Part 10
«--Maintenant que je vous ai divulgué mes projets, je ne suis pas sans me rendre compte que je n’ai plus qu’à y renoncer. Si je ne le faisais de mon plein gré, vous avez, je le sais, mille moyens de m’y contraindre. Ce soin vous sera épargné, je vous en donne ma parole d’honneur. Je ne vous demanderai, en retour, que de m’aider à remplir cet engagement, en m’aidant à disparaître... Oh!... comprenez-moi bien... à disparaître sans bruit, sans scandale, administrativement, en quelque sorte!... Plus loin que Gorlébella, plus loin que l’île de Sein, presque à la limite des eaux françaises, il est, sur un récif solitaire, une tour à moitié inaccessible, dernière vedette du vieux monde au large des mers du couchant. Deux de mes confrères sont condamnés à s’immobiliser là, des saisons entières, comme Siméon le Stylite sur sa colonne, bien au-delà des horizons terrestres, hors de l’humanité, hors de la vie. Prisonniers de la mer et forçats du feu, le bagne, au prix de l’existence qui leur est faite, serait doux. Je me suis trouvé naguère en compagnie de l’un d’eux que l’on rapatriait. Ce n’était plus qu’un automate, aux yeux égarés de somnambule, à la démarche hésitante et infirme de cormoran blessé... Le vide qui environne ces gens dévaste aussi leur crâne, stupéfie leur cerveau. Que pourrait-il m’arriver de mieux, mon ingénieur? Délivrez un de ces malheureux et donnez-moi sa place. Nommez-moi gardien de n’importe quelle catégorie au phare de l’Ar-Mèn. Vous vous serez ainsi débarrassé de moi sans ennuis. Car, si je sollicite d’être expédié là-bas, c’est pour y rester. Vous n’entendrez plus parler de Goulven Dénès autrement que par les rapports de service. Encore ne tarderont-ils pas à vous apprendre que j’aurai été frappé de congestion à mon banc de quart et que, par mesure sanitaire, force aura été de faire faire à mon cadavre le saut du balcon... N’est-ce pas une combinaison très simple, la plus propre à tout arranger?»
Sans doute! hormis qu’elle eût laissé vivre et s’aimer en paix et s’appartenir entièrement l’un à l’autre les deux coupables!... Tandis que je m’en serais allé, pourriture flottante, fournir une pitance d’un jour aux marsouins du Raz, eux, là-bas, dans leur Trégor!... Avouez que c’eût été d’une immoralité par trop révoltante, mon ingénieur. Je n’eus pas à commettre cette lâcheté suprême. La logique des choses veillait. Elle fit qu’au moment où vous vous engagiez sur la chaussée, quelqu’un de votre entourage vous héla. Vous aviez, paraît-il, oublié vos gants. Ce fut mon salut. J’avais retrouvé mes jambes: je m’esquivai...
* * * * *
Après, je ne sais plus très bien. Je me rappelle vaguement avoir dégringolé un raidillon, respiré des odeurs mouillées de campagne, longé des quais, franchi un pont, escaladé enfin un flanc de montagne boisée d’où l’on apercevait à peine, dans le bas-fond vaporeux, le clignotement indistinct des lumières de la ville. Une mousse drue faisait tapis au pied des hêtres; je m’y étendis et, terrassé de fatigue, d’épuisement, d’hébétude physique et morale, je roulai dans le sommeil. Les cimes des arbres, balancées au vent de la nuit, m’enveloppaient comme d’une puissante rumeur de mer. Je rêvai, mon ingénieur, que, par je ne sais quelle opération magique, vous m’aviez obtenu la faveur de recommencer ma vie. J’étais couché dans mon hamac de gabier. Vogue la _Melpomène_! Par les sabords entr’ouverts, des souffles entraient, des souffles d’Océan tiède, pâmé sous les ardentes constellations du ciel austral. Ils me caressaient le visage, ils me gonflaient la poitrine. Et c’était comme une ivresse lente, comme un narcotique d’oubli... Dans le hamac le plus rapproché du mien, un camarade achevait de lire une lettre au timbre de France. Il se pencha vers moi, murmura:
--Dis donc, _Pater-Noster_, voilà qu’on m’écrit qu’elle est morte.
--Qui ça?
--Ma bonne amie, donc!... Adèle, la petite Adèle, la fille à l’ancien de la rue Colvestre.
