Le Général Dourakine

Chapter 10

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Malgré sa résistance, Mme Papofski fut enlevée par ces hommes robustes qu'elle n'avait pas aperçus, et entraînée dans un salon petit, mais d'apparence assez élégante. Quand elle fut au milieu de ce salon, elle se sentit descendre par une trappe à peine assez large pour laisser passer le bas de son corps; ses épaules arrêtèrent la descente de la trappe; terrifiée, ne sachant ce qui allait lui arriver, elle voulut implorer la pitié des deux hommes qui l'avaient amenée, mais ils étaient disparus; elle était seule. A peine commençait-elle à s'inquiéter de sa position, qu'elle en comprit toute l'horreur, elle se sentit fouettée comme elle aurait voulu voir fouetter ses paysans. Le supplice fut court, mais terrible. La trappe remonta; la porte du petit salon s'ouvrit.

«Vous pouvez sortir, Maria Pétrovna», lui dit le capitaine ispravnik qui entrait, en lui offrant le bras d'un air souriant.

Elle aurait bien voulu l'injurier, le souffleter, l'étrangler, mais elle n'osa pas et se contenta de passer devant lui sans accepter son bras. «Maria Pétrovna, lui dit le capitaine ispravnik en l'arrêtant, j'ai eu l'honneur de vous offrir mon bras; est-ce que vous voudriez recommencer une querelle avec moi?... Non, n'est-ce pas?... Ne sommes-nous pas bons amis? ajouta-t-il avec un sourire charmant. Allons, prenez mon bras: j'aurai l'honneur de vous conduire jusqu'à votre voiture. Ne mettons pas le public dans nos confidences; tout cela doit rester entre nous.» Mme Papofski, encore tremblante, fut obligée d'accepter le bras de son ennemi, qui lui parla de la façon la plus gracieuse; elle ne lui répondait pas.

Le capitaine ispravnik, bas et familièrement: «Vous me direz bien quelques paroles gracieuses, ma chère Maria Pétrovna, devant tous ces gens qui nous regardent. Un petit sourire, Maria Pétrovna, un regard aimable: sans quoi je devrai vous faire faire connaissance avec un autre petit salon très gentil, bien plus agréable que celui que vous connaissez; on y reste plus longtemps... et on en sort toujours pour se mettre au lit.

--J'ai hâte de m'en retourner chez moi, Yéfime Vassiliévitche, répondit Mme Papofski en le regardant avec le sourire qu'il réclamait; j'ai été déjà bien indiscrète de vous faire une si longue visite.

--J'espère qu'elle vous a été agréable, chère Maria Pétrovna, comme à moi.

--Certainement, Yéfime Vassiliévitche... (dites mon cher Yéfime Vassiliévitche, lui dit à l'oreille le capitaine ispravnik), mon cher Yéfime Vassiliévitche, répéta Mme Papofski. (Demandez-moi à venir vous voir, continua son bourreau.) Venez donc me voir à Gromiline... (mon cher, dit l'ispravnik), mon cher... Ah!... ah! Je meurs!»

Et Mme Papofski tomba dans les bras du capitaine ispravnik. L'effort avait été trop violent; elle perdit connaissance. Le capitaine ispravnik la coucha dans sa voiture, fit semblant de la plaindre, de s'inquiéter, et ordonna au cocher de ramener sa maîtresse le plus vite possible, parce qu'elle avait besoin de repos. Le cocher fouetta les chevaux, qui partirent ventre à terre.

«Bonne journée! se dit le capitaine ispravnik. Deux cent mille roubles! Ah! ah! ah! la Papofski! comme elle s'est laissé prendre! j'irai la voir; si je pouvais lui extorquer encore quelque chose! Je verrai, je verrai.»

Le mouvement de la voiture, les douleurs qu'elle ressentait et le grand air firent revenir Mme Papofski de son évanouissement. Elle se remit avec peine sur la banquette de laquelle elle avait glissé, et se livra aux plus altières réflexions et aux plus terribles colères jusqu'à son retour à Gromiline. Elle se coucha en arrivant, prétextant une migraine pour ne pas éveiller la curiosité des domestiques, et resta dans son lit trois jours entiers. Le quatrième jour, quand elle voulut se lever, un mouvement extraordinaire se faisait entendre dans la maison.

