Le fourbe

Part 5

Chapter 53,763 wordsPublic domain

Quant à moi, rentré le soir en ma chambre d'hôtel, je m'examinai dans la glace: mon visage dur n'était certes pas régulier, et ne pouvait séduire. Mais j'avais le crâne plus petit que vaste, les cheveux plantés non loin des sourcils, les muscles en relief, la taille... Eh! de l'assez bon Lysippe, mais oui... Marie-Dorothée discernait donc la ligne sous l'habit? C'était pour cela que je lui plaisais, à cette raffinée? Alors, elle m'avait en vérité jugé, ou plutôt mensuré, comme l'on fait d'une bête au marché? Je me rappelai, non sans plaisir, ce regard étrangement scrutateur et attentif que j'avais surpris jadis à Nancy, et plusieurs fois depuis, attaché sur ma personne...

La fatuité d'un homme est prompte autant que sournoise.

Combien j'aime les romans mondains! Non pas ceux que j'ai vus, mais ceux que composent d'habiles et charmants écrivains. Ce sont nos Amadis. Des bergers et des bergères s'y adorent dans l'oisiveté. L'auteur ne nous dit pas précisément: mes héros sont riches et ne font rien: il est bien trop adroit. Toutefois on devine que toute une foule de valets de chambre, d'intendants et de fournisseurs empressés gravite et bourdonne autour de ces personnages, qui ne se quittent qu'à leur heure, afin de se retrouver presque aussitôt, car leurs automobiles silencieuses ont vite fait de les déposer sur tous les points du XVIe arrondissement, et jusqu'au fond de nos plus lointaines provinces.

Mais moi, j'écris ces pages pour dire la vérité, l'étrange et rugueuse vérité. Il y a une question d'argent. J'aimais avec passion Marie-Dorothée. Je l'aimais à la façon éperdue d'un petit commis de Quimper ou de Béthune dévorant des yeux, sur le mail, la diva en tournée... Je me sentais plus familier, toutefois, puisqu'elle me témoignait de la sympathie, et mieux, beaucoup mieux encore, de l'amitié, puisqu'elle daignait... Est-ce qu'elle n'avait pas indiqué, et même assez brutalement... non, un peu nettement, sans plus... ou plutôt non, avec cette désinvolture de reine, cette liberté d'esprit bien compréhensible... enfin est-ce qu'elle ne tolérait pas que je fusse très assidu auprès d'elle? Mais Courrière, l'odieux et délicieux arbitre des élégances choisies, le maître que servait Marie-Dorothée avec tant de ferveur? Certes, elle était à sa dévotion: pourtant elle avait un corps, elle voulait peut-être d'autres caresses, qui sait?... Seulement...

Seulement mon mince carnet de chèques se trouvait épuisé. En outre, j'étais fonctionnaire. Une mission officielle m'avait d'abord conduit à Vallombrosa. J'avais gagné Rome ensuite, un peu en fraude. Une prolongation de congé m'avait permis de demeurer encore huit jours supplémentaires: mais c'en était fait des vacances, présentement. Il me fallait retourner à mes arbres, à mes forêts, à mes gardes. Cent affaires insignifiantes, néanmoins urgentes, me rappelaient: une montagne de papiers devait s'élever peu à peu sur mon bureau, mon atroce bureau, ma table de travail, et par là de torture. Car surveiller la vie puissante de mes bois, leur imposer l'hygiène et la discipline, nulle tâche ne me semblait plus douce ni plus auguste: mais correspondre avec des importuns, mais avoir à trancher toutes sortes de niais litiges!... Qu'y a-t-il au monde de plus pénible que l'âpreté maussade d'un paysan, d'un hobereau, sinon l'ombrageuse susceptibilité d'un scribe? Tout cela m'attendait là-bas, dans le Nord, dans mon pays: impossible de différer, maintenant.

--«Si, si fait, je dois absolument partir, dis-je à Marie-Dorothée.

--Vous ne viendrez même pas demain goûter dans les jardins de la villa d'Este? J'en ai la permission. L'on dresse une table dans ce grand bosquet à droite, vous savez? Les aiguières de cristal, les coupes, les fruits, le linge frais, imaginez cela qui se détache sur le feuillage sombre, c'est très joli.

