Le Général Dourakine

Chapter 3

Chapter 33,904 wordsPublic domain

Les cris de Paul furent enfin entendus par Mme Dérigny; elle accourut, se précipita dans la chambre, culbuta Yégor, repoussa les autres et arracha de leurs mains son pauvre Paul terrifié.

«Méchants enfants, s'écria-t-elle, mon pauvre Paul ne jouera plus avec vous.

--Vous êtes une impertinente, dit Sonushka, et je demanderai à mon oncle de vous faire fouetter.»

Mme Dérigny poussa un éclat de rire, qui irrita encore plus les quatre aînés, et emmena Paul sans répondre. Jacques revenait avec la corde; effrayé de voir pleurer son frère, il crut que Mme Dérigny l'emmenait pour le punir.

«Maman, maman, pardonnez à ce pauvre Paul; laissez-le jouer avec les neveux du général», s'écria Jacques en joignant les mains. Mais, quand il sut de Mme Dérigny pourquoi elle l'emmenait, et que Paul lui raconta la méchanceté de ces enfants, il voulut, dans son indignation, porter plainte au général; Mme Dérigny l'en empêcha.

«Il ne faut pas tourmenter le général de nos démêlés, mon petit Jacques, dit-elle. Ne jouez plus avec ces enfants mal élevés, et Paul n'aura pas à en souffrir.

--Ils n'auront toujours pas la corde, dit Jacques en embrassant Paul et en suivant Mme Dérigny. T'ont-ils fait bien mal, ces méchants, mon pauvre Paul?»

Paul: «Non, pas trop; mais tout de même ils tapaient fort quand maman est arrivée; et puis j'étais fatigué. Le garçon que les autres appelaient Yégor était lourd, et je ne pouvais pas aller vite à quatre pattes.»

Jacques consola son frère de son mieux, aidé de Mme Dérigny; elle était occupée à réparer le désordre de leurs chambres, que Dérigny avait dépouillées pour rendre plus commodes celles de Mme Papofski et de ses enfants. Ils coururent à la recherche de Dérigny, qui courait de son côté pour trouver les objets nécessaires au coucher et à la toilette de sa femme et de ses enfants.

Jacques: «Voilà papa, je le vois qui traverse la cour avec d'énormes paquets. Par ici, maman; par ici, Paul.»

Et tous trois se dépêchèrent d'aller le rejoindre.

«Que portez-vous donc, papa? dit Jacques quand il fut près de lui.» Dérigny: «Des oreillers et des couvertures pour nous, mon cher enfant; nous n'en avions plus, j'avais donné les nôtres à la nièce du général et à ses enfants.»

Paul: «Papa, il faut tout leur reprendre; ils sont trop méchants; ils m'ont battu, ils m'ont fait aller si vite que je ne pouvais plus respirer. Yégor était si lourd, que j'étais éreinté.»

Dérigny: «Comment? déjà? ils ont joué au maître à peine arrivés? C'est un vilain jeu, auquel il ne faudra pas vous mêler à l'avenir, mes pauvres chers enfants.»

Jacques: «C'est ce que nous disait maman tout à l'heure. Si j'avais été là, Paul n'aurait pas été battu, car je serais tombé sur eux à coups de poing et je les aurais tous rossés.»

Dérigny, souriant: «Tu aurais fait là une jolie équipée, mon cher enfant! Battre les neveux du général! c'eût été une mauvaise affaire pour nous; le général eût été fort mécontent, et avec raison. N'oublie pas qu'il ne faut jamais agir avec ses supérieurs comme avec ses égaux, et qu'il faut savoir supporter avec patience ce qui nous vient d'eux.»

Jacques: «Mais, papa, je ne peux pas laisser maltraiter mon pauvre Paul.»

Dérigny: «Certainement non, mon brave Jacques; tu l'aurais emmené avant qu'on l'eût maltraité, et, comme tu es fort et résolu, tu les aurais facilement vaincus sans les battre.»

