Le fourbe

Part 8

Chapter 83,835 wordsPublic domain

L'on vint m'appeler, enfin, on me guida... La marquise Gianelli occupait un petit appartement dans l'hôtel. Salon-boudoir Empire, vert et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces meubles «acajou de palace» vivaient doucement des violettes... et le parfum, l'irrésistible parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà dix mois, comme au Transtévère, comme dans Rome tout entière, le puissant, le beau parfum de Marie-Dorothée!

La porte s'ouvrit, et ce fut le chant, après le parfum:

--«Enfin, je vous revois donc!... Vous avez été bien cruellement frappé, et j'ai pensé à vous de tout cœur, vous n'en doutez pas, n'est-ce pas, cher, vous n'en doutez pas?... N'est-ce pas?... Maintenant, vous me voyez bien à plaindre aussi.»

J'étais si ému que je ne pris même point sa main tendue vers moi.

--«Eh bien, fit-elle, vous voici fâché? Vous ne voulez pas me donner la main?

--Oh! pardon...

--J'aurais voulu me trouver près de vous. Je l'ai été par l'affection.

--Laissons cela, n'en parlons pas... Je vous remercie profondément. Mais faisons le silence, hélas! sur la grande douleur de ma vie... Et puis ce n'est pas moi qui dois être en cause: c'est vous... Eh bien, allons, dites-moi... Qu'est devenue Rome? Enfin, que vous a-t-on fait?

--Beaucoup de peine, mon ami.

--Le poète?»

Déjà les yeux de Marie-Dorothée se remplissaient de larmes: ces aigues-marines défaillaient, s'enfonçaient, se noyaient. J'en éprouvai comme un vertige.

--«Vous a-t-il quittée?... Où est-il?

--Il vogue sur la mer Égée, il erre autour de Chypre, de Samos, de Rhodes... La Clarke, vous savez, cette infâme Pia, cette milliardaire intrigante, cette Pia me l'a pris, enlevé sur son yacht...

--Comme cela, enlevé? On n'enlève plus, du moins on n'enlève pas un homme.

--Cher, un homme ordinaire, non. Mais Stéphane est une proie. Un tel poète, et tout le rêve, toutes les splendeurs qui sont sous son front, toute la gloire qu'il représente: c'est une proie, cela, et un butin magnifique... De même que s'il s'agissait, pour vous, de la plus belle femme de la terre, et de la plus universellement admirée!... Eh bien, moi, au prix d'un dévouement d'esclave, je gardais tout ce trésor, qui m'appartenait... La Pia me l'a volé! Elle a enlevé le magicien sur son yacht, mais oui, vous dis-je, enlevé, comme une pirate! Cette femme est un vrai chef de pirates. On devrait lui donner la chasse, et couler son bateau!...»

Colère et haine! Marie-Dorothée tuait mille fois du regard le spectre de l'infante, maintenant. Elle ne pleurait plus, mais un pli furieux coupait son front du haut en bas, et ses yeux étincelants luisaient terriblement sous ses sourcils joints. Vous eussiez dit Bonaparte menaçant le roi d'Angleterre.

Ce fut moi qui tentai de la faire sourire un peu, cette Amazone. Je lui remontrai que sans doute la Pia se lasserait, et le poète plus vite encore:

--«On s'en va tout confiant, on part pour une longue croisière. Celle-ci, pense-t-on, durera trois mois, six mois. Et puis, un beau matin, l'on n'en peut plus, d'entendre sans cesse la même voix qui s'exclame toujours de la même façon devant les paysages. On est ennuyé d'avoir en face de soi ce visage d'hôte milliardaire, visage pas toujours avenant, qui sait? ni de bonne humeur. Une femme qui est fatiguée quand il faut sortir, qui a soif alors qu'il n'y a rien à boire, qui a des lubies, des caprices, probablement... Alors on abandonne tout à coup cette nouvelle Ariane à la prochaine escale. On la plante là, elle et son bateau, et l'on revient par le premier train ou le premier paquebot. Croyez-vous que la conversation de l'infante Pia soit si nourrie? Je ne l'ai jamais approchée, mais c'est peut-être une Américaine comme tant d'autres, et qui ne songe qu'à déplacer le plus d'eau possible en arrivant dans un port?...»

Je voulais flatter Marie-Dorothée en supposant qu'aucune rivale ne pouvait l'égaler, au moins quant à la culture: et d'ailleurs, c'était vrai, apparemment.

