Le fourbe

Part 9

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Quand je pénétrai, froidement résolu, dans le boudoir d'acajou, Marie écrivait--en russe!--à sa mère vénérable. Sa robe tailleur orange et noire, telle une grande orchidée, rehaussait tous les tons de la pièce: et ses mèches brunes tombaient sur ses joues et son front, jusqu'à lui cacher presque les yeux, clairs comme des turquoises parmi tant d'ombre. En m'apercevant, elle posa sa plume et sourit:

--«Comme vous voilà sévère! fit-elle.

--Sévère, non, mais déterminé.

--Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?

--Je viens vous annoncer une grande nouvelle: j'ai découvert, vous ne l'ignorez pas, quatre pièces charmantes, dont trois ont vue sur le Palais-Royal. Et c'est un jardin délicieux que ce calme et doux Palais-Royal, pour qui le contemple de sa fenêtre.

--Ah! certes. C'est la place Saint-Marc à Paris, M. de Régnier l'a dit. Elle rappelle aussi d'innombrables palais romains, et un peu la place de la Carrière à Nancy, vous rappelez-vous? On peut encore songer à des coins de Versailles, si l'on y tient.

--Eh bien, le logis que j'ai déniché s'ouvre sur le magnifique balcon à pilastres qui court au quatrième étage, tout le long du Palais-Royal. Un grand vase de pierre sculptée s'y profile dans le ciel. En bas les charmilles du jardin sont pleines d'oiseaux. Des pigeons volent çà et là autour des arbres taillés et du panache d'eau, parmi les festons et les astragales des façades.

--Ce doit être très joli, au moindre rayon de soleil.

--Mais sous la pluie aussi! Il n'y a ni bruit, ni poussière, point de voitures qui passent, aucun cri de la rue. Seulement quelques jeux d'enfants... Le soir enfin, vient la paix exquise, et la nuit, c'est le silence: un parc... Au petit matin, du silence encore, mais avec le jour tout neuf, les pierrots, les fauvettes, et la gerbe d'eau qui chante, épanouie dans la solitude...

--Rien de si ravissant, du moins en plein Paris. Pourquoi me dire tout cela, pourtant, d'un ton si menaçant?

--Ces quatre pièces sont meublées, Marie. Leur arrangement est très simple, mais gentil; je n'ai pu mieux faire.

--Bon, je suis sûre que vous y avez apporté beaucoup de goût.»

Elle se moquait sous cape, et je le sentais bien. Presque furieux, je repris:

--«Vous le saurez!

--Eh! quoi donc?

--Si je fus un tapissier adroit, parbleu! Car vous allez venir dans cet appartement minuscule, qui est le vôtre. Ici, je ne puis me présenter sans quelque apparat, non plus qu'éviter les commentaires d'autrui. Au lieu que là-bas, vous seriez chez vous, Marie, et je pourrais vous y rendre visite sans mettre le concierge, les chasseurs et tout l'hôtel dans la confidence... Songez que, depuis des semaines déjà, nous n'avons pas causé si doucement qu'à Chantilly, dans votre auto.

--En effet.

--Et j'attends, si vous saviez comme j'attends que cette intimité se renouvelle!... Aujourd'hui, c'est dit, j'ai juré de parler net, et de vous supplier enfin... Marie!...

--Allons, c'est dit.»

Je pensai tomber de mon haut.

--«Mais, repris-je tout interdit, ai-je bien compris?... C'est irrévocable? Vous viendrez?

--Oui.

--Sans faute?... Mon Dieu!... Quand viendrez-vous?

--Demain.

--Demain!»

Elle me fixait en riant sans détour, maintenant.

--«Demain, murmurai-je stupéfait, à trois heures, à quatre heures?

--A trois heures.»

Sur quoi, elle s'égaya plus franchement encore, et il y avait de quoi: car j'étais ridicule, et tout semblable à quiconque, s'étant rué contre une porte avec un grand fracas, l'aurait précisément trouvée ouverte, bien simplement.

