Chapter 12
«Ce n'est pas étonnant, disait-il, je remorque Dérigny, qui a encore plus chaud que moi.»
C'est que Dérigny avait fort à faire en se mettant à la remorque du général, qu'il poussait de toute la force de ses bras. C'était un poids de deux cent cinquante livres qu'il lui fallait monter par une pente raide, hérissée de rochers, bordée de trous remplis de ronces et d'épines. Romane l'aidait de son mieux, mais le général y mettait de l'amour-propre; se sentant soutenu par Dérigny, qu'il croyait soutenir, il refusait l'aide que lui offraient tantôt Romane, tantôt Natasha.
Enfin, on arriva en haut du plateau; la vue était magnifique, les enfants battaient des mains et couraient de côté et d'autre. Le général triomphait et regardait fièrement Dérigny, dont le visage inondé de sueur témoignait du travail qu'il avait accompli. Mais le triomphe du général fut calme et silencieux. Il ne pouvait parler, tant sa poitrine était oppressée par ses longs efforts. Natasha et Romane contemplaient aussi en silence le magnifique aspect de cette vallée, couronnée de bois et de rochers, animée par la ville d'Ems et par le ruisseau serpentant bordé de prairies et d'arbustes.
«Que cette vue est belle et charmante! dit Natasha.
--Et que de pensées terribles du passé et souriantes pour l'avenir elle fait naître en moi! dit Romane.
--Et quel diable de chemin pour y arriver! dit le général. Voyez Dérigny! il n'en peut plus. Sans moi, il ne serait jamais arrivé! ...Il fait bon ici, ajouta-t-il. Dérigny et moi, nous allons nous reposer sur cette herbe si fraîche, pendant que vous continuerez à parcourir le plateau.»
Le général s'assit par terre et fit signe à Dérigny d'en faire autant.
«Je regrette de ne pas avoir mes cigares, dit-il, nous en aurions fumé chacun un; il n'y a rien qui remonte autant.
--Les voici, mon général, dit Dérigny en lui présentant son porte-cigares et une boîte d'allumettes.
--Vous pensez à tout, mon ami, répondit le général, touché de cette attention. Prenez-en un et fumons... Eh bien, vous ne fumez pas?»
Dérigny:«Mon général, vous êtes bien bon..., mais je n'oserais pas..., Je ne me permettrais pas...
Le général: «D'obéir, quand je vous l'ordonne? Allons, pas de résistance, mon ami. Je vous ordonne de fumer un cigare, là..., près de moi.» Dérigny s'inclina et obéit; ils fumèrent avec délices.
«Tout de même, mon général, dit Dérigny en finissant son cigare, c'est un fier service que vous m'avez rendu en m'obligeant à fumer.
J'avais si chaud, que j'aurais peut-être attrapé du mal si je ne m'étais réchauffé la poitrine en fumant.»
Le général: «Et moi donc! C'est grâce à votre prévoyance, à votre soin continuel de bien faire, que nous serons tous deux sur pied ces jours-ci; j'avais aussi une chaleur à mourir, et j'étais si fatigué, que je ne pouvais plus me soutenir; il est vrai que je vous ai vigoureusement maintenu tout le temps de la montée!»
Dérigny, souriant: «Je crois bien, mon général! je m'appuyais sur vous de tout mon poids.»
Un second cigare acheva de remonter nos fumeurs. Le général aurait bien volontiers fait un petit somme, mais l'amour-propre le tint éveillé. Il eût fallu avouer que la montée était trop forte pour lui, et il voulait accompagner les jeunes gens dans d'autres expéditions difficiles. Au moment où le temps commençait à lui paraître long, il entendit, puis il vit accourir la bande joyeuse.
«Mon oncle, je vous apporte des rafraîchissements, dit Natasha en s'asseyant près de lui et lui présentant une grande feuille remplie de mûres. Goûtez, mon oncle, goûtez comme c'est bon!»
Le général goûta, approuva le goût de sa nièce, et continua à goûter, jusqu'à ce qu'il eût tout mangé.
