Part 7
Nous passâmes un mois exquis à Belle-Ile. Je l'aimais tant, cette petite! Puis ce mois de juillet était torride et bouleversé: de quoi perdre un peu la tête, fût-on Yvonne. Nous avons vu, par l'ouragan, des bateaux de pêche qui rentraient tout ruisselants, tout rugueux, et comme honteux de rapporter deux sardines et un homard chétif, au lieu du panier qu'emplissaient naguère jusqu'au bord les poissons d'argent ou les crustacés biscornus. Nous avons vu des gaillards ivres, le dimanche soir, ivres avec décence pourtant: ils psalmodiaient modestement des chansons qui n'étaient point laides... J'ai aussi vu Yvonne décoiffée par le vent, à la pointe d'un cap. Je l'ai entendue qui riait comme une folle, un peu prise de cidre, après un déjeuner à l'auberge. Je l'ai même surprise, sur la grève éblouissante et déserte de Port-Donnant, qui pataugeait dans une flaque d'eau: et le soleil dorait ses jambes nues...
Ah! toute sa frêle jeunesse sera restée là-bas, dans le silence voluptueux de Port-Donnant. Notre bonheur est enfoui sous ce sable d'or.
A son insu, Yvonne eut un grand ennemi: ce fut le souvenir de Luce Baudry.
Luce Baudry?... Oh! moins que rien: une fille de Nancy, une cousette qui avait mal tourné. C'était la maîtresse d'un lieutenant de dragons, fort joli garçon qui attendait la guerre d'un jour à l'autre, son paquetage toujours prêt et ses éperons chaussés. Il fumait sa cigarette, et sautait des barres de deux mètres, en souhaitant chaque matin de charger devant son peloton, jusqu'à ce que mort s'ensuivît: un cavalier allègre et charmant. Il me disait sans cesse:
--«Luce n'a pas grand'chose pour elle. Mais elle est si tendre!»
Jamais, en effet, femme plus patiente, plus affable, ni plus prévenante ne vécut auprès de moi. Elle préférait tout de suite, en souriant, chaque chose que j'aimais. Elle s'écriait en ouvrant un livre: «Comme c'est beau!» parce que le livre m'avait plu, et prétendait dormir au concert, puisque je n'entendais rien à la musique, non plus qu'elle d'ailleurs. Elle épousait mes querelles, soignait mon linge avec un plaisir évident, et se fût peut-être jetée au feu, si seulement j'avais passé devant. Puis, que de caresses! J'en reçus plus encore, il me semble, que je n'en donnai.
Douce, mais froide Yvonne, ma chère femme, quelle n'était pas votre discrétion, au contraire! Au moindre nuage qui passait entre nous, je nommais aigrement «pauvreté» cette réserve. Combien j'ai manqué d'indulgence, peut-être!
J'avais frappé d'étonnement la pauvre Luce lors d'un rallie, aux environs de Nancy. Un cheval admirable m'ayant été prêté, j'arrivai devant le lieutenant son ami, bien par hasard: et ce fut tout aussitôt que la jeune femme me donna des preuves d'attention.
--«Couvrez-vous, s'écria-t-elle avec crainte. Si vous alliez prendre un rhume!»
C'était déjà de l'amour: Luce s'inquiétait, me dorlotait sans plus attendre. Yvonne m'eût bien soigné fort malade, mais il m'eût fallu le devenir, et gravement, avant qu'elle n'y songeât. Parbleu! il ne s'agit pas qu'une femme tienne lieu de bonne d'enfant; rien, certes, de moins désirable que le bol et la potion, la bouillotte et le cache-nez qu'une gouvernante, fût-elle éprise, vous apporte. Néanmoins, toute précaution nous touche: et Luce y joignait toujours cent baisers, au lieu qu'Yvonne...
Le lieutenant, qui n'y tenait qu'à peine, m'abandonna la petite Luce volontiers. Il ne me souvient pas d'avoir passé quelques mois pendant lesquels la vie m'ait parue si courte. Mon amie nouvelle me choyait, me gâtait, me couvait. A la vérité, nous mangions des pommes de terre avec du pain sec, les jours de congé, car je n'avais que quelques sous dans ma bourse d'étudiant. Mais Luce s'arrangeait de tout.