Elle ne m'a point dit: «Vous êtes charitable et gentil. Cela me fait du bien d'entendre des paroles affectueuses.» Mais en me rendant compliment pour flatterie: «Vous avez toujours la même voix si nette. J'aime à ce qu'on me parle ainsi français.» Et les yeux d'acier s'éclairaient. J'étais ému, elle aussi... Cependant nous insistions sur nos mérites, et le ridicule fût venu. Je changeai d'entretien--elle savait bien pourquoi--et lui posai cent questions:

--«Où en est le monument de Victor-Emmanuel, à Rome? Qu'avez-vous fait depuis un an? Votre suisse magnifique règne-t-il toujours dans l'antichambre? Et la petite camériste à l'accent anglo-mondial? Comme elle doit se trouver chez elle, à l'hôtel Marceau!... Et le grand cyprès que l'on voit de votre boudoir: quelle pièce de feu d'artifice, à chaque soleil couchant!»

Notre conversation s'anima, s'égaya. Le beau rire qu'avait Marie-Dorothée! Elle me raconta mille anecdotes irrévérentes et comiques touchant l'illustre professeur Gatti, orgueilleux et rude comme Diogène, «Gatti le Chien», ainsi qu'elle l'appelait. On apporta du thé, du porto.

--«Mais où est l'asti d'antan!...

--Ah! vous vous rappelez?

--Je me rappelle jusqu'à la moindre chose qui vous concerne. Je sais comment vous étiez habillée tel jour, à telle heure...

--Si je vous faisais passer un examen, nous verrions ça.

--Chiche, madame!»

L'examen eut lieu. J'y triomphai. D'une certaine robe, j'ai dit: «Cette toilette-ci, que vous portiez à la villa Borghèse, était joyeusement bariolée de blanc, de noir et de vert cru: un très joli Arlequin pour amuser les enfants.

--J'aurais tant aimé cela! me répondit-elle... Mon cher François, laissez-moi vous confier une chose: vous qui savez si cruellement, pauvre ami, ce qu'est l'amour paternel, vous ne vous figurez pas quelle mère j'aurais faite! Vous comprenez, pour moi, avoir un petit... Mais c'est, ce fut le rêve de toute ma vie! Si le colonel... oui, le marquis Gianelli, enfin, mon mari, m'avait donné un fils, je crois que je serais actuellement à Turin, et je présiderais des bals pour la garnison. Quant à Stéphane...

--Eh bien, en effet, pourquoi non?...

--Cher, je ne suis peut-être pas élue. Ce n'est pas mon destin. D'ailleurs Stéphane ne veut pas. Il craint le scandale. Oui, cet homme qui est parti, mêlé en vrai bouffon à la cour impure de la Pia, cet homme-là craint le scandale... Mais comme je l'aurais élevé, soigné, amusé, embelli, mon petit, ou ma petite!... Voyez-vous, François, celui qui aurait été son père m'eût paru un être sacré.

--Le poète, justement.

--Certes!... Est-ce que vous croyez à l'hérédité? Moi, j'y crois. Il n'y a pas de père au monde qui m'eût paru plus admirable que le poète Stéphane Courrière. Songez donc, s'il avait seulement légué à son descendant une parcelle de lui-même! J'aurais cru à cet enfant-là comme la Vierge à son fils. Je me fusse dévouée à lui, corps et âme. Ses nuits auraient été mes nuits, je n'aurais plus vécu qu'afin qu'il eût bonne mine... A défaut du poète, j'aurais du moins voulu un homme bien dessiné.»

L'impudeur de Marie-Dorothée était prodigieuse et particulière. Non que ses propos fussent jamais regrettables, ni que sa tenue prêtât au moindre reproche. Cependant elle vous avait une manière de parler du genre humain, parfois, en le traitant tellement à la façon d'un bétail qu'on prend ou qu'on laisse, dont on usera, si le modèle est bon, mais qui peut aller à la boucherie, si la ligne est fâcheuse ou les aplombs suspects; elle jugeait si paisiblement autrui selon qu'un aficionado estime le taureau, ou un homme de courses le «deux ans» qui débute; puis elle s'exprimait si gravement, si posément sur les sujets les plus délicats, qu'elle dépassait d'un seul coup, de bien loin et sans même s'en douter, toutes les bornes de la décence. Elle atteignait à une sorte de chaste effronterie, et de cynisme sans péché.

