Le Général Dourakine

Chapter 2

Chapter 23,929 wordsPublic domain

Pendant qu'ils parlaient, un grand mouvement se faisait dans la cour; un courrier à cheval venait d'arriver; les domestiques s'empressèrent autour de lui; les petits Russes se débandèrent et coururent savoir des nouvelles. Jacques et Paul les suivirent et comprirent que ce courrier précédait d'une heure Mme Papofski, nièce du général comte Dourakine. Elle venait passer quelque temps chez son oncle avec ses huit enfants. On alla prévenir le général, qui parut assez contrarié de cette visite; il appela Dérigny.

«Allez, mon ami, avec Vassili, pour arranger des chambres à tout ce monde. Huit enfants! si ça a du bon sens de m'amener cette marmaille! Que veut-elle que je fasse de ces huit polissons? Des brise-tout, des criards!--Sac à papier! j'étais tranquille, ici, je commençais à m'habituer à tout ce qui y manque; vous, votre femme et vos enfants me suffisiez grandement, et voilà cette invasion de sauvages qui vient me troubler et m'ennuyer! Mais il faut les recevoir, puisqu'ils arrivent. Allez, mon ami, allez vite tout préparer.»

Dérigny: «Mon général, oserais-je vous demander de vouloir bien venir m'indiquer les chambres que vous désirez leur voir occuper?» Le général: «Ça m'est égal! Mettez-les où vous voudrez; la première porte qui vous tombera sous la main.»

Dérigny: «Pardon, mon général; cette dame est votre nièce, et à ce titre elle a droit à mon respect. Je serais désolé de ne pas lui donner les meilleurs appartements; ce qui pourrait bien arriver, puisque je connais encore imparfaitement les chambres du château.»

Le général: «Allons, puisque vous le voulez, je vous accompagne; marchez en avant pour ouvrir les portes.»

Vassili suivait, fort étonné de la condescendance du comte, qui daignait visiter lui-même les chambres de la maison. On arriva devant une porte à deux battants, la première du corridor qui donnait dans la salle à manger.

Le général: «En voici une; elle en vaudra une autre; ouvrez, Dérigny: il doit y avoir trois ou quatre chambres que se suivent et qui ont chacune leur porte dans le corridor.»

Dérigny ouvrit, malgré la vive opposition de Vassili, que le général fit taire par quelques mots énergiques. Le général entra, fit quelques pas dans la chambre, regarda autour de lui d'un oeil étincelant de colère, et se tournant vers Vassili:

«Tu ne voulais pas me laisser entrer, animal, parce que tu voulais me cacher que toi et les tiens vous êtes des voleurs, des gredins. Que sont devenus tous les meubles de ces chambres? Où sont les rideaux? Pourquoi les murs sont-ils tachés comme si l'on y avait logé un régiment de Cosaques? Pourquoi les parquets sont-ils coupés, percés, comme si l'on y avait établi une bande de charpentiers?»

Vassili: «Votre Excellence sait bien que... le froid... l'humidité... le soleil...

Le général: «...emportent les meubles, arrachent les rideaux, graissent les murs, coupent les parquets? Ah! coquin, tu te moques de moi, je crois! Ah! tu me prends pour un imbécile? Attends, je vais te faire voir que je comprends et que j'ai plus d'esprit que tu ne penses!»

«Dérigny, ajouta le général en se retournant vers lui, allez dire qu'on donne cent coups de bâton à ce coquin, ce voleur, qui a osé enlever mes meubles, habiter mes chambres avec sa bande de brigands-domestiques et qui ose mentir avec une impudence digne de sa scélératesse.»

Dérigny: «Pardon, mon général, si je ne vous obéis pas tout de suite; mais nous avons besoin de Vassili pour préparer des chambres; Mme Papofski va arriver et nous n'avons rien de prêt.»

Le général: «Vous avez raison, mon ami; mais, quand tout sera prêt, menez-le à l'intendant en chef, auquel vous recommanderez de lui donner cent coups de bâton bien appliqués.

--Oui, mon général, je n'y manquerai pas», répliqua Dérigny bien résolu à n'en pas dire un mot et à tâcher de faire révoquer l'arrêt.»

Ils continuèrent la visite des chambres, et les trouvèrent toutes plus ou moins salies et dégarnies de meubles. Dérigny réussit à calmer la fureur du général en lui promettant d'arranger les plus propres avec ce qui lui restait de meubles et de rideaux.

