Le fourbe

Part 6

Chapter 63,767 wordsPublic domain

Cependant, le plus considérable et, si l'on peut dire, le plus «gradé» des médecins devait me prévenir:

--«Votre bébé se trouve heureusement en un parfait état de santé. C'est un grand bonheur pour vous d'avoir vu naître cette charmante et vigoureuse fillette... bonheur qui, hélas! ne saurait se reproduire après l'opération inévitable, dont nous devons décider au plus vite, je vous le répète avec l'assentiment de ces messieurs... l'opération inévitable.

--Ah! docteur... ma pauvre femme... si je vous comprends bien... ne pourra donc plus être mère ensuite?... C'est cela, c'est bien cela que vous me dites?

--Oui, malheureusement, monsieur.»

Ces paroles m'avaient atterré. Une grande part de l'avenir s'écroulait là, d'un coup, comme un palais splendide qui, brusquement, se fût à demi effondré sous mes yeux!

Sans doute, un instant après je ne songeai plus qu'à Yvonne en perdition si le chirurgien tardait seulement. Et sans doute aussi l'opération réussit à merveille, et moins de cinq semaines après, ma femme souriante s'asseyait devant sa fenêtre ouverte au bon soleil: si bien que je ne tardai pas à l'emmener, à l'installer à Chantilly, où m'appelait mon nouveau poste... Mais pouvais-je tout bas m'empêcher de penser que jamais, jamais plus nous ne reverrions à la maison un second être fragile aux yeux étonnés, pareils à ceux de notre petite Hélène, et qu'Yvonne était en somme estropiée, oui, estropiée...

Elle ne l'ignorait pas davantage, la malheureuse, la douloureuse et silencieuse mère. Mais il n'en paraissait rien, ou guère. Elle se contentait de reporter sur sa fille--sa fille unique--une tendresse plus passionnée encore, plus dévouée, plus attentive, plus frémissante!

Et maintenant...

Hélas! et maintenant!... «Pneumonie... La maladie suivait son cours normal... Dans sept ou huit jours...»

Après la mort affreuse de notre pauvre petite Hélène, Yvonne fut très malade durant deux ou trois semaines. Elle avait failli se briser de douleur, et moi-même, anéanti par le chagrin, vieilli, découragé de tout, je dus la conduire en Bretagne, auprès de son père, pour sa convalescence--si l'on peut ainsi nommer l'espèce de prostration où vécut Yvonne pendant quelque temps. Elle mangeait, respirait, répondait si on lui parlait: mais elle ne paraissait pas accomplir en réalité ces actions. Elle avait l'air de se trouver à peine dans le lieu où elle était cependant: il semblait qu'on l'aperçût à travers un voile. La catastrophe atroce avait éteint chez Yvonne le petit feu caché, l'étincelle qui fait la vie.

Je souffrais cruellement de la voir ainsi, et cette anxiété venait se joindre à mon horrible peine. Certains n'ont pas craint d'écrire qu'à deux l'on supporte mieux le désespoir, et qu'il s'atténue. Oui, si l'on osait s'en parler mutuellement, si l'on en traitait ensemble, ainsi qu'on fait du désespoir des autres, sujet de commisération et de conversation. Mais loin d'agir ainsi, l'on craint la moindre dissonance, et jusqu'au plus léger défaut de douceur: si bien que l'on se tait en se regardant souffrir. L'on se murmure quelquefois: «Pauvre petite... Mon ami...» Des mots trop courts, trop pauvres, qui ne disent presque rien, et qui font éclater en larmes... pas assez fort.

Avec Yvonne, il ne m'était déjà guère facile de partager une joie, tant je sentais de réflexions, de commentaires, d'arrière-pensées peut-être étranges, à coup sûr inconnues, qui s'empressaient sous son front, comme les abeilles dans la ruche. Mais qu'était-ce, de vouloir s'approcher seulement de sa tristesse! Elle me faisait peur, en vérité, elle m'imposait, cette femme douloureuse et muette. Je la voyais déchirée, et je l'embrassais alors pieusement, de toute mon âme. Mais je ne lui eusse pas demandé: «Qu'est-ce qui te fait le plus de peine?...» Elle m'eût regardé de ses yeux châtains, sans répondre. Et surtout, Yvonne ne m'eût jamais posé aucune question pareille, elle! A vouloir violer ce cœur si délicat, on eût fini par avoir l'air d'un rustre. Moitié gêne, moitié crainte, je me réservais.