En homme vulgaire, moi, en vrai plébéien, je me sentis un peu gêné.

Elle me regarda, surprise, et fit:

--«Certes, un homme régulier, un bon modèle. Vous souvient-il d'un dîner, chez moi, où le député Fata parlait de fonder une Société d'encouragement pour l'amélioration de la race humaine?... A propos de ce dîner, que devient Maurice Chennevière? La dernière fois que je l'ai vu, il ne se proposait rien de moins que d'aller au Pôle.

--Lui? N'en croyez rien. Tout l'hiver, il a bien tranquillement chassé avec l'équipage de Chantilly; je l'ai vu deux ou trois fois: il n'avait pas l'air d'un homme qui va faire des choses plus héroïques.»

Bref, nous avons bavardé très tard ainsi. Tout à coup, j'ai sursauté:

--«Une heure et demie que je suis là!... Mon train est manqué.

--Vous prendrez le suivant.

--Si je veux l'avoir, il faut que je parte.»

Mais depuis que je m'étais ainsi brusquement dit: «Eh! c'est l'heure: tu vas t'en aller...» une sorte de tremblement intérieur m'avait saisi. Blotti dans la tiédeur et la douceur, je devais donc maintenant retrouver la rue, le bruit, le chemin de fer? Je sentis soudain le désir violent et presque furieux, irrésistible en tout cas, de m'attacher plus étroitement à Marie-Dorothée, et vraiment une sorte d'incantation m'enivrait tout bas: «Mais dis-lui, me faisait une voix secrète, mais dis-lui donc que tu l'aimes, mais dis-lui, allons, puisque c'est vrai, puisque c'est fou, comme tu l'aimes!» Je n'éprouvai aucune peine à parler, mes lèvres s'ouvrirent toutes seules:

--«Vous savez que je vous aime toujours, comme là-bas.

--Là-bas, je n'en étais pas sûre...

--Mais si, vous le saviez, vous l'aviez bien vu.

--Pourquoi êtes-vous si pâle?... François, je suis contente de vous retrouver.

--Vous auriez dû m'appeler plus tôt.

--Je n'osais pas, vous étiez si malheureux!

--Nous nous consolerons l'un l'autre désormais...

--Ah! cher... Allez-vous-en, maintenant. Allez, vous me plaisez, François. J'ai confiance en vous.

--Quand reviendrai-je?

--Quand vous voudrez. Téléphonez-moi demain. Téléphonez, ou écrivez, ou venez, donnez-moi des nouvelles tous les jours. J'ai besoin d'un ami plus que jamais... Non, pas les lèvres: les mains, tenez... Demain, à demain.»

Je me suis presque sauvé, mais en riant, et vraiment éperdu de joie, d'émotion! Toute la poésie et la grâce du monde me semblaient écloses en cette pièce où vivait Marie. Car je l'appelai dorénavant Marie, à la française.

Quand je revins à Chantilly, je dis à Yvonne:

--«J'ai manqué le train. Je rendais visite à la marquise Gianelli, tu sais, cette dame qui a si grand air, et chez qui j'ai dîné à Rome: une amie de Fernand Luzot, je t'en ai parlé. Stéphane Courrière, son seigneur et maître, l'a quittée pour l'infante Pia... Comme elle me racontait tout ce drame, j'ai laissé passer l'heure.»

Ma femme répliqua sans humeur:

--«J'ai dîné sans t'attendre, avec Thérèse.

--Il ne faut jamais m'attendre... La marquise Gianelli viendra un jour ici. Tu verras qu'elle est très belle.

--Qu'elle ne vienne toujours pas avant la semaine prochaine: je ne serais pas là. J'ai trois bridges, mardi, mercredi et samedi.

--Vendredi, alors?

--Non, je vais au sermon de Mgr Bardin, l'ami de l'abbé Duregard.

--Et jeudi?

--Je peux moins que jamais.

--Où vas-tu donc?

--Au cimetière, puis à l'église. Hélène est morte un jeudi, tu le sais bien.»

Marie vint en effet...

Marie, ma chère Marie! A Rome, pour la première fois, elle m'avait promis de n'être plus pour moi que Marie, si je consentais à me rendre le lendemain à la villa d'Este: hélas! le soir même j'avais dû partir.

Puis, à Paris, dès ma seconde visite, qui fut tendre, gaie, délicieuse, j'avais ainsi nommé ma grande et somptueuse amie.