Dérigny s'était levé en voyant arriver Natasha, le prince Romane et les enfants. Jacques et Paul avaient aussi fait leur petite provision; ils l'offrirent à leur père, qui goûta ces mûres et les trouva excellentes; mais il n'en mangea qu'une dizaine.
«Encore, encore, papa! s'écrièrent ses enfants; c'est pour vous que nous avons cueilli tout ça.»
Dérigny: «Non, mes chers amis; j'ai eu très chaud, et je me ferais mal si j'avalais tant de rafraîchissants; gardez le reste pour votre dîner ou mangez-le, comme vous voudrez.»
Jacques: «Nous le garderons pour maman.»
Dérigny:«C'est une bonne idée et qui lui fera plaisir.»
Le général: «Dérigny! Dérigny! nous nous remettons en route pour descendre dans la vallée. Prenez bien garde de tomber; tenez-vous aux basques de mon habit comme en montant; je vous retiendrai si vous glissez.»
Dérigny: «Très bien, mon général! je vous remercie.»
Natasha le regarda d'un air surpris.
--Dérigny, réprimant un sourire: «C'est que, mademoiselle, le général m'a aidé à gravir la montagne; c'est pourquoi...»
Natasha, très surprise: «Mon oncle vous a aidé?... C'est lui qui vous a aidé!».
Dérigny, riant tout à fait: «Demandez plutôt au général, mademoiselle; il, vous le dira bien.»
Le general, se frottant les mains: «Certainement, Natasha; certainement. Sans moi, il ne serait jamais arrivé! Tu vas voir à la descente; ce sera la même chose.»
Natasha regardait toujours Dérigny, comme pour demander une explication. Il lui fit signe en riant que ce serait pour plus tard. Natasha commença à deviner et sourit.
«Partons, dit le général. Les enfants en avant, Natasha aussi; Romane devant moi, pour être au centre de la ligne; Dérigny derrière moi, pour ne pas tomber et pour se retenir à moi.»
Les enfants s'élancèrent en avant. La descente était difficile, escarpée, glissante; les pierres roulaient sous les pieds; les rochers formaient des marches élevées; des trous, semblables à des précipices bordaient le sentier. Chacun s'appuya sur son bâton et marcha bravement en avant; les garçons descendaient tantôt courant, tantôt glissant. et ne furent pas longtemps à atteindre le bas de la montagne: Natasha descendait d'un pied sûr, sautant parfois, glissant sur les talons, s'accroupissant par moments, mais ne s'arrêtant jamais. Romane aurait fait comme elle, s'il n'avait été inquiet des allures désordonnées du général, qui trébuchait, qui sautait sans le vouloir, qui glissait malgré lui, qui serait tombé à chaque pas, si Dérigny, fidèle à sa recommandation, ne l'eût tenu fortement par les basques de sa redingote.
«Tenez-vous ferme, mon pauvre Dérigny, criait le général: ne me ménagez pas; je vous soutiendrai bien, allez.»