Je vis alors seulement qu’il avait les traits de Louarn. Il pleurait. Je cherchai des mots d’apitoiement pour le plaindre. Mais tout aussi vite il essuya ses larmes.
--C’est l’heure de la _relève_, dit-il.
Le sifflet du maître d’équipage retentit... Hélas! non, c’était le sifflet du premier train d’aube débouchant en gare, mon ingénieur. Je retombais dans le cauchemar, c’est-à-dire dans la réalité.
Quand j’eus dégourdi mes membres, secoué la rosée qui engivrait mes vêtements et rassemblé quelques lambeaux d’idées éparses:
--Ça, me demandai-je, où et comment passer cette journée, ainsi que les douze ou treize autres qui la vont suivre?
En quittant la caserne, j’avais visé un double but très précis: d’abord, m’évader d’un logis où je n’étais plus chez moi et rompre avec la présence abhorrée d’une femme qui avait cessé d’être la mienne; ensuite, gagner Quimper pour y faire l’emplette que vous savez, persuadé à tort ou à raison qu’elle m’offrirait des garanties plus certaines, si je me la procurais au chef-lieu... Quant au voyage en Léon, ce n’avait été, ce ne pouvait être, dans mon intention, qu’un pur prétexte... Revoir, avec mon âme ravagée, mon âme méchante d’aujourd’hui, le grave et religieux pays de mes innocences d’autrefois? M’entendre appeler du haut de tous les clochers, des marches de tous les calvaires, par le spectre éploré de mes croyances mortes? Croiser au détour de chaque chemin d’anciennes petites amies de catéchisme, devenues dans l’intervalle épouses chastes et mères fécondes? Et surtout, oh! surtout, apporter sous le vénérable toit familial des pensées de haine, m’asseoir à ce foyer si calme et si probe, l’esprit uniquement hanté par des images de vengeance, de massacre et de sang? Allons donc! Est-ce que cela était parmi les choses admissibles! Est-ce que tout mon être n’aurait pas regimbé là contre! Est-ce que j’y aurais pu songer seulement!
Ce fut pourtant ce qui advint, du moins en partie. Vous y fûtes pour beaucoup, mon ingénieur. Je fis, en effet, réflexion que je risquais trop gros jeu à vouloir séjourner dans une ville où vous aviez votre résidence. Rien qu’à me remémorer l’alerte de la veille, je me sentais blêmir de frayeur. Il fallait se terrer ailleurs, mais où? mais de quel côté?
Comme je m’interrogeais, anxieux, je vis au-dessous de moi, dans la vallée, les rails de la voie ferrée s’embraser des premiers feux du matin et se dévider en scintillant, pareils à deux câbles d’or. Des locomotives manœuvraient, crachaient des fumées blanches qui animaient l’espace d’un peuple de figures aériennes. Les plaques tournantes trépidaient avec d’énormes bruits de gongs. Ces spectacles de la vie civilisée, il y avait, me sembla-t-il, des siècles que j’en étais absent. Je m’acheminai inconsciemment vers eux. Avant même que je me fusse rendu un compte exact de ce que je faisais, j’étais à la gare, stationnant près du guichet, parmi le groupe assez restreint des voyageurs en partance.
La distribution des billets commença.
Une vieille paysanne, en coiffe plate de Plounéour-Ménèz, me précédait. Elle dénoua le coin de son mouchoir de poche, y prit quelques menues pièces d’argent et dit à l’employé, d’une voix peureuse:
--_Landerné, mar plich_[10]...
[10] Landerneau, s’il vous plaît.
--Hein? fit l’homme avec rudesse.
La vieille me regarda, une supplication dans les yeux. Je déposai un louis sur le comptoir de cuivre.
--Landerneau!... criai-je. Deux troisièmes!
On ne contrarie pas le hasard. La bonne femme qui, à son insu venait d’en être pour moi l’instrument, ne permit pas que je montasse dans un autre compartiment que le sien. Comme la naine du porche de Saint-Corentin, elle était toute confuse de ma libéralité et s’entêtait, avec une obstination de Bretonne, à vouloir me rembourser le prix de sa place.
--C’est que, sans vous offenser, vous n’avez pas l’air d’un riche, vous non plus.
Pour calmer ses scrupules, je lui sortis, du geste insouciant d’un matelot qui rentrerait de campagne, une poignée d’or et de billets de banque mêlés à du billon.