XVII

PUNITION DES MÉCHANTS

Mme Papofski passa un peignoir, appela ses femmes, qui ne répondirent pas à son appel, ses enfants, qui avaient également disparu, et se décida à aller voir elle-même quelle était la cause du tumulte qu'elle entendait de tous côtés. Dans le premier salon il n'y avait personne; dans le second salon elle vit une multitude de caisses et de malles; elle entra dans la salle de billard et vit, avec une surprise mêlée de crainte, plusieurs hommes, parmi lesquels elle reconnut le capitaine ispravnik; ils causaient avec animation. En reconnaissant le capitaine ispravnik, elle ne put retenir un cri d'effroi; venait-il l'arrêter et l'emmener en prison? Chacun se retourna; un des hommes s'approcha d'elle, la salua, et lui demanda si elle était Maria Pétrovna Papofski.

«Oui, répondit-elle d'une voix étouffée par l'émotion, je suis la nièce du général comte Dourakine.

--Je suis le général Négrinski, Maria Pétrovna, et je viens, selon le désir de votre oncle, prendre possession de la terre de Gromiline, aujourd'hui 10 mai.»

Madame Papofski, effrayée: «La terre de Gromiline!... Mais... c'est moi qui...»

Le général Négrinski: «C'est moi qui ai acheté la terre de Gromiline, Maria Pétrovna. Cette nouvelle paraît vous surprendre; je l'ai achetée il y a deux mois, et payée comptant, cinq millions; l'acte est entre les mains du capitaine ispravnik, qui devait tenir l'affaire secrète jusqu'à mon arrivée. Je viens aujourd'hui m'y installer, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, et vous prier de retourner chez vous, comme me l'a prescrit le comte Dourakine.»

Mme Papofski voulut parler; aucun son ne put sortir de ses lèvres décolorées et tremblantes; elle devint pourpre; ses veines se gonflèrent d'une manière effrayante; ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbites.

Le prince Négrinski la regardait avec surprise; il voulut la rassurer, lui dire un mot de politesse, mais il n'eut pas le temps d'achever la phrase commencée: elle poussa un cri terrible et tomba en convulsions sur le parquet.

Le prince Négrinski la fit relever et reporter dans sa chambre, où il la fit remettre entre les mains de ses femmes, qu'on avait retrouvées dans la cour avec les enfants. Il continua ses affaires avec le capitaine ispravnik, qui s'inclinait bassement devant un général aide de camp de l'empereur, et il acheva de s'installer paisiblement à Gromiline, à la grande satisfaction des paysans, qui avaient eu pendant quelques jours la crainte d'appartenir à Mme Papofski.

Il était impossible de faire partir Mme Papofski dans l'état où elle se trouvait; le prince donna des ordres pour qu'elle et ses enfants ne manquassent de rien; au bout de quelques jours, le mal avait fait des progrès si rapides, que le médecin la déclara à toute extrémité; on fit venir le pope [9] pour lui administrer les derniers sacrements; quelques heures avant d'expirer, elle demanda à parler au prince Négrinski; elle lui fit l'aveu de ses odieux projets par rapport à son oncle et à sa soeur, confessa la corruption qu'elle avait cherché à exercer sur le capitaine ispravnik, raconta la scène qui s'était passée entre elle et lui, et l'accusa d'avoir causé sa mort en lui ôtant, par ces émotions multipliées, la force de supporter la dernière découverte de la perfidie de son oncle. Elle finit en demandant justice contre son bourreau.

[Note 9: Prêtre russe.]

Le général prince Négrinski, indigné, lui promit toute satisfaction; il se rendit immédiatement chez le prince gouverneur, qui l'accompagna à Gromiline: le gouverneur arriva assez à temps pour recevoir de la bouche de la mourante la confirmation du récit du prince Négrinski. Le capitaine ispravnik fut arrêté, mis en prison; on trouva dans ses papiers l'obligation de deux cent mille roubles; il fut condamné à être dégradé et à passer dix ans dans les mines de Sibérie.