Le pauvre général butait, gémissait, maudissait les montagne! et les rochers. Dérigny suait à grosses gouttes: il lui fallait prêter une extrême attention aux mouvements du général pour ne pas le tirer mal à propos et pour ne pas le lâcher, le laisser buter et tomber sur le nez. A moité chemin, la descente devenait plus raide et plus rocailleuse encore; le général buta si souvent, Dérigny tira si fort, que le dernier bouton de la redingote sauta; le général en reçut une saccade qui manqua le jeter sur le nez; Dérigny donna, pour le relever, une secousse qui fit partir: tous les autres boutons; le général leva les bras en l'air en signe de détresse; les manches de la redingote glissèrent en se retournant le long de ses bras, et le pauvre général, laissant son habit aux mains de Dérigny épouvanté, fit trois ou quatre bonds prodigieux de rocher en rocher, glissa, tomba et roula au fond d'un trou heureusement peu profond, mais bien garni de ronces et d'épines. Pour comble d'infortune, un renard, réfugié au fond de ce trou, se trouva trop serré entre les ronces et le général, et voulut se frayer un passage aux dépens des chairs déjà meurtries de son bourreau involontaire. Les dents aigues du renard firent pousser au général des cris lamentables, Romane revint sur ses pas en courant; Dérigny s'était déjà élancé dans le trou pour aider le général à en sortir; ses mains rencontrèrent les dents du renard; ne sachant à quel animal il avait affaire, mais comprenant la détresse du malheureux général, il enfonça son bras dans les épines, saisit quelque chose qu'il tira à lui, malgré la résistance qu'on lui opposait et, après quelques efforts vigoureux, amena le renard. Le tuer était long et inutile; il le saisit à bras-le-corps et le lança hors du trou; l'animal disparut en une seconde, et Dérigny put alors donner tous ses soins au général. Il le releva et chercha à lui faire remonter le côté le moins escarpé du trou; efforts inutiles; le général grimpait, retombait, se hissait encore, mais sans jamais pouvoir atteindre la main que lui tendait Romane. Dérigny essaya de prendre le général sur son dos et de le placer contre les parois du trou; mais il s'épuisa vainement: les grosses jambes du général ne se prêtaient pas à cette escalade, et il fallut toute la vigueur de Dérigny pour résister aux secousses que lui donnaient les tentatives inutiles du général. Voyant que ses efforts restaient sans succès, il se laissa glisser le long du dos de Dérigny, et dit d'un ton calme:
«Romane, mon enfant, je n'en peux plus; je reste ici; le renard y a demeuré, pourquoi n'y demeurerais-je pas? Seulement, comme je suis moins sobre que le renard, je te demande de vouloir bien courir à l'hôtel et de me faire apporter et descendre dans ce trou un bon dîner, du vin, un matelas, un oreiller et une couverture, et autant pour Dérigny, qui est la cause de mon changement de domicile.»
Dérigny: «Mon général, je vais vous avoir un petit repas et les moyens de revenir à l'hôtel. Le prince Romane voudra bien vous tenir compagnie en mon absence.»
Le général: «Tu es fou, mon pauvre camarade de prison; comment sortiras-tu d'ici?»
Dérigny: «Ce ne sera pas difficile, mon général: dans une heure je suis de retour.»
Et Dérigny, s'élançant de rocher en rocher, d'arbuste en arbuste, se trouva au haut du trou avant que le général fût revenu de sa stupéfaction. Dérigny bondit plutôt qu'il ne courut jusqu'au bas de la montage, où il trouva Natasha et les enfants, auxquels il expliqua en peu de mots la position critique de leur oncle; il continua sa course vers l'hôtel, où il trouva promptement cordes, échelles et hommes de bonne volonté pour sortir le général de son trou; il prit un morceau de pâté, une bouteille de vin, et reprit le chemin de la montagne, suivi par une nombreuse escorte grossie de la foule des curieux qui apprenaient l'accident auquel on allait porter remède.
Quand ils arrivèrent au trou qui contenait le malheureux touriste, Dérigny eut de la peine à arriver jusqu'à lui, les bords étaient occupés par Romane, Natasha et les quatre garçons, qui faisaient la conversation avec le général. Pendant qu'on organisait les échelles et les cordes, Dérigny descendit les provisions, que le général reçut avec joie et fit disparaître avec empressement. Romane dirigea le sauvetage, pendant que Dérigny, redescendu dans le trou, aidait le général à grimper les échelons, soutenu par une corde que Dérigny lui avait nouée autour du corps. Les hommes tiraient par en haut, Dérigny poussait par en bas; rien ne cassa, fort heureusement, et le général arriva jusqu'en haut suivi de son fidèle serviteur. Chacun félicita, embrassa le général; Romane, Natasha et ses frères serrèrent amicalement les mains de Dérigny, et l'on se remit en marche, mais avec une variante.
