Chapter 11
«Le paysan siffla, et les chevaux partirent comme des flèches. Mais la neige commença à tomber, épaisse et serrée; le paysan perdit son chemin, et, après des efforts inutiles pour le retrouver, il me déclara qu'il fallait passer la nuit dans la forêt. Je fis semblant de me mettre en colère; je menaçai de me plaindre à la police en arrivant à Irbite; rien n'y fit; nous fûmes obligés d'attendre le jour. Cette nuit fut affreuse d'inquiétudes et d'angoisses. Je me croyais trahi par mon guide, comme l'avait été quelques années auparavant l'infortuné Wysocki, forçat comme moi, fuyant comme moi, et qui, après avoir été égaré toute une nuit comme moi dans la forêt où j'étais, fut livré aux gendarmes par son conducteur. Quand le jour parut, je menaçai encore mon paysan de le livrer à la police pour m'avoir fait perdre mon temps. Le malheureux; fit son possible pour retrouver quelques traces du chemin qu'il avait bien réellement perdu, et, au bout de quelques instants, il s'écria tout joyeux:
«--Voici des traces que je reconnais; c'est le chemin que nous devions suivre.
«--Va donc, lui dis-je, et à la grâce de Dieu!»
«Le paysan fouetta ses chevaux et arriva bientôt chez un ami qui me donna du thé et d'autres chevaux pour continuer ma route. Je changeai ainsi de chevaux et de traîneau jusqu'à Irbite; j'avais couru, sans m'arrêter, trois jours et trois nuits. Les dernières vingt-quatre heures je repris toute ma sécurité; la route était tellement encombrée de traîneaux, de kibitkas (espèce de cabriolet sur patins l'hiver, sur roues l'été), de télégas, d'hommes à cheval, de piétons qui chantaient à tue-tête, criaient, se saluaient, que je ne courais plus aucun danger d'être reconnu ni arrêté. Je fis comme eux: je chantai, je criai, je saluai des inconnus. J'étais mille kilomètres d'Ekatérininski-Zavod.
«Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans la ville d'Irbite.
«Votre passeport», me cria le factionnaire, il ajouta très bas: «Donnez vingt kopecks et passez.»
«Je donnai vite les vingt kopecks et je m'arrêtai devant une hôtellerie, où j'eus assez de peine à me faire recevoir: tout était plein. L'izbo était déjà encombrée de yamstchiks (conducteurs de chevaux et traîneaux). Je pris ma part d'un bruyant repas sibérien composé d'une soupe aux raves, de poissons secs, de gruau à l'huile et de choux marinés. Chacun s'étendit ensuite sur les bancs, sous les bancs, sur les fables, sur... le poêle et par terre; je me couchai par terre, mais je ne pus dormir; j'avais compté ce qui me restait d'argent: je n'avais plus que soixante-quinze roubles. Avec une aussi faible somme je devais renoncer à voyager en traîneau; il me fallait achever ma route à pied; j'avais des milliers de verstes à faire avant de me trouver au delà de la frontière russe, et je devais mettre près d'un an à les parcourir. Je ne perdis pourtant pas courage; j'invoquai Dieu et la sainte Vierge, qui me procureraient sans doute quelque travail, quelque moyen de gagner ma vie pour arriver jusqu'en France, seul pays au monde qui ait été compatissant et généreux pour les pauvres Polonais. Le lendemain je quittai de grand matin l'izba et Irbite; en sortant de la ville, le factionnaire me demanda mon passeport ou vingt kopecks; je préférai donner les vingt kopecks, et bien m'en prit, car à quelque distance de la ville je voulus jeter un coup d'oeil sur mon passeport, je ne le trouvai pas; j'eus beau chercher, fouiller de tous côtés, je ne pus le retrouver; il ne me restait qu'une passe de forçat pour circuler dans les environs d'Ekatérininski-Zavod; je l'avais sans doute perdu dans un traîneau ou dans la ville, à la couchée. Un tremblement nerveux me saisit. Sans passeport je ne pouvais m'arrêter dans aucune ville, aucun village; je me trouvais condamné à passer mes nuits dans les forêts ou dans les plaines immenses nommées steppes; cet hiver de 1856 était un des plus rigoureux qu'on eût vus depuis plusieurs années; la neige tombait en abondance; je me trouvais sans cesse couvert d'une couche de neige, que je secouais. Elle