Ainsi finit Mme Papofski; un acte de vengeance fut le dernier signal de son existence.

Ses enfants furent ramenés chez eux, où les attendait leur père. Mme Papofski ne fut regrettée de personne; sa mort fut l'heure de la délivrance pour ses enfants comme pour ses malheureux domestiques et paysans.

XVIII

RECIT DU PRINCE FORÇAT

Pendant que ces événements tragiques se passaient à Gromiline. le général et ses compagnons de route continuaient gaiement et paisiblement leur voyage. Le prince Romane raconta à Natasha les principaux événements de son arrestation, de sa réclusion, de son injuste condamnation, de son horrible voyage de forçat, de son séjour aux mines, et enfin de son évasion[10].

[Note 10: Les passages les plus intéressants du récit qu'on va lire sont pris dans un livre historique plein de vérité et d'intérêt émouvant: Souvenirs d'un Sibérien.]

«J'avais donné un grand dîner dans mon château de Tchernoïgrobe, dit le prince, à l'occasion d'une fête ou plutôt d'un souvenir national...

--Lequel? demanda Natasha.

--La défaite des Russes à Ostrolenka. Dans l'intimité du repas j'appris que plusieurs de mes amis organisaient un mouvement patriotique pour délivrer la Pologne du joug moscovite. Je blâmai leurs projets, que je trouvai mal conçus, trop précipités, et qui ne pouvaient avoir que de fâcheux résultats. Je refusai de prendre part à leur complot. Mes amis m'avaient quitté mécontents; fatigué de cette journée, je m'étais couché de bonne heure et je dormais profondément, lorsqu'une violente secousse m'éveilla. Je n'eus le temps ni de parler, ni d'appeler, ni de faire un mouvement: en un clin d'oeil je fus bâillonné et solidement garrotté. Une foule de gens de police et de soldats remplissaient ma chambre; une fenêtre ouverte indiquait par où ils étaient entrés. On se mit à visiter tous mes meubles; on arracha même les étoffes du canapé et des fauteuils pour fouiller dans le crin qui les garnissait; on me jeta à bas de mon lit pour en déchirer les matelas; on ne trouva rien que quelques pièces de poésies que j'avais faites en l'honneur de ma patrie morcelée, opprimée, écrasée. Ces feuilles suffirent pour constater ma culpabilité. Je fus enveloppé dans un manteau de fourrure, le même qui m'a causé une si vive émotion à Gytomire.

--Ah! je comprends, dit Natasha; mais comment s'est-il trouvé à Gytomire?

--Quand le temps était devenu chaud, pendant mon long voyage de forçat, ce manteau gênait mes mouvements, déjà embarrassés par des fers pesants et trop étroits qu'on m'avait mis aux pieds, et je le vendis à un juif de Gytomire. On me passa par la fenêtre, on me coucha dans une téléga (charrette à quatre roues), et l'on partit d'abord au pas, puis, quand on fut loin du village, au grand galop des trois chevaux attelés à ma téléga.

«Alors on me délivra de mon bâillon; je pus demander pour quel motif j'étais traité ainsi et par quel ordre.

«Par l'ordre de Son Excellence le prince général en chef», me répondit un des officiers qui étaient assis sur le bord de la téléga, les jambes pendantes en dehors.

«--Mais de quoi m'accuse-t-on? Qui est mon accusateur?»

«--Vous le saurez quand vous serez en présence de Son Excellence.

«--Nous autres, nous ne savons rien et nous ne pouvons rien vous dire.

«--C'est incroyable qu'on ose traiter ainsi un militaire, un homme inoffensif.

«--Taisez-vous, si vous ne voulez être bâillonné jusqu'à la prison.»

«Je ne dis plus rien; nous arrivâmes à Varsovie à l'entrée de la nuit: le gouverneur était seul, il m'attendait.

«Mon interrogatoire fut absurde; j'en subis plusieurs autres, et j'eus le tort de répondre ironiquement à certaines questions que m'adressaient mes juges et le gouverneur sur la conspiration qu'on avait découverte et qui n'existait que dans leur tête. Ils se fâchèrent; le gouverneur me dit des grossièretés, auxquelles je répondis vivement, comme je le devais.