Dérigny avait fait apporter une chaise à porteurs, dans laquelle on plaça le général, qui ne fit aucune résistance, les dents du renard ayant fait des brèches trop considérables au vêtement qui avait porté sur la tête de l'animal. L'agilité que Dérigny avait déployée en sortant du trou, la facilité avec laquelle il avait descendu et remonté la montagne, ouvrirent les yeux du général; il comprit tout, la montée comme la descente, et n'en parla que dans le tête-à-tête du soir avec son ami Dérigny. Depuis ce jour, il ne proposa plus d'accompagner les jeunes gens dans leurs excursions; Mme Dérigny le remplaça près de Natasha. comme par le passé, et le général tint compagnie à sa nièce, Mme Dabrovine. dans ses tranquilles promenades en voiture.
XXII
FIN DES VOYAGES, CHACUN CHEZ SOI
La saison des eaux se passa sans autre aventure; on se remit en route à la fin d'août et l'on prit le chemin de la France, cette chère France dont le souvenir faisait battre le coeur des Dérigny, un peu celui du général, et dont la réputation faisait frémir d'impatience Natasha et ses frères. Romane restait calme: il se trouvait heureux et ne désirait pas changer de position. Il voulait seulement trouver une manière convenable de gagner sa vie quand il aurait fini l'éducation d'Alexandre et de Michel.
«Si Dieu voulait bien me faire sortir de ce monde quand cette tâche sera finie, pensait-il, ce serait un de ses plus grands bienfaits; quelle triste vie je mènerai loin de cette chère famille que j'aime si tendrement!»
Le général voulut rester quelque temps à Paris; une fois établi à l'hôtel du Louvre, il permit aux Dérigny d'aller rejoindre à Loumigny Elfy et Moutier.
«Vous nous annoncerez, leur dit-il; et je vous charge, mon ami, de nous préparer des logements.»
Le général acheta une foule de choses de ménage et de toilette pour Elfy et Moutier, et les remit à Mme Dérigny pour qu'elle n'arrivât pas les mains vides, attention délicate qui les toucha vivement.
Dérigny et sa famille se mirent immédiatement en route; partis de Paris le soir, à huit heures, ils arrivèrent à Loumigny le lendemain de grand matin, par la correspondance d 'Alençon. Voulant faire une surprise à Elfy et à Moutier, Dérigny fit arrêter la voiture à l'entrée du village; ils se dirigèrent à pied vers l'Ange-gardien. Mme Dérigny eut beaucoup de peine à retenir Jacques et Paul, qui voulaient courir en avant; la porte de l'auberge était ouverte; les Dérigny entrèrent sans bruit, et virent Elfy et Moutier assis à la porte de leur jardin. Elfy pleurait. Le coeur de Mme Dérigny battit plus fort.
«Il y a si longtemps que je n'ai eu de leurs nouvelles, mon ami! disait Elfy. Je crains qu'il ne leur soit arrivé malheur. On peut s'attendre à tout dans un pays comme la Russie.
--Chère Elfy, tu as donc perdu ta confiance en Dieu et en la sainte Vierge? Espérons et prions.
--Et vous serez exaucés, mes chers, chers amis!» s'écria Mme Dérigny en s'élançant vers Elfy, qu'elle saisit dans ses bras en la couvrant de baisers.
Jacques et Paul s'étaient jetés dans les bras de Moutier, qui les embrassait; il quittait l'un pour reprendre l'autre; il embrassa à les étouffer Dérigny et sa femme; Elfy pleurait de joie après avoir pleuré d'inquiétude. Toute la journée fut un enchantement continuel; chacun racontait, questionnait sans pouvoir se lasser. Moutier et Elfy firent voir à leur soeur et à leur frère les heureux changements qu'ils avaient faits dans la maison et dans le jardin; ils accompagnèrent les nouveaux arrivés chez le curé, qui faillit tomber à la renverse quand Jacques et Paul se précipitèrent sur lui en poussant des cris de joie. Après les premiers moments de bonheur et d'agitation, les Dérigny lui donnèrent des nouvelles du général et annoncèrent son arrivée.
«Bon, excellent homme! dit le curé. Quel dommage qu'il ne soit pas en France pour toujours!»
Dérigny: «Vous n'avez rien à regretter, monsieur le curé; il vient en France pour y rester. Il veut se fixer près de nous aux environs de Loumigny, dans une terre qu'il cherche à acquérir.»