Jacques: «C'est vrai, papa; une autre fois, je ferai comme vous dites. Dès qu'ils contrarieront Paul, je l'emmènerai.

--C'est très bien, mon Jacquot, dit Dérigny en lui serrant la main.» Paul: «Papa, je ne veux plus aller avec ces méchants.

--C'est ce que tu pourrais faire de mieux, mon chéri, dit Mme Dérigny en l'embrassant. Mais nous oublions que votre papa est horriblement chargé, et nous sommes là les mains vides sans lui proposer de l'aider.»

Dérigny: «Merci, ma bonne Hélène; ce que je porte est trop lourd pour vous tous.»

Madame Dérigny: «Nous en prendrons une partie, mon ami.» Dérigny: «Mais non, laissez-moi faire.»

Jacques et Paul, sur un signe et un sourire de Mme Dérigny, se jetèrent sur un des paquets, et parvinrent, après quelques efforts et des rires joyeux, à l'arracher des mains de leur père.

«Encore», leur dit Mme Dérigny, les encourageant du sourire et s'emparant du paquet, qu'elle emporta en courant dans son appartement. Une nouvelle lutte, gaie et amicale, s'engagea entre le père et les enfants; ceux-ci attaquaient vaillamment les paquets; le père les défendait mollement, voulant donner à ses enfants le plaisir du triomphe; Jacques et Paul réussirent à en soustraire chacun un, et tous trois suivirent Mme Dérigny dans leur appartement. Ils se mirent à l'oeuvre si activement, que le désordre des lits fut promptement réparé; seulement il fallut attendre quelques jours pour avoir les bois de lit, que Dérigny était obligé de fabriquer lui-même, et pour la vaisselle, qu'il fallait acheter à la ville voisine, située à seize kilomètres de Gromiline.

Leurs arrangements venaient d'être terminés lorsque le général entra. Sa face rouge, ses yeux ardents, son front plissé, ses mains derrière le dos, indiquaient une colère violente, mais comprimée.

«Dérigny, dit-il d'une voix sourde.»

Dérigny:«Mon général?»

Le général: «Votre femme, vos enfants,... sac à papier! Pourquoi cherches-tu à te sauver, Jacques? Reste ici,... pourquoi as-tu peur si tu es innocent.»

Jacques: «J'ai peur, général, parce que je devine ce que vous voulez dire; vous êtes fâché et je sens que je ne peux pas me justifier.»

Le general: «Que crois-tu que je te reproche?»

Jacques: «Vous m'accusez, général, ainsi que Paul et ma pauvre maman, d'avoir manqué de respect aux enfants de madame votre nièce.»

Le général: «Ah!!! c'est donc vrai, puisque tu le devines si bien.»

Jacques: «Non, mon général; c'est faux.»

Le general: «Comment, c'est faux? Je suis donc un menteur, un calomniateur!»

Jacques: «Non, non, mon bon, mon cher général! mais... je ne veux rien dire; papa m'a dit que c'était mal de vous tourmenter en rapportant de vos neveux et de vos nièces.»

Le général se tourna vers Dérigny; son visage prit une expression plus douce, son regard devint affectueux.

Le général: «Merci, mon brave Dérigny, de ménager mon mauvais caractère; et toi, Jacques, merci de ce que tu m'as dit et de ce que tu m'as caché. Mais je te prie de me raconter sincèrement ce qui s'est passé et de m'expliquer pourquoi ma nièce est si furieuse.»

Jacques; avec hésitation: «Pardon, général... J'aimerais mieux ne rien dire... Vous seriez fâché peut-être,... ou bien vous ne me croiriez pas et alors c'est moi qui me fâcherais, et ce ne serait pas bien.»

Le général, souriant:«Ah! tu te fâcherais? Et que ferais-tu? Tu me gronderais, tu me battrais?»