tombait si serrée, qu'elle effaçait les traces des routes praticables; heureusement que les voyageurs sibériens ont l'habitude de planter dans la neige de longues perches de sapin pour guider leurs compatriotes; mais souvent ces perches, abattues par les ouragans, manquent aux voyageurs. Je marchai pourtant sans perdre courage; parfois je rencontrais des yamstchiks qui venaient à ma rencontre; je suivais la trace qu'avait laissée leur traîneau, et je marchais ainsi jusqu'à la nuit; alors je creusais dans la neige un trou profond en forme de grotte; je m'y établissais pour dormir, en fermant de mon mieux, avec de la neige, l'entrée de ma grotte. La première nuit que je passai ainsi, je m'éveillai les pieds presque gelés, parce que j'avais mis sur moi mon manteau de fourrure, le poil en dedans; je me souvins que les Ostiakes (peuplades du nord de la Sibérie), qui se font des abris pareils dans la neige quand ils voyagent, mettent toujours leurs fourrures le poil en dehors. Ce moyen me réussit; je n'eus jamais les membres gelés depuis. Un jour, l'ouragan et le chasse-neige furent si violents, que les perches de sapin furent enlevées; je ne rencontrai personne qui pût m'indiquer mon chemin, et je m'égarai. Pendant plusieurs heures je marchai vaillamment, enfonçant dans la neige jusqu'aux reins, cherchant à me reconnaître, et m'égarant de plus en plus. La faim se faisait cruellement sentir; mes provisions étaient épuisées de la veille; le froid engourdissait mes membres; je n'avançais plus que péniblement; la fatigue me faisait tomber devant chaque obstacle à franchir; enfin, au moment où j'allais me laisser tomber pour ne plus me relever, j'aperçus une lumière à une petite distance. Je remerciai Dieu et la sainte Vierge de ce secours inespéré; je recueillis les forces qui me restaient, et j'arrivai devant une izba qui était à l'extrémité d'un hameau, dont les fenêtres s'éclairaient successivement. Une jeune femme se tenait près de la porte de l'izba. Je demandai à entrer; la jeune femme m'ouvrit sur-le-champ, et je me trouvai dans une chambre bien chaude, en face d'une vieille femme, mère de l'autre.
«--D'où viens-tu? Où te mène le bon Dieu? me demanda la vieille.
«--Je suis du gouvernement de Tobolsk, mère, lui répondis-je, et je vais chercher du travail dans les fonderies de fer de Bohotole, dans les monts Ourals.»
«Les deux femmes se mirent à me préparer un repas; quand j'eus assouvi ma faim, je profitai du feu qu'elles avaient allumé pour faire sécher mes vêtements et mon linge humide de neige. La vue de mes quatre chemises éveilla les soupçons des femmes. Je m'étendis sur un banc et je commençais à m'endormir, quand je fus éveillé par des chuchotements qui m'inquiétèrent; j'ouvris les yeux, et je vis quelques paysans qui étaient entrés et qui s'étaient groupés autour des femmes.
«Où est-il?» demanda l'un d'eux à voix basse.
«La jeune femme me montra du doigt; les hommes s'approchèrent et me secouèrent rudement en me demandant mon passeport.
«--De quel droit me demandez-vous mon passeport? lui répondis-je.
«Est-ce que l'un de vous est golova (tête, ancien)?
«--Non, nous sommes habitants du hameau.
«--Et comment osez-vous me déranger? Qui me dit quelles gens vous êtes et si vous n'êtes pas des voleurs? Attendez, vous trouverez à qui parler.
«--Nous sommes d'ici, et nous avons le droit de savoir qui nous logeons chez nous.
«--Eh bien! je me nomme Dmitri Boganine, du gouvernement de Tobolsk, et je vais à Bohotole pour avoir de l'ouvrage dans les établissements du gouvernement, et ce n'est pas la première fois que je traverse le pays.»
«J'entrai alors dans les détails que j'avais appris par l'étude des cartes du pays et mes conversations avec les marchands d'Ekatérininski-Zavod. Je finis enfin par leur montrer mon passeport, qui n'était autre chose que la passe que j'avais conservée.
«Aucun d'eux ne savait lire, mais la vue du cachet impérial leur suffit; ils furent convaincus que j'avais un passeport en règle, et ils se retirèrent en me demandant humblement pardon de m'avoir dérangé.