«Si vous voulez bien m'envoyer du monde, mon général, dans une demi-heure ce sera fait.»

Le général se tourna vers Vassili.

«Va chercher tous les domestiques, amène-les tout de suite au Français, et ayez bien soin d'exécuter ses ordres en attendant les cent coups de bâton que j'ai chargé Dérigny de te faire administrer, voleur, coquin, animal!»

Vassili, pâle comme un mort et tremblant comme une feuille, courut exécuter les ordres de son maître. Il ne tarda pas à revenir suivi de vingt-deux hommes, tous empressés d'obéir au Français, favori de M. le comte. Dérigny, qui se faisait déjà passablement comprendre en russe, commença par rassurer Vassili sur les cent coups de bâton qu'il redoutait. Vassili jura que c'était l'intendant en chef qui avait occupé et sali les belles chambres et qui en avait emporté les meubles pour garnir son logement habituel.

«Moi, dit-il, Monsieur le Français, je vous jure que je n'ai pris que quelques meubles gâtés dont l'intendant n'avait pas voulu. Demandez-le-lui.»

Dérigny: «C'est bon, mon cher, ceci ne me regarde pas; je ferai mon possible pour que le général vous pardonne; quant au reste, vous vous arrangerez avec l'intendant.»

Ils commencèrent le transport des meubles; en moins d'une demi-heure tout était prêt; les rideaux étaient aux fenêtres, les lits faits, les cuvettes, les verres, les cruches en place.

C'était fini, et Mme Papofski n'arrivait pas. Le général allait et venait, admirait l'activité, l'intelligence de Dérigny et de sa femme, qui avaient réussi à donner à cet appartement un air propre, presque élégant, et à le rendre fort commode et d'un aspect agréable; on avait assigné deux chambres aux enfants et aux bonnes; des canapés devaient leur servir de lits. Mme Papofski devait avoir un bon et large lit, que Dérigny avait fabriqué pour sa femme avec l'aide d'un menuisier. Matelas, oreillers, traversins, couvertures, tout avait été composé et exécuté par Dérigny et sa femme, Jacques et Paul aidant. Quand le général vit ce lit: «Qu'est-ce? dit-il. Où a-t-on trouvé ça? C'est à la française, cent fois mieux que le mien. Qui est-ce qui a fait ça?»

Un domestique: «Les Français, Votre Excellence; ils se sont fait des lits pour chacun d'eux.»

Le général: «Comment, Dérigny, c'est vous qui avez fabriqué tout ça? Mais, mon cher, c'est superbe, c'est charmant. Je vais être jaloux de ma nièce, en vérité!»

Dérigny: «Mon général, si vous en désirez un, ce sera bientôt fait, en nous y mettant ma femme et moi. Et, travaillant pour vous, mon général, nous le ferons bien meilleur et bien plus beau.»

Le général: «J'accepte, mon ami, j'accepte avec plaisir. On vous donnera tout ce que vous voudrez et l'on vous aidera autant que vous voudrez. Mais... que diantre arrive-t-il donc à ma nièce? Le courrier est ici depuis plus d'une heure; il y a longtemps qu'elle devrait être arrivée. Nikita, fais monter à cheval un des forreiter (postillons), qu'il aille au devant pour savoir ce qui est arrivé.»

Nikita partit comme un éclair. Le général continua son inspection et fut de plus en plus satisfait des inventions de Dérigny qui avait dévalisé son propre appartement au profit de Mme Papofski.

IV

MADAME PAPOFSKI ET LES PETITS PAPOFSKI

Le général finissait la revue des appartements, quand on entendit des cris et des vociférations qui venaient de la cour.

Le général: «Qu'est-ce que c'est? Dérigny, vous qui êtes leste, courez voir ce qu'il y a, mon ami: quelque malheur arrivé à ma nièce ou à ses marmots probablement. Je vous suivrai d'un pas moins accéléré.»

Dérigny partit; les domestiques russes étaient déjà disparus; on en. tendait leurs cris se joindre à ceux de leurs camarades; le général pressait le pas autant que le lui permettaient ses nombreuses blessures, son embonpoint excessif et son âge avancé; mais le château était grand; la distance longue à parcourir. Personne ne revenait; le général commençait à souffler, à s'irriter, quand Dérigny parut.