Jacques: «Non, général; je ne commettrais pas une si mauvaise action; mais en moi-même je serais en colère contre vous, je ne vous aimerais plus pendant quelques heures; et ce serait très mal, car vous avez été si bon pour papa, maman, pour Paul, pour moi, que je serais honteux ensuite d'avoir pu vivre quelques heures sans vous aimer.

--Bon, excellent garçon, dit le général attendri, en lui caressant la joue; tu m'aimes donc réellement malgré mes humeurs, mes colères, mes injustices?

--Oh oui! général, beaucoup, beaucoup, répondit Jacques en appuyant ses lèvres sur la main du général, nous vous aimons tous beaucoup.»

Le général: «Mes bons amis! et moi aussi je vous aime! Vous êtes mes vrais, mes seuls amis, sans flatterie et avec un véritable désintéressement. Je vous crois, je me fie à vous et je veux votre bonheur.»

Le général, de plus en plus attendri, essuyait ses yeux d'une main, et de l'autre continuait à caresser les joues de Jacques. La porte s'entr'ouvrit doucement, et la tête de Yégor parut.

«Mon oncle, maman vous fait demander de lui envoyer tout de suite le petit Français et la mère, pour les faire fouetter devant elle.»

Le général se retourna; son visage devint flamboyant.

«Entre!» cria-t-il d'une voix tonnante.

Yégor entra.

Le général: «Dis à ta mère que, si elle s'avise de toucher à un seul de mes Français, qui sont mes amis, mes enfants,... entends-tu? mes... en...fants! je la ferai fouetter elle-même devant moi, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de peau sur le dos. Va, petit gredin, petit menteur, va rejoindre tes scélérats de frères et soeurs. Et prenez garde à vous; si j'apprends qu'on ait maltraité mes petits amis Jacques et Paul, on aura affaire à moi.»

Yégor se retira effrayé et tremblant; il courut dire à sa mère, à ses frères et à ses soeurs ce qu'il venait d'entendre de la bouche de son oncle.

Mme Papofski pleura de rage, les enfants frémirent d'épouvante.

Après quelques minutes données à la colère, Mme Papofski se souvint des six cent mille roubles de revenu de son oncle: elle réfléchit et se calma.

«Ecoutez-moi, dit-elle à ses enfants; je veux que vous soyez doux, complaisants et même aimables pour ces Français. Si l'un de vous leur dit ou leur fait la moindre injure, leur cause la moindre contrariété, je le fouette sans pitié; et vous savez comme je fouette quand je suis fâchée!»

Les enfants frémirent et promirent de ne jamais contrarier les petits Français.

«Et, quand vous les verrez, vous leur demanderez pardon; entendez-vous?

--Oui, maman, répondirent les enfants en choeur.

--Et, quand vous causerez avec votre oncle, vous lui direz chaque fois que vous aimez tous ces Français.

--Oui, maman, répétèrent les huit voix ensemble.

--C'est bien. Allez-vous-en.»

Les enfants se retirèrent dans leur chambre, et se regardèrent quelque temps sans parler.

«Je déteste ces Français, dit enfin Anouchka, qui avait cinq ans.

--Et moi aussi, dirent Sashineka, Nikalaï et Pavlouska.

--Chut! taisez-vous, dirent Sonushka et Mitineka; si elle vous entendait, elle vous arracherait les cheveux.»

La menace fit son effet; tous se turent.

«Il faudra tout de même nous venger, dit Yégor, après un nouveau silence.

--Nous verrons ça, mais plus tard», répondit Mitineka à voix basse.

VI

LES PAPOFSKI SE DEVOILENT

Pendant que Mme Papofski donnait à ses enfants des conseils de fausseté et de platitude, conseils dont ses enfants ne devaient guère profiter, comme on le verra plus tard, le général calmait Dérigny, qui était hors de lui à la pensée des mauvais traitements qu'auraient pu souffrir sa femme et son enfant sans l'intervention du bon général, auquel il raconta, sur son ordre, ce qui s'était passé entre ses enfants et ceux de Mme Papofski.

