Chapter 4
Dérigny était un soir près du général; quelques jours s'étaient passés depuis l'arrivée de Mme Papofski, et tout avait marché le plus doucement du monde. Le général se frottait les mains et riait: il méditait certainement une malice.
«Dérigny, mon ami, dit-il d'un air joyeux, je vous ai préparé de l'ouvrage.»
Dérigny: «Tant que vous voudrez, mon général: mon temps est tout à vous, et je ne saurais l'employer plus agréablement qu'à vous servir.»
Le général: «Toujours le même! toujours dévoué! C'est que, voyez-vous, mon ami, j'attends du monde sous peu de jours, et il me faudra des lit à la française, des toilettes et un ameublement complet, et vous seul pouvez le faire.»
Dérigny: «Je suis prêt, mon général. Que faut-il avoir? Pour combien de personnes?»
Le général: «Une femme, une jeune personne et deux garçons de dix et douze ans.»
Dérigny: «Combien de jours, mon général, me donnez-vous pour tout préparer?»
Le général: «Quinze jours et autant de monde que vous en demanderez.»
Dérigny: «Ce sera fait, mon général.»
Le général: «Bravo! admirable! Ne ménagez rien! Que ce soit mieux que chez la Papofski.»
Dérigny: «Mon général, pourrai-je aller à la ville acheter ce qu'il me faudra en vaisselle, meubles, etc?»
Le général: «Allez où vous voudrez, achetez ce que vous voudrez: je vous donne carte blanche.»
Dérigny: «Quelles sont les chambres qu'il faut arranger, mon général?»
Le général: «Les plus belles! celles qui étaient si abîmées et que j'ai fait remettre à neuf sous votre direction. Et vous ne me demandez pas pourquoi je vous donne tant de mal?»
Dérigny: «Je ne me permettrais pas une pareille indiscrétion, mon général.»
Le général: «C'est pour ma nièce.
--Mme Papofski? s'écria Dérigny en faisant un saut en arrière.»
Le général, riant aux éclats: «Vous voilà! c'est ça que j'attendais! Le coup de théâtre; les yeux écarquillés! le saut en arrière! la bouche ouverte! Ah! ah! ah! est-il étonné!... Eh bien, non, mon ami, je ne vous ferais pas la malice de vous faire travailler pour cette nièce méchante, hypocrite et rusée... N'allez pas lui redire ça, au moins.»
Dérigny, riant: «Il n'y a pas de danger, mon général.»
Le général: «Bon! C'est pour mon autre nièce, Natalia, qui était bonne et aimante quand je l'ai quittée il y a dix ans, et qui est encore, d'après le mal que m'en a dit Maria Pétrovna, le très rare mais vrai type russe; ses enfants doivent être excellents; je leur ai écrit à tous d'arriver. Et nous allons avoir une entrevue charmante entre les deux soeurs; la Papofski sera furieuse! Elle ne sait rien. Arrangez-vous pour qu'elle ne devine rien, Faites travailler dans le village, et profitez des heures où elle sera sortie pour faire apporter les lits et les meubles dans le bel appartement. J'irai voir tout ça, mais en cachette... La bonne idée que j'ai eue là; ah! ah! ah! la bonne farce pour la Papofski!»
Dérigny et sa femme se mirent à l'oeuvre dès le lendemain; Dérigny alla à Smolensk acheter ce qui lui était nécessaire; les menuisiers, les serruriers, les ouvriers de toute espèce furent mis à sa disposition; on fabriqua des lits, des commodes, des tables, des fauteuils, des toilettes; Dérigny et sa femme remplacèrent les tapissiers qui manquaient. Le général allait et venait, distribuait des gratifications et de l'eau-de-vie, encourageait et approuvait tout. Les paysans travaillaient de leur mieux et bénissaient le Français qui leur valait la bonne humeur et les dons généreux de leur maître. Vassili était; reconnaissant de l'humanité de Dérigny, qui lui avait épargné les cent coups de bâton auxquels l'avait condamné le général dans un premier moment de colère, et dont il n'avait plus parlé; il secondait Dérigny avec l'intelligence qui caractérise le peuple russe. Avant les quinze jours, tout était terminé, les meubles mis en place, les fenêtres et les lits garnis de rideaux; quand le général alla visiter l'appartement destiné à Mme Dabrovine, il témoigna une joie d'enfant, admirant tout: l'élégance des draperies, le joli et le brillant des meubles, la beauté des sièges. Il s'assit dans chaque fauteuil, examina tous les objets de toilette, se frotta les mains, donna une poignée d'assignats à Vassili et aux ouvriers, et, se tournant vers Dérigny et sa femme: «Quant à vous, mes amis, ce n'est pas avec de l'or que je reconnais votre zèle, votre activité, votre talent; ce serait vous faire injure. Non, c'est avec mon coeur que je vous récompense, avec mon amitié, mon estime et ma reconnaissance! C'est que vous avez fait là un vrai tour de force, un coup de maître! Merci, mille fois merci, mes bons amis! (Le général leur serra les mains.) Ah! Maria Pétrovna! vous allez être punie de votre méchanceté! Grâce à mes bons Dérigny, vous allez avoir une colère furieuse! et d'autant plus terrible que vous n'oserez pas me la montrer!... Quand donc ma petite Dabrovine arrivera-t-elle avec sa Natasha et ses deux garçons? Je donnerais dix mille, vingt mille roubles pour qu'elle arrivât aujourd'hui même.»