«Ne vous alarmez pas, mon général: rien de grave. C'est la voiture de Mme Papofski qui vient d'arriver au grand galop des six chevaux, mais personne dedans.»

Le général: «Et vous appelez ça rien de grave? Que vous faut-il de mieux; ils sont tous tués: c'est évident.»

Dérigny: «Pardon, mon général; la voiture n'est pas brisée; rien n'indique un accident. Le courrier pense qu'ils seront tous descendus et que les chevaux sont partis avant qu'on ait pu les retenir.»

Le général: «Le courrier est un imbécile. Amenez-le moi, que je lui parle.»

Pendant que le général continuait à se diriger vers le perron et la cour, Dérigny alla à la recherche du courrier. Tout le monde était groupé autour de la voiture, et personne ne répondait à l'appel de Dérigny. Il parvint enfin jusqu'à la portière ouverte près de laquelle se tenait le courrier, et vit avec surprise un enfant de trois ou quatre ans étendu tout de son long sur une des banquettes et dormant profondément. Il se retira immédiatement pour rendre compte au général de ce nouvel incident. «Que le diable m'emporte si j'y comprends quelque chose!» dit le général en s'avançant toujours vers le perron.

Il le descendit, approcha de la voiture, parla au courrier, écarta la foule à coups de canne, pas très fortement appliqués, mais suffisants pour les tenir tous hors de sa portée; les gamins s'enfuirent à une distance considérable.

Le général: «C'est vrai; voilà un petit bonhomme qui dort paisiblement! Dérigny, mon cher, je crois que le courrier a raison: on aura laissé l'enfant dans la voiture parce qu'il dormait. Ma nièce est sur la route avec les sept enfants et les femmes.»

Le général, voyant les chevaux de sa nièce trop fatigués pour faire une longue route, donna des ordres pour qu'on attelât ses chevaux à sa grande berline de voyage et qu'on allât au-devant de Mme Papofski.

Rassuré sur le sort de sa nièce il se mit à rire de bon coeur de la figure qu'elle devait faire, à pied, sur la grand'route avec ses enfants et ses gens.

«Dites donc, Dérigny, j'ai envie d'aller au-devant d'eux, dans la berline, pour les voir barboter dans la poussière. La bonne histoire! la voiture partie, eux sur la route, criant, courant, appelant. Ma nièce doit être furieuse; je la connais, et je la vois d'ici, battant les enfants, poussant ses gens, etc.»

La berline du général attelée de six chevaux entrait dans la cour; le cocher allait prendre les ordres de son maître, lorsque de nouveaux cris se firent entendre:

«Eh bien! qu'y a-t-il encore? Faites taire tous ces braillards, Sémeune Ivanovitch; c'est insupportable! On n'entend que des cris depuis une heure.»

L'intendant, armé d'un gourdin, se mettait en mesure de chasser tout le monde, lorsqu'un nouvel incident vint expliquer les cris que le général voulait faire cesser. Un lourd fourgon apparut au tournant de l'avenue, tellement chargé de monde que les chevaux ne pouvaient avancer qu'au pas. Le siège, l'impériale, les marchepieds étaient garnis d'hommes, de femmes, d'enfants.

Le général regardait ébahi, devinant que ce fourgon contenait, outre sa charge accoutumée, tous les voyageurs de la berline.

Le général: «Sac à papier! voilà un tour de force! C'est plein à ne pas y passer une souris. Ils se sont tous fourrés dans le fourgon des domestiques. Ha, ha, ha! quelle entrée! Les pauvres chevaux crèveront avant d'arriver!... En voilà un qui bute!... La tête de ma nièce qui paraît à une lucarne! Sac à papier! comme elle crie! Furieuse, furieuse!...

Et le général se frottait les mains comme il en avait l'habitude quand il était très satisfait, et il riait aux éclats. Il voulut rester sur le perron pour voir se vider cette arche de Noé. Le fourgon arriva et arrêta devant le perron. Mme Papofski ne voyait pas son oncle; elle poussa à droite, à gauche, tout ce qui lui faisait obstacle, descendit du fourgon avec l'aide de son courrier; à peine fut-elle à terre qu'elle appliqua deux vigoureux soufflets sur les joues rouges et suantes de l'infortuné.

«Sot animal, coquin! je t'apprendrai à me planter là, à courir en avant sans tourner la tête pour me porter secours. Je prierai mon oncle de te faire donner cent coups de bâton.