Le général: «Ne vous effrayez pas, mon ami; je connais ma nièce, je m'en méfie, je ne la crois pas; et si l'un de vous avait à se plaindre de Maria Pétrovna ou de ses enfants, je les ferais tous partir dans la matinée. Je sais pourquoi ils sont venus à Gromiline. Je sais que ce n'est pas pour moi, mais pour mon argent; ils n'auront rien. Mon testament est fait; il n'y a rien pour eux. Je ne suis pas si sot que j'en ai l'air; je connais les amis et les ennemis, les bons et les mauvais. Au revoir, ma bonne Madame Dérigny; au revoir, mes bons petits Jacques et Paul. Venez, Dérigny; le dîner doit être servi, c'est vous qui êtes mon majordome; nous ne pouvons nous passer de vous. Vous reviendrez ensuite dîner et causer avec votre excellente femme et vos chers enfants.»

Le général sortit, suivi de Dérigny, et se rendit au salon, où il trouva sa nièce avec ses quatre aînés, qui l'attendaient; les quatre autres, âgés de six, cinq, quatre et trois ans mangeaient encore dans leur chambre. Le général entra en fronçant les sourcils; il offrit pourtant le bras à sa nièce et la conduisit dans la salle à manger. Mme Papofski était embarrassée; elle ne savait quelle attitude prendre; elle regardait son oncle du coin de l'oeil. Quand le potage fut mangé, elle prit bravement son parti et se hasarda à dire:

«Ah! mon oncle! comme j'ai ri quand Yégor m'a fait votre commission; vous êtes si drôle, mon oncle! Vous avez dit des choses si amusantes!»

Le général: «Elles étaient trop vraies pour vous paraître amusantes, ce me semble, Maria Pétrovna. Ce que Yégor vous a dit, je le ferais ou je le ferai: cela dépend de vous.

--Ah! mon oncle, reprit en riant Mme Papofski, qui étouffait de colère et la comprimait avec peine, vous avez cru ce que vous a dit ce niais de Yégor; il est bête, il n'a rien compris de ce que je disais.»

Le général: «Mais moi j'ai bien compris et je le répète: Malheur à celui qui touchera à un cheveu de mes Français!»

Madame Papofski: «Mais, mon oncle, Yégor a dit très mal! J'avais dit que vous m'envoyiez vos bons Français pour voir fouetter une de mes femmes qui a été impertinente. Vous, mon oncle, vous ne faites presque jamais fouetter; vous êtes si bon! Alors je croyais que cela les amuserait de venir voir ça avec moi.»

Le général la regarda avec étonnement et mépris. Le mensonge était si grossier, qu'il se sentit blessé de l'opinion qu'avait sa nièce de son esprit.

Il la regarda un instant avec des yeux étincelants de colère, mais un regard jeté sur la figure inquiète et suppliante de Dérigny lui rendit son calme.

Le général: «Parlons d'autre chose, ma nièce; comment se porte votre soeur Natalia Pétrovna?»

Madame Papofski: «Très bien, mon oncle; toujours bien.»

Le général: «Je la croyais souffrante depuis la mort de son mari.»

Madame Papofski: «Du tout, mon oncle; elle est gaie, elle s'amuse, elle danse; elle n'y pense pas seulement.»

Le général: «Pourtant, son voisin M. Nassofkine m'a écrit il y a quelques jours, il me dit qu'elle pleurait sans cesse et qu'elle ne voyait personne.»

Madame Papofski: «Non, mon oncle, ne croyez pas ça. Ce Nassofkine ment toujours, vous savez.»

Le général: «Et les enfants de Natalia?»

Madame Papofski: «Toujours insupportables, détestables.»