--«Pour Stéphane, m'avait-elle répondu, j'étais en dernier lieu la reine Bérénice.

--_Invitam dimisit!_»

Je m'attendais à ce qu'elle ajoutât: «_Sed non invitus!_» Ne savait-elle pas le latin? J'étais surpris qu'elle ignorât quoi que ce fût: je la croyais non pas une femme savante, mais une fée capable de tout. Il me semble que j'avais entièrement perdu la tête... Marie! Nom commun, nom de campagne, nom de la servante qui va rentrer les poules ou porter un billet chez la voisine, nom de chez nous, combien il m'a paru sentir la rosée, la fumée des villages, la menthe et le muguet, ce joli nom de rien qui ne servait qu'à moi!

Car pour tout autre, pensais-je, la marquise Gianelli ne s'avançait qu'entourée de scandale et de légende, comme une courtisane chargée de panaches, de joyaux et d'orfroi. Pour Yvonne elle-même, je me figurais que l'aspect seul de mon amie eût évoqué à la fois le sang des Napoléonides, la slave indolence des Doneff, la noblesse pontificale et romanesque des Gianelli, le glorieux reflet du grand poète Courrière enfin... Je doute cependant que Marie-Dorothée, que Marie, soit apparue si ornée devant les yeux de la froide Yvonne.

--«Cette dame viendra à la maison? m'avait demandé celle-ci.

--Mais oui... Pourquoi non? Elle désire t'être présentée. Cela te contrarie?

--Du tout.

--Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai promis de la guider aux étangs; elle veut y faire une promenade, voir Senlis et revenir par la forêt d'Halatte.

--C'est toi qui lui as dessiné cette excursion? Était-il indispensable qu'elle passât par notre logis?

--Si cela t'ennuie en quoi que ce soit, Yvonne, je dirai que tu es souffrante.

--Non, non, inutile. Cela ne m'ennuie en rien. Mon crêpe n'égaiera pas Mme Gianelli, voilà tout.»

Cependant Yvonne se contraignait à merveille, dès qu'il le fallait. Elle n'aimait guère les étrangers, enclins à troubler sa tristesse. Pourtant son rang d'épouse l'engageait à recevoir en souriant quiconque était amené par moi chez elle: et aussitôt que son devoir matrimonial pouvait, comme en cette circonstance, être nettement défini, elle n'y eût point failli pour tout au monde. Était-ce, d'ailleurs, seulement par crainte de pécher ainsi contre ses obligations chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret d'affection? Mystère.

Elle accueillit donc fort bien la marquise Gianelli, qui arriva de très bonne heure, après le déjeuner. Il est vrai qu'aussitôt entrée, celle-ci parut incroyablement à son aise, dégagée, gracieuse, se mit incontinent à causer sans effort ni contrainte, bref eut l'air de recevoir Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi, en tout ceci? J'étais horriblement gêné. Je craignais que l'une ne s'ennuyât, que l'autre ne gardât le silence... que sais-je?

Je crois du reste que j'eus grand tort. A propos de l'hiver en forêt et de la neige, la marquise Gianelli décrivit les domaines immenses de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignit sa mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté que dégageait cette vieille extravagante en chacun de ses gestes, et puis ses traîneaux, ses serviteurs tremblants, encore presque esclaves. Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure souriante de son père, le millionnaire banquier, qui avait eu des chevaux illustres, une casaque souvent victorieuse. Au sujet de la garnison de Senlis, elle disserta sur les innombrables uniformes militaires qu'elle avait vus à travers toute l'Europe.

--«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle, ont bonne allure. Leurs sombres plumes de coq se jouent avec une grâce sévère, guerrière, quand le vent souffle tout à coup, dans Turin, à l'angle d'un palais de marbre, flambant neuf. C'est la force austère de la jeune Italie.»

Car elle parlait volontiers de son mari, sans nul embarras, avec une courtoise tranquillité. «Le colonel», ainsi qu'elle le nommait.

Les Condé du château, les d'Orléans, le duc d'Aumale l'amenèrent à évoquer l'Empereur et le maréchal Rimbourg, Wagram, Austerlitz, victoires dont celui-ci prit sa part.

