Le gardien du feu

Part 2

Chapter 23,835 wordsPublic domain

Les jours, les ans qui suivirent n’ont pas d’histoire. En me retournant vers ce passé, je vois des pays gais, riches en moissons, des estuaires d’eau profonde entre des collines boisées, des nappes de mer aussi délicatement nuancées que le plumage des mouettes, et les bourgs, des villages,--les jolis villages de là-bas, avec leurs toits d’ardoises claires qui semblent dire au voyageur: «Arrête-toi. Qu’irais-tu chercher plus loin? Le bonheur est ici!»

Nous habitâmes tour à tour les postes de Bodic, de Port-Béni, de Lantouar. Tous, des phares terriens, situés sur les hauteurs verdoyantes ou à l’embouchure des rivières salées du Trégor. Il eût été difficile de rêver à notre félicité des nids plus charmants. Nous y vivions, Adèle et moi, côte à côte, jamais séparés. Les nuits même, lorsque j’étais de quart, elle les passait avec moi dans la lanterne. Ces veillées aériennes dans la grande lumière éclatante, lui étaient un prétexte à mille imaginations délicieuses ou folâtres. Élevée, toute petite, sur les genoux des conteuses trégorroises, adonnée plus tard, dans le désœuvrement de ses après-midi solitaires, aux lectures les plus romanesques, elle avait à un degré surprenant l’esprit fécond et la verve ingénieuse de sa race... Sa fantaisie, tout naturellement, créait des merveilles.

Elle disait, par exemple: «Nous sommes des châtelains de l’ancien temps; c’est fête, ce soir, dans notre donjon. Des seigneurs chamarrés d’or, des dames en robes de brocart montent l’escalier. Des ménestrels aussi vont venir. Écoute! Ce que tu prends pour le souffle du vent dans les ramures ou le fracas lointain de la mer parmi les galets, c’est le son de leurs violes qu’ils accordent. Ils s’apprêtent à célébrer tes exploits et la beauté de ta noble épouse. Tendons l’oreille, mon doux sire!...» Ou bien elle disait encore: «J’étais une princesse captive. Une magicienne perverse m’avait enchaînée dans cette prison. La tour où je languissais jetait dans la nuit des lueurs si effrayantes que les chevaliers les plus courageux n’en osaient approcher. Mais, un jour que je me peignais sur mon balcon, tu me vis, tu m’aimas, et tu fis le serment de me délivrer, de rompre le mauvais sort qui pesait sur mon destin. Rappelle-toi! Un ermite te remit une lance dont la pointe avait été trempée dans le sang du Christ. Armé de cette lance, tu éventras les dragons, vomisseurs de feu. Mais, quand tu voulus atteindre jusqu’à moi, les échelles que tu appliquais au mur cassèrent l’une après l’autre. Alors, ayant tressé mes cheveux en deux longues nattes, je les laissai pendre et tu les saisis. Et maintenant nous voici mari et femme, et, pour que tout s’achève comme dans les contes, nous allons avoir beaucoup d’enfants...»

Des enfants!... Cela seul manquait à nos vœux... Il ne nous en est pas né, Dieu merci!

Ces fictions d’Adèle enchantaient mes nuits de garde. Je l’écoutais avec ravissement. Elle m’apparaissait comme un être d’une essence supérieure. Je l’admirais.

--Vous autres, filles du Trégor, lui disais-je, vous avez eu des fées pour aïeules; elles vous ont légué des secrets magiques. Les femmes de chez nous ne savent que prier les saints et filer de la laine. Toi et tes pareilles, vous êtes des tisseuses de beaux rêves. Tu dois me trouver bien stupide, en comparaison des jeunes hommes de ton pays qui t’ont désirée avant que tu sois devenu mienne. Je suis, en effet, le fils d’une race lourde et grossière, enfermée dans un cercle étroit. Tu aurais tort de me mépriser, toutefois. Nous avons aussi nos qualités, en Léon. Aucune légèreté d’esprit, il est vrai, mais par contre, une constance à toute épreuve. Quand nous nous sommes donnés, nous sommes incapables de nous reprendre. Nous aimons d’un amour fort comme la mort.