«Mais nous sommes excusables, ami; on nous ordonne d'arrêter les forçats qui s'échappent.
«--Comment des forçats pourraient-ils se trouver si loin des pocélénié (lieu de détention)?
«--Il s'en échappe quelquefois, et nous en avons arrêté quelques-uns.»
«Ils me quittèrent, et j'achevai ma nuit tranquillement.»
XX
VOYAGE PENIBLE, HEUREUSE FIN
«Le lendemain je pris congé des femmes et je continuai ma route, bien décidé à ne plus demander d'abri à aucun être humain; j'avais encore soixante-dix roubles; en couchant dans les bois, en n'achetant que le pain strictement nécessaire à ma subsistance, j'espérais pouvoir arriver jusqu'à Vologda; il y a dans les environs de cette ville beaucoup de fabriques de drap, de toile à voiles et des tanneries, où je pouvais trouver à gagner l'argent nécessaire pour arriver à la fin de mon voyage. Je marchai donc résolument, et Dieu seul sait ce que j'ai souffert pendant ces quatre mois d'un rude hiver. Quelquefois je sentais faiblir mon courage; je le ranimais en baisant avec ferveur une croix en bois que je m'étais fabriqué avec mon couteau. Deux fois seulement j'entrai dans une maison habitée, pour y coucher; un soir, il neigeait, le froid était terrible, j'étais presque fou de fatigue, de froid, de misère; un besoin irrésistible d'avaler quelque chose de chaud s'empara de moi; une soupe aux raves bien chaude m'eût paru un régal de Balthazar; je courus, sous cette impression, vers une lumière qui m'apparaissait à quelques centaines de pas; j'arrivai devant une izboucha (petite izba) habitée par un jeune homme, sa femme et deux enfants. J'appelai; on m'ouvrit.
«--Qui es-tu? Que veux-tu? demanda le jeune homme.
«--Je suis un voyageur égaré. J'ai froid, j'ai faim; donnez-moi quelque chose de chaud à avaler.
«--Entre; que Dieu te bénisse! Mets-toi sur le banc; nous allons souper.»
«Je tombai plutôt que je ne m'assis sur le banc devant lequel était la table chargée d'une terrine de soupe, un pot de kasha (espèce de bouillie épaisse au sarrasin) et une cruche de kvass (boisson russe assez semblable au cidre). La jeune femme me regardait avec surprise et pitié; elle s'empressa de me servir de la soupe aux choux toute bouillante; j'avalai ma portion en un instant; je n'osais en redemander; mes regards avides parlaient sans doute pour moi, car le jeune homme se mit à rire et me servit une seconde copieuse portion.
«Mange, ami, mange; si tu as peur des gendarmes, rassure-toi, nous ne te dénoncerons pas.»
Je le remerciai des yeux et j'engloutis la seconde terrine. On me servit ensuite du kasha; j'en mangeai plusieurs fois; le kvass me donna des forces. Quand j'eus finis ce repas délicieux, je remerciai mes excellents hôtes et je me levai pour m'en aller.
«--Où vas-tu, frère? dit le jeune homme.
«--Dans les bois d'où je suis venu.
«--Pourquoi ne restes-tu pas chez nous? Ma femme et moi, nous prions d'accepter notre izboucha pour y passer la nuit.
«--Je vous gênerais; vous n'avez qu'une chambre.
«--Qu'importe! tu nous apporteras la bénédiction de Dieu. Viens;: faisons nos prières devant les images, et repose-toi ensuite; tu es fatigué.»
«J'acceptai avec un signe de croix, selon l'usage des paysans, et un Merci, frère»...
«Nous nous mîmes devant les images et. nous commençâmes nos signes de croix et nos paklony (demi-prosternations); c'est en quoi consistent; les prières des paysans russes. J'eus bien soin d'en faire autant que mes hôtes. Je m'étendis ensuite sur un banc, où je m'endormis profondément jusqu'au jour.
«Avant de quitter ces braves gens, j'acceptai encore un repas de soupe aux choux et de kasha. On remplit mes poches de pain bis; ils ne voulurent pas recevoir l'argent que je leur offrais, et je me remis en route avec un nouveau courage.
«A la fin d'avril j'arrivai près de Vologda; je trouvai facilement du travail dans une tannerie située loin de la ville et de toute habitation; j'y travaillai près d'un mois, puis je continuai mon voyage avec cinquante roubles de plus dans ma poche.