Je ne me suis jamais négligé. Cela s'est trouvé ainsi: je n'y eus aucun mérite. Mon père était le régisseur d'un grand domaine en Champagne. Il occupait quelques pièces dans l'aile du château commandant les terres, les bois et les vignes. Les maîtres de ce château n'y venaient guère, et j'ai passé mes primes années à vagabonder parmi les allées du parc splendide, comme à travers les vestibules et les galeries magnifiques, aux volets clos, de la demeure princière. J'avais perdu ma mère encore enfant, tout juste après qu'elle m'eût appris à lire: et je me trouvai seul, bien jeune, occupé à me rouler dans la boue avec des galopins, en revenant de l'école voisine, à marauder par les sentes et les chemins de ferme, les semis et les potagers, les sillons et les boqueteaux. Après quoi, je passais sous une grille imposante, suivais une avenue taillée pour les carrosses, franchissais des douves, et j'étais chez moi.

Ou du moins, je me figurais être chez moi. Mon père me défendait de vaguer dans les pièces du château: mais l'excellent homme était très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui rôde! Les salons, les chambres étaient fermés à clef: bon! je volais les clefs, et me croyais à la fois le prince Charmant et Ali-Baba en cette énorme maison où les tapisseries, les moulures dorées, les serrures trop hautes, les vieux cadres luisaient mystérieusement dans le demi-jour que filtraient les persiennes cadenassées. Je m'aventurais comme un voleur sur les parquets infinis, qui me faisaient peur en gémissant affreusement. Et c'est la tête pleine de fantasmagories qu'ensuite je m'en retournais dénicher des merles.

De toutes ces clefs défendues, celles dont je m'emparai le plus assidûment, le plus passionnément, plus tard, furent les clefs de la bibliothèque. J'étais alors pensionnaire au collège de Reims; j'emportais les livres en cachette, et combien de centaines de volumes n'ai-je point lus ainsi, tant à l'abri de mes dictionnaires, en étude, que pendant mes jours de vacances! Les châtelains possédaient là une considérable quantité d'ouvrages classiques bien reliés, des traductions, des mélanges, des «ana», et tout un amas d'ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu'à Renan, depuis Musset et Dumas père jusqu'à Stendhal, jusqu'à Mérimée et Daudet, et même jusqu'aux Goncourt. La collection s'arrêtait vers 1885.

Les maîtres du logis savaient-ils seulement qu'ils possédassent tant de livres? Si parfois ils venaient camper au château avec un grand fracas, ils ne songeaient qu'aux lièvres, aux perdreaux, et se fussent bien gardés de jamais ouvrir ces armoires vitrées, devant lesquelles courait une haute échelle à roulettes. Mais je m'en avisais pour eux, dès qu'ils étaient repartis. Je pus m'acheter même quelques-uns des volumes qui manquaient: et je ne sais si mon père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir quand il me donna une paire d'éperons, dès que je fus capable de monter un poney rétif et difficile, laissé là au dressage par les châtelains, ou bien en ce jour où, sur ma demande, il m'ouvrit un crédit de vingt francs chez un bouquiniste de Reims. Car j'acquis, pour mes vingt francs, certains romans qui m'ont grisé: je faisais figure alors, il faut le dire, d'un béjaune plein de fatuité, et ce n'était pas sans coquetterie que je serrais ma ceinture, et plantais sur l'oreille mon képi de collégien.

En outre, ayant été élevé en plein air, aux champs, un sang bien rouge coulait en moi, j'avais des poumons et des muscles, je connus la gloire athlétique sur les pelouses du football, non moins que l'aviron en main ou l'épée au poing. Bref, à dix-sept ans, j'avais rang de champion, tout autant que de dilettante, au milieu de trente bacheliers provinciaux. Plaisante qui voudra, c'était un succès.

Quand mourut mon pauvre père, je préparais déjà l'École forestière; je m'y trouvais encore alors que l'héritage, pourtant mince, d'une tante me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce le moment de tout laisser aller? Au contraire, et par élégance, je prétendis d'autant mieux demeurer l'un de ceux-là dont les intellectuels disent en fronçant le sourcil: «C'est un gymnaste», tandis que les hobereaux murmurent avec mépris: «Il lit beaucoup».

Néanmoins cette humble prétention n'allait pas loin. Je me suis seulement applaudi de n'avoir jamais vécu trop inculte, lorsque j'ai rencontré sur ma route la marquise Gianelli. Il me parut en effet que je l'adorais notamment à cause de son bel esprit et de ses paroles fleuries, reflet évident de cette éloquence dont Adolphe Courrière lui avait montré l'exemple et laissé le secret. Je savais donc apprécier cette intelligence inaccoutumée, vivace et presque déconcertante: Marie, pour moi, c'était la radieuse courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes, les mécènes romains du quattrocento. Je me répétais complaisamment: «Je la suis pas à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortège d'Imperia!» Et je m'échauffais, me félicitais. J'allais même jusqu'à m'inquiéter parfois: «Ne l'aimerais-je que de tête, par hasard?...»