Elle ripostait en riant:

--C’est pourtant vrai que tu n’es pas comme tout le monde. On voit bien que tu as été élevé pour la prêtrise, dans une contrée où les jeunes filles se croiraient damnées, si elles chantaient ailleurs qu’à la messe. Tu parles de tout, et même de l’amour, sur un ton prêcheur. Au fond, tu n’es peut-être pas très sûr que le mariage ne soit pas un péché. Avoue que tu me considères presque comme une créature de perdition...

Je lui fermais la bouche avec des baisers. Les siens avaient une saveur subtile, pénétrante, et qui enivrait... Mais non! non! pas de ces souvenirs! Leur poison m’énerverait. Ouvrons plutôt au vent de la nuit, à l’air vierge, à l’air irrespiré des grandes solitudes atlantiques.

* * * * *

Je viens de passer quelques minutes sur la galerie. La brise est tombée avec le jusant. Le ciel est à la brume. Le feu des Pierres-Noires, tout à l’heure très distinct, se recule et s’efface. La Pointe du Raz elle-même n’est plus qu’une haute silhouette sombre, vers l’orient: elle a son aspect des mauvais jours, le profil indécis et menaçant d’une terre-fantôme. Ainsi nous apparut-elle, lorsque nous y arrivâmes d’Audierne, Adèle et moi, dans une charrette de roulier que nous avions frétée à Quimper pour le transport de nos meubles et de nos personnes.

Ma nomination de gardien-chef au phare de Gorlébella m’était parvenue dans la semaine, à Lantouar, mon troisième poste. C’était un avancement inespéré: je comptais à peine cinq ans de services. Il m’avait causé néanmoins plus de déplaisir que de joie. Adieu la vie parfaite, le repos et le travail en commun, les chères veillées à deux dans la lanterne! Je ne serais plus sous le toit de ma femme qu’un hôte intermittent. Pour quinze jours de présence, un mois de séparation! Les deux tiers de l’année à me dessécher loin d’elle, captif des eaux, l’esprit perpétuellement obsédé de son image! Et elle, la fine et frêle fleur du Trégor, comment supporterait-elle sans dépérir cette transplantation soudaine au dur pays des Capistes? Comment, surtout, cet isolement dans l’exil?... Je voulais refuser. Ce fut Adèle qui s’y opposa:

--Partons! dit-elle délibérément.

Dans le train, elle me confessa qu’elle n’était pas fâchée de connaître d’autres horizons, une autre Bretagne, un autre peuple.

--Je suis la fille de mon père, vois-tu. Par lui, un peu de l’humeur inquiète des marins et de leur goût d’aventures a passé dans mes veines. C’est pourquoi j’ai constamment repoussé les bourgeois de Tréguier qui se disputaient ma main: c’étaient des boutiquiers, des gens établis. Changer de comptoir? Ma foi, non! Je n’avais que trop moisi dans notre vieille salle de la rue Colvestre. J’étais comme une giroflée des murs qui cherche l’air; j’avais soif de mouvement, de nouveauté... Je n’aurais pas non plus épousé un matelot. Les matelots, cela voyage, mais leurs femmes piétinent sur place à les attendre. Si tu n’étais pas entré dans les phares, tu ne m’aurais pas eue.

--Prends garde, répondis-je, ce que l’on va quérir ne vaut pas toujours ce que l’on quitte.

Elle haussa les épaules, me traita de «Léonard», de «planteur de choux», ce qui était sa grande injure, quand, avec la maladresse qui m’était habituelle, je froissais involontairement ses rêves.

Jusqu’à Audierne, la fuite et la diversité des paysages la tinrent en gaieté. Elle s’amusait de la démarche alourdie des Cornouaillaises, de leurs coiffes étranges, comme on n’en voit plus que dans les miniatures des livres anciens, de leur breton aussi, qui lui semblait une autre langue, tant la prononciation locale la déconcertait.

Mais, lorsque nous nous fûmes engagés dans la route du Cap, ses yeux s’assombrirent devant ces vastes étendues dénudées, à peine hérissées çà et là d’un bouquet d’ormes rachitiques, et dont la mélancolie du soir d’octobre accentuait encore la tristesse et la sauvagerie. Des vols de corbeaux se levaient des labours, regagnant leurs gîtes dans les pinèdes lointaines, vers Beuzec et Douarnenez. De distance en distance, se profilait un manoir isolé, d’aspect tragique et sur qui semblait planer le souvenir d’un crime. La mer demeurait invisible, mais on entendait son grondement sourd et, par intervalles des coups de ressac si puissants qu’ils ébranlaient le sol, faisaient trembler la terre dans ses profondeurs. A partir de Plogoff, Adèle ne parla plus. Moi-même je me taisais, écoutant sonner les sabots de l’attelage sur les dalles de granit brut dont le chemin était comme pavé. Une brume, d’heure en heure plus épaisse, flottait maintenant sur les choses, ainsi qu’une poussière salée ou quelque mystérieuse fumée d’océan. Dans cette brume, une sorte de cime s’estompa. Notre conducteur, nous la désignant du manche de son fouet, dit:

--C’est la Pointe!