Mais il m'en coûtait!

Quand Yvonne avait commencé à manger un peu, à pouvoir supporter la vue du jour, un bruit dans la rue, ma présence même--Dieu! je conserverai toute ma vie l'impression de sa chère main brûlante, à mon retour du cimetière, tandis que son visage en pleurs se détournait sur l'oreiller, pour ne plus me voir, pour ne plus voir personne, ni rien--quand il avait été possible enfin qu'on la descendît au jardin, sa cousine Thérèse Gervonier m'avait dit:

--«Il faudrait l'envoyer auprès de son père, en Bretagne. L'air de la mer lui ferait du bien. Et puis elle le souhaite.

--Elle veut aller chez M. Leguel?

--Oui... autant que la pauvre peut avoir envie de quelque chose... Je crois qu'elle aimerait se rendre à Quiberon.

--Elle vous l'a dit?

--Mon Dieu, à peu près... Interrogez-la.

--Oh! non... Non. Je m'y prendrai mieux: je lui proposerai moi-même de partir, de faire un séjour là-bas. De cette manière, il lui paraîtra que je la pousse à s'accorder ce qu'elle désire... Pourtant, c'est bizarre, vous savez, Thérèse.

--Quoi donc?»

Je plaignais de tout mon cœur Thérèse Gervonier à cause de sa laideur. C'était une cousine éloignée d'Yvonne, une modeste et sainte femme, d'ailleurs, qui depuis vingt-cinq ans formait l'ardent dessein d'entrer au couvent, mais n'avait encore pu en trouver le temps, parce qu'elle soignait les malades. Elle avait le goût, la vocation de soigner: si bien qu'étant pauvre, elle s'était décidée à devenir effectivement garde-malade professionnelle. Nul doute qu'elle n'y gagnât sa vie, car son expérience était longue et sa patience infinie. Yvonne l'admirait, la vénérait presque. Je lui gardais, quant à moi, toute gratitude pour les précautions admirables dont elle avait entouré ma femme opérée, puis ma petite fille, et puis Yvonne encore, hélas! Cependant il y avait en elle je ne sais quoi... Bah! ma contrainte légère en face de Thérèse Gervonier provenait plutôt de ce que je m'habituais mal à la traiter tantôt comme la garde, tantôt ainsi que la cousine d'Yvonne. Et aussi bien m'attristait-elle par sa disgrâce physique, cette grosse fille, dont je ne saurais aujourd'hui encore dire si elle a trente-cinq ou cinquante-cinq ans. Bien que doux et favorable, son rire la défigurait.

Or ce qu'elle m'apprenait là me surprenait assez. Yvonne à Quiberon, chez M. Leguel? Mais mon beau-père n'était certainement pas capable d'endormir la douleur de sa fille. Il ne pouvait toucher à une plaie avec ses gros doigts... J'essayai de l'indiquer à Thérèse, en termes convenables.

--«Nous sommes au milieu d'août, me répondit-elle. Le climat de l'océan vaudra mieux pour une convalescence. A Chantilly, ce n'est pas si tonique... Et puis Yvonne aime beaucoup son père.

--Bon, parfait... Moi, n'est-ce pas, Thérèse, je veux ce qu'Yvonne veut, naturellement. Cependant M. Leguel ne cesse de courir entre Saint-Nazaire et Nantes, entre le Croisic et Belle-Ile. Il ne parle qu'hôtels, villas, exploitations de plages, casinos et lignes de bateaux. Ou bien alors il fait de grosses plaisanteries. Est-ce un réconfort pour une femme qui souffre?... D'autre part, il ne m'est plus possible de quitter Chantilly, sinon pour quelques jours à peine. Je ne me suis déjà que trop absenté cette année.

--J'irai là-bas, je crois qu'Yvonne a l'intention que j'y aille... si vous voulez.

--Eh!... vous n'en doutez pas, ma bonne Thérèse.

--Nous jouerons aux cartes. Je la promènerai. Je lui occuperai son temps, un petit mois.

--Sans doute... Toutefois mon beau-père est bien agité, et non moins bavard, hein? Enfin, si elle a besoin de tapage...

--Le bruit distrait.

--C'est vrai, après tout.