O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps, après que Marie fut deux ou trois fois venue, simple et souriante, en ce petit logis du Palais-Royal... Mais je ne sais comment indiquer cela... Enfin la plus belle statue d'Aphrodite égalait à peine Marie, car celle-ci révélait une pureté plus suave encore en sa jambe si longue, si fine, si douce, et le contour de sa hanche s'élevait ainsi que gonfle une jeune fleur, au-dessus de sa tige: et tout était parfait en ce chef-d'œuvre.

Toutefois, c'eût été peu que sa beauté. Il y avait son approche... La moindre dentelle qu'elle portait semblait vivre de plaisir. L'air n'était que parfum, s'il l'avait touchée. Sa chair soyeuse et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses adroits mouvements caressait tout d'abord. Surpris, intimidé, envoûté, j'en vins au point de souffrir, si je devais passer une journée seulement loin d'elle, de même qu'un pauvre morphinomane ne peut se priver de son cher poison, sous peine de mort, pense-t-il. J'eus bientôt besoin de voir et d'entendre ma compagne Marie, comme une plante a besoin d'eau. Absente, elle était là encore près de moi, les cheveux en désordre. Je refermais mes doigts vides sur l'épaule délicate qui me manquait... Certes non, ce n'était pas, ce n'était plus un amour de tête.

Il me semble même qu'avant ce premier rendez-vous j'ignorais encore tout d'elle, et je fus bien la proie d'une seconde passion, étrangement méticuleuse et maniaque, cette fois. Gorgé d'amour, mais non rassasié, je questionnais souvent Marie:

--«Tu es heureuse?»

Elle répliquait en riant: «Mais oui!» Et sans nul doute, c'était de bonne foi. Marie-Dorothée, marquise Gianelli, n'eût pas fait semblant d'être satisfaite, comme une petite bourgeoise.

Et cela dura des semaines, des mois. L'été fut triste et mouillé, les charmilles du Palais-Royal se dressaient sous la pluie, coquettes et solitaires, ou frissonnaient au vent d'un juillet sournois, qui déjà se préparait à l'automne. Marie voulut aller sur une plage pour quelque dix jours: je l'y suivis. Après quoi, elle gagna Pierrefonds: j'y fus à chaque instant.

Un beau jour d'août--le seul peut-être qui fut beau, cette saison, et je me rappelle encore le visage exalté, illuminé qu'avait Marie!--on me pria d'attendre un instant dans la villa. Marie arriva bientôt de la forêt, conduisant elle-même un cheval très ardent, attelé à sa voiture légère. Elle entra au salon, radieuse.

--«Ah! François!... J'ai dû sortir, je ne pouvais tenir en place, et j'ai fait atteler cette bête qui me fatigue: j'avais besoin de mouvement et d'efforts, pour me dépenser joyeusement, je suis trop contente... François, vous savez... il n'y a plus de doute, maintenant... Enfin!

--Mais quoi?

--Eh bien, mais je suis enceinte donc!»

Une bouffée d'émotion violente m'envahit, le sang me sauta aux joues! Marie me tomba dans les bras: ce fut l'un des plus poignants baisers que nous échangeâmes.

Presque aussitôt dégrisé, d'ailleurs, le souvenir d'Yvonne en deuil me remplit de pitié. J'eus peur... Marie l'a-t-elle senti?

--«Qu'y a-t-il? interrogea-t-elle... Tu n'es plus heureux? Tu as des regrets?»

Tout bas, je me suis lâchement dit: «Bah! Yvonne n'en saura rien, après tout.» Et voulant trouver une excuse à cette angoisse qui m'avait soudain crispé les traits, je demandai, du reste assez lourdement:

--«Que pensera de cela le poète, Marie?»