Le courrier: «Veuillez m'excuser, Maria Pétrovna: j'ai couru en avant d'après votre ordre! Vous m'aviez commandé de courir sans m'arrêter, aussi vite que mon cheval pouvait me porter.»

Madame Papofski: «Tais-toi, insolent, imbécile! Tu vas voir ce que mon oncle va faire. Il te fera mettre en pièces!...

Le général, riant: «Pas du tout; mais pas du tout, ma nièce: je ne ferai ni ne dirai rien, car je vois ce qui en est. Non, je me trompe. Je dis et j'ordonne qu'on emmène le courrier dans la cuisine, qu'on lui donne un bon dîner, du kvas [2] et de la bière.»

[Note 2: Boisson russe qui a quelque ressemblance avec le cidre.]

Madame Papofski, embarrassée: «Comment, vous êtes là, mon oncle! Je ne vous voyais pas... Je suis si contente, si heureuse de vous voir, que j'ai perdu la tête; je ne sais ce que je dis, ce que je fais! J'étais si contrariée d'être en retard! J'avais tant envie de vous embrasser! Et Mme Papofski se jeta dans les bras de son oncle, qui reçut le choc assez froidement et qui lui rendit à peine les nombreux baisers qu'elle déposait sur son front, ses joues, ses oreilles, son cou, ce qui lui tombait sous les lèvres.

Madame Papofski: «Approchez, enfants, venez baiser les mains de votre oncle, de votre bon oncle, qui est si bon, si courageux, si aimé de vous tous!»

Et, saisissant ses enfants un à un, elle les poussa vers le général, qu'ils abordaient avec terreur; le dernier petit, qu'on venait d'éveiller et de sortir de la berline, se mit à crier, à se débattre.

«Je ne veux pas, s'écriait-il. Il me battra, il me fouettera; je ne veux pas l'embrasser!»

La mère prit l'enfant, lui pinça le bras et lui dit à l'oreille:

«Si tu n'embrasses pas ton oncle, je te fouette jusqu'au sang!»

Le pauvre petit Yvane retint ses sanglots et tendit au général sa joue baignée de larmes. Son grand-oncle le prit dans ses bras, l'embrassa et lui dit en souriant:

«Non, enfant, je ne te battrai pas, je ne te fouetterai pas; qui est-ce qui t'a dit ça?»

Yvane: «C'est maman et Sonushka. Vrai, vous ne me fouetterez pas?»

Le général: «Non, mon ami; au contraire, je te gâterai.»

Yvane: «Alors vous empêcherez maman de me fouetter?»

Le général: «Je crois bien, sois tranquille!»

Le général posa Ivane à terre, se secoua pour se débarrasser des autres enfants qui tenaient ses bras, ses jambes, qui sautaient après lui pour l'embrasser, et offrant le bras à sa nièce:

«Venez, Maria Pétrovna, venez dans votre appartement. C'est arrangé à la française par mon brave Dérigny que voici, ajouta-t-il en le désignant à Mme Papofski, aidé par sa femme et ses enfants; ils ont des idées et ils sont adroits comme le sont tous les Français. C'est une bonne et honnête famille, pour laquelle je demande vos bontés.»

Madame Papofski: «Comment donc, mon oncle, je les aime déjà, puisque vous les aimez. Bonjour, monsieur Dérigny, ajouta-t-elle avec un sourire forcé et un regard méfiant; nous serons bons amis, n'est-ce pas?»

Dérigny salua respectueusement sans répondre.

Madame Papofski, durement: «Venez donc, enfants, vous allez faire attendre votre oncle. Sonushka, marche à côté de ton oncle pour le soutenir.»

Le général: «Merci, bien obligé, je marche tout seul: je ne suis pas encore tombé en enfance; Dérigny ne me met ni lisières ni bourrelet.»

Madame Papofski, riant aux éclats: «Ah! mon oncle, comme vous êtes drôle! Vous avez tant d'esprit!»

Le général: «Vraiment! c'est drôle ce que j'al dit? Je ne croyais pas avoir tant d'esprit.»

Madame Papofski, l'embrassant: «Ah! mon oncle! vous êtes si modeste! vous ne connaissez pas la moitié, le quart de vos vertus et de vos qualités!»

Le général, froidement: «Probablement, car je ne m'en connais pas. Mais assez de sottises. Expliquez-moi comment vous avez laissé échapper votre voiture, et pourquoi vous vous êtes entassés dans votre fourgon comme une troupe de comédiens.»