Le général quitta l'appartement presque en courant, pour aller voir s'il ne voyait rien venir. Dérigny et sa femme étaient heureux de la joie du bon et malicieux général; et peut-être partageaient-ils un peu la satisfaction qu'ils laissaient éclater de la colère présumée de Mme Papofski.
Jacques et Paul, présents à cette scène, riaient et sautaient. Ils avaient habilement évité les prévenances hypocrites des petits Papofski, et avaient réussi à ne pas jouer une seule fois avec eux. Quand ils les rencontraient, soit dans la maison, soit dehors, ils feignaient d'être pressés de rejoindre leurs parents, qui les attendaient, disaient-ils; et, quand les petits Papofski insistaient, ils s'échappaient en courant, avec une telle vitesse, que leurs poursuivants ne pouvaient jamais les atteindre. Lorsque Jacques et Paul voulaient prendre leurs leçons et s'occuper tranquillement, ils s'enfermaient à double tour dans leur chambre avec Mme Dérigny, et tous riaient sous cape quand ils entendaient appeler, frapper à la porte. Mme Papofski profitait de toutes les occasions pour témoigner «son amitié», son admiration aux excellents Français de son bon oncle; malgré la politesse respectueuse des Dérigny, elle se sentait démasquée et repoussée. La conduite de son oncle l'inquiétait: il l'évitait souvent, ne la recherchait jamais, lui lançait des mots piquants, moitié plaisants, moitié sérieux, qu'elle ne savait comment prendre. Deux ou trois fois elle avait essayé de l'attendrissement, des pleurs: le général l'avait chaque fois quittée brusquement et n'avait pas reparu de la journée; alors elle changea de manière et prit en plaisantant les attaques les plus directes et les plus blessantes. Quelquefois le général était pris d'accès de gaieté folle; il plaignait sa nièce de la vie ennuyeuse qu'il lui faisait mener; il lui promettait du monde, des distractions; et alors sa gaieté redoublait; il riait, il se frottait les mains, il se promenait en long et en large, et dans sa joie il courait presque.
VIII
ARRIVÉE DE L'AUTRE NIÈCE
Le jour même où le général avait témoigné si ardemment le désir de voir arriver sa nièce Dabrovine, et où il était allé bien loin sur la grande route, espérant la voir venir, il aperçut un nuage de poussière qui annonçait un équipage. Il s'arrêta haletant et joyeux; le nuage approchait; bientôt il put distinguer une voiture attelée de quatre chevaux arrivant au grand trot. Quand la voiture fut assez près pour que ses signaux fussent aperçus, il agita son mouchoir, sa canne, son chapeau, pour faire signe au cocher d'arrêter. Le cocher retint ses chevaux; le général s'approcha de la portière et vit une femme encore jeune et charmante, en grand deuil; près d'elle était une jeune personne d'une beauté remarquable; en face, deux jeunes garçons. Sur le siège, près du cocher, était une personne qui avait l'apparence d'une femme de chambre.
«Natalie! ma nièce! dit le général en ouvrant la portière.
--Mon oncle! c'est vous! répondit Mme Dabrovine (car c'était bien elle) en s'élançant hors de la voiture et en se jetant au cou du général.