--Vous arrivez des Amériques, peut-être? me demanda-t-elle ingénument.
Elle avait un fils qui s’était embauché pour l’Argentine, sur la foi d’un prospectus d’émigration, et elle en était sans nouvelles, depuis quelque cinq ans, mais elle ne désespérait pas de le voir reparaître, un jour ou l’autre, vêtu comme un «gentilhomme», avec des coffres chargés de lingots.
Tout en me contant cette histoire, elle s’était mise à défaire un panier d’osier peint en noir, installé près d’elle sur la banquette. Elle en tira successivement du pain, du lard fumé, un peu de beurre dans une coupelle de buis, une _fouace_, enfin, un de ces lourds gâteaux de pâte grossière qui se débitent, par les rues de Quimper, les jours de marché.
--Vous accepterez du moins de partager ma nourriture, dit-elle, puisque vous en avez, comme moi, pour jusqu’à Landerneau?
Ce n’était pas l’envie qui me manquait de goûter à ces provisions dont la frugalité même exhalait un je ne sais quoi d’honnête et d’appétissant. Il y avait près de vingt-quatre heures que je n’avais ni mangé, ni bu, et mon estomac d’homme robuste, accoutumé à l’air aiguisé du large, n’était pas sans crier énergiquement la faim. Mais le supplice que j’avais imaginé pour me venger des deux autres, je tenais à l’expérimenter d’abord sur ma propre personne: j’avais résolu d’éprouver par moi-même si cette torture du jeûne était bien ce que je souhaitais qu’elle fût, et aussi de vérifier, dans la mesure du possible, le temps qu’il fallait pour que son œuvre s’accomplît. J’assurai donc la pauvre vieille que je m’étais abondamment lesté la panse avant de me mettre en route.
--Soit, fit-elle; mais vous ne refuserez pas de prendre cette fouace. Cela s’emporte. Vous la croquerez, quand il vous plaira.
Elle avait commencé de l’introduire de force dans la poche de ma veste. Je la laissai faire, pour ne la point contrister.
Nous nous séparâmes à Landerneau, sur le parvis planté d’ormes, devant la gare. Elle avait les cils humides, la chère _mamm-goz_[11], et elle se répandait en paroles de bénédiction, à la manière des humbles aïeules de Bretagne. Attendri moi-même, je lui demandai:
[11] Grand’mère.
--Allez-vous quelquefois dans le Nord, du côté des paroisses de la grève, et connaissez-vous Plounéventèr?
--Plounéventèr? Comment donc! Il ne se passe point d’année que je ne fasse le pèlerinage de saint Derrien.
--Eh bien! la prochaine fois, informez-vous de Naïc Dénès, des Dénès de Kerdannou?
--Et qu’est-ce que je lui dirai?
--Voilà... vous lui direz de ma part...
Mon cœur éclatait. Dans un élan d’émotion dont je ne fus pas maître, je saisis la vieille aux épaules et la pressai sur ma poitrine.
--Vous lui direz que vous êtes la dernière femme qui ait été embrassée par son fils, par son fils Goulven!...
Et je la plantai là, tout effarée.
XIII
Sept heures du soir.
C’est la dernière fois aussi que je viens de procéder à l’allumage du feu.
Elle finit assez mal, au dehors, cette journée après laquelle, durant tout un mois, j’ai tant soupiré. Les vents ont incliné vers le suroît. Une aile sombre, une aile d’une envergure immense et comme ouatée, par places, d’un duvet grisâtre, monte et plane sur la mer où frissonnent des teintes sinistres des glauques et des violets innomés. Sein, toute noire, semble baigner dans une mare de sang refroidi. Une étoile, qui s’essayait à luire, a pris peur et s’est éclipsée. Seuls, les phares dardent leurs prunelles intermittentes ou fixes au milieu de cette grande ténèbre soudaine, annonciatrice de l’ouragan.
Ainsi que vous le trouverez porté à la feuille de service, ils sont tous visibles, ce soir. Depuis le pâle éclair de l’Ar-Mèn jusqu’à la crinière étincelante que secoue le Stif, pas un ne manque à l’appel... Les eaux peuvent s’ébrouer, le grain peut fondre: les sentinelles atlantiques sont à leur poste!...
Allons! achève de régler tes comptes avec la vie, dur moribond de Gorlébella!