--D'ailleurs, notre pauvre chère petite trouve heureusement quelques consolations dans sa grande piété.

--Oui.

--Le ciel n'abandonne jamais entièrement ceux qui se remettent à lui. Yvonne est de ceux-là. Ayons confiance.

--Certes.»

Je vis Yvonne après cet entretien:

--«Il est pénible d'être un bureaucrate, lui dis-je. Me voilà prisonnier. Je ne puis aller où je veux.»

Ses lèvres sinueuses et tristes se sont décloses:

--«Qui te retient?

--Mais toi, Yvonne. Mon regret n'est que de ne pas voyager avec toi. J'aimerais te conduire à la mer, tiens, en Bretagne... Une idée! Je te mène chez ton père, à Quiberon, et j'irai t'y reprendre dans un mois. Thérèse t'accompagnerait probablement bien volontiers: demandons-le-lui. Cela va?»

Que deviendrait-elle, en Bretagne, dans la villa de son terrible père, qui était l'un de ces fâcheux à rude franchise, toujours étonnés de leur propre vertu. L'on ne rencontre que trop de ces gaillards. Ils prétendent avoir «le cœur sur la main», mais vous assomment avec cette main fermée comme un poing. Des sots. Le bel exploit que de se dire un incorruptible, quand un rien de bonté vaudrait tellement mieux!

Puis M. Leguel n'aimait pas à risquer son argent. Néanmoins il s'intéressait à de petites affaires, ayant placé quelques sous dans les hôtels de la côte, ayant commandité pour sa mince part les bateaux de Belle-Ile à Quiberon. Ces humbles affaires lui emplissaient le cerveau de projets et de fumées... Toute l'année, il habitait Saint-Nazaire. Mais Quiberon, où il possédait une villa, retentissait l'été du vacarme que causaient sa voix, ses opinions, ses combinaisons financières, sa cordialité importune.

Il allait s'écrier, en apercevant Yvonne:

--«Comme tu as mauvaise mine, ma petite! Nous te ferons passer ça, ici.»

Et allez donc!... Toutefois, Yvonne l'aimait, c'était son père, et je n'avais qu'à me tenir coi, comme à sembler l'aimer aussi.

Yvonne partit donc le 16 août, en compagnie de Thérèse Gervonier et de moi. Je les installai toutes deux à Quiberon, chez M. Leguel. Vers la mi-septembre, je retournai les chercher.

--«La chère petite fait un tour le long de la grève... Comme elle sera contente!» s'écria Thérèse Gervonier, qui battait des cartes devant la fenêtre ouverte. Sur quoi, elle m'apprit que M. Leguel se trouvait absent depuis deux jours: il était tellement dommage que je fusse ainsi arrivé à l'improviste!

L'automne venait de naître tout doucement: la mer se plaignait à mi-voix, attristée par la chute du jour et la pluie prochaine. J'aperçus bientôt Yvonne qui cheminait à pas lents, emmitouflée dans son voile noir.

--«Ah! fit-elle... François!»

Et elle tomba dans mes bras. Un instant après elle remuait les lèvres: sa prière... Cette âme charmante remerciait Dieu de toute chère émotion, sans lui reprocher jamais les pires.

Nous tenant par le bras, nous allâmes nous promener assez loin. Au delà des villas, à Quiberon, il est une petite plage entièrement déserte. L'on s'y croirait au commencement du monde: rien que les dunes, les roches, le sable vierge, des coquilles légères, la mer qui se roule en liberté, le vent qui souffle. Parfois une hirondelle solitaire y arrive du fond du ciel, vole en silence, va, vient, vire, s'ébat: elle est chez elle.

Nous nous sommes assis longtemps sur cette grève où montait la nuit. Les galères d'Ulysse n'allaient-elles point doubler le cap, et jeter l'ancre?... Je tenais Yvonne par le bras, tendrement, délicieusement. Je lui dis que Chantilly me semblait bien vide, que peut-être maintenant fallait-il rentrer, que le feuillage se rouillait, que c'était déjà la saison des feux de fagots dans la cheminée, des brumes en forêt...

--«Nous partirons demain, si tu veux» murmura Yvonne.

Et je frissonnais de pitié, car j'évoquais devant mes yeux, ainsi qu'elle-même à coup sûr le faisait en cette minute, la chambre close, la chambre muette où notre petite Hélène n'était plus.