Du vivant de mes parents, quand j'étais un petit bonhomme aux écoutes à mon bout de table, je me rappelle que l'on parla devant moi, pendant tout un dîner, d'une certaine cousine Laure; elle avait, paraît-il, adoré prodigieusement son mari, un vrai monstre pourtant, boiteux et à demi borgne, en outre assez crapuleux; elle l'avait adoré jusqu'à la folie, jusqu'au dévouement sublime, jusqu'à s'être fait tuer sur la même barricade que lui, pendant la Commune. A la fin de la conversation, et en manière de conclusion, mon père, qui était un homme paisible et réfléchi, prononça simplement: «Cette Laure avait un gros tempérament.» Ce sont là formules concises, qu'un enfant n'oublie guère, et qui lui donnent beaucoup à penser.
Or il est bien certain que Luce également... Enfin, elle était douée, elle aussi, tout comme la cousine Laure. Yvonne n'avait rien de ces énergumènes.
Énergumènes, sans doute: car, il faut bien le dire, Luce exagérait un peu la tendresse. Un dimanche soir, son ancien ami le lieutenant vint passer la soirée avec nous. C'était en juillet, et il faisait très chaud: nous dînâmes dans un cabaret de banlieue, sous une tonnelle, au son d'un pauvre orchestre. Le lieutenant, qui se sentait triste, parla d'autrefois, sans nulle retenue d'ailleurs, et à la cavalière. Joignez que trombones et violons jouaient au loin des danses bien triviales, pourtant langoureuses. Dans la demi-obscurité du soir, je pris la taille de Luce: mais j'y rencontrai la main du lieutenant. La jeune femme goûtait à l'excès, on le voit, la moindre émotion. C'était trop peut-être... Nous regagnâmes Nancy en silence, un peu confus, et je ne les revis jamais, ni l'un, ni l'autre.
J'ai quelque honte d'avoir laissé revivre le souvenir de cette fille à propos d'Yvonne. C'est une complaisance qui ne fait guère honneur à mon goût. Mais la mémoire de cette simple Luce me hante souvent... Ah! plutôt le refrain d'un fifre des rues, parfois, pour danser du moins sans souci, que le silence qui inquiète, ou certains chuchotements dont on se méfie!
Peut-être, du reste, ne suis-je pas juste envers Yvonne. Elle m'a fait tant souffrir par sa tristesse glacée, et par cet air continuel de ne rien me reprocher, mais d'avoir mieux ailleurs--à l'église notamment!
Aussi bien, c'était vrai. Je ne pouvais presque rien pour elle: je demeurais respectueux et consterné devant son immense douleur. Comment la soulager vraiment, et qu'eussé-je fait, quand je me trouvais là moi-même sans force ni courage? La chambre vide où notre petite fille avait vécu demeurait close, comme un tombeau, dans la maison. Nous ne savions y entrer sans trembler, et d'autre part, y changer seulement quoi que ce fût nous eût semblé une impiété, pis encore, une profanation. Le babil et les cris des autres enfants nous rompaient le cœur.
Je m'efforçais de l'occuper, de l'envoyer à Paris, et de lui créer d'humbles obligations. Elle me répondait:
--«Oui... J'écrirai au _Printemps_.
--Mais, Yvonne, mieux vaudrait y aller toi-même.
--Je ne peux pas.
--Tu peux très bien, voyons. La belle affaire que de prendre le train tantôt!
--Ce n'est pas cela. Seulement le rayon où tu m'envoies est à côté des costumes d'enfants. Combien de fois suis-je montée là!... Aujourd'hui, c'est plus fort que moi, ça me serre le cœur.
--Oh! ma pauvre petite!... pardon! N'en parlons plus... Pardon!
--Tu ne savais pas.»
Elle était devenue plus pâle, elle avait vieilli sous son crêpe; un abîme s'ouvrait parfois au fond de ses yeux qui fonçaient: jamais elle ne me fut si chère. J'aurais tout donné pour détourner un peu sa pensée.
--«Veux-tu voyager? Nous irons où bon te semblera.
--Et tes bois? Et ton métier?
--Rien ne sera perdu. Je demanderai un congé.
--D'ailleurs, à quoi bon? Qu'il soit italien ou espagnol ou russe, la vue seule d'un bébé me fait de la peine. Nous ne trouverions pas un pays sans marmots, n'est-ce pas? Autant rester ici.»