Les yeux de Mme Papofski s'allumèrent, mais elle se contint et répondit en riant:

«N'est-ce pas, mon cher oncle, que c'était ridicule? Vous avez dû rire en nous voyant arriver.»

Le général: «Ha, ha, ha! je crois bien que j'ai ri; j'en ris encore et j'en rirai toujours: surtout de votre colère contre le pauvre courrier qui a reçu ses deux soufflets d'un air si étonné; c'est qu'ils étaient donnés de main de maître: on voit que vous en avez l'habitude.»

Madame Papofski: «Que voulez-vous, mon oncle, il faut bien: huit enfants, une masse de bonnes, de domestiques! Que peut faire une pauvre femme séparée d'un mari qui l'abandonne, sans protection, sans fortune? Je suis bien heureuse de vous avoir, mon oncle, vous m'aiderez à arranger...

--Vous n'avez pas répondu à ma question, ma nièce, interrompit le général avec froideur; pourquoi votre voiture est-elle arrivée avant vous?»

Madame Papofski: «Pardon, mon bon oncle, pardon; je suis si heureuse de vous voir, de vous entendre, que j'oublie tout. Nous étions tous descendus pour nous reposer et marcher un peu, car nous étions dix dans la voiture; j'avais fait descendre Savéli le cocher et Dmitri le postillon. Mon second fils, Yégor, a imaginé de casser une branche dans le bois et de taper les chevaux, qui sont partis ventre à terre; j'ai fait courir Savéli et Dmitri tant qu'ils ont pu se tenir sur leurs jambes: impossible de rattraper ces maudits chevaux. Alors j'ai seulement fouetté Yégor, et puis nous nous sommes tous entassés avec les enfants et les bonnes dans le fourgon des domestiques, et nous avons été longtemps en route, parce que les chevaux avaient de la peine à tirer. J'ai fait pousser à la roue par les domestiques pour aller plus vite, mais ces imbéciles se fatiguaient quand les chevaux avaient galopé dix minutes, et ils tombaient sur la route; il y en a même un qui est resté quelque part sur le chemin. Il reviendra plus tard.»

Le général, se retournant vers ses domestiques, donna des ordres pour qu'on allât plus vite avec une charrette à la recherche de ce pauvre garçon.

Madame Papofski: «Ah! mon cher oncle! comme vous êtes bon! Vous êtes admirable!»

Le général, quittant le bras de sa nièce: «Assez, Maria Pétrovna; je n'aime pas les flatteurs et je déteste les flatteries. Voici votre appartement; entrez, je vous suis.»

Mme Papofski rougit, entra et se trouva en face de Mme Dérigny et des enfants, qui achevaient les derniers embellissements dans la chambre de la nièce du général. Mme Dérigny salua; Jacques et Paul firent leur; petit salut; Mme Papofski leur jeta un regard hautain, fit une légère inclinaison de tête et passa. Le général, mécontent du froid accueil fait à ses favoris, fit un demi-tour, se dirigea, sans prononcer un seul mot, vers la porte de la chambre, après avoir fait à Mme Dérigny et à ses deux enfants signe de le suivre, et sortit en fermant la porte après lui.

Il retrouva dans le corridor les huit enfants de Mme Papofski, rangés contre le mur.

Le général: «Que faites-vous donc là, enfants?»

Sonushka: «Mon oncle, nous attendons que maman nous permette d'entrer.»

Le général: «Comment, imbéciles! vous ne pouvez pas entrer sans permission?»

Mitineka: «Oh non! mon oncle: maman serait en colère.»

Le général: «Que fait-elle quand elle est en colère?»

Yégor: «Elle nous bat, elle nous tire les cheveux.»

Le général: «Attendez, mes amis, je vais vous faire entrer, moi; suivez. moi et ne craignez rien. Jacques et Paul, faites l'avant-garde des enfants: vous aiderez à les établir chez eux.»

Le général avança jusqu'à la porte qui donnait dans l'appartement des enfants, et les fit tous entrer; puis il alla vers la porte qui communiquait à la chambre de sa nièce, l'entr'ouvrit et lui dit à très haute voix:

«Ma nièce, j'ai amené les enfants dans leurs chambres; je vais leur envoyer les bonnes, et je ferme cette porte pour que vous ne puissiez entrer chez eux qu'en passant par le corridor.»