Oh! mon oncle! mon bon oncle! Quel terrible malheur depuis que je ne vous ai vu! Mon pauvre Dmitri! mon excellent mari! tué! tué à Sébastopol!»
Mme Dabrovine s'appuya en sanglotant sur l'épaule de son oncle. Le général, ému de cette douleur si vive et si vraie, la serra dans ses bras et s'attendrit avec elle.
Le général: «Ma pauvre enfant! ma chère Natalie! Pleure, mon enfant, pleure dans les bras de ton oncle, qui sera ton père, ton ami!...Pauvre petite! Tu as bien souffert!»
Madame Dabrovine: «Et je souffrirai toujours, mon cher oncle! Comment oublierai-je un mari si bon, si tendre? Et mes pauvres enfants! Ils pleurent aussi leur excellent père, leur meilleur ami! Mon chagrin augmente le leur et les désespère.»
Le général: «Laisse-moi embrasser les enfants, ma chère Natalie, ils m'ont oublié, mais moi j'ai pensé bien souvent à vous tous.»
Madame Dabrovine: «Descends, Natasha; et vous aussi, Alexandre et Michel. Votre oncle veut vous embrasser.»
Natasha s'élança de la berline et embrassa tendrement son vieil oncle, qu'elle n'avait pas oublié, malgré sa longue absence.
«Laisse-moi te regarder, ma petite Natasha, dit le général après l'avoir embrassée à plusieurs reprises. Le portrait de ta mère! Comme si je la voyais à ton âge!... Ma chère enfant! Tu aimeras encore ton vieux gros oncle? tu l'aimais bien quand tu étais petite.
--Je l'aime encore et je l'aimerai toujours, répondit Natasha avec un affectueux sourire; surtout, ajouta-t-elle tout bas, si vous pouvez consoler un peu pauvre maman, qui est si malheureuse.
--Je ferai ce que je pourrai, mon enfant!... Et les autres, je veux aussi leur donner le baiser paternel.»
Alexandre et Michel se laissèrent embrasser par le général.
Le général: «Y a-t-il de la place pour moi, mes enfants, dans votre voiture?»
Natasha: «Certainement, mon oncle; je me mettrai en face de vous avec Alexandre et Michel et vous serez près de maman.»
Le général fit monter en voiture sa nièce Dabrovine, malgré une légère résistance, car elle aurait voulu faire monter son oncle le premier. A toi, Natasha, maintenant; monte! Appuie-toi sur mon bras.»
Natasha: «Non, mon oncle, je me mettrai en face de vous quand vous serez placé.
--Alors, montez, les petits, dit le général en souriant. A toi à présent, ma petite Natasha.»
Natasha: «Pas avant vous, mon oncle; je vous en prie.»
Le général: «Comme tu voudras, mon enfant... Houp! je monte.»
Et le général se hissa péniblement.
Natasha sauta légèrement et prit place en face de son oncle. Pour la première fois depuis deux ans, un sourire vint animer le visage doux et triste de Mme Dabrovine. Ce sourire fut aperçu par Natasha, qui dans sa joie serra les mains de son oncle en lui disant à l'oreille: «Elle sourit».
L'oncle sourit aussi et regarda avec tendresse sa nièce et sa petite-nièce; il se pencha à la portière, et cria au cocher d'aller aussi vite que le permettrait la fatigue, de ses chevaux.
Le général adressa une foule de questions à sa nièce et aux enfants, et découvrit, malgré l'intention visible de sa nièce de le lui dissimuler, qu'ils étaient pauvres, et que c'était par nécessité qu'ils vivaient toujours à la campagne, aussi retirés que le permettait leur nombreux voisinage.
«Nous arrivons, dit le général; voici mon Gromiline; c'est là que je vous ai vus pour la dernière fois.»
Madame Dabrovine: «Et. c'est là que j'ai été longtemps heureuse près de vous avec mon pauvre Dmitri, mon cher oncle.»
Le général: «Et c'est là, je l'espère, mon enfant, que tu vivras désormais; tu y seras comme chez toi, et je veux que tu y jouisses de la même autorité que moi-même.»
Madame Dabrovine: «Je n'abuserai pas de votre permission, mon bon oncle!»
Le général: «J'en suis bien sûr, et c'est pourquoi je te la donne; mais tu en useras, je le veux. Ah! pas de réplique! Tu te souviens que je suis méchant quand on me résiste.»