Mais l'effet de cette simple question fut prodigieux! Marie bondit, puis, éclatant du plus beau rire, elle me répliqua tout d'un trait, la voix haletante et triomphale, la tête renversée, la poitrine soulevée, Ménade victorieuse ou Amazone étouffant d'insolence et d'orgueil:

--«Stéphane?... Stéphane peut bien encore répandre trente chefs-d'œuvre par le monde, il n'aura toujours pas fait celui-là! Non, il ne m'a pas donné d'enfant, lui!... Et puis, Stéphane, peuh! il contemple aujourd'hui la mer à Biarritz, toujours à la suite de son infante yankee... Écoute, François, je dis la vérité des vérités, je te révèle tout, absolument tout, en cet instant: tu me plais depuis que je t'ai vu à Rome, ton amour m'a profondément touchée. Peut-être Stéphane m'aurait-il encore reconquise, cependant--oui, j'ai l'audace de te l'avouer, tu vois!--s'il fût venu m'implorer... Mais depuis que je suis sûre, à présent, d'avoir cet enfant-là, il n'y a plus que ce gosse au monde qui compte, tout le reste est fini, enterré, aboli! C'est comme si je n'avais pas seulement vécu jusqu'à ce jour... Je ne te dis même pas que je n'aime plus Stéphane: il n'existe plus désormais, rien n'existe que mon petit, mon beau petit!...»

Puis, se calmant, elle reprit gentiment, poliment: «Notre petit.»

Elle eut même la bonté d'ajouter: «Cette naissance ne pourra rien te faire oublier, mon pauvre et cher François. Tu as eu déjà--hélas!--une fille. C'est un autre bébé qui t'arrive, voilà tout: tu lui réserveras bon accueil, cependant, n'est-ce pas?

--Oh! Marie, en doutes-tu?

--Enfin, tu es encore triste, ou fâché?

--Non pas. Seulement, je songe un peu... Tu m'as dit qu'il n'y aurait plus rien ici-bas que ce petit, ou cette petite... Parole pleine de mélancolie pour moi... Dame!»

Marie se mit à rire:

--«Oh! toi, tu es le père».

Oui...

Mais, tout de même, «le» père... Je me rappelai certains de ses regards qui parfois m'avaient mesuré des pieds à la tête, regards d'éleveur plutôt que d'amie, et j'en souffris... Bah! je souffrais de tout, ce jour-là.

Quand Marie revint à Paris, l'automne était fait. Parmi les arbres rouillés et dépouillés du Palais-Royal, les pigeons ne savaient où percher: ils voletaient comme des oiseaux perdus. Ce jardin, ce cloître plutôt, parut d'ailleurs trop mélancolique à la marquise Gianelli, qui, exultante et rajeunie, finit par louer un petit hôtel blotti dans le fond d'un jardin, à Auteuil: elle le meubla très gaîment, à la Groult, sans négliger d'en faire peinturlurer les pièces minuscules, selon la mode, en vert épinard, jaune papier d'épicier, rose corail et bleu terrible. Elle ne songeait qu'à rire.

Dès ce jour, Marie se soucia de layettes et de berceau, elle se soigna, se surveilla comme une fleur rare, comme un phénomène prodigieux, s'écouta vivre. Tout l'amusait: elle était d'une humeur bienheureuse, d'une bienveillance universelle. Ayant lu dans les journaux italiens que le régiment de Gianelli, revenant de Tripolitaine, avait été reçu en grande pompe à Turin, n'écrivit-elle pas au colonel pour le féliciter de s'être couvert de gloire sous le soleil d'Afrique? Elle ne rêvait que de réconciliations et d'embrassades.

Le colonel répondit par une carte digne et très froide. Heureusement, car ses effusions, en un tel cas, eussent gêné quiconque: mais non pas Marie.

Comment Yvonne a-t-elle connu ma liaison avec la marquise Gianelli?

Hélas! on détourne, on distrait une femme affairée, ou passionnée, ou frivole, une femme enfin qu'assiègent mille soucis de plaisir ou des entreprises mondaines. Une jeune mère a ses enfants, elle dit: «Les cours... fraulein... brevet supérieur... gymnastique suédoise... le professeur de mon petit garçon...» Tout le reste peut faire sourire ce gracieux chef d'état-major.

Mais Yvonne, qu'avait-elle qui l'occupât? Plus rien. Son pauvre cœur était en miettes: morte l'enfant, perdu le mari... Oh! non, cependant, il ne fallait pas dire: perdu. J'aimais infiniment ma femme délicate: elle le savait sans doute. Mais depuis si longtemps nous avions secrètement divorcé, elle et moi. Un baiser nous eût presque choqués, c'était bien trop intime: et puis y tenait-elle? Si l'on veut, nous habitions la même maison: mais supposez que nous y avions chacun notre jardin, le sien menant à l'église, comme un clos de curé, le mien dévalant, bien loin de là, jusqu'à Auteuil en pente folle!... Ce qu'Yvonne, encore une fois, n'ignorait pas.