J'essayai encore de l'emmener dans mes tournées. J'attelais mon cheval de chasse à un méchant tilbury.
--«Je vais te conduire, lui ai-je dit un jour, au manoir Mondu.
--Qu'est-ce que cela? Tu ne m'en as jamais parlé.
--Un vrai manoir, tu verras, élevé avec des branchages et de la terre sur le domaine des Mondu. Ce sont des bûcherons, toute une famille, grand-père, fils et petits-fils, avec les femmes. Voilà des gars! Ils arrivent dans un canton immense, vous y dressent leur maison en un tournemain, lâchent leurs poules, leur chèvre, leur chien, et en quelques mois, à eux seuls, ils vous ont aménagé une coupe telle qu'on n'en apercevrait pas une autre dans toute la province. Leur domaine, c'est le taillis, tantôt ici, tantôt là. De vrais sauvages, quoi! des faunes, mais des faunes géomètres: on les abandonnerait dans une forêt vierge, que, deux ans après, celle-ci se trouverait par miracle divisée en beaux carrés clairs ou foncés, comme un échiquier. Viens voir le camp de ces hommes des bois.»
Ce que nous appelions ainsi le «manoir Mondu» se trouvait alors assez loin, dans les côtes d'Orléans. Quand nous approchâmes de la taille où travaillait la tribu, nous aperçûmes tout d'abord deux fillettes et un gamin déguenillé--le petit Poucet sans doute--qui, serpe en main, nettoyaient des branches. Plus loin, Mondu le père, aidé de son fils aîné, attaquait un arbre. Mondu l'aïeul enfin, Mondu le chenu, s'occupait à lier des fagots. Assise devant la maison, Mme Mondu reprisait une culotte, cependant qu'une autre fille étendait du linge rapiécé sur les buissons voisins. De ci, de là, picoraient des poules en liberté, de bienheureuses poules bocagères qui tôt ou tard reviendront à l'état sauvage, à force de vivre en plein bois, et s'envoleront comme des faisanes. Attachée à un piquet, la chèvre piétinait un peu de foin, cependant qu'un cochon grognonnait dans sa cachette, on ne savait où. Quant à la maison, imaginez une sorte de métairie basse, à un étage, faite en mottes d'herbes: un tuyau de poêle, qui semblait en ribote, perçait le toit, et il y avait même deux prétentieuses fenêtres, ornées de vitres. Et le silence--n'eussent été les coups de hache--un grave et paisible silence autour de tout cela.
Yvonne, charmée, adressa quelques mots de bienvenue à Mme Mondu:
--«A la bonne heure, vous gouvernez une vraie ferme.
--Nous manquons de tout, répondit celle-ci qui se plaignait machinalement. On mange un sou de bidoche chaque fois qu'on perd une dent.
--Vous avez bonne mine.
--Oh! pour gras, ça, on ne l'est guère. Le cochon non plus ne profite pas. Mon gars Roger a les joues rouges, mais il est sécot comme une brique. Et le père Mondu, regardez-le là-bas, madame.
--Il est bien droit.
--Il ne peut seulement fermer les doigts, tant qu'ils sont noués. Ça flotte, la nuit, dans la cambuse.
--Ça flotte?
--Oui, à force d'eau qui pousse aux murs, sous les pieds, partout. Le canton est un vrai marais: ce n'est pas notre poêle qui ferait rentrer la boue, bien sûr.»
Yvonne s'attristait, émue par tant de plaintes, que d'ailleurs la bûcheronne débitait du ton le plus indifférent.
--«Alors, l'année n'est donc pas bonne, madame Mondu?
--Oh, non... Mais ça se maintient tout de même. Ici, on n'est pas mangé par le cabaret au moins. Les hommes votent pareil: ils ne se chamaillent pas. Puis j'ai mes gosses, ça court dans la taille... Roger, Marthe, venez ici, saligoins!... La petite est farouche... Les gosses, il n'y a pas plus embarras, mais on leur donne toujours du solide qu'on a, n'est-ce pas, madame?»
Yvonne a glissé 5 francs dans la main du petit Poucet qui accourait, tout ébouriffé. Mais elle m'a murmuré, les larmes aux yeux: «Sauvons-nous, sauvons-nous tout de suite: je ne veux pas que cet enfant me regarde...»