Des deux gardiens que j’allais avoir sous mes ordres, il n’y en avait qu’un de marié. Nous trouvâmes sa femme qui nous attendait dans l’enclos de la caserne. C’était une Ilienne de Sein, toute vêtue de noir, à mine sévère et d’humeur concentrée. Après qu’elle nous eut fait visiter notre logis, Adèle lui demanda de nous montrer au large le feu de Gorlébella.

--Suivez-moi, répondit la femme, mais assujettissez bien chacun de vos pas, car les sentiers sont glissants.

Nous nous enfonçâmes derrière elle dans la nuit. Tout en marchant, elle nous renseignait d’un ton bref:

--Ce bruit, sur notre gauche, c’est l’Enfer du Raz... Cette grève, au pied de la falaise, c’est la Baie des Trépassés...

L’Enfer! Les Trépassés! ces mots nous glaçaient, et il n’était pas jusqu’à cette femme en noir, dans tout le noir, tout l’inconnu de ces lieux sinistres, qui ne nous inspirât je ne sais quelle angoisse mêlée d’épouvante.

--Gorlébella! dit l’Ilienne.

Une pâle lumière verdâtre trouait au loin les ténèbres de l’abîme. Et notre guide continuait:

--Cet autre feu, là-bas, c’est le phare de Sein. Cet autre, tout là-bas, c’est l’Ar-Mèn.

Nous ne regardions que Gorlébella. Adèle, pressée contre moi, frissonnait; d’un geste brusque, elle se cacha le visage dans ma poitrine et se mit à pleurer en silence. A ce moment, un de ces oiseaux de mer qu’on appelle des _fous_ nous frôla presque de ses ailes, décrivit au-dessus de nos têtes deux ou trois cercles, puis plongea, comme une flèche, dans l’obscurité béante. Et j’eus le pressentiment très net que ce pays farouche, voué jadis à d’horribles holocaustes, nous serait fatal.

III

De toute la nuit dernière, il m’a été impossible d’écrire une ligne. J’avais eu dans la journée une si chaude alerte que, douze heures après, je n’en étais pas encore remis. Voici la chose, mon ingénieur. Elle est de celles qui se doivent consigner sur les feuilles de service.

Je venais, le feu éteint, de terminer le nettoyage de l’appareil et j’allais être libre de m’allonger sur ma couchette pour prendre un peu de repos. Mais il me restait à m’assurer d’abord--vous devinez sans doute à quelle fin--qu’aucune des barques du continent ou de l’île, en se rendant sur les lieux de pêche, ne louvoyait à portée du phare. C’est une précaution à laquelle je n’aurai garde de faillir, tant que tout ne sera point consommé. Je passai donc sur la galerie extérieure. La brume de la veille s’était dissipée; le ciel, toutefois, demeurait chargé, dans l’ouest, et la houle se cassait en une infinité de lames courtes, comme il arrive quand le Raz couve de méchants desseins. La mer, à perte de vue, était vide. Les bateaux homardiers, les seuls qui fréquentent assidûment ces parages, avaient sans doute flairé le gros temps, et pas une voile n’était sortie.

Je me félicitais déjà de cette constatation, lorsqu’en me tournant vers le nord, j’aperçus une fumée légère qui se déroulait à fleur d’horizon, dans les lointains du chenal du Four. Un vapeur de Brest, évidemment. J’observai sa marche: il gagnait le suroît. Une idée soudaine me traversa l’esprit:

--Si c’était le _Baliseur_!