--Certainement! Et encore vous ne dites pas tout. Vous ne dites pas que vous aurez fait auparavant quelque étonnante promenade en automobile à travers la campagne romaine, entre des aqueducs ruinés et des monuments écroulés parmi les herbes...»

Le regard de Marie-Dorothée brilla de malice: elle avait compris aussitôt où j'en voulais venir, et elle modula véritablement ses réponses comme les versets d'une cantilène. Je pense qu'elle s'est bien jouée de moi durant un instant:

--«Oui, donc, mon cher, nous irons nous promener avant de goûter. Nous passerons par la villa d'Hadrien. Nous reverrons l'allée de cyprès, le bizarre jardin sauvage...

--La vallée de Tempé...

--Nous nous assiérons à Canope, au beau milieu des folles avoines...

--Et vos invités ajouteront à la saveur du paysage par leurs propos à la fois érudits et ingénieux... Car c'est ainsi qu'on goûte l'Italie, depuis M. Renan et Anatole France...

--Je crois bien! Et quels invités je vais avoir!...

--Je les vois d'ici, madame. Ils sont classiques: un vieil épigraphiste disert, probablement, et un jeune membre de l'École de Rome, pour lui donner la réplique; puis, par contraste, un jeune cavalier épris de chevaux et de clubs, et quelque prince romain au nom harmonieux; en outre, deux ou trois jolies femmes qui, buvant l'asti avec beaucoup de grâce, amèneront irrésistiblement ces messieurs à deviser d'amour comparé...

--Cher!... et vous oubliez donc le meilleur: le monsignore indispensable?...

--Où avais-je la tête!... Enfin, le maître lui-même...

--Stéphane?

--Oui, Stéphane, puisqu'il faut le nommer si familièrement.

--Vous pensez qu'il viendra?

--Mais sans doute.»

Ici toute gaîté s'éteignit dans les yeux de Marie-Dorothée. Elle me répondit doucement:

--«Vous teniez donc à me citer Stéphane. Eh bien, il n'est pas du tout sûr qu'il vienne: au contraire, même, vu que la Clarke reçoit.

--La Clarke?

--Eh! oui, cette Peau-Rouge, mon cher, qui avait épousé morganatiquement l'infant Philippe, avant que le moribond ne succombât à la tuberculose et à la pourriture... Percy Clarke, enfin, ou plutôt l'infante Pia, depuis son baptême et son gracieux mariage...

--Mais quelle colère!

--Moi?... La Clarke, la Pia, si vous voulez, sait à peine lire. Est-ce que je crains cette Barbare, qui fait semblant de dire son chapelet toute la journée, parce qu'elle veut plaire à la cour d'Espagne, et qui récolte les gens de lettres afin d'avoir un salon à Paris? Est-ce qu'elle peut se dévouer à Stéphane? Est-ce qu'elle entend seulement, quand il lui parle? Mais elle applaudit; elle tient à le montrer chez elle. Voilà qui la flatte: il ira. Je ne suis pas conviée, vous le supposez bien.

--Alors, vous fuyez Rome, demain?... Vous fuyez M. Courrière?

--Non, mon ami, je ne fuis pas: je n'en ai ni l'envie, ni le droit. Je vous ai déjà dit que je suis la servante de sa gloire et l'esclave de son génie... Seulement, quand une peine un peu plus sensible m'arrive, je cherche à moins y songer, je vais ailleurs, s'il m'est possible. Vous ne consentez donc pas à m'aider? Je vous l'ai pourtant demandé sans fierté, dites?... Avouez-le maintenant, donc, je vous prie...»

Déjà, elle chantait de nouveau. Son parfum noyait la pièce. C'était la fin d'une ardente après-midi: l'on voyait par la fenêtre un cyprès plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir, comme une torche éteinte, mais encore palpitante et grésillante, ayant brûlé tout le jour. Marie-Dorothée me fixait de ses yeux d'aigue-marine, et ses gestes avaient repris leur ballet lent et fascinant... O paix délicieuse des palais romains, si vastes, au seuil desquels tous les bruits s'évanouissent!