Une autre fois, nous fûmes à pied jusqu'à l'antique maison de Commelle, dont Yvonne avait aimé naguère les portes en ogive et les chambres voûtées. Le garde Laribout habitait ce logis séculaire et planté comme un vieux soldat inébranlable à la pointe des étangs, le long du bois.
La belle-mère de Laribout, nommée Mme Chevallier, avait toujours éprouvé de l'humiliation parce que sa fille Paula ne s'était alliée qu'à un simple garde: car Mme Chevallier avait de l'instruction, et elle parlait en souriant d'un air tout à fait comme il faut.
--«Ah, madame, fit-elle, c'est malheureux que ma fille ne soye justement pas là. Assoyez-vous donc, madame. Si monsieur l'inspecteur veut bien prendre une chaise aussi... Vous devez trouver que c'est bien petit, ici. C'est quasi branlant, par le fait. Il faut vous dire que Laribout ne gagne pas des mille et des cent, n'est-ce pas: si ma fille m'aurait écouté, elle n'aurait jamais fait ça. Enfin, on passe le temps tout de même, nous trois et les moutards...»
Puis, affûtant ses lèvres, et très femme du monde, Mme Chevallier ajouta:
--«A propos, madame, et votre petite fille, elle va toujours bien?... Voilà un beau bébé!...»
Je tenais par le bras Yvonne toute en larmes, pour revenir vers Chantilly, à travers la forêt où le jour déjà baissait. Je guidais une femme défaite, à demi folle de désespoir, et qui titubait, qui se traînait.
--«Yvonne, aie pitié aussi de moi: tu me fais mal, enfin, je souffre également... Yvonne!
--C'est vrai, mais je n'en peux plus... je n'en peux plus...»
Éperdu, j'eus spontanément l'idée, une fois rentré au logis, de courir chez M. l'abbé Duregard, premier vicaire de la paroisse.
--«Monsieur l'abbé, suppliai-je, je vous demande instamment de venir à mon secours! Il n'y a plus à espérer qu'en vous. Ma femme est chez elle, anéantie par le chagrin: aujourd'hui, une circonstance malheureuse lui a rappelé cruellement notre deuil. Je suis moi-même trop à plaindre, je ne trouve que lui dire, et me sens impuissant, terrassé... Voulez-vous aller la voir, vous, et lui parler?
--Monsieur, j'appartiens à tous ceux qui m'appellent, et me rends de ce pas auprès de Mme Simonin. Mais je ne saurai que prier pour elle: je n'obtiendrai pas beaucoup de calme, sans doute, alors que votre affection y échoue.
--Yvonne est très pieuse, vous l'exhorterez au nom de Dieu, avec toute l'autorité qu'un prêtre seul peut avoir à ses yeux, vous l'apaiserez, j'en suis certain, monsieur l'abbé; je le sais... Venez vite!»
Moins d'une heure après, en effet, M. l'abbé Duregard, quittant Yvonne dont la douleur s'endormait peut-être, demandait à me voir.
--«Je crois, me dit-il, que Mme Simonin aurait besoin de n'être jamais seule. Elle se ronge dans la solitude.
--Hélas! je fais de mon mieux: cependant, ma profession me prend du temps. Puis je dois aller souvent à Paris: elle ne veut bouger d'ici... Du reste, dans l'état de tristesse où je me trouve moi-même...
--Assurément, il lui faudrait une sorte de dame de compagnie. N'avait-elle pas une parente, dont elle n'eut qu'à se louer récemment, à ce qu'elle m'a dit, lors de sa longue maladie?
--Thérèse Gervonier, sa cousine et garde-malade. Voici deux semaines qu'elle nous a quittés. Mais je la rappellerai, vous avez raison, Yvonne ne doit pas demeurer seule un instant.»
Évidemment, il n'y a que trop sujet parfois de songer à l'argent. Nous n'étions pas riches, Yvonne et moi, au point de prendre sans compter une dame de compagnie. D'autre part, comment priver Thérèse du profit qu'elle eût trouvé ailleurs? Il est vrai que nous n'avions pas d'enfant--que nous n'en aurions plus jamais...
Je décidai d'envoyer aussitôt une dépêche à Thérèse, et remerciai vivement l'abbé.