Eussé-je pu le lui cacher?... Et par quel miracle d'habileté, donc?

Voici qu'Yvonne rentre au logis. Elle revient de Paris. En chemin de fer, elle aura lu quelque roman, et notez que son goût la porte aux plus prudents comme aux mieux déduits. Toute œuvre fougueuse, toute escapade de l'esprit lui déplaît: une livre de rêveries lui tomberait aussitôt des mains. Car elle est réfléchie, modeste, et poursuit sa pensée au petit point, si l'on peut dire, ainsi qu'on brode.

A Paris, qu'aura-t-elle fait? Des courses, peut-être, mais sûrement elle aura pris le thé avec les Quériou, sinon telles ou telles de ses parentes et amies d'enfance: jugez des commérages! Yvonne n'est ni méchante, ni niaisement crédule: toutefois elle répond, puisqu'on lui parle, et par conséquent elle examine, pèse et juge--un peu vite, sans doute--tant de scandales dont on l'entretient.

Au lieu d'apprécier autrui, aura-t-elle, selon sa coutume, joué longuement au poker ou au bridge? On dit que ce ne sont point là des jeux de hasard: mettons que l'un enseigne à pressentir le mensonge, quand l'autre apprend à se souvenir des moindres choses.

S'agit-il du matin, passé à Chantilly? Yvonne se sera promenée sur la pelouse, au parc ou dans la forêt: seule, en ce cas, puisqu'elle ne voit personne, et ne tolère que sa cousine Thérèse Gervonier. Or, seule, elle aura supputé, retourné sans trêve ses chagrins, tous ses chagrins; de même avec Thérèse, probablement, et je voudrais être plus assuré que si mon nom fut alors prononcé, cette Thérèse l'entoura de commentaires sympathiques et rassurants. Vingt fois, en effet, la vieille fille s'est trahie: elle exècre et méprise la marquise Gianelli, qu'elle nomme évidemment «mon adultère», sinon pis.

Reste l'église. Là, Yvonne songe à son salut: entendez qu'elle médite sur ses péchés--hélas! quels sont-ils?... ils n'ont guère de nom, sans doute. Veut-on qu'elle se défende aussi de méditer touchant les fautes du prochain, celles notamment qui la concernent, et entre toutes, touchant les miennes? Pour peu qu'elle y ait apporté le soin qu'elle met à débrouiller ses propres scrupules, voilà toutes mes précautions bien inutiles!

A cette femme attentive et fine, rendue plus frémissante encore par la douleur, par la solitude, par la piété, pouvais-je, on le voit, cacher le but de mes voyages à Paris, devenus de plus en plus fréquents, et voire quotidiens, si mon service le permettait? Souvent j'y passais la nuit. Pourquoi donc? Yvonne n'insistait pas.

De quelle façon, aussi, contraindre mon visage à quelque expression d'intérêt, chez moi, lorsque Thérèse parlait ou qu'Yvonne m'observait? J'étais fréquemment la proie des diables bleus, et surtout des roses: je m'abandonnais à ceux-ci, une ivresse irrésistible me faisait plus d'une fois--comme on dit--sourire aux anges... Ce sourire s'éteignait sous le regard d'Yvonne.

Il m'arrivait de décrire ceci ou cela que j'avais vu avec la marquise Gianelli, et l'on sentait bien en mes paroles qu'un compagnon mystérieux manquait à soutenir le récit, en affirmant: «Mais parfaitement. Nous étions là, telle chose nous advint...»