--«J'ai souhaité, poursuivait-elle, je souhaite votre amitié. Mais c'est par égoïsme, oui, je vous le dis, c'est par pur égoïsme. Vous m'êtes très utile: vous... comment dire?... vous prenez le plus droit chemin pour aller d'une pensée à l'autre: j'aime cela. Quand le maréchal Rimbourg donnait des ordres, il devait les formuler et les expliquer ainsi. C'est pourquoi il a conquis le monde, derrière l'Empereur. Mais ma mère vénérable... ah! si vous la voyiez jamais: c'est elle qui suit des allées en huit et en zigzags pour changer d'idées! J'ai passé mon enfance dans un vrai labyrinthe, à côté d'elle: un labyrinthe somptueux, du reste, et plein de fleurs, plein de rêves. Vous savez, les rêves, la confusion, le trouble, les brumes et la tempête, nous appelons cela le _soumbour_, en russe... Or, vous me tirez du _soumbour_, quand je regarde vos yeux qui se méfient, si j'écoute votre parole bien articulée, sans hésitation ni coquetteries. Qu'on ait l'air de connaître très exactement ce qu'on veut et ce qu'on fera, j'aime... Vous semblez bien portant, svelte et robuste, un bon athlète, ça aussi, François, j'aime... Moi, malgré le _soumbour_, je définis très bien ce qui me plaît: mais ce n'est pas toujours la même chose... Vous êtes un homme.»

Je fronçais les sourcils, je contrefaisais celui que l'on n'aura pas avec des louanges aussi élémentaires--voire avec des mensonges si effrontés. Mais tout bas je songeais: «Elle dit ce qu'elle pense, avec une impudeur d'Amazone!... C'est très hardi: c'est bien d'elle...» Et je souriais du fond des yeux, sous mon front sévère. Marie-Dorothée s'en apercevait à merveille.

--«Alors, François, vous goûterez avec moi, demain, à la villa d'Este?»

Sans répondre absolument, je lui demandai:

--«Comment vous nomment donc ceux qui sont très... sans façon avec vous? Marie-Dorothée? Non: cérémonieux et trop long...»

Amusée, elle m'a dit:

--«Mais, donc, le maître vous hante, cher?... Allons, sachez qu'il m'a donné tour à tour les noms de ses héroïnes. Je fus Florise et Dorimène, Peau d'Ane et Iœssa la Sirène, Olga, Martine, Isabelle, et même Bérénice... Dorothée, c'est un peu slave, un peu _soumbour_, n'est-ce pas? Marie, voilà mon nom français. Demain, vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la villa, Marie d'Este...

--Marie tout court.

--Si vous voulez.»

Je ne promis point de venir, quand je la quittai, sur ces derniers mots. Cependant, j'avais cédé, je restais encore. Allais-je lui obéir sans trêve, et passer à Rome toute ma vie? Je songeais aux exilés, j'évoquai le mélancolique M. de Galandot, le triste Du Bellay:

Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine...

Hélas! «l'ardoise fine» et «le clos de ma pauvre maison» me furent cruellement rappelés, quand je rentrai à mon hôtel. Une lettre d'Yvonne, ma femme, m'y attendait: notre petite Hélène toussait, elle était assez souffrante, Yvonne s'inquiétait, et me mandait à Chantilly.

Une courte lettre d'excuse à la marquise Gianelli, et le lendemain matin, j'étais parti.

Car je suis marié en effet. Pourquoi ne l'ai-je pas dit encore? Quiconque lira ces pages me fera bien l'honneur de croire que je n'ai pas eu dessein de préparer ainsi quelque facile coup de théâtre. Pense-t-on que je vais mettre en scène l'histoire de ma vie, ainsi qu'une grosse comédie?

Toutefois l'espèce d'enchantement où m'avait endormi Marie-Dorothée, depuis plus de trois semaines, était tel que je n'avais pas seulement songé à Yvonne, pas plus, en vérité, que si elle eût été quelque cousine lointaine ou une amie en voyage. Non que je ne l'aimasse beaucoup, et même avec tendresse: mais quoi! ferait-on grand état d'une figurante, vêtue de simple laine, dans le cortège de la reine Cléopâtre? Ainsi m'apparaissait Yvonne. On répondra que la suivante est gracieuse, qu'elle porte bien la guirlande ou l'aiguière, et que sous sa paupière baissée se cache un regard peut-être divin. Ah! certes, j'en conviens: cependant la fille de Ptolémée est là, dans la première barque, et chacun demeure muet d'amour sur la rive, quand elle a passé, sans même entendre les cithares, ni prendre garde aux fleurs tombées des galères et fuyant au fil de l'eau. J'avais oublié Yvonne tout à fait.