«--Votre insolence, me dit-il, démontre, monsieur, votre esprit révolutionnaire et la vérité de l'accusation portée contre vous. Sortez, monsieur; demain vous ne serez plus le prince Romane Pajarski, mais le forçat n° * * *. Vous le connaîtrez plus tard.»

«L'Excellence sonna, me fit emmener.

«Au cachot n° 17», dit-il.

«On me traîna brutalement dans ce cachot, dont le souvenir me fait dresser les cheveux sur la tête; c'est un caveau de six pieds de long, six pieds de large, six pieds de haut, sans jour, sans air; un grabat de paille pourrie, infecte et remplie de vermine composait tout l'ameublement. Je mourais de faim et de soif, n'ayant rien pris depuis la veille. La soif surtout me torturait. On me laissa jusqu'au lendemain dans ce trou si infect, que lorsqu'on y entra pour me mettre les fers aux pieds et aux mains, les bourreaux reculèrent et déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas me ferrer, faute de pouvoir respirer librement. On me poussa alors dans un passage assez sombre, mais aéré; en un quart d'heure mes chaînes furent solidement rivées.

«Les anneaux de mes fers se trouvèrent trop étroits; on me serra tellement les jambes et les poignets, que je ne pouvais plus me tenir debout ni me servir de mes mains mes supplications ne firent qu'exciter la gaieté de mes bourreaux. Avant de me mettre les fers, on me lut mon arrêt; j'étais condamné à travailler aux mines en Sibérie pendant toute ma vie, et à faire le voyage à pied.

«Quand l'opération du ferrage fut terminée, on me força à regagner mon cachot; je tombais à chaque pas; j'y arrivai haletant, les pieds et les mains déjà gonflés et douloureux. Je m'affaissai sur ma couche infecte, mais je fus forcé de la quitter presque aussitôt, me sentant dévoré par la vermine qui la remplissait.

«Je me traînai sur mes genoux au bout de mon cachot; le sol, détrempé par l'humidité, me procura, en me glaçant, un autre genre de supplice, que je préférai toutefois au premier. «Vous devinez sans peine les sentiments qui m'agitaient; au milieu de ma désolation, le souvenir de votre excellent oncle, de sa tendresse, de sa sollicitude pour mon bien-être me revint à la mémoire, et me fut, une pensée consolante dans mon malheur. Je ne sais combien de temps je restai dans cette affreuse position; je sentais mes forces s'épuiser, et, quand le gardien vint m'apporter une cruche d'eau et un morceau de pain, il me trouva étendu par terre sans connaissance; il alla prévenir son chef, qui alla, de son côté, chercher des ordres supérieurs.

«--Qu'il crève! qu'on le laisse où il est et comme il est», répondit l'Excellence de la veille.

«Il paraît néanmoins que, sur les représentations d'un aide de camp de l'empereur, le général Négrinski, le même qui vient d'acheter Gromiline, qui paraît avoir des sentiments de justice et d'humanité, et qui se trouvait à Varsovie, envoyé par son maître, l'Excellence donna des ordres pour qu'on me changeât de cellule et pour qu'on m'ôtât mes fers.

«Quand je revins à moi, je me crus en paradis; mes pieds et mes mains étaient libres, je me trouvais dans un cachot deux fois plus grand que le premier; une fenêtre grillée laissait passer l'air et le jour; de la paille fraîche sur des planches faisait un lit passable; on me rendit mon manteau de fourrure pour me préserver du froid pendant mon sommeil. Mes vêtements, trempés par la boue du cachot précédent, avaient été remplacés par les habits de forçat que je ne devais plus quitter; une chemise de grosse toile, une touloupe [11], de la chaussure en lanières d'écorce de bouleau, une bande de toile pour remplacer le bas et envelopper les jambes jusqu'aux genoux; où finissait la culotte de grosse toile, et un bonnet de peau de mouton, me classaient désormais dans les forçats. J'étais seul, je ne comprenais pas d'où provenait cet heureux changement; le gardien me l'expliqua le lendemain, et j'en remerciai bien sincèrement Dieu qui, par l'entremise du général Négrinski, avait touché en ma faveur ces coeurs fermés à tout sentiment de pitié.