Celui-ci toutefois ne partait pas encore. Il se leva, prit son chapeau, le tourna une fois entre ses doigts, et ajouta, la main déjà sur la porte:
--«Mme Simonin se trouvera bien d'avoir auprès d'elle une personne qui l'encourage à prier en toute confiance...»
Ah, bon! M. l'abbé Duregard désirait savoir si Thérèse était bonne chrétienne. Désir trop légitime... Ne l'avait-il donc pas distinguée à l'église? Je le rassurai en lui apprenant l'histoire de notre humble cousine, et sa vocation religieuse toujours contrariée. Nous nous quittâmes très bons amis.
Je montai quatre à quatre pour dire à Yvonne que nous allions décidément rappeler sa cousine. Je savais lui faire plaisir... Cependant, je dus attendre un peu, car elle était en prière. Je me tus. Je devins morne et froid, et vraiment je savais à peine pourquoi.
La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla donc parmi nous, et y demeura pour des appointements minimes... Et puis la vie coula, coula, comme un fleuve pâle entre des rives unies. L'hiver s'est avancé tristement.
Peu à peu, Yvonne reprit l'habitude d'aller presque chaque jour à Paris visiter l'une ou l'autre de ses cousines innombrables: elle jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là. De retour au logis, elle trouvait Thérèse et ses propos tranquilles. Ces dames disaient le _Benedicite_, l'on se mettait à table, et il arrivait parfois qu'Yvonne sourît devant son assiette fumante, le dos au feu. J'attendais ces minces sourires, ainsi qu'on guette en février les perce-neige.
Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi, et l'observâmes aussi la veille de Noël. Toute la vie, chez nous, devint réglée, et comme liturgique. Cependant que les mauvaises pluies, la neige et les gelées consternaient la terre, je sentais passer le temps d'après le calendrier: ainsi ai-je su que l'Avent s'achevait, que l'Épiphanie était proche, et bientôt la Chandeleur. J'apprenais du même coup qu'Yvonne avait gagné quelque morne tournoi de bridge chez les Quériou d'Auteuil, ou réussi chez la marraine Stéphanie l'un de ces «sans-atout» dont on parle longtemps... Ah! bienheureux ces jeux de cartes, et bénis, doublement bénis soient ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont distrait Yvonne! La Noël, le jour de l'An, ce sont pour chacun des fêtes; pour ma femme et pour moi, qu'évoquaient donc ces tristes dates, sinon le souvenir atroce de quelques jouets que nous n'avions pas achetés, et d'un rire adorablement frais que nous n'avions pas entendu, que nous n'entendrions plus jamais!
Grâce au murmure monotone et si doux de la dévotion, grâce à l'indulgence inaltérable d'Yvonne envers ce Dieu qui pourtant l'avait si affreusement châtiée, et grâce au train-train des jours enfin, elle parlait, elle répondait à ce qu'on lui disait: elle vivait un peu, au moins. Il me parut que ce fût un miracle. Je fis présent à ma femme d'un très beau chapelet, et j'eus plaisir à dîner une fois la semaine avec M. l'abbé Duregard. C'était un homme intelligent et adroit: il discutait de politique extérieure avec une invincible logique, et de politique intérieure sans obstination, bien qu'il fût officiellement réactionnaire. Puis il aimait les jardins, et m'en eût remontré touchant la faune des parcs.
Qu'écrirais-je à mon sujet, durant tout ce temps? Rien, sinon que ce fut bien l'un des plus interminables hivers de ma vie. Yvonne était peut-être un peu moins malheureuse, et certes nul ne s'en est plus profondément réjoui que moi, on n'en doutera pas. Cependant, nous sommes doubles ou triples, probablement: il y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en nous des gestes étranges. Ce monstre indomptable et sournois, une vraie bête, et dangereuse, m'a plus d'une fois chuchoté tout bas: «Il n'y a pas à dire que tu sois pour quelque chose dans cette détente de ta femme... La religion, oui, la religion que tu ne partages pas; les prières, en dehors desquelles tu te trouves; les cousines, les perpétuelles tantes, marraines, amies vénérables qui, par contre, t'ennuient jusqu'à la torture, et que tu ne vois guère; le bridge au besoin, que tu ignores... Quant à toi-même, quant à ta présence, ton action, ton bon vouloir--néant, mon ami, néant! Ta femme t'aime bien, cela va de soi, et, j'y consens, elle t'aime encore davantage. Mais tout ce qu'il y a de vraiment tendre en son cœur est réservé pour Dieu, et ne se dévoile qu'à l'église...»