* * * * *
Le Léon, je vous l’ai dit, n’est point une terre à légendes, mon ingénieur. On y est peu sensible au charme des beaux récits où s’enchante l’âme trégorroise. La superstition, en revanche, y pousse dans les esprits une racine tenace et les enserre des mille replis de ses sarments noueux. Le plus souvent elle y revêt un caractère funèbre. La constante préoccupation de la mort est sur cette race. Ses monuments les plus artistiques sont, avec ses églises, ses ossuaires. A Saint-Pol, nos professeurs ne se faisaient pas faute de nous conduire en promenade au cimetière de la ville et de nous détailler à plaisir les richesses d’ornement de son enceinte, qu’ils comparaient au Campo-Santo.
J’ai eu occasion, je crois, de mentionner dans ces pages la béguine qui m’enseigna mon catéchisme. De temps à autre, elle complétait le texte orthodoxe par des gloses de sa façon. Elle nous disait, par exemple:
--Lorsque l’âme, au moment du trépas, quitte le corps, elle a certaines formalités terrestres à remplir, avant de se présenter au tribunal de Dieu. Pour cela, elle se change soit en souris, soit en moucheron, soit en quelque animal encore plus subtil et plus fugace. Ainsi déguisée, elle va, trotte, vole. Tous les objets qui lui ont servi de son vivant, toutes les bêtes qu’elle a employées, tous les lieux qui évoquent pour elle un souvenir, ou joyeux, ou triste, il faut qu’elle les effleure, qu’elle les visite, qu’elle les parcoure, en un mot, qu’elle prenne congé d’eux.
Et la béguine concluait, en baissant mystérieusement la voix:
--Retenez-le, car ce n’est pas dans les livres... Cela s’appelle _la randonnée de l’âme défunte_...
* * * * *
La randonnée de l’âme défunte!... Voilà bien ce que fut cet étrange, ce fantomatique voyage au pays de mes origines et de mon printemps. Landerneau est le seuil du Léon, mon ingénieur. Je m’étais dit:
--Je ne le franchirai pas!
J’avais même commencé de rebrousser chemin vers le Sud, avec l’intention de regagner la Cornouailles, par petites étapes. Mais, dès la montée de Penn-Créach, au troisième kilomètre, mes jarrets fléchirent. Je m’assis sur un tas de cailloux. Au soleil baissant, je n’avais pas bougé d’une semelle. J’étais sans courage. Des rouliers passèrent, qui allaient dans la direction de la ville: je reconnus, à leurs clochettes tintinnabulantes, les harnais des minoteries de l’Elorn, en aval de Plounéventèr. Un des hommes remarqua mes traits abattus, mon air d’extrême lassitude.
--Si vous venez par là-bas, il y a place pour vous sur les sacs vides! me cria-t-il.
Il m’indiquait du bout de son fouet le bleu des collines léonnaises, déjà touchées, dans le lointain, par les premières ombres du soir.
Je répondis: non, de la tête.
Mais, lorsque les lourds chariots eurent disparu dans la descente, un regret me poignit le cœur. Les voix des clochettes continuaient d’arriver jusqu’à moi. On eût dit qu’au lieu de s’éteindre, leur carillon en marche se faisait plus distinct et plus sonore. Peu à peu ce fut comme un ensorcellement, comme une hantise. Elles tintaient de toutes parts, maintenant, et leur musique était un langage qui signifiait:
--Lève-toi donc, et suis-nous!
Je me levai et je les suivis. Quatre heures plus tard, environ, je reprenais contact avec la terre que je m’étais juré de ne point revoir. J’espérais tressaillir de la seule allégresse qui me fût encore permise, en m’y retrouvant. Je m’aperçus, au contraire, que je n’avais plus rien de commun avec elle. Vainement je la parcourus en tous sens; vainement, je rôdai par ses champs, ses landes, à la recherche de mon enfance, de mon adolescence, de ma jeunesse. Oh! ce n’était pas que les choses eussent changé, ni non plus--ou à peine--les êtres. Mais, ceux-ci comme celles-là, qu’ils m’étaient donc devenus indifférents, étrangers!... Ce bourg? Oui, j’aurais pu dessiner de mémoire la silhouette de chacune de ses maisons. Cette église? Parfaitement: pendant des années, j’avais prié d’une lèvre fervente, agenouillé dans ce banc d’œuvres. Et cette fontaine, au bas de pré?... Et cette fougeraie, au versant de ce coteau?... Et le glissement silencieux de la rivière entre ces coudres et ces saules?... Certes! certes!... Et après?... Est-ce que tout avait été, à proprement parler, de la vie, de la vie véritable, de la vie vécue?... Ma vie? Qu’avais-je à en chercher ici les traces? N’était-elle pas née avec mon amour pour Adèle Lézurec, la Trégorroise? Ne venait-elle pas d’être tarie jusqu’en ses sources les plus profondes par sa trahison?...