[Note 11: Pelisse en peau de mouton que portent les paysans; le poil est en dedans, la peau on dehors; l'été, on la remplace par le cafetan en drap.]

«Je ne vous raconterai pas les détails de mes derniers jours de prison, ni de mon terrible voyage, un peu adouci par la compassion des gens du peuple qui nous voyaient passer et qui obtenaient la permission de nous donner des secours; les uns nous offraient du pain, des gâteaux; d'autres, du linge, des chaussures, des vêtements; tous nous témoignaient de la compassion; nous avions les fers aux pieds et aux mains; nous étions enchaînés deux à deux.

«Je me trouvai avoir pour compagnon de chaîne un jeune homme de dix-huit ans qui avait chanté des hymnes à la patrie, qui s'était montré fervent catholique, qui avait fait des voeux pour la délivrance de la malheureuse Pologne. Il était fils unique, adoré par ses parents, et il pleurait leur malheur bien plus que le sien. Je le consolais et l'encourageais de mon mieux; je sais que peu de temps après notre arrivée à Simbirsk il chercha à, s'échapper et fut repris après une courte lutte dans laquelle il se défendit avec le courage du désespoir contre le lieutenant qui commandait le détachement envoyé à sa poursuite; il fut ramené et knouté à mort. Il est maintenant près du bon Dieu, où il prie pour ses bourreaux.

«Notre voyage dura près d'un an; plusieurs d'entre nous moururent en route; on nous forçait à traîner le mourant et quelquefois son cadavre jusqu'à la prochaine couchée. Les coups de fouet pleuvaient sur nous au moindre ralentissement de marche, au moindre signe d'épuisement et de désespoir. Jamais un acte de complaisance, un mot de pitié, un regard de compassion ne venait adoucir notre martyre.

«L'escorte nombreuse qui nous conduisait, qui nous chassait devant elle comme un troupeau de moutons, était tout entière sous le joug de la terreur: la dénonciation d'un camarade pouvait amener dans nos rangs de forçats le malheureux qui nous aurait témoigné quelque pitié, et chaque soldat redoublait de dureté pour se bien faire voir de ses chefs.

«Nous arrivâmes enfin à Ekatérininski-Zovod; on nous mena devant le smotritile (surveillant), qui nous regarda longtemps, nous interrogea sur ce que nous savions faire, fit inscrire dans les premiers numéros ceux qui savaient lire, écrire, compter. Il me questionna longuement, parut content de ma science, et me désigna pour travailler aux travaux de routes et de constructions. On nous ôta nos fers, et l'on indiqua à chacun le cachot de son numéro; j'eus le numéro 1; on dit que j'étais le mieux partagé. C'était sale, petit, sombre, mais logeable; il y avait de l'air suffisamment pour respirer; du jour assez pour retrouver ses effets; un lit passablement organisé pour y dormir; un escabeau assez solide pour vous porter, et un baquet pour recevoir les eaux sales. «Mes premiers jours de travail extérieur furent terribles; on nous occupait exprès aux travaux les plus rudes; on nous forçait à porter ou à tirer des poids énormes; les coups de fouet n'étaient pas ménagés, et si une plainte, un gémissement nous échappait, il fallait subir le fouet en règle, et ensuite, avec les épaules déchirées, il fallait reprendre le travail interrompu par la punition. Dans la soirée, un autre supplice commençait pour moi; on profitait de mon savoir pour me faire faire le travail des bureaux; il fallait, en un temps toujours insuffisant, écrire ou copier un nombre de pages presque impossible. Et, quand on n'avait pas fini à l'heure voulue, la peine du fouet recommençait plus ou moins cruelle, selon l'humeur plus ou moins excitée du smotritile.

«J'eus le bonheur d'échapper en toute occasion à toute punition corporelle, force de zèle et d'activité; mais il n'en fut pas ainsi de mes malheureux compagnons de travail. La nourriture était insuffisante et si mauvaise, qu'il fallait la faim qui nous torturait pour manger les aliments qu'on nous présentait.