--«J'ai visité l'île de Malte et La Canée, où mon aïeul entra aux côtés du général Bonaparte, alors maigriot, noir et pointu, comme un jeune aigle. Le futur prince de La Canée n'était en ce temps qu'un mince sergent brûlé par le soleil, et non moins anguleux que son petit compagnon Bonaparte. Un Marseillais, le soldat Rimbourg. Il y eut tout un vol de faucons méditerranéens qui s'est abattu sur l'Europe à la suite du grand Aigle. Ils avaient tous des regards d'oiseau de proie. J'ai fait voler des autours et des faucons sur des perdrix en Algérie, lorsque mes parents m'y emmenèrent en voyage autrefois: j'étais toute enfant, et les terribles yeux de ces oiseaux pirates me faisaient peur.»

Comme je nommais ensuite par hasard La Bruyère et Théophile de Viau, qui vécurent à Chantilly, puis lord Seymour et les dandys des premiers derbys, aux élégances un peu laborieuses, la marquise Gianelli se prit à juger nos grâces d'aujourd'hui, la presse qui les cultive, les mœurs des gens de lettres et des journaux, le courrier des théâtres, la vie des coulisses, tout ce que lui avait appris sur ce point l'expérience combinée de deux Courrière. Du théâtre, elle glissa vers la politique, toucha au Parlement, à la rupture du Concordat, cita des cardinaux, dit qu'elle avait vu le Pape.

--«Ce n'est pas, fit-elle, une aussi belle figure que Léon XIII. Le dessin de sa bouche a moins de caractère, et son front moins d'intelligence. Il eût fait un bon prélat dans une petite ville. N'est-ce pas qu'il ne semble nullement de la même race?»

Pour excuser sans doute des propos si hardis, Yvonne priait tout bas, sans remuer les lèvres, je le voyais fort bien dans ses yeux. Quand la marquise Gianelli eut posé sa question, Yvonne répondit simplement:

--«Il est le Pape.»

Rien de plus uni que le son de sa voix: mais par sa netteté même et sa brève simplicité, cette réplique détonna au point que Marie-Dorothée, si sensible, s'arrêta net.

Dix minutes après, elle se levait.

--«Vous ne voulez pas nous accompagner, madame? Nous ferons un tour dans Senlis, où je ne suis jamais allée. Avant six heures, vous serez rentrée. Avec l'auto, nous irons vite.»

Mais Yvonne se rendait à Paris. Elle ne pouvait s'en dispenser.

--«Votre femme est très jolie, fit la marquise Gianelli, quand nous fûmes tous deux, côte à côte, dans l'auto bien close.

--Oui, répondis-je, très jolie.

--Elle est extrêmement pieuse, n'est-ce pas? Elle pratique?

--Davantage encore depuis la mort de notre petite: et rien de plus profond, ni de plus sincère que sa dévotion. Rien de plus noble.

--Eh! sans doute... Vous l'aimez beaucoup?

--Je la place très haut, je la chéris, et la plains de toute mon âme.

--Mais vous l'aimez d'amour?

--Marie!...»

Oh! j'étais choqué, humilié, fâché! Quoi? encore une fois, Marie se montrait coquette? Elle savait parfaitement qui je préférais, qui j'aimais d'amour, et de quel amour irrésistible: et elle voulait de nouveau se l'entendre dire, aux dépens de la pauvre Yvonne? Elle prétendait par conséquent triompher insolemment et brutalement?... Peuh! Dorothée Rimbourg, petite-fille de soudards et de cosaques, quel grossier trophée avez-vous donc cherché là? Fi donc!

Cependant elle a deviné sa faute, car voici qu'elle s'est penchée sur moi, contre mon épaule, et m'a supplié tout à coup, d'une voix bouleversée:

--«Excusez-moi, François. Je viens d'être si bête! Mais voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir. La vue de votre femme, si jolie, si douce et si triste, et puis votre maison arrangée pour le bien-être et l'intimité, vos papiers sur la table, vos chiens, les cannes et le fouet dans l'antichambre, toute cette vie de famille dont je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule, et si malheureuse... François!...»

C'est vrai qu'elle était toute seule au monde, maintenant. Elle entretenait quelques relations à Paris, rendait certaines visites et dînait en ville; mais son abandon néanmoins faisait pitié, et fors mon amitié, nulle tendresse ne se tendait vers elle. Lui fallait-il retourner près de sa mère imposante, théâtrale et toquée, chez ce frère Serge qui la méprisait et l'exécrait? Allait-elle implorer le pardon du colonel?... Non, Stéphane Courrière parti, le dieu envolé, il ne lui restait plus que moi.