Mme Dabrovine se pencha en souriant vers son oncle et lui baisa la main. Les yeux de Natasha brillèrent. Sa mère avait encore souri.
IX
TRIOMPHE DU GÉNÉRAL
La voiture approchait du perron; des domestiques accouraient de tous côtés; Mme Papofski, que ses enfants avaient avertie de l'approche d'une visite, s'était postée sur le perron pour voir descendre les invités du général.
«Enfin! se disait-elle, voici quelqu'un! Je ne serai plus toujours seule avec ce méchant vieux qui m'ennuie à mourir.»
Elle ne put retenir un cri de surprise en voyant le général sortir de cette vieille berline; sa corpulence remplissait la portière et masquait les personnes que contenait la voiture.
«Comment mon oncle, vous là-dedans?
--Oui, Maria Pétrovna, c'est moi, dit le général en s'arrêtant sur le marchepied et en continuant à masquer son autre nièce aux regards avides de Mme Papofski. Je vous amène du monde: devinez qui.
Madame Papofski: Comment puis-je deviner, mon oncle? Je ne connais aucun de vos voisins; vous n'avez jamais invité personne.
Le général: Ce ne sont pas des voisins, ce sont des amis que je vous amène, d'anciens amis; car vous n'êtes pas jeune, Maria Pétrovna.»
Mme Papofski rougit beaucoup et voulut répondre, mais elle se mordit les lèvres, se tut et attendit.
«Voilà! dit le général après l'avoir contemplée un instant avec un sourire de triomphe. Voilà vos amis!»
Il descendit, se tourna vers la portière, fit descendre sa petite-nièce (Mme Papofski ne put retenir un sourd gémissement: une pâleur livide remplaça l'animation de son teint: elle chancela et s'appuya sur l'épaule de son oncle.)
Le général: Vous voilà satisfaite! J'avais raison de dire d'anciens amis! J'aime cette émotion à le vue de votre soeur. C'est bien. Je m'y attendais.»
Le général avait l'air rayonnant; son triomphe était complet. Mme Papofski luttait contre un évanouissement; elle voulut parler, mais a bouche entr'ouverte ne laissait échapper aucun son; elle eut pourtant la pensée confuse que son trouble pouvait être interprété favorablement; cet espoir la ranima, ses forces revinrent; elle s'approcha de sa soeur tremblante:
«Pardon, ma soeur, j'ai été si saisie!
Le général: avec malice. Et si heureuse!
Madame Papofski, avec hésitation: Oui, mon oncle: vous l'avez dit: si heureuse de voir cette pauvre Natalie.
Le général, de même: Et chez moi encore. Cette circonstance a dû augmenter votre bonheur.
Madame Papofski, d'une voix faible: Certainement, mon oncle. Je suis..., j'ai..., je sens... la joie....
Le général, riant: Eh! embrasses-vous! Embrassez votre nièce, vos neveux, Maria Pétrovna; et remettez-vous.» Mme Papofski embrassa en frémissant soeur, nièce et neveux.«Viens, mon enfant, que je te mène à ton appartement, dit le général en prenant le bras de Mme Dabrovine. Suivez-nous, Maria Pétrovna.»
Le langage affectueux du général à Natalie occasionna à Mme Papofski un nouveau frémissement; elle repoussa Natasha et ses frères, qui restèrent un peu en arrière, et suivit machinalement.
Le général pressait le pas; en arrivant près de la porte du bel appartement, il quitta le bras de Natalie, la porte s'ouvrit; Dérigny, sa femme et ses enfants attendaient le général avec sa nièce à l'entrée de la porte.
Le général: Te voici chez toi, ma chère enfant, et je suis sûr que tu y seras bien, grâce à mon bon Dérigny que voici, à son excellente femme que voilà, et même à leurs enfants, mes deux petits amis, Jacques et Paul, qui ont travaillé comme des hommes. Je te les présente tous et je les recommande à ton amitié.
Madame Dabrovine: D'après cette recommandation, mon oncle, vous devez être assuré que je les aimerai bien sincèrement, car ils vous ont sans doute donné des preuves d'attachement, pour que vous en parliez ainsi.»
Et Mme Dabrovine fit un salut gracieux à Dérigny et à sa femme, s'approcha de Jacques et de Paul qu'elle baisa au front en leur disant:«J'espère, enfants que vous serez bons amis avec les miens, qui sont à peu près de votre âge; vous leur apprendrez le français, ils vous apprendront le russe; ce seront des services que vous vous rendrez réciproquement.