Le Curé: «Mais il sera seul! Il s'ennuiera et repartira!»
Dérigny: «Seul, monsieur le curé? Il arrive en nombreuse et aimable compagnie! Nous vous raconterons tout cela.»
Après une longue visite au curé, pendant laquelle Jacques et Paul allèrent voir leurs anciens amis et camarades, ils allèrent tous à l'auberge du Général reconnaissant. L'enseigne se balançait dans toute sa fraîcheur; la maison était propre, soignée, bien aérée, grâce aux soins de Moutier et d'Elfy; les prairies attenantes à l'auberge étaient dans l'état le plus florissant; les pommiers qui les couvraient étaient chargés de fruits. Mme Dérigny était enchantée; elle examinait son linge, sa vaisselle, ses meubles, et remercia affectueusement Elfy et Moutier de leurs bons soins.
«Nous allons nous y établir dès ce soir, dit-elle; tout y est si propre qu'on peut l'habiter sans rien déranger.»
Elfy: «Reste avec nous et chez nous jusqu'à l'arrivée du général, ma soeur; nous nous verrons mieux.»
Jacques et Paul joignirent leurs instances à celles de Moutier et d'Elfy, et n'eurent pas de peine à vaincre la légère résistance de Dérigny et de sa femme.
Tous s'établirent donc à l'Ange-gardien. Jacques et Paul reprirent avec bonheur leur ancienne chambre; Mme Dérigny voulut aussi habiter la sienne; Moutier et sa femme étaient au rez-de-chaussée et pouvaient. sans se déranger, abandonner les chambres du premier à leur soeur et à sa famille. Ils menèrent pendant un mois une vie heureuse et calme qui leur permit de mettre Elfy et Moutier au courant des moindres événements qui s'étaient passés pendant leur séparation.
Moutier et Dérigny ne cessèrent, pendant ce mois, de chercher à combler les voeux du général en lui trouvant une grande propriété avec une belle habitation. Enfin Moutier en trouva une à une lieue de Loumigny; elle fut mise en vente de la manière la plus imprévue, par suite de la mort subite du propriétaire, le baron de Crézusse, ex-banquier, fort riche, qui venait de terminer l'ameublement de ce magnifique château pour l'habiter et s'y reposer de ses fatigues. Elfy écrivit au général pour l'en informer, et profita de l'occasion pour lui renouveler mille tendresses reconnaissantes dont la gaieté assaisonnait le sentiment.
Le général répondit: «Mon enfant, j'arrive jeudi; n'oubliez pas le dîner à quatre heures.
«Le général reconnaissant.»
Effectivement, trois jours après cette lettre laconique, une berline et une calèche arrivèrent au grand galop de leurs huit chevaux et s'arrêtèrent devant l'auberge de l'Ange-gardien. Natasha sauta au bas de la berline et se jeta au cou d'Elfy en l'appelant par son nom.
«Vous voyez, ma chère Elfy, que je vous connais, que je suis votre amie, et que vous me devez un peu de l'amitié, que vous avez pour grand-père.»
Natasha tendit ensuite les deux mains à Moutier, qui s'inclina profondément en les serrant, et qui s'élança au secours du général, que Romane ne parvenait pas à dégager des coussins de la voiture. Le poignet vigoureux de Moutier l'eut bientôt enlevé; il sauta presque à terre et tomba, moitié par la secousse, moitié par affection, dans les bras de Moutier, qui eut de la peine à ne pas toucher terre avec sa charge. Mais il s'y attendait, il ne broncha pas, et il serra le général contre son coeur avec des larmes dans les yeux. Le général aussi sentit les siens se mouiller; il s'empara d'Elfy pour l'embrasser plus d'une fois. Elfy lui baisait les mains, riait, pleurait tout à la fois. Mme Dabrovine et le prince Romane furent présentés par le général.
«Ma petite Elfy, voici la fille de mon coeur et le fils de mes vieux jours. Aimez-les comme vous m'aimez.»
La profonde révérence d'Elfy fut interrompue par Mme Dabrovine, qui embrassa tendrement cette jeune amie de son vieil oncle. Le prince Romane lui serra la main avec effusion.