«Je continuai à coucher dans les bois; j'eus le bonheur d'éviter toute rencontre de gendarmes et de soldats, comme j'avais évité les ours qui remplissent les forêts de l'Oural.
«J'achetais du pain dans les maisons isolées que je rencontrais. Une fois je faillis être dénoncé comme brigand par un vieillard chez lequel j'étais entré pour demander un pain. Il me dit d'attendre, qu'il allait m'en apporter.
«A peine était-il sorti, que sa fille courut à un coffre, en retira un pain, et dit en me le donnant:
«Pars vite, pauvre homme, mon père est allé à la ville chercher des gendarmes. Tourne dans le sentier à droite qui passe dans les bois, et cours pour qu'on ne te prenne pas. Je dirai que tes amis sont venus te chercher.»
«Je la remerciai, et je pris de toute la vitesse de mes jambes le chemin que cette bonne fille m'avait indiqué. Je courus pendant plusieurs heures, me croyant toujours poursuivi. Mon voyage devint de plus en plus périlleux à mesure que j'approchais du centre de la Russie. J'osais à peine acheter du pain pour soutenir ma misérable, existence, quand me trouvai près de Smolensk, dans les bois de votre excellent oncle, dont j'ignorais le séjour dans le pays; je n'avais rien pris depuis deux jours et je n'avais plus un kopeck pour acheter un morceau de pain. Il y avait près d'un an que j'avais quitté Ekatérininski-Zavod, un an que j'errais inquiet et tremblant, un an que je priais Dieu de terminer mes souffrances. Elles ont trouvé une heureuse fin, grâce à la généreuse hospitalité de votre bon oncle, grâce à votre bonté à tous, dont je garderai un souvenir reconnaissant jusqu'au dernier jour de mon existence.
--Bien raconté et bien terminé, mon pauvre Romane, dit le général en lui serrant les mains; vous nous avez tous fait frémir plus d'une fois d'indignation et de terreur; ma nièce et Natasha ont encore des larmes dans les yeux; mais tout cela est du passé, Dieu merci! et comme il faut vivre du présent et non du passé, je demande à entamer quelques comestibles, car je meurs de faim et de soif; il y a deux heures que nous vous écoutons.
--Ces heures ont passé bien vite, dit Natasha.
Le général, souriant: «Voyez-vous, la méchante. Elle trouve que vous n'en avez pas assez et que vous auriez dû subir d'autres tortures, d'autres malheurs, pour lui faire le plaisir de les entendre raconter.»
Natasha: «Mon oncle, la faim vous fait oublier vos bons sentiments, sans quoi vous n'auriez pas fait une si malicieuse interprétation de mes paroles. Monsieur Jacks..., pardon, je veux dire prince Romane, demandez, je vous prie, à Dérigny de nous passer quelques provisions.»
Le prince s'empressa d'obéir.
Le général, riant et la bouche pleine: «Dis donc, Natasha, à présent que Romane t'apparaît dans toute sa grandeur, ne va pas le traiter comme un Jackson.»
Le prince: «Au contraire, mon cher comte, plus que jamais elle doit voir en moi un ami dévoué prêt à la servir en toute occasion. Ne suis-je pas à jamais votre obligé à tous? Et j'ose espérer qu'aucun de vous n'en perdra le souvenir. N'est-ce pas, chère madame Dabrovine, que vous n'oublierez pas votre fidèle Jackson?»
Madame Dabrovine: «Certainement non; je puis bien vous le promettre.»
Le général: «Alors jurons tous; faisons le serment des Horaces!»
Le général avança son bras, un os de poulet à la main; ses compagnons ne l'imitèrent pas; mais ils se jurèrent tous en riant la fidélité des Horaces.
Le général: «Mangez donc, sac à papier! Il faut noyer, étouffer le passé dans le vin et dans le bon pâté que voici. Eh! Dérigny, où avez-vous eu ce pâté?»
Dérigny: «A la dernière station avant la frontière, mon général.»
Le général: «Bon pâté, parbleu! c'est un dernier souvenir de ma pauvre patrie. Mange, Natasha; mange, Natalie; mange, Romane.»
Et il leur donnait à tous des tranches formidables.
Madame Dabrovine: «Jamais je ne pourrai manger tout cela, mon oncle.»