--Entrez, entrez tous, s'écria le général, et voyez ce qu'a fait Dérigny, en quinze jours, de cet appartement sale et démeublé.»
Mme Papofski se précipita dans la première pièce, qui était un joli salon ou salle d'étude. Rien n'avait été oublié; des meubles simples, mais commodes, une grande table de travail, un piano, une jolie tenture de perse à fleurs, des rideaux pareils, donnaient à ce salon un aspect élégant et confortable.
Mme Papofski restait immobile, regardant de tous côtés, pâlissant de plus en plus. Mme Dabrovine examinait, d'un oeil triste et doux, les détails d'ameublement qui devaient rendre cette pièce si agréable à habiter; quand elle eut tout vu, elle s'approcha de son oncle, les yeux pleins de larmes, et, lui baisant la main:
«Mon oncle, que vous êtes bons! Oui, bien bon! Quels soins aimables!»
Natasha avait couru à tous les meubles, avait tout touché, tout examiné; en terminant son inspection, elle vint se jeter au cou de son oncle et l'embrassa à plusieurs reprises en s'écriant:
«Que c'est joli, mon oncle, que c'est joli! Je n'ai jamais rien vu de si joli, de si commode. Nous resterons ici toute la journée, maman et moi; et vous, mon oncle, vous viendrez nous y voir très souvent et très longtemps; vous fumerez là, dans ce bon fauteuil, près de cette fenêtre, d'où l'on a une si jolie vue, car je me souviens que vous aimez à fumer. Alexandre, Michel et moi, nous travaillerons autour de cette belle table; nous jouerons du piano, et pauvre maman sera là tout près de vous.
Madame Papofski: avec un sourire forcé. Et moi, Natasha, où est ma place?
Natasha, embarrassée et rougissant: Pardon, ma tante; je ne pensais pas... qu'il vous fût agréable... de..., de....
--...de sentir l'odeur du tabac, cria le général en embrassant à son tour sa bonne et aimable petite-nièce, et en riant aux éclats.
--Merci, mon oncle, lui dit Natasha à l'oreille en lui rendant son baiser, je l'avais oubliée.
Le général: Allons dans les chambres à coucher à présent. Voici la tienne, mon enfant.» Nouvelle surprise, nouvelles exclamations, et fureur redoublée de Mme Papofski, qui comparait son appartement avec celui de la soeur qu'elle détestait. Natasha et ses frères couraient de chambre en chambre, admiraient, remerciaient. Quand ils surent que tout était l'ouvrage des Dérigny, Natasha se jeta au cou de Mme Dérigny et serra les mains de Dérigny, pendant que les deux plus jeunes embrassaient avec une joie folle Jacques et Paul.
Le général ne se possédait pas de joie; il riait aux éclats, il se frottait les mains, selon son habitude dans ses moments de grande satisfaction, il marchait à grands pas, il regardait avec tendresse Mme Dabrovine, qui souriait des explosions de joie de ses enfants, et Natasha, dont les yeux rayonnants exprimaient le bonheur et la reconnaissance; sans cesse en passant et repassant devant son oncle elle déposait un baiser sur sa main ou sur son front.
«Mon oncle, mon oncle, s'écria-t-elle, que je suis heureuse! Que vous êtes bon!
Le général: Et moi donc, mes enfants! Je suis heureux de votre joie! Depuis de longues, longues années, je n'avais vu autour de moi une pareille satisfaction. Une seule fois, en France, j'ai fait des heureux: mes bons Dérigny et leurs frère et soeur, Moutier et Elfy.
Natasha: Oh! mon oncle, racontez-nous ça, je vous en prie. Je voudrais savoir comment vous avez fait et ce que vous avez fait.
--Plus tard, ma fille, répondit le général en souriant; ce serait trop long. A présent, reposez-vous, arrangez-vous dans votre appartement. Dérigny va vous envoyer votre femme de chambre! dans une heure nous dînerons. Maria Pétrovna, restez-vous avec votre soeur?
Madame Papofski: Oui.... Non,... c'est-à-dire... je voudrais présenter mes enfants à Natalie.
Le général: Vous avez raison; allez, allez. Moi je vais avec Dérigny à mes affaires.»
Mme Papofski sortit, courut chez elle, regarda avec colère le maigre ameublement de sa chambre, et, se laissant aller à sa rage jalouse, elle tomba sur son lit en sanglotant.