J’ai le regard perçant des hommes de ma profession: je ne tardai pas à être fixé. C’était lui, en effet, c’était bien le steamer des Ponts et Chaussées, reconnaissable à la couleur saumon de sa carène, que barrait par le milieu un liséré d’un rouge vif. Il faisait cap sur l’Ar-Mèn. Peut-être allait-il simplement ravitailler ce phare, quoique ce ne fût pas encore l’époque réglementaire. J’avais vu le cas se produire. Mais il se pouvait aussi qu’il eût à son bord quelque chef en tournée d’inspection générale, et alors... alors, c’étaient mes patientes combinaisons déjouées et les affres de l’expiation abrégées pour les deux coupables!... Serais-je donc contraint de renoncer à mon œuvre vengeresse, en les libérant par une mort prompte, qu’ils recevraient comme un bienfait! Tout mon être se révoltait à cette pensée.

L’événement faillit justifier mes craintes. Sur les trois heures de l’après-midi, le _Baliseur_, sa visite faite à l’Ar-Mèn, obliquait vers l’île de Sein. Embusqué derrière le vitrage de la lanterne, je suivais d’un œil anxieux chacun de ses mouvements. Je le vis stopper dans le petit port insulaire, puis, presque aussitôt, reprendre sa marche, en continuant de gouverner à l’est. L’incertitude ne m’était plus permise. Il s’acheminait sur Gorlébella. Le vent était pour lui, mais il avait à lutter contre une mer fatigante. Ce furent des moments tragiques et qui me parurent des siècles. A toute éventualité, j’avais armé mon revolver et je me tenais prêt à descendre. En bas, dans la chambre du premier étage, ils devaient être aux aguets, comme moi-même, car j’entendis qu’on s’efforçait, une fois de plus, de briser à coups de poings le verre épais qui forme hublot du côté du large. Le vapeur approchait, approchait toujours; malgré le grand bruit des eaux, on percevait le halètement saccadé de la machine. Une encablure à peine le séparait du phare. Dans la chambre scellée, au-dessous de moi, c’étaient, maintenant, des appels, des cris sourds, le glapissement aigu de la femme mêlé à la rauque vocifération de l’homme. Ils se croyaient probablement sauvés, les misérables!

--Sauvés, oui! murmurai-je, sauvés des jours que vous étiez encore condamnés à vivre!

J’avais le pied dans l’escalier, pour les faire taire à jamais, quand brusquement le steamer vira de bord. Un personnage, debout à l’arrière, venait d’emboucher le porte-voix:

--Ohé du phare!... Goulven Dénès!

Je ne fis qu’un saut jusqu’à la plate forme. Le conducteur,--car ce n’était que lui,--reprit:

--Rien de nouveau chez vous?

Je hurlai de toute la force de mes poumons:

--Rien!

Et le _Baliseur_ s’éloigna, rebroussant chemin devant la tempête dont la grande ombre livide achevait de noyer l’horizon, du côté de l’occident... Deux heures plus tard, elle se ruait sur Gorlébella.

Elle dure depuis, déchaînée par trombes énormes qui font sonner la mer comme sous un galop de bêtes invisibles. Parfois, il me semble ouïr des bruits de cloches, une sorte de tocsin sauvage, jailli des profondeurs de l’abîme. Le phare ronfle, ainsi qu’un immense tuyau d’orgue. Une vie monstrueuse anime les nuages: ils se heurtent, s’étreignent, se bousculent, s’entre-déchirent, se livrent une formidable et silencieuse bataille de spectres dans les champs bouleversés de l’espace. Le fanal, cependant, à l’abri derrière ses étincelantes persiennes de cristal, promène sur ce carnage des choses sa belle flamme tranquille, la puissante lumière rouge et verte de son double secteur. Moi aussi, j’ai retrouvé le calme. La colère des éléments a comme détendu mes nerfs. Ma main ne tremble plus, ma tête est redevenue libre... Je me remets à mon récit.

* * * * *

J’étais désigné pour prendre le service en mer à la date du 1er novembre, jour de la Toussaint. Dans la matinée, nous nous rendîmes, Adèle et moi, au bourg de Plogoff, pour entendre la messe de paroisse. L’air était pur et froid. Une bise d’hiver hâtif balayait le morne plateau, piquait nos joues, nous soufflait à la face le gravier de la route. Lorsque nous arrivâmes à l’église, la nef, le porche même, tout était comble; le flot des fidèles débordait jusque dans le cimetière, parmi les tombeaux. Nous n’eûmes d’autre ressource que de nous agenouiller sur les marches du calvaire. Les Capistes, aux fronts durs et broussailleux comme leurs landes, nous dévisageaient avec une curiosité narquoise, Adèle surtout, dont la joliesse, le teint finement rosé sous les dentelles de la coiffe, faisaient paraître encore plus déplaisants les traits âpres et comme barbouillés de rouille des femmes de la Pointe, accroupies autour de nous sur leurs galoches, dans l’herbe, raidie par le givre, de l’enclos sacré.