Le général: «Nassofkine m'écrit que la fille aînée, qui a quinze ans, Natasha, est charmante et parfaite, et que les deux autres, Alexandre et Michel, sont aussi bien que Natasha.»

Madame Papofski: «Comme il ment! Tous affreux et méchants!»

Le général: «C'est singulier! Je vais écrire à Natalia Pétrovna de venir ici avec ses trois enfants; je veux les voir.»

Madame Papofski: «N'écrivez pas, mon oncle: ça vous donnera de la peine pour rien; elle ne viendra pas.»

Le général: «Pourquoi ne viendrait-elle pas? Etant jeune, elle m'aimait beaucoup.»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, vous croyez cela? Vous êtes trop bon, vraiment. Elle sait que vous ne voyez pas beaucoup de monde; elle aura peur de s'ennuyer, et puis elle veut marier sa fille; elle n'a pas le sou; alors, elle veut attraper quelque richard, vieux et laid.»

Le général: «Tout juste! Je suis là, moi! Riche, vieux et laid. Elle me fera la cour, et je doterai sa fille.»

Mme Papofski pâlit et frissonna; elle trembla pout l'héritage, et ne put dissimuler son trouble; le général la regardait en dessous; il était rayonnant de la peur visible de cette nièce qu'il n'aimait pas, et de l'heureuse idée de faire venir l'autre soeur, dont il avait conservé le souvenir doux et agréable, et qui, par discrétion sans doute, ne demandait pas à venir à Gromiline. Mme Papofski continua à dissuader son oncle de faire venir Mme Dabrovine. Le général eut l'air de se rendre à ses raisonnements, et le dîner s'acheva assez gaiement. Mme Papofski était satisfaite d'avoir évincé sa soeur, dont elle redoutait la grâce, la bonté et le charme; le général était enchanté du tour qu'il préparait à Mme Papofski et du bien qu'il pouvait faire à Mme Dabrovine. Mme Papofski fut polie et charmante pour Dérigny, auquel elle prodiguait les louanges les plus exagérées.

«Comme vous découpez bien, monsieur Dérigny! Vous êtes un maître d'hôtel parfait!... Comme M. Dérigny sert bien.! c'est un trésor que vous avez là, mon oncle! il voit tout, il sert tout le monde! Comme je serais heureuse de l'avoir chez moi!

Le général: «Il est probable que vous n'aurez jamais ce bonheur, ma nièce.»

Madame Papofski: «Pourquoi, mon ami? Il est si jeune et si fort!»

Le général, avec ironie: «Et moi je suis si vieux, si gros et si usé!»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, comme vous êtes méchant! Comment pouvez-vous dire...?»

Le général: «Mais... puisque vous dites que vous pourrez avoir Dérigny parce qu'il est jeune et fort! C'est donc après la mort de votre vieil oncle que vous comptez l'avoir? Non, non, ma chère; mon brave, mon bon Dérigny n'est ni pour vous ni pour personne: il est à moi, à moi seul; après moi, il sera à lui-même, à son excellente femme et à ses enfants.»

Mme Papofski se mordit les lèvres et ne parla plus. Après le dîner le général alla se promener; toute la bande Papofski le suivit; Sonushka, sur un signe de sa mère, marcha auprès de son oncle, cherchant à animer la conversation.

«Mon oncle, dit-elle après quelques efforts infructueux, comme j'aime les Français!»

Le général ne répondit pas.

Sonushka: «Mon oncle, j'aime vos petits Français; ils sont si bons, si complaisants! Je voudrais toujours jouer avec eux.»

Le général: «Mais eux ne voudront pas jouer avec vous, parce que vous êtes querelleurs, méchants et menteurs.»

Sonushka: «Ah! mon oncle! c'est Yégor qui a été méchant, mais nous ne le laisserons plus faire.»

Le général: «Assez, assez, ma pauvre Sonushka: tu as bien répété ta leçon. Parlons d'autre chose. Aimes-tu ta tante Natalia Pétrovna?»