Madame Papofski: «Non, mon oncle; je vous en prie, laissez cette porte ouverte; il faut que j'aille les voir, les corriger quand j'entends du bruit. Jugez donc, mon oncle, une pauvre femme sans appui, sans fortune!... je suis seule pour les élever.»

Le général: «Ma chère amie, ce sera comme je le dis, sans quoi je ne vous viens en aide d'aucune manière. Et, si pendant votre séjour ici j'apprends que vous avez fouetté, maltraité vos enfants ou vos femmes, je vous en témoignerai mon mécontentement... dans mon testament.»

Madame Papofski: «Mon bon oncle, faites comme vous voudrez; soyez sûr que je ne...»

Tr, tr, tr, la clef a tourné dans la serrure, qui se trouve fermée. Mme Papofski, la rage dans le coeur, réfléchit pourtant aux six cent mille roubles de revenu de son oncle, à sa générosité bien connue, à son âge avancé, à sa corpulence, à ses nombreuses blessures. Ces souvenirs la calmèrent, lui rendirent sa bonne humeur, et elle commença sa toilette. On ne lui avait pas interdit de faire enrager ses femmes de chambre: les deux qui étaient présentes ne reçurent que sottises et menaces en récompense de leurs efforts pour bien faire; mais, à leur grande surprise et satisfaction, elles ne reçurent ni soufflets ni égratignures.

V

PREMIER DÉMÊLÉ

Les petits Papofski regardaient avec surprise Jacques et Paul: ni l'un ni l'autre ne leur baisaient les mains, ne leur faisaient de saluts jusqu'à terre; ils se tenaient droits et dégagés, les regardant avec un sourire. Mitineka: «Mon oncle, qui sont donc ces deux garçons qui ne disent rien?»

Le général: «Ce sont les petits Français, deux excellents enfants; le grand s'appelle Jacques, et l'autre Paul.»

Sonushka: «Pourquoi ne nous baisent-ils pas les mains?»

Le général: «Parce que vous êtes de petits sots et qu'ils ne baisent que la main de leurs parents.»

Jacques: «Et la vôtre, général!

--Ils parlent français! ils savent le français! s'écrièrent Sonushka, Mitineka et deux ou trois autres.»

Le général: «Je crois bien, et mieux que vous et moi.»

Pavlouska: «Est-ce que je peux jouer avec eux, mon oncle?»

Le général: «Tant que tu voudras; mais je ne veux pas qu'on les tourmente. Allons, soyez sages, enfants; voilà vos bonnes qui apportent les malles. Je m'en vais; soyez prêts pour dîner dans une heure.»

Le général sortit après leur avoir caressé les joues, tapoté amicalement la tête, et après avoir recommandé aux bonnes d'envoyer les enfants au salon dans une heure.

«Jouons, dit Mitineka.»

Sonushka: «A quoi allons-nous jouer?»

Mitineka: «Au cheval. Dis-donc toi, grand, va nous chercher une corde.»

Jacques: «Pour quoi faire? la voulez-vous grande ou petite, grosse ou mince?»

Mitineka: «Très grande et très grosse. Dépêche-toi, cours vite.»

Jacques ne courut pas, mais alla tranquillement chercher la corde qu'on lui demandait. Il n'était pas trop content du ton impérieux de Mitineka: mais c'étaient les neveux du général, et il crut devoir obéir sans répliquer.

Pendant qu'il faisait sa commission, Yégor, l'un d'entre eux, âgé de huit ans, s'approcha de Paul et lui dit: «Mets-toi à quatre pattes, que je monte sur ton dos: tu seras mon cheval.»

Paul était fort complaisant: il se mit à quatre pattes; Yégor sauta sur son dos et lui dit d'aller très vite, très vite. Paul avança aussi vite qu'il pouvait.

«Plus vite, plus vite! criait Yégor. Nikolai, Mitineka, Pavlouska, fouettez mon cheval, qu'il aille plus vite!»

Les trois frères saisirent chacun une petite baguette et se mirent à frapper Paul. Le pauvre petit voulut se relever, mais tous se jetèrent sur lui et l'obligèrent à rester à quatre pattes.

Paul criait et appelait Jacques à son secours; par malheur Jacques était loin et ne pouvait l'entendre.

«Au galop! lui criait Yégor toujours à cheval sur son dos. Ah! tu es un mauvais cheval, rétif! Fouettez, frères! fouettez!»