--Ça ne va pas être gai, de vivre avec ces brutes, me dit Adèle, tandis que nous regagnions la caserne...--As-tu remarqué le ricanement des hommes?... Et les femmes? C’était à se boucher les narines! Elles avaient encore sur elles l’odeur des bouses de vaches qu’elles ont coutume de pétrir avec leurs mains pour en fabriquer des mottes à feu... Ah! non, mon pauvre Goulven, nous ne sommes plus en Trégor.

--Et c’est cela qui t’attriste le plus? lui demandai-je.

Moi, ma tristesse me venait d’une autre cause; elle me venait de l’affreuse pensée, amèrement remâchée depuis des jours et des jours, que j’allais quitter ma femme, languir loin d’elle, là-bas, dans cette lugubre tour de pierre dont la mince silhouette, d’une blancheur de sépulcre, s’effilait ainsi qu’une colonne funéraire hors de l’immense désert des eaux. Adèle suivit la direction de mon regard, vit le phare dressé sur l’occident clair et murmura d’une voix dolente:

--Oui, par-dessus le marché, tu vas me laisser seule!

«Par-dessus le marché!» Elle avait souvent de ces paisibles cruautés inconscientes qui me poignaient le cœur, qui me faisaient, comme on dit, saigner en dedans. D’ordinaire, je me contentais d’en souffrir en silence. Je fus pourtant sur le point de relever celle-ci; mais déjà la petite âme changeante de la Trégorroise s’épanchait en jolis rêves, me versait le baume de ses mirages, de ces délicieuses imaginations qui n’étaient qu’à elle:

--Durant ton absence, voilà, je serai une veuve. Les gens ne me rencontreront qu’en vêtements noirs. Même chez nous, dans notre logis, je porterai ton deuil. Ainsi, toute idée de joie me sera défendue. Ne m’as-tu pas dit que c’était de la terrasse de Saint-Theï, sur la Pointe du Van, qu’on apercevait le mieux les fenêtres de Gorlébella? Je m’y rendrai les jours de ciel serein, aux heures du soir, alors que la lumière déclinante agrandit les formes des choses. Aidé de ta longue-vue, tu me reconnaîtras sans peine et pourras distinguer jusqu’à mes gestes. J’agiterai mon mouchoir, je t’enverrai des baisers. Quand tu seras pour revenir, je me ferai belle, je mettrai mes atours comme pour une fête, et j’irai au-devant de toi, en chantant la chanson que tu aimes, celle, tu sais, qui commence par ces vers si doux:

Sur le bord de la mer profonde, J’ai bâti ma maison, ma maison de tendresse, Pour saluer de plus loin la voile Qui me ramènera mon ami!...

Et le reste du temps, eh bien, je broderai. Peut-être réussirai-je à la terminer enfin, cette courtepointe en dentelle que je destinais à notre lit de noces et à laquelle je n’ai pas ajouté cinq fleurs en cinq ans!...

Elle avait retrouvé son sourire et la mobile, la déconcertante clarté de ses yeux.

Dans l’après-midi, quoique un peu lasse, elle tint à m’accompagner jusqu’au havre de Beztré. Vous connaissez cette anse, mon ingénieur, la menue crique de sable, sculptée par les eaux dans une faille du promontoire, et où il faut descendre presque à pic comme au creux d’un puits. Le _Ravitailleur_ m’y attendait, prêt à larguer son amarre. Je pris congé d’Adèle sur la côte surplombante de la falaise, et je dévalai seul dans le précipice. A chaque tournant de l’escalier en zigzag, taillé dans le roc vif, je levais la tête pour la contempler encore tout là-haut, découpée sur le fond du ciel et comme dorée par les flammes du couchant. Peu à peu, je la vis diminuer, décroître, et, à mesure, c’était une sorte de nuit qui se faisait en moi. Bientôt son _Kénavo_ même, son adieu de plus en plus affaibli, cessa de retentir à mes oreilles et, à ce moment-là, je me rappelle, il me sembla tout à coup qu’elle se détachait de moi, que je ne comptais plus dans sa vie, qu’entre nous deux un mur venait de surgir, un grand mur d’ombre, pareil aux gigantesques maçonneries primitives de cette terre du Cap, le long desquelles m’emportait le _Ravitailleur_... Devers Plogoff, les cloches tintaient pour la Vêprée des Morts.