--«Nous partirons...» reprit Yvonne, sans lever la tête.

A ce moment, l'angélus tinta, je ne sais où: le son lointain s'émietta sur la plage comme du cristal fragile et fin. Yvonne se leva soudain:

--«Revenons, fit-elle. Je voudrais entrer un instant à l'église.»

Ce fut encore ce mot qu'elle me dit, la pauvre blessée, quand nous approchâmes du seuil où l'attendait l'affreux souvenir, à Chantilly. Elle me serra les doigts dans sa main tremblante:

--«Attends, supplia-t-elle tout bas, attends un peu! Je ne peux pas... Il faut qu'avant j'aille prier... Mon Dieu, quelle tristesse! Attends encore, François...»

La voiture passa notre porte, et je la regardai, fou d'émotion, qui pénétrait courbée dans l'église, suivie par Thérèse Gervonier.

Eh bien, oui, suivie par Thérèse Gervonier, quoi de plus naturel? Yvonne entrait à l'église. Sa cousine, sa garde, dont la dévotion était sincère et même touchante, y pénétrait derrière elle, il n'y avait rien de si simple.

Bien entendu.

Et d'ailleurs, n'étais-je pas accoutumé à voir Yvonne suivie sans cesse par une cousine, une tante, une marraine, une parente amie? Suivie ou précédée, aussi bien, entourée enfin, encadrée, environnée. Il n'était pas de tribu patriarcale plus unie que la famille Leguel-Quériou. Souvent on rencontre, sur les chemins menant aux villages, des jeunes filles qui vont par groupes: elles se donnent parfois le bras, et si la soirée est belle, il arrive qu'elles chantent. Joignez à cela quelque joli tournant de route, un parfum qui passe. J'avais aperçu de la sorte Yvonne pour la première fois au bord de la forêt de Lyons, par un tendre jour d'été: quatre cousines riaient autour d'elle, et toutes les cinq chantaient sous la feuillée.

A vrai dire, c'était _la Valse bleue_ que ces demoiselles fredonnaient. Et puis, elles étaient bel et bien en contravention, vu qu'ayant entrepris de boire du thé, elles venaient de couper effrontément un fagot de bois, et s'apprêtaient à y mettre l'allumette, afin de faire bouillir leur eau.

--«Mais, mesdemoiselles, vous allez brûler la forêt!»

Silence, stupeur, gêne. La plus jolie, avec ses paupières baissées, était celle qui se nommait Yvonne, je l'ai su depuis. Bientôt les parents survenaient, ainsi que l'institutrice, portant la boîte de thé, les tasses, les gâteaux: tout un _camping_. Je me nommai, l'on s'expliqua, bref tout fut arrangé, et l'on me corrompit pour un verre de porto.

Verre deux fois savoureux, qui me permit une visite de remerciement au logis des cousines, près de Gournay. Yvonne Leguel se trouvait là, délicate, frêle, et déjà silencieuse. J'appris bientôt qu'elle avait eu le chagrin de perdre sa mère, deux ans auparavant: et depuis, elle vivait chez les Quériou innombrables, ses parents maternels, ou confiée aux bons soins d'une extraordinaire quantité de Leguel, car son père voyageait sans cesse, pour ses affaires... De quel ton effrayant M. Leguel ne prononçait-il pas ces deux mots émouvants: «Mes affaires»!

D'autres se fussent découragés, peut-être, à voir celle qu'ils aimaient toujours défendue par une file d'amies intimes ou quelque ligne serrée de parentes à la mode de Bretagne. Cependant j'y trouvai du charme, au contraire: aucune coquetterie, ici, je ne fais pas figure de Valmont, mais il est dans la nature des hommes qu'ils se piquent devant la difficulté. Un simple veneur, au bois, aime à séparer d'une troupe d'animaux--il dit «d'une harde»--le gibier qu'il chasse: je me plus instinctivement, et comme un innocent hobereau bien plutôt qu'à la manière de Lauzun, à «déharder» Yvonne.