Le général: «Allons donc! Avec un peu de bonne volonté tu iras jusqu'à la fin. Tiens, regarde comme j'avale cela, moi.»
Mme Dabrovine sourit; Natasha rit de tout son coeur; Romane joignit son rire au sien.
Le général: «On voit bien que tu as passé la frontière, mon pauvre garçon; voilà que tu ris de tout ton coeur.»
Romane: «Oh oui! mon ami, j'ai le coeur léger et content.»
Le repas fut copieux pour le général et gai pour tous, grâce aux plaisanteries aimables du bon général. Quand on s'arrêta pour dîner, le secret du prince Romane fut révélé à ses anciens élèves et aux enfants de Dérigny. Lui et sa femme savaient dès l'origine ce qu'était M. Jackson. Alexandre et Michel regardaient avec une surprise mêlée de respect leur ancien gouverneur. Ils ne dirent rien d'abord, puis ils s'approchèrent du prince, lui prirent les mains et les serrèrent contre leur coeur.
Alexandre: «Je suis bien fâché... c'est-à-dire bien content, que vous soyez le prince Pajarski, mon bon monsieur Jackson. Cela me fait bien de la peine,... non, je veux dire... que... ce sera bien triste..., c'est-à-dire bien heureux pour nous, de ne plus vous voir..., pas pour nous, pour vous, je veux dire... Je vous aime tant!»
Le pauvre Alexandre, qui ne savait plus ce qu'il disait, éclata en sanglots, et se jeta dans les bras de son ex-gouverneur. Michel fit comme son frère. Le prince Romane les embrassa, les serra contre son coeur.
Le prince: «Mes chers enfants, vous resterez mes chers élèves, si votre mère et votre oncle veulent bien me garder; pourquoi me renverrait-on, si tout le monde est content de moi?»
Alexandre: «Comment! vous voudriez..., vous seriez assez bon pour rester avec nous, quoique vous soyez prince?»
Le prince: «Eh! mon Dieu, oui! un pauvre prince sans le sou, qui sera assez bon pour vivre heureux au milieu d'excellents amis, si toutefois ses amis veulent bien le lui permettre.»
Mme Dabrovine lui serra la main en le remerciant affectueusement de la preuve d'amitié qu'il leur donnait. Le général l'embrassa à l'étouffer; Natasha le remerciait du bonheur de ses frères; Jacques et Paul restaient à l'écart.
«Et vous, mes bons enfants, leur dit le prince en les embrassant, je veux aussi vous conserver comme élèves: je serai encore votre maître et toujours votre ami. C'est toi, mon petit Paul, qui m'as trouvé le premier.»
Paul: «Je me le rappelle bien! Vous aviez l'air si malheureux! Cela me faisait de la peine.»
Jacques: «J'ai bien pensé que vous vous étiez sauvé de quelque prison! Vous aviez si peur qu'on ne vous dénonçât.»
Le prince: «L'as-tu dit à quelqu'un?»
Jacques: «A personne! Jamais! Je savais bien que cela pourrait vous faire du mal.»
Le général: «Brave enfant! tu auras la récompense de ta charitable discrétion.»
Jacques: «Je n'en veux pas d'autre que votre amitié à tous!
Le général: «Tu l'as et tu l'auras, mon brave garçon.»
Le général, qui n'oubliait jamais les repas, appela Dérigny pour commander un bon dîner et du bon vin qu'on boirait à la santé de Romane et de tous les Sibériens.
Pendant qu'on apprêtait le dîner, Mme Dabrovine et Natasha allèrent voir les chambres où l'on devait coucher; elles choisirent pour le général la meilleure et la plus grande; une belle à côté, pour le prince Pajarski, et quatre autres chambres pour elles-mêmes, pour les deux garçons, pour Mme Dérigny et Paul, et enfin pour Dérigny et Jacques. Elles s'occupèrent avec Mme Dérigny à faire les lits, à donner de l'air aux chambres et à les rendre aussi confortables que possible.
Le dîner fut excellent et fort gai; on but les santés des absents et des présents. Le général calcula que le lendemain devait être le jour de la prise de possession de Gromiline par le prince Négrinski; ils s'amusèrent beaucoup du désappointement et de la colère que devait éprouver Mme Papofski, Natasha seule la plaignit et trouva la punition trop forte.