* * * * *

Trois heures plus tard, j’inaugurais ma première veille solitaire, à la place où me voici, dans la lanterne de Gorlébella.

J’avais été jusqu’alors un fonctionnaire attentif, ponctuel, étant fils d’une race façonnée depuis des siècles à l’obéissance et qui a, d’instinct, le culte de la règle, le goût des besognes scrupuleusement accomplies. Toute violation de l’ordre m’est apparue, dès l’enfance, comme une monstruosité. A Gorlébella, ce ne fut plus du zèle que je montrai, mais une ardeur inquiète, fébrile, quasi maniaque. J’eus l’œil partout, la main à tout. Non content de faire mon propre service, je fis encore celui de mon compagnon de garde. Les nuits même où il était de quart et où il pouvait me croire plongé dans le sommeil, je venais à l’improviste m’asseoir à son côté, comme si j’eusse cherché à le prendre en faute, ou bien je me promenais sur la galerie, scrutant l’horizon, comme s’il s’y fût passé des choses mystérieuses, visibles pour moi seul. Ces manières n’étaient pas sans agacer mes deux subalternes. Ils me prêtaient, j’en suis convaincu, des ambitions furieuses, une idée fixe d’avancement.

Une nuit que j’étais resté jusqu’à l’aube accoudé à la balustrade extérieure, malgré le froid, Thomas Chevanton, le mari de l’Ilienne, ne put s’empêcher de me dire d’un ton vexé:

--On jurerait, ma parole, que vous êtes chargé aussi de veiller sur les feux des étoiles.

* * * * *

Ce qui indignait ces hommes me valait votre approbation à vous, mon ingénieur. Et, toutefois, je ne la méritais guère plus que leur ressentiment. J’ai là vos notes si flatteuses: «Serviteur exemplaire... Vigilance infatigable... Le phare assurément le mieux tenu... Rapports circonstanciés, nourris d’observations, témoignant d’une intelligence précise, et rédigés dans une forme peu commune...» Ah! si vous aviez su le vrai des choses, mon ingénieur!... Vigilant? Il m’eût été difficile de ne l’être point: la solitude de ma couchette me faisait horreur! Dès que j’essayais de fermer l’œil, mille souvenirs brûlants me hantaient. J’étais possédé par l’image d’Adèle. Je croyais sentir la tiédeur juvénile de son corps, la soie caressante de ses cheveux. Des visions m’assaillaient, dont j’avais honte. Pour les fuir, je m’en allais à travers le phare. Je trouvais, dans ces rondes nocturnes, un dérivatif à ma fièvre, et les longues stations à l’air glacé du dehors apaisaient mes nerfs affolés. Le jour, c’étaient des langueurs étranges, un accablement infini. Je demeurais immobile, des heures et des heures, à regarder, dans la direction de la Pointe du Van, si je ne verrais pas se profiler, sur la ligne des falaises, la silhouette exiguë, à peine perceptible, de celle qui m’était tout. Lorsqu’elle ne se montrait pas, j’étais pris comme d’une soif de mourir. Mais, aussi vite, cette perspective d’une mort possible, loin d’elle, m’emplissait d’une épouvante qui m’arrachait à ma torpeur. Mon cœur se remettait à battre avec violence: des énergies inconnues me soulevaient hors de moi-même.

--Il faut vivre, me disais-je, il faut durer à tout le moins jusqu’au retour du _Ravitailleur_.

Et je me ruais au travail. Je démontais, je remontais les rouages de la machine, je vernissais les boiseries, j’astiquais les cuivres; j’aurais poli, je crois, les pierres même de la muraille. Ce n’était pas de la conscience, mais de la rage. Il ne me suffisait pas de suivre de point en point toutes les prescriptions du règlement; je m’absorbais, de propos délibéré, en des minuties, en des vétilles; ou bien je m’imposais des besognes stupides, comme d’apprendre par cœur la Notice relative au service météorologique des phares.