Puis, qui ne se rappellerait malgré soi ces chromos charmants, où l'on voit des fillettes de Hollande faire la chaîne au pied d'un moulin? Il y eut peut-être aussi la complicité d'un imagier plein de grâce, Maurice Boutet de Monvel, qui avait charmé ma prime jeunesse avec ses petites personnes rangées en flûte de Pan sur les pages d'album... Et qui sait, si ce ne fut même à cause des _girls_, mais oui, des simples _girls_ de music-hall? Je me trouvais au collège quand j'aperçus les premières: c'était alors une grande nouveauté. Il me sembla que les Grâces elles-mêmes m'apparaissaient, les Six Grâces, les Douze Grâces, les Grâces sans nombre!... Il n'est encore qu'un souvenir d'enfance, si modeste qu'il semble, pour parfumer vraiment toute la vie. Je ne pouvais presque jamais parler à Yvonne: mais je la voyais en rêve tourbillonner dans une ronde sans fin, exquise qu'elle était parmi ses compagnes inévitables, et la ronde finie, j'éprouvais le désir d'embrasser la plus belle, comme dans la chanson. Je me résolus à demander sa main.

--«J'ai horreur, lui dis-je un beau soir, bien sincèrement horreur de l'Opéra-Comique, et plus encore de l'Opéra. Je n'aime pas davantage les concerts, où l'on entend une musique très difficile à écouter pour un simple forestier comme moi. Le Théâtre-Français m'ennuie tout autant, avec ses comédiens considérables.

--Mais, monsieur Simonin, vous ne quittez pas ces concerts, cet Opéra-Comique, et ce Théâtre-Français.

--Dites que vous m'y rencontrez toujours, mademoiselle.

--En effet.

--Si vous m'y rencontrez, c'est que j'ai soin de vous demander chaque dimanche où vous comptez aller, avec vos tantes ou vos cousines, au cours de la semaine. Et ces jours-là, je roule sur la ligne de l'Ouest, dans le train qui mène de Lyons à Paris, puis y ramène, hélas!... Oui, hélas! parce que je suis très malheureux, quand je quitte le lieu où vous êtes, parce que je vous aime, et parce que... si vous voulez...»

Elle voulut bien, et je priai mon parrain, Auguste Simonin, de venir à Paris afin de voir M. Leguel, entre deux trains, puisque cet homme affairé se trouvait toujours en route. Ma seule surprise fut que le soir où j'appris à Yvonne que je l'aimais, ainsi que cet autre soir où, nous trouvant seuls par hasard, je lui donnai le premier baiser, elle détourna les yeux.

--«Vous ne m'aimerez jamais, Yvonne?»

Elle se tut un instant, puis me répondit en souriant:

--«Mais depuis le jour du thé, en forêt de Lyons, je pense à vous. Je vous attendais.»

Plus tard, je murmurai:

--«Toute ma vie, Yvonne, toute ma vie...»

Elle devint glaciale encore, durant un moment... Ah! pauvre petite, c'est qu'elle adressait une action de grâces, je l'ai compris par la suite: et j'aurais peut-être dû, ingrat que j'étais, me jeter à ses pieds... Mais une femme qui prie tout bas inspire d'abord du respect.

Laissons là mes entrevues avec M. Leguel. Je n'étais pas bien riche, Yvonne non plus: nos dots unies firent néanmoins une petite somme qui nous permettait la vie paisible. Cependant mon titre officiel surtout enchantait mon futur beau-père: je l'eusse très vivement contrarié en paraissant à l'église, le jour du mariage, sans être revêtu de mon uniforme vert.

--«Ce serait grand dommage, mon cher François, faisait-il, vous qui avez une taille d'officier de cavalerie!»

Il eût proféré sur le même ton: «Vous, mon enfant, qui sautez si bien à la corde!»

Sur quoi, il m'emmenait à la brasserie pour souper «en garçons», ainsi qu'il disait à Yvonne en clignant de l'œil. Il discourait: «Dans la vie, mon cher... Le bonheur d'Yvonne... Mes occupations...» Je m'aperçus tout de suite que ses propos n'étaient jamais utiles: et je pris dès lors l'habitude de lui répondre machinalement, ainsi qu'on fait «Dieu vous bénisse!» lorsqu'un voisin vient d'éternuer. Nous sommes bien d'accord, mon beau-père et moi.

Cependant, si les grappes de cousines et le bataillon des parentes, tant jeunes que vieilles, m'avaient au début diverti, je m'en trouvai bientôt las, une fois marié. A tout instant, Yvonne quittait pour la journée Lyons-la-Forêt, où nous habitions:

--«Tu rentreras pour dîner?