XIX

EVASION DU PRINCE

«J'ai vécu ainsi pendant deux ans; je n'eus, pendant ces deux années, d'autre espoir, d'autre désir, d'autre idée que de m'échapper de cet enfer rendu plus horrible par les souffrances, les désespoirs, les maladies, la mort de mes compagnons de misère. Je préparais tout pour ma fuite. J'avais étudié avec soin les cartes géographiques qui tapissaient les murs; j'avais adroitement et longuement interrogé les marchands qui couraient le pays, qui allaient aux foires et qui venaient faire des affaires avec les gens de la ville; je m'étais fabriqué un passeport, ayant eu entre les mains bien des feuilles de papier timbré et un cachet aux armes de l'empereur, avec lesquels j'avais mis en règle mon plakatny (passeport). J'avais réussi à me procurer de droite et de gauche un vêtement complet de paysan aisé; j'avais amassé deux cents roubles sur les gratifications qui nous étaient accordées et sur la petite somme qu'on allouait pour nos vêtements et notre nourriture.

«Me trouvant en mesure d'exécuter mon projet de fuite, je sortis le soir du 10 novembre de l'établissement d'Ekatérininski-Zavod. J'avais sur moi trois chemises, dont une de couleur, retombant sur le pantalon, comme les portent les paysans russes; un gilet et un large pantalon en gros drap; et, par-dessus, un armiak, espèce de burnous de peau de mouton, qui descendait à mi-jambe, et de grandes bottes à revers bien goudronnées. Une ceinture de laine, blanche, rouge et noire, attachait mon armiak; sur la tête j'avais une perruque de peau de mouton, laine en dehors, et, par-dessus, un bonnet en drap bien garni de fourrure. Une grande pelisse en fourrure recouvrait le tout; le collet, relevé et noué au cou avec un mouchoir, me cachait le visage et me tenait chaud en même temps. Dans un sac que je tenais à la main, j'avais mis une paire de bottes, une chemise et un pantalon d'été bleu; du pain et du poisson sec; je mis mon argent sous mon gilet; dans ma botte droite je plaçai un poignard. Il gelait très fort. J'arrivai au bord de l'Irtiche, qui était gelé; je le traversai, et je pris le chemin de Para, qui se trouvait à douze kilomètres d'Ekatérininski-Zavod. A peine avais-je fait quelques pas au delà de l'Irtiche, que j'entendis derrière moi le bruit d'un traîneau. Le coeur me battit avec violence; c'étaient sans doute les gendarmes envoyés à ma poursuite. Je tressaillis, mais j'attendis, le poignard à la main, décidé à vendre chèrement ma vie. Je me retournai quand le traîneau fut près de moi; c'était un paysan.

«Où vas-tu? me demanda-t-il en s'arrêtant devant moi.»

Moi: «A Para.»

Le paysan: «Et d'où viens-tu?»

Moi: «Du village de Zalivina.»

Le paysan: «Veux-tu me donner soixante kopecks, je te mènerai jusqu'à Para? J'y vais moi-même.»

Moi: «Non, c'est trop cher. Cinquante kopecks.»

Le paysan: «C'est bien; monte vite, mon frère.»

«Je me mis près du paysan, et nous partîmes au galop; le paysan était pressé, la route était belle, les chevaux étaient bons; une heure après, nous étions à Para. Je descendis dans une des rues de la ville; je m'approchai d'une fenêtre basse, et je demandai à haute voix, comme font les Russes:

«Y a-t-il des chevaux?»

Le paysan: «Pour aller où?»

Moi: «A la foire d'Irbite.»

Le paysan: «Il y en a une paire.»

Moi: «Combien la verste?»

Le paysan: «Huit kopecks.»

Moi: «C'est trop! Six kopecks?»

Le paysan: «Que faire? Soit. Dans l'instant.»

«Quelques minutes après, les chevaux étaient attelés au traîneau.

«D'où êtes-vous? me demanda-t-on.

«--De Tomsk; je suis le commis de Golofeïef; mon patron m'attend à Irbite. Je suis fort en retard; je crains que le maître ne se fâche: si tu vas vite, je te donnerai un pourboire.»