Sonushka: «Mon oncle,... pas beaucoup.»

Le général: «Pourquoi?»

Sonushka: «Parce qu'elle est toujours triste; elle pleure toujours depuis que mon oncle a été tué à Sébastopol; elle ne veut voir personne; alors c'est très ennuyeux chez elle.»

Le général: «Et ses enfants?»

Sonushka: «Mon oncle, ils sont ennuyeux aussi, parce qu'ils sont toujours avec ma tante, et ce n'est pas amusant.»

Le général: «Ah! ils sont toujours avec leur mère? Et pourquoi cela? Est-ce qu'elle les retient près d'elle?»

Sonushka: «Oh non! mon oncle, au contraire, elle veut toujours qu'ils s'amusent, qu'ils sortent; ce sont eux qui veulent rester.»

Le général: «Sont-ils laids, ses enfants?»

Sonushka: «Oh non! mon oncle; Natacha est très jolie, mais elle est toujours si mal mise! Ma tante est si pauvre! Les autres sont jolis aussi.

--Ah! ah!» dit le général. Et il continua sa promenade le soir il demanda à sa nièce si, l'odeur du tabac lui serait désagréable.»

Madame Papofski: «Du tout, mon oncle, au contraire! Je l'aime tant! Je me souviens si bien comme vous fumiez quand j'étais petite! J'aimais tant ça à cause de vous!»

Le général la regarda d'un air moqueur, et se mit à fumer jusqu'au moment où, le sommeil le gagnant, il s'endormît dans son fauteuil. Les enfants allèrent se coucher. Mme Papofski alla frapper à la porte de Dérigny, qu'elle trouva sortant de table; ils mangeaient chez eux, d'après les ordres du général, qui avait voulu qu'on les servit à part et dans leur appartement.

«Entrez», dit Mme Dérigny. Elle rougit beaucoup lorsqu'elle vit entrer Mme Papofski; Dérigny fit un mouvement de surprise; Jacques et Paul dirent «Ah!» et tous se levèrent.

«Ne vous dérangez pas, ma bonne dame: je serais si désolée de vous déranger! Je viens vous dire combien mes enfants sont fâchés d'avoir fait pleurer, sans le vouloir, votre petit garçon. Je les ai bien grondés; ils ne recommenceront plus. Comme ils sont charmants, vos enfants! Il faut absolument que je les embrasse!»

Mme Papofski s'approcha de Jacques et de Paul, qui reculaient et cherchaient à éviter le contact de Mme Papofski; mais Dérigny les fit avancer et ils furent obligés de se laisser embrasser.

«Charmants! répéta-t-elle en se retirant. Adieu, Monsieur Dérigny; adieu, ma chère Madame Dérigny. Dites demain matin à mon oncle que je trouve vos enfants charmants.»

Elle se retira en souriant, et laissa les Dérigny étonnés et indignés.

Madame Dérigny: «En voilà une qui est fausse! Ne dirait-on pas qu'elle nous aime et nous veut du bien?... C'est incroyable! Croit-elle que j'aie déjà oublié sa froideur et ses menaces?»

Dérigny: «Est-ce qu'elle réfléchit seulement à ce qu'elle dit? Elle voit les bontés du général pour nous; elle comprend qu'elle ne pourra pas nous perdre dans son esprit; que notre appui pourra lui être utile auprès de son oncle, qu'elle voudrait piller et dépouiller; alors elle change de tactique: elle nous fait la cour au lieu de nous maltraiter.»

Paul: «Papa, je n'aime pas cette dame; elle a l'air méchant; tout à l'heure, quand elle m'embrassait, j'ai cru qu'elle allait me mordre.»

Dérigny sourit, regarda sa femme qui riait bien franchement, et embrassa Paul...

Dérigny: «Elle ne te mordra pas tant que le général sera là, mon enfant.»

Paul: «Et si le général s'en allait?»