--Mais oui.

--Cela ne te donne pas beaucoup de temps pour rester à Paris.

--Oh! je vais seulement passer une heure chez les Quériou d'Auteuil, une heure chez ma marraine Stéphanie.»

Elle ne pouvait se priver de ses deux familles. Tout l'été, Yvonne coulait des journées entières à cartonner chez ses cousines de Gournay: durant ce temps, moi qui haïssais les cartes, je courais la forêt à cheval, à bicyclette, à pied, pour mon plaisir autant que pour mon service. Yvonne ne montait point à cheval, et ne tint pas à s'y habituer. La bicyclette l'ennuyait. Elle m'eût à la rigueur suivi dans mes randonnées à pied: mais de quoi causer? Les sujets où la religion jouait un rôle étaient interdits. Quant aux autres, il s'établit vite une certaine gêne entre nous: quoique instruite et d'intelligence extraordinairement nette et fine, ma femme ne comprenait pas tout. Ainsi les mots n'avaient pour elle aucune poésie. Elle qui prêtait tant de prestige aux phrases des prières, n'en attribuait aucun à toutes les autres: on ne lui avait appris, quand elle était petite, qu'à révérer les textes sacrés; un texte profane n'avait point la même importance, à beaucoup près. Yvonne dut penser assez vite que je n'étais pas sérieux. Sur quoi, elle abaissait ses paupières sur ses yeux pensifs: à quoi bon s'expliquer? C'est d'ailleurs impossible... Et elle se remettait à jouer aux cartes.

Hélas, il m'eût au contraire fallu la plus vive compagne, et la plus «allante», comme on dit, pour vivre aux champs! Une femme qui eût aimé gaîment, sans prudence, et entrepris chaque chose avec un optimisme de sauvage, une femme aussi qui se fût montrée naïve, confiante, bavarde et fougueuse: et l'on sait bien que tout cela ne veut pas dire une sotte, loin de là, mais un être jeune. Une lecture, un mot, une chevauchée, des caresses, voilà qui fouette également un sang bien rouge et des nerfs tout neufs. Mais Yvonne ne concevait ni la vie, ni l'amour d'une manière si extravagante: son démon ne l'y poussait point.

Je ne m'en avisai pas tout de suite. Aux premiers jours, j'ai pensé: «C'est la réserve charmante d'une vierge». Et il était vrai. Ma jeune femme avait voulu, pour sa lune de miel, aller à Belle-Ile: les Quériou étaient de vieille souche bretonne, et pareillement les Leguel. Le seul aspect d'Yvonne elle-même évoquait le poème admirable: «... au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la joie même y est un peu triste; mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel...» Les yeux d'Yvonne n'étaient d'ailleurs ni verts, ni gris, mais châtains: des feuilles d'automne, et non des herbes vives, emplissaient la fontaine.

Fine et jolie Bretagne, berceau d'Yvonne, et sa vraie patrie! Chaque année les touristes s'y pressent, et les peintres l'encombrent; il y a même des espèces de chantres qui inventent des complaintes romanesques. Un étourdi sera persuadé que les Bretons craignent de rencontrer les fées sur la lande, qu'ils prendraient «leur fusil, Grégoire...» pour un oui ou un non, qu'ils contemplent l'Océan en pensant à des choses obscures, et que tout à l'heure ils se partageront la soupe d'un air grave, presque tragique... La Bretagne! murmure-t-on, la Bretagne!... et déjà la voix baisse et s'assombrit.

La vérité est bien plus simple. Il n'y a pas en France de contrée si douce. Le même vent terrible qui, là-bas, a bondi sur un âpre golfe, s'en vient flatter ensuite, bien loin, l'église accroupie parmi les poules et les herbes, et se meurt au seuil d'une petite maison des champs, devant laquelle se balancent deux roses.

Terre délicate! On n'y étouffe guère, et il n'y gèle presque jamais. Les fleurs du Midi poussent autour des clochers. Les paysannes vont par les grèves ou les prés, divinement coiffées. Pas une tristesse dans leurs yeux, mais nulle grosse gaieté non plus. Les hommes ne crient, ni ne s'injurient, et parlent assez bas, d'une voix bien modulée: l'accent breton n'a rien de lourd, il chante... Et des cloches, partout, sans cesse, comme à Florence.