Le général: «Tu oublies donc, Natasha, qu'elle voulait nous dénoncer tous et nous faire tous envoyer en Sibérie? Elle n'aura d'autre punition que de retourner dans ses terres, qu'elle n'aurait pas dû quitter, et de ne pas avoir ma fortune, qu'elle ne devait pas avoir.»
Natasha: «C'est vrai, mon oncle, mais nous sommes si heureux, tous réunis, que cela fait peine de penser à son chagrin.»
Le général: «Chagrin! dis donc fureur, rage. Elle n'a que ce qu'elle mérite, crois-moi. Prions pour elle, afin que Dieu ne lui envoie pas une punition plus terrible que celle que je lui inflige.»
XXI
L'ASCENSION
Le voyage continua gaiement; on passa quelques jours dans chaque ville un peu importante qu'on devait traverser. A la fin de juin on arriva aux eaux d'Ems; le général voulut absolument les faire prendre à Mme Dabrovine, dont la santé était loin d'être satisfaisante. La jeunesse fit des excursions amusantes dans les montagnes et dans les environs d'Ems. Le général voulut un jour les accompagner pour escalader les montagnes qui dominent la ville.
«Mon général, permettez-vous que je vous accompagne? dit Dérigny. Le général: «Pourquoi, mon ami? croyez-vous que je ne puisse pas marcher seul?»
Dérigny: «Pas du tout, mon général; mais si vous aviez besoin d'un aide pour grimper de rocher en rocher, je serais là, très heureux de vous offrir mon bras.
Le général: «Vous croyez donc que je resterai perché sur un rocher, sans pouvoir ni monter ni descendre?»
Dérigny: «Non, mon général, mais il vaut toujours mieux être plusieurs pour..., pour ce genre de promenade.»
Le général; «Ne serons-nous pas plusieurs, puisque nous y allons tous?»
Dérigny: «C'est vrai, mon général, mais... je serai plus tranquille si vous me.. permettez de vous suivre.»
Le général: «Je vois où vous voulez en venir, mon bon ami! Vous voudriez me faire rester à la maison ou sur la promenade. Eh bien, non; la maison m'ennuie, la promenade des eaux m'ennuie; je veux respirer l'air pur des montagnes, et je les accompagnerai.»
L'air inquiet de Dérigny fit rire le général et l'attendrit en même temps. «Venez avec nous, mon ami, venez; nous grimperons ensemble; vous allez voir que je suis plus leste que je n'en ai l'air.»
Le général fit une demi-pirouette, chancela et se retint au bras de Dérigny, qui sourit.
«Vous triomphez, parce que mon pied a accroché une pierre! Mais... vous me verrez à l'oeuvre. Allons, en avant! à l'assaut!»
Les quatre enfants partirent en courant. Natasha aurait bien voulu les suivre; mais elle avait seize ans, il fallait bien donner quelque chose à son titre de jeune personne; elle soupira et elle resta près de son oncle, qui marchait de toute la vitesse de ses jambes de soixante-quatre ans. Le prince Romane et Dérigny marchaient près de lui. Quand on arriva au sentier étroit et rocailleux que se perdait dans les montagnes, le général poussa Natasha devant lui.
«Va, mon enfant, rejoindre tes frères et les petits Dérigny qui grimpent comme des écureuils. Il n'y a personne ici, et tu peux courir tant que tu veux. Moi, je vais escalader tout cela à mon aise, sans me presser. Romane, passe devant, mon fils; Dérigny fermera la marche.»
Le général commença son ascension, lentement, péniblement: il n'était pas à moitié de la montagne, qu'il demandait si l'on était bientôt au sommet. Natasha allait et venait, descendait en courant ce qu'elle venait de gravir, pour savoir comment son oncle se tirait d'affaire. Romane précédait le général de quelques pas, lui donnant la main dans les passages les plus difficiles. Dérigny suivait de près, le poussant par moments, sous prétexte de s'accrocher à lui pour ne pas tomber.
«C'est ça! appuyez-vous sur moi, Dérigny! Tenez ferme, pour ne pas rouler dans les rochers, criait le général, enchanté de lui servir d'appui. Vous voyez que je ne suis pas encore si lourd ni si vieux, puisque c'est moi que vous aide à monter.»
Les enfants étaient déjà au sommet, poussant des cris de joie et appelant les retardataires, le pauvre général suait à faire pitié.