dehors depuis le déjeuner.»
Jacques: «Je vais aller le rejoindre, papa. Quand il est seul, j'ai toujours peur qu'il ne soit pris par ces méchants petits Papofski. Devant le général, ils nous témoignent de l'amitié, mais, quand ils nous trouvent seuls, il n'y a pas de sorte de méchancetés qu'ils ne cherchent à nous faire.»
Jacques alla dans la cour; Paul n'y était plus. Il continua ses recherches avec quelque inquiétude, et aperçut enfin son frère au bord d'un petit bois, immobile et parlant à quelqu'un que Jacques ne voyait pas. Il courut à lui, l'appela; Paul se retourna et lui fit signe d'approcher. Jacques, en allant le rejoindre, lui entendit dire: «N'ayez pas peur, c'est Jacques, il est bien bon, il ne dira rien.»
Jacques: «A qui parles-tu, Paul?»
Paul: «A un pauvre homme si pâle, si faible, qu'il ne peut plus marcher.»
Jacques jeta un coup d'oeil dans le bois, et vit en effet, à travers les branches, un homme demi-couché et qui semblait près d'expirer.
Jacques: «Qui êtes-vous, mon pauvre homme? Pourquoi restez-vous là? Par où êtes-vous entré?»
L'étranger: «Par les bois, où je me suis perdu. Je meurs de faim et de froid; je n'ai rien pris depuis avant-hier soir.»