Dérigny: «Dans ce cas, elle nous ferait tout le mal qu'elle pourrait; mais le général ne s'en ira pas sans nous emmener.»

Jacques: «Mais si le général venait à mourir, papa?»

Dérigny: «Que Dieu nous préserve de ce malheur, mon enfant! Dans ce cas nous partirions de suite.»

Madame Dérigny: «Le bon Dieu ne permettra pas que cet excellent général meure sans avoir le temps de se reconnaître. N'ayez pas de si terribles pensées, mes chers enfants; ayons confiance en Dieu, toujours si bon pour nous. Espérons pour le mieux, et remplissons notre devoir jour par jour, sans songer à un avenir incertain.

«Toc, toc, peut-on entrer? dirent une demi-douzaine de voix enfantines.

--Une nouvelle invasion de l'ennemi, dit à mi-voix Dérigny en riant. Entrez!»

Les huit petits Papofski se précipitèrent dans la chambre, entourèrent Jacques et Paul, et les embrassèrent avec la plus grande tendresse.

«Pardonnez-nous! s'écrièrent tous à la fois les quatre grands.

--Pardonnez-leur!» ajoutèrent les voix aigues des quatre plus jeunes.

Jacques et Paul, bousculés, étouffés, ennuyés, ne répondaient pas et cherchaient à se dégager des étreintes de ces faux amis.

«Je vous en prie, pardonnez-nous, dit Sonushka d'un air suppliant, sans quoi maman nous fouettera.»

Jacques: «Je vous pardonne de tout mon coeur, et Paul aussi.»

Paul: «Non, pas moi, je ne leur pardonnerai jamais.»

Mitineka: «Je vous supplie, petit Français, pardonnez-nous.»

Paul: «Non, je ne veux pas.»

Jacques: «Ce n'est pas bien, Paul, de ne pas pardonner à ses ennemis. Tu vois que je pardonne, moi?»

Paul: «Je veux bien leur pardonner ce qu'ils m'ont fait, à moi: mais ces méchants ont voulu faire battre maman, et je ne leur pardonnerai jamais cela.»

Jacques: «Mais puisqu'ils en sont bien fâchés.»

Paul: «Non, ils font semblant.»

Un concert de sanglots et de gémissements se fit entendre; les huit enfants pleuraient et se lamentaient.

«On va nous fouetter! hurlaient-ils. Petit Français, nous te donnerons tout ce que tu voudras; pardonne-nous.»

Paul: «Demandez pardon à maman: si elle vous pardonne, je vous pardonnerai aussi.»

Le groupe sanglotant se tourna vers Mme Dérigny, en joignant les mains et en demandant grâce.

Madame Dérigny: «Que Dieu vous pardonne comme je vous pardonne, pauvres enfants; Et toi, Paul, ne fais pas le méchant et pardonne quand on te demande pardon.

--Je vous pardonne comme maman, dit Paul d'un ton majestueux.

--Merci, merci; nous vous aimerons beaucoup: maman l'a ordonné. Adieu, Français; à demain.»

Les huit enfants firent force saluts et révérences, et s'en allèrent avec autant de précipitation qu'ils étaient entrés.

Dérigny, qui avait écouté et regardé en tournant sa moustache sans mot dire, leva les épaules et soupira.

«Ces petits malheureux, comme ils sont élevés! Ce n'est pas leur faute s'ils sont méchants, menteurs, calomniateurs, lâches, hypocrites! Ils sont terrifiés par leur mère.»

Jacques: «Papa, est-ce qu'il faudra jouer avec eux quand ils nous le demanderont?»

Dérigny: «Il faudra bien, mon Jacquot, mais le plus rarement possible; et prends garde, mon petit Paul, d'aller avec eux sans Jacques.»

Paul: «Jamais papa; j'aurais trop peur.»

Il était tard, on alla se coucher.

VII

LE COMPLOT