Un instant je doutai si je pousserais jusqu’à Kerdannou.
Je m’y acheminai, néanmoins, le lundi soir, à nuit close. Je devrais plutôt dire que je m’y traînai, car ces trois jours et demi de macérations m’avaient exténué. J’avais pris un sentier de traverse qui aboutit derrière la ferme. J’évitais ainsi d’être signalé par le chien dont la niche était située près du porche de la cour, de l’autre côté des bâtiments. De plus, j’arrivais tout droit à l’_appotis-tôl_, à l’espèce de donjon carré qui flanque la plupart des métairies léonardes et forme dans la vaste cuisine un retrait, généralement réservé aux maîtres.
La fenêtre de notre _appotis-tôl_ était éclairée.
J’eus assez de force pour me hisser sur les coudes, et, par l’entrebâillement des rideaux d’andrinople rouges, je regardai.
Assis à gauche de la table, le vieux Dénès penchait sur un missel aussi jaune que glèbe son dur profil osseux. Fidèle à la coutume de sa maison, il lisait à haute voix pour ses domestiques la vie en breton du saint du jour. L’ampleur monotone de son débit avait quelque chose d’impérieux et de sacerdotal tout ensemble. Par intervalles, sans s’interrompre, il glissait un œil inquisiteur vers le fond obscur de la pièce. Quelque tailleur de chanvre, probablement, qui avait enfreint la règle du silence ou quelque gardeuse de vaches qui s’était laissée vaincre par le sommeil...
En face de lui, les doigts joints, la figure pâle comme une cire, se tenait ma mère. Ma mère!... L’immense, l’infinie détresse que je comprimais en moi creva du coup. Des flots de larmes brûlantes ruisselèrent sur mon visage, et, doucement, doucement, je pris à gémir comme un petit enfant malade:
--C’est moi, _mamm_!... Je suis venu... Mais tu ne sais pas... Il ne faut pas que tu saches... Oh! si tu savais!...
Elle, cependant, écoutait le chef de famille: «... En récompense de ses vertus, Dieu avait accordé à saint Ténénan le don des miracles...»
Brusquement, elle frissonna: ses paupières, jusque-là religieusement baissées, se soulevèrent... Le regard attire le regard, mon ingénieur. Avant que j’eusse eu le temps de me dérober, les nôtres s’étaient rencontrés, s’étaient vus... J’entends encore son cri:
--Là! Là! contre la vitre...! Goulven! mon fils Goulven!...
Comment je réussis à grimper dans les branches inextricables de l’un des antiques pommiers qui sont en bordure de l’aire, ne me le demandez pas: je serais impuissant à vous répondre. Toutes les lanternes de Kerdannou étaient déjà dehors. Longtemps, leurs lueurs se promenèrent autour du corps de logis principal, autour des hangars, autour des granges. On fouilla les étables. Les bœufs, réveillés, mugirent. Deux ou trois fois, mes parents passèrent à portée de mon refuge; le vieux grognait:
--Des imaginations de femme!... Tu n’as rien vu!
Elle, alors:
--Je l’ai vu comme je te vois, et si maigri, si hâve!
D’une voix épeurée, elle ajouta:
--Si ce n’est pas lui, c’est son _intersigne_!
Va, c’était l’un et l’autre, pauvre chère _mamm_! Dans ce vivant, il n’y avait plus que de la mort.
La ferme une fois rentrée dans son immobilité et son silence, tout ce que je pus faire, fut de me laisser choir à bas de mon arbre. J’étais à bout. Je sentais comme de grands coups de faux qui me balafraient les entrailles. Dans ma tête vide, mes prunelles se dilataient jusqu’à faire éclater leurs orbites, et mes tempes, par contre, se serraient, se rétrécissaient... Je croyais respirer dans l’atmosphère nocturne des odeurs de pain cuit. Un fumet de soupe au lard me caressait les narines. J’essayais de tendre les mains vers des plats illusoires... C’était atroce. Heureusement que la vision de la vieille de Plounéour-Ménèz et de son panier à victuailles traversa mon délire.