Enfin--et ceci fut certes le plus grave--le nom de «l'absente» disparut entièrement de nos entretiens. D'un commun accord, nous n'avons plus cité, à mon foyer, ni Marie, ni Marie-Dorothée, ni la marquise Gianelli, ni même la maîtresse illustre de Stéphane Courrière. Ce fut comme si elle eût été morte. Mieux encore, nous n'avons plus soufflé mot de ce qui, près ou loin, la touchait: la Tripolitaine cessa de nous intéresser, les troupes italiennes furent comme abolies; mon voyage à Rome... mais avais-je donc été à Rome? Et dans la Ville Éternelle, y avait-il un «monde noir», un quartier nommé le Transtévère, un certain palais dans ce quartier? Au besoin, ce vocable suspect, «un palais», ne fut plus prononcé. Le professeur Gatti, la comtesse Alessandri, mon camarade Fernand Luzot, existaient-ils en vérité, les avais-je positivement rencontrés? Il n'y eut pas jusqu'à Stéphane Courrière, sa personne, ses pièces, mais surtout sa vie, qui ne se fussent changés en sujets brûlants, et tout aussitôt prohibés, de conversation.

Un jour, le vieil Adolphe Courrière vint sonner à ma porte, vers onze heures du matin. Il m'avait fait prévenir la veille par téléphone: je l'attendais. Une visite d'Adolphe Courrière, dans ma maison! Quoi! ce vieillard fameux autant qu'omnipotent, le directeur sérénissime de _la Journée_, cet homme considérable sur le boulevard, au Parlement, partout, le grand consolideur de ministères, l'un des révérends augures de notre Bourse, ce potentat secret, ou plutôt discret, ce conseiller, ce chanoine de la République--chez moi!... Il fallait que l'affaire fût d'importance.

Or, point du tout. Il s'en venait bonnement me consulter, m'a-t-il déclaré tout d'abord.

--«Il y a dans les papiers de Lovenjoul, encore non classés, près de trente ou quarante lettres que j'adressai vers 1861, alors jeune reporter, à M. de Girardin, mon patron. J'étais curieux de revoir ces chiffons de jeunesse, dont le conservateur--cela se comprend assez--ne peut se séparer... Ah! monsieur, que d'impétuosité dans ma vertu politique en 1861! La mauvaise humeur des jeunes gens est bien entreprenante. Puis, avec le premier rhumatisme, naît la modestie.»

M. Courrière parlait d'un ton paisible, en puissant chef, et tout en prêtant à ses phrases un tour perpétuellement et, en quelque sorte, gravement espiègle: il s'y croyait forcé, comme tant d'hommes notoires de cette génération pour qui Gambetta fut un espoir de jeunesse, le général Boulanger une gaîté de l'âge mûr, et Renan l'enchantement, le délice et le maître de toute la vie.

--«Me trouvant à Chantilly, poursuivit-il, j'ai souhaité d'avoir recours à vos lumières...»

Protestations, compliments, politesses... Bref, M. Courrière m'apprit que _la Journée_ s'aviserait peut-être d'entreprendre une campagne: le testament du duc d'Aumale était absurdement conçu; toute une partie infiniment vaste de la forêt pouvait être vendue par l'Institut; tant que celui-ci vendrait à de grands propriétaires qui traceraient des parcs, il n'y aurait rien de gâté dans le paysage, mais que penser des menues concessions et des villas du genre Le Pecq ou Asnières, toujours à craindre? Dès lors, il s'agissait de demander que l'État, ou à son défaut une entreprise particulière, prît à bail ou achetât d'un coup, si c'était possible, l'immense partie de forêt en question... Or, quel en était le rendement, l'avenir, que pensais-je d'un tel projet?

--«Il est absurde, concluait M. Courrière, comme tous les projets. Mais quel est son degré d'extravagance?»

D'ailleurs il s'en moquait bien, je l'ai déduit par la suite: son seul but ayant été, sans aucun doute, de me citer l'Institut, puis tout naturellement l'Académie française, et par là son frère Stéphane. A ce nom, le badinage du vieillard se fit encore plus diligent, mais aussi plus bourru, c'est-à-dire plus tendre.

--«Figurez-vous, me dit-il d'une voix à la bonhomme, que le cher garçon va se marier.»

Réprimai-je mal quelque mouvement? Il est possible. M. Courrière reprit en souriant de plus belle:

--«Oui... La nouvelle n'est pas officielle encore, loin de là. Toutefois il n'y a plus nul secret, Stéphane épousera l'infante Pia. Elle a bien de la grâce, il l'aime... La cour d'Espagne tergiverse encore, mais elle cédera. Il ne s'agit que de savoir si ma future belle-sœur gardera son titre d'altesse. Quant à Stéphane, étant déjà prince des poètes français, il ne peut recevoir d'avancement... Négociations compliquées, cependant, et qu'un rien peut troubler!»