Bah! je haussais l'épaule, et eusse voulu chasser hors de moi, à coups de fouet, l'obscur démon qui pensait ainsi.
Cependant je fuyais autant que possible mon logis et mon propre deuil: ma petite enfant perdue, Hélène, ma fille... Je courus les routes comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers et bûcherons me voyaient surgir de tous côtés, à l'improviste. Jamais forêt ne fut mieux surveillée.
Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte. Je retrouvais d'anciens amis. On me revit à la salle d'armes: je me brisais de fatigue, mes nerfs s'en trouvaient bien.
Février vint enfin, presque tiède... Et puis, je crois que La Fontaine me débaucha. Je m'étais repris à lire avec passion, et j'adorais le dix-septième siècle: Chantilly m'y ramenait sans cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître des eaux, et même capitaine des chasses: autant dire que le «bonhomme» exerçait à Château-Thierry ce même métier que je faisais à Chantilly. Il siégeait à l'audience une fois la semaine, l'épée au côté--n'avons-nous pas aussi le sabre et l'uniforme?--il expédiait des rapports, surveillait les sergents des forêts, avait soin des coupes, visitait les rivières et les étangs, faisait appliquer les règles de chasse et de pêche. Travail énorme, et perpétuelles randonnées: et pourtant, n'a-t-il pas bien flâné, notre poète exquis, occupé à tourner des contes ou à polir des fables tout en présidant à des ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le temps qu'il gourmandait les manants pris en maraude sous futaie?
Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort scrupuleux touchant les devoirs de ma charge. Néanmoins, comment ne me fussé-je pas dit qu'il y eût bonne grâce à flâner, de même qu'avait fait M. de La Fontaine en ses garderies de Champagne? Me suis-je proposé d'imiter celui-ci, révérence parler? Un tel rapprochement serait encore plus sot qu'impertinent... Pourtant, d'avoir songé seulement à la vie si molle de Jean de La Fontaine, maître des Eaux et «courtisan des Muses» à travers bois, c'était déjà une tentation, ou quelque piège du renouveau en ce mois de mars traître et fiévreux, tour à tour glacial et plein de douceurs bizarres.
A la fin de ces jours plus longs, je rentrais sans me presser, au pas de mon cheval: et ce fut ainsi que le souvenir de Marie-Dorothée renaquit tout doucement en moi, à cette époque même où partout déjà les branches se dressaient, charmantes.
Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m'avait envoyé d'Italie un long télégramme, suivi d'une lettre très affectueuse. Qu'eussé-je répondu dans l'état où je me trouvais? C'était à moi d'écrire sans doute: mais rien que la pensée d'avoir à me rappeler des images de luxe et de grâce m'était pénible, et pis, impossible. Je ne songeais qu'à Yvonne écrasée de peine, et je n'étais qu'à mon chagrin.
Je n'en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée, cependant. Toutefois un ouragan m'avait emporté, la vague m'avait roulé comme un fétu. Il me fallait d'abord revenir à la surface, puis nager longtemps sur la mer calmée, avant que de retrouver le sens d'abord, ensuite mes rêves. Ce n'est pas dans la tempête que l'on entend chanter les Sirènes.
Donc, pendant de longs mois, le silence... Après quoi, le 16 mars exactement, au courrier de onze heures, je tressaillis en apercevant l'écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothée sur une enveloppe timbrée de Paris. J'ouvris--je tremblais déjà--et je lus ceci:
«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite à l'hôtel Marceau, où j'habite? Si vous pensez encore un peu à moi, venez, car je suis bien malheureuse, et me sens très seule. Avant sept heures, vous me trouverez.»
Dès le lendemain, comme sonnaient cinq heures, je me présentais avenue Marceau, à l'adresse indiquée: je n'ai pas pu attendre davantage, et pourquoi l'eussé-je fait, d'ailleurs? Si Marie-Dorothée éprouvait quelque peine, allais-je lui mesurer mes humbles consolations? C'eût été les mettre à bien haut prix. Puis, il me tardait de la revoir, et le cœur me manquait presque en demandant que l'on m'annonçât auprès d'elle.