«L'héritage! pensait-elle. Six cent mille roubles de revenu! Une terre superbe! Il ne me les laissera pas! Il va tout donner à cette odieuse Natalie, qui fait la désolée et la pauvre pour l'apitoyer. Et sa sotte fille! qui saute comme si elle avait dix ans! qui se jette sur lui, qui l'embrasse! Et lui, gros imbécile, qui croit qu'on l'adore, qui trouve ces gambades charmantes.... Il tutoie ma soeur, et moi il m'appelle Maria Pétrovna! Il les embrasse tous, et nous il nous repousse! Il fait arranger un appartement comme pour des princes! eux qui sont dans la misère, qui mangent du pain noir et du lait caillé, qui couchent sur des planches, qui ont à peine des habits de rechange! Et moi, qui suis riche, qui suis habituée à l'élégance, il me traite comme ces vilains Dérigny que je déteste. J'ai bien su par mes femme que c'étaient les meubles et les lits des Dérigny qu'on m'avait donnés.
Ces réflexions et mille autres l'occupèrent si longtemps, qu'on vint lui annoncer le dîner avant qu'elle eût séché ses larmes; elle s'élança de son lit, passa en toute hâte de l'eau fraîche sur ses yeux bouffis, lissa ses cheveux, arrangea ses vêtements et alla au salon, où elle trouva le général avec Mme Dabrovine et ses enfants, qui jouaient avec leurs cousins et cousines.
«Nous vous attendons, Maria Pétrovna, dit le général en s'avançant vers elle et lui offrant son bras. Natalie, je donne le bras à ta soeur, quoique tu sois nouvellement arrivée, parce qu'elle est la plus vieille; elle a bien dix ou douze ans de plus que toi.
Madame Dabrovine, embarrassée: Oh non! mon oncle, pas à beaucoup près.
Madame Papofski, piquée: Ma soeur, laissez dire mon oncle. Ça l'amuse de me vieillir et de vous rajeunir.
Le général, enchanté: Mettez que je me sois trompé de deux ou trois ans, ma nièce; Natalie a trente-deux ans, vous en avez bien quarante-deux.
Madame Papofski: Cinquante, mon oncle, soixante, si vous voulez.
Le général, avec malice: Hé! hé! nous y arriverons, ma nièce; nous y arriverons. Voyons, vous êtes née en mil huit cent seize....
Madame Papofski: Ah! mon oncle, à quoi sert de compter, puisque je veux bien vous accorder que j'ai soixante ans?
Le général: Du tout, du tout, les comptes font les bons amis, et...
Madame Dabrovine: Mon cher oncle, nous voici dans la salle à manger; je dois avouer que j'ai si faim....
Le général: Et moi j'ai faim et soif de la vérité; alors je dis de mil huit cent....
Madame Dabrovine: La vérité, la voici, mon oncle; c'est que vous êtes un peu taquin comme vous l'étiez jadis, et que vous vous amusez à tourmenter la pauvre Maria, qui ne vous a rien fait pourtant. Regardez Natasha, comme elle vous regarde avec surprise.»
Le général se retourna vivement, quitta le bras de Mme Papofski et fit asseoir tout le monde. «Est-ce vrai que tu t'étonnes de ma méchanceté, Natasha? Tu me trouves donc bien mauvais?
Natasha: Mon oncle....»
Natasha rougit et se tut.
Le général, souriant: Parle, mon enfant, parle sans crainte... Puisque je viens de dire que j'ai faim et soif de la vérité.
Natasha: Mon oncle, il me semble que vous n'êtes pas bon pour ma tante, et c'est ce qui cause mon étonnement; je vous ai connu si bon, et maman disait de même chaque fois qu'elle parlait de vous.
Le général: Et à présent, que dis-tu, que penses-tu?
Natasha: Je pense et je dis que je vous aime, et que je voudrais que tout le monde vous aimât.
Le général: Nous reparlerons de cela plus tard, ma petite Natasha; en attendant que je me corrige de mon humeur taquine, dînons gaiement; je te promets de ne plus faire enrager ta tante.
Natasha: Merci, mon oncle. Vous me pardonnez, n'est-pas pas, d'avoir parlé franchement?
Le général, riant: Non seulement je te pardonne, mais je te remercie; et je te nomme mon conseiller privé.»