La fouace! Je me rappelai la fouace, dans la poche droite de ma veste.
J’étais sauvé. Ah! de quelles dents j’y mordis!...
* * * * *
Le lendemain, un peu avant midi, j’étais attablé dans la grand-salle de l’hôtel de la Poste, à Landivisiau. Des maquignons à longues blouses, des Normands et des Béarnais, venus pour la foire de Mars qui allait s’ouvrir, attendaient l’heure du déjeuner en jouant aux cartes et en buvant des apéritifs. Moi, j’écrivais à ma femme:
«Mon Adèle bien-aimée,
»Je suis guéri de croire aux prophéties mensongères des sous qui brillent dans l’obscurité. J’ai trouvé tout le monde en joie à Kerdannou...
»--Alors, c’est pour m’annoncer ton retour immédiat? me diras-tu.
»Si je n’avais à consulter que mon envie, je serais déjà sur la route qui mène au Raz. Je me languis de toi. Mais, c’est ma mère... On a tué le veau gras, comme pour l’Enfant prodigue, et elle prétend que je ne parte point jusqu’à ce que tout soit mangé. Quand je lui objecte que tu es là-bas, toute seule, elle me clôt la bouche, en répliquant:
»--Ta femme?... Elle est meilleure que tu ne dis; ce n’est pas elle, sûrement, qui se fâchera, si tu donnes à ta mère une douzaine de jours en six ans!
»Et je suis contraint d’avouer qu’elle a raison, en ce qui te concerne. N’as-tu pas été la première à me recommander de prendre des vacances, et de les prendre bonnes?
»Je vous obéis à toutes deux, et je reste. Ne compte pas sur moi avant mercredi en huit. Il se peut même--car il faut tout prévoir--qu’à cause de la difficulté des communications, je n’aie pas le temps de te joindre et que je sois obligé de m’embarquer sur le _Ravitailleur_ à Audierne, au port d’attache. Si la chose arrive, c’est moi qui serai le plus désolé. Mais aussi, quelle compensation, quinze jours après!
»Je t’entends qui te récries:
»--Comment, quinze jours après?...
»Eh! oui, mon aimée. N’ai-je pas perdu mon pari? Et ce dîner, ce fameux dîner, ne faut-il pas que nous le fassions? Et pour qu’il ait lieu, ne faut-il pas que nous soyons tous trois réunis? Or, cette réunion, tu sais bien qu’elle n’est pas possible à la Pointe, puisque, de Louarn et de moi, si l’un est à terre, l’autre est nécessairement au phare. Alors?... Alors, je te donne rendez-vous le 17 avril,--à Gorlébella!
»Est-ce assez congrûment déduit? On n’est guère poète en Léon, mais l’on y a le sens du calcul!... Tu ne te récries plus, n’est-ce pas? Et tu le connais maintenant, ce projet dont je t’avais tant fait mystère, l’autre soir. Avais-je tort d’affirmer qu’il réaliserait un de tes rêves les plus chers? Quant à la consigne, tant pis! Je l’ai respectée assez longtemps pour avoir le droit de la violer une fois. Des circonstances comme celle-ci ne se représentent pas tous les jours. D’ailleurs, toutes les précautions seront prises. Et toutes les dispositions aussi, tu verras. Les gens de ma sorte, lorsqu’ils font une folie, la font complète. Je pare en imagination ta chambre. Devine laquelle? La chambre de l’ingénieur, parbleu! Et jamais elle n’aura été à pareille fête, je te promets.
»Mais c’est à moi surtout qu’il tarde d’y être et de vous prouver, à Louarn et à toi, que, quand je perds, je sais payer. Celui qui n’a que ta pensée en tête,
GOULVEN DÉNÈS.»
Cette lettre écrite et jetée à la boîte de Landivisiau, pour qu’elle portât le timbre du bureau de mon canton, j’éprouvai un tel soulagement, un tel bien-être, que, durant mon retour vers les collines du Quimpérois et les abords moins riants du Cap, je repris presque goût à l’humanité.