Pourtant, elle m'avait froissé. Je le lui fis entendre:

--«Vous n'êtes pas heureuse, et je n'ai pas cette vanité de croire que je vous consolerai. Toutefois, je vous aime à en mourir, Marie: seulement pas une de nos paroles ne doit même offenser de loin le souvenir si douloureux d'Yvonne. Vous me parliez de ma maison, d'une vie de famille: avez-vous oublié qu'il y avait un enfant l'année dernière chez moi? Personne au monde...

--Mais, François, voilà justement ce qui me fait si mal, à moi aussi! Vous avez cet immense chagrin en commun, votre femme et vous. Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil. Vous êtes unis par cette plaie, la même blessure saigne au fond de vous deux: tandis que moi, ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est en miettes, mon passé inutile, mon avenir lamentable? Est-ce que j'ai la consolation d'un petit, moi, dites?... Seule, seule, toute seule...»

Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu, cette femme dont je m'étais autrefois tant méfié, et que j'avais supposée si comédienne, elle était là, défaite et toute en larmes sur mon épaule, à présent: et quelle humilité dans ses sanglots d'amante dédaignée! Je frissonnais de passion et de charité.

Tout près, tout près, joue contre joue, j'ai tâché de l'apaiser, tout à fait comme une pauvre enfant. Hélas! je savais encore comment parler aux enfants... Je lui ai promis--avec quelle ardente foi!--de lui consacrer ma vie, du moins presque entière, de l'entourer de précautions, d'amour infini, de soins, de lui faire oublier peut-être que le grand poète vivait, qu'il était ailleurs. Je jurai de n'évoquer le passé qu'à son gré, et avec respect... Je lui répétai mille fois qu'elle était le plus grand et vraiment l'unique émerveillement de ma vie... Puis, de la joue, nous avons fini par glisser aux lèvres l'un de l'autre.

Nous ne sommes point allés visiter Senlis, ce jour-là. L'auto avait passé la chaussée des étangs, et roulait doucement par la forêt, sur de mauvais chemins. En un carrefour, nous descendîmes, et marchâmes longtemps sous bois: le ciel gris et doux rendait, par contraste, plus aigus encore les bourgeons, comme plus délicate la verdure d'hier.

--«Il faut rentrer, François.

--Déjà... Vous me reconduisez à Chantilly, du moins?

--Certes, mais je vous poserai aux premières maisons. Je ne veux plus entrer chez vous, ni même passer devant votre porte. Cela me fait trop de peine, de m'en retourner toute seule en vous laissant là.

--Oh! voyons, je vous ai dit... Pourquoi...

--François, c'est parce que je vous aimerai.»

Jusqu'à ce qu'elle s'éloignât sur la route de Paris, après cela, nous n'avons plus prononcé une seule parole. Quant à moi, je ne l'aurais pas pu: tout vacillait, les arbres tournaient.

Lorsque j'ai revu Yvonne, le soir:

--«Comment as-tu trouvé la marquise Gianelli? lui demandai-je.

--Belle, et mise à ravir.

--N'est-ce pas?... Nous avons fait un grand tour: nous avons passé par la Table, les étangs, Orry, Montgrésin, Pontarmé... Devine à quelle heure...»

Mais Yvonne est sortie de la pièce. Elle n'a point claqué la porte. Elle n'a ni haussé les épaules, ni pincé les lèvres, ni boudé, ni rien autre. Quand elle rentra, même, elle souriait. Seulement, me laissant au beau milieu de mon récit, elle est paisiblement sortie de la pièce, voilà.

Trois semaines après, j'arrivai un beau jour à l'Hôtel Marceau, décidé à faire un coup d'éclat. Une farouche intrépidité se lisait sur mon visage, et j'admirai ma contenance énergique, reflétée par les glaces dans le hall d'entrée.

Marie logeait toujours en ce palace. En vérité, elle ne savait où habiter, hésitant à vendre ou démeubler son palais du Transtévère, afin de s'installer dans Paris, et répugnant d'autre part à regagner Rome, car trop de souvenirs cruels l'y attendaient, sans parler peut-être de ce qu'elle eût laissé ici, de moi enfin... Qui peut dire?... En tout cas, l'on allait bien voir! J'étais un homme qui étouffait d'amour, et non un soupirant que l'on amuse!