Moutier reçut aussi des poignées de main affectueuses de Mme Dabrovine, du prince Romane et d'Alexandre et Michel.
«Mon cher monsieur Moutier, dit Alexandre, vous nous raconterez bien en détail comment vous avez trouvé dans les bois le pauvre Jacques et son frère.
Moutier: «Très volontiers, messieurs; vous les aimerez davantage après ce récit; mon bon petit Jacques est le modèle des frères et des fils: ils sont restés ce qu'ils étaient.
Le Général: «N'avez-vous pas quelque chose à nous donner pour notre dîner, ma petite ménagère? Nous avons une faim terrible.»
Elfy, souriant: «Je croyais que vous n'aimiez plus ma pauvre cuisine et mes maigres poulets, général.»
Le Général: «Comment, petite rancuneuse, vous vous souvenez de ce détail de votre dîner de noces? Nous allons donc mourir de faim, si vous n'avez rien préparé.»
Elfy: «Soyez tranquille, général, tout est prêt, nous vous attendions pour servir.»
Le général entra et se mit à table; le couvert était mis. Elfy engagea tout le monde à s'asseoir; il fallut l'ordre exprès du général pour que les Dérigny et les Moutier se missent à table.
Le Général: «Je ne pensais pas que vous eussiez si vite oublié nos bonnes habitudes, ma petite Elfy et mon grand Moutier! Nous étions si bons amis, jadis!»
Moutier: «Et nous le sommes encore, mon général; pour vous le prouver, nous vous obéissons sans plus de résistance. Viens, Elfy; obéis comme jadis.»
Le Général: «A la bonne heure! Ici, à ma droite, Elfy; Moutier, près: de ma nièce Dabrovine; Natasha, à la gauche de Moutier; Romane, près de Natasha; Mme Dérigny, à ma gauche; Alexandre, Michel, Jacques et Paul, ou vous voudrez; Je ne me mêle pas de vous placer.»
Jacques: «Moi, près de mon bon Moutier.»
Moutier: «La place est prise par les dames, mon ami; va ailleurs.»
Les quatre garçons se placèrent en groupe tous ensemble. Elfy prouva au général qui ni elle ni sa soeur n'avaient perdu leur talent pour la soupe aux choux, la fricassée de poulet, la matelote d'anguilles, le gigot à l'ail, la salade à la crème, les pommes de terre frites et les crêpes. Le général, ne se lassait pas de redemander encore et encore de chaque plat. Le vin était bon, le café excellent, l'eau-de-vie vieille et vrai cognac. Le prince; Romane joignit ses éloges à ceux du général, et, quoique ses démonstrations fussent moins énergiques, il lui arriva deux fois de redemander des plats servis et accommodés par les deux soeurs.
Après le repas et après une promenade dans les domaines d'Elfy et de Moutier, on se dirigea vers l'auberge du Général reconnaissant. Natasha, ses frères et leurs amis couraient en avant et admirèrent avec une gaieté bruyante l'effigie rubiconde du vieux général. Toute le société entra dans la maison de Dérigny, qui avait été préparée pour recevoir le général et sa famille; les domestiques et les femmes de chambre y étaient déjà et rangeaient les effets de leurs maîtres. L'auberge était grande; chacun eut une chambre spacieuse et confortable; le général eut son salon; Mme Dabrovine eut également le sien; Natasha, Alexandre, Michel et même le prince Romane, virent avec grand plaisir un billard dans une pièce près de la salle à manger et du salon.
Dès le jour même, aidé d'Elfy et de Dérigny, le général s'installa avec les siens dans cette auberge si bien montée. Les Dérigny s'y transportèrent également. Le lendemain, le général, inquiet de ses repas, apprit avec une joie extrême que Dérigny avait déjà installé à la cuisine un excellent chef venu de Paris, et son garçon de cuisine, excellent pâtissier. Ce soin touchant de bien-être mit le comble à la reconnaissance du général; ses inquiétudes étaient finies, son bonheur devenait complet; dans sa joie, il pleura comme un enfant.