Il y avait, il est vrai, notre petite Hélène. J'emportais dans mon nécessaire de voyage son portrait, et toute la douceur du monde me semblait groupée comme un bouquet autour de ce visage en miniature qui me regardait gravement, au fond de son cadre de cuir. Hélène était un bébé sage et pensif, qui riait déjà délicatement, comme sa mère. Rien qu'à évoquer cette minuscule figure aux yeux surpris, ce bout d'être si fragile et si confiant, je m'épanouissais d'aise. Mes mains déjà, d'instinct, se faisaient plus prudentes, et mes bras s'arrondissaient pieusement: je berçais ma fille en souvenir, je la portais. Je l'adorais.

Néanmoins, voilà, c'était un bébé, une toute petite chose qui ne parlait pas encore. Hélène avait seize mois. Il n'y a guère de degrés, mais il y a des époques dans l'affection d'un père, et si mon cœur battait à l'unisson quand je sentais vivre contre ma poitrine mon enfant merveilleuse, mon esprit par contre attendait, paisible. Je n'éprouvais aucun doute, parbleu! Hélène comprenait et sentait déjà tant de nuances!... Cependant je savais bien que le miracle commençait à peine. Plus tard, elle serait une fillette attentive, elle questionnerait sans cesse; puis une jeune demoiselle secrète et avisée, clairvoyante, redoutable; enfin une femme ironique et généreuse tout à la fois. Seulement le moment n'était pas encore venu: patience. Sa mère lui suffisait bien, pour l'instant, à cette petite. Je l'aimais fortement, profondément, mais sans me presser, tout homme entendra cette distinction-là. Si Hélène eût été un garçon, peut-être me fussé-je montré plus impatient... Peut-être.

Aussi bien la lettre d'Yvonne ne me causait-elle aucun souci réel. La petite toussait, avait éprouvé quelque malaise, mais voilà tout. Le médecin ne prévoyait rien d'alarmant, loin de là: et je suivais mes rêves sans trop d'inquiétude, alors que les Apennins rouges et décharnés, et vers le soir des plaines charmantes s'enchâssaient tour à tour dans la fenêtre du wagon.

Si pourtant le hasard m'eût donné plutôt un fils! Quel chef-d'œuvre j'eusse fait de cet enfant! Une fille échappe beaucoup à son père. Un jour elle pourra lui dire: «Tu ne sais pas, tu ne nous connais pas, tu n'es pas une femme...» A mon garçon, au contraire, j'eusse déclaré sans crainte: «Écoute, mon petit, j'ai passé par ce chagrin, j'ai affronté tel péril. moi, tout comme toi. Tu suis mes étapes, car j'ai voyagé longuement dans la vie: j'ai vu, j'étais là, telle chose m'advint.»

J'aurais mené mon fils en Italie, chaque année. Il fût venu s'émouvoir à Venise d'abord et sur les lacs, jeune Fortunio non hors de pages encore, et tout écumant de romantisme. Puis, mon bachelier eût pris ensuite le chemin de Florence et de Rome; il eût disserté avec un pédantisme délicieux sur l'histoire de l'art, en découvrant Taine et Bourget, et _le Lys rouge_, et d'Annunzio: autant de Jules Verne pour les raffinés de dix-sept ans. Avec quel plaisir j'eusse entendu le petit me déclarer un beau matin, non sans une assurance à mériter des calottes: «Ce qui me fatigue chez Renan, mon cher papa... En quoi je trouve Barrès naïf, c'est...» Fraîcheur exquise de l'impertinence!... Enfin, mon béjaune fût retourné, certain automne, en quelque petite ville autour de Naples ou en Sicile, mais sans moi, cette fois. Après quoi il m'eût parlé de Stendhal et des femmes avec un air capable: de «notre» Stendhal... Et en même temps, voici que le gamin me faisait des dettes, ayant perdu aux courses son louis de semaine...

Car il allait aux courses! Et cela se conçoit, d'ailleurs, montant à cheval comme il montait... Le joli, le hardi cavalier! Quel cœur, quelle ardeur devant les rivières et les haies!... Excellent en plus d'un sport d'ailleurs, lisant son Horace à livre ouvert avec cela, et prompt à froncer le sourcil, gai, solide, jeune enfin, glorieusement jeune!...

Parbleu! il était bien certain qu'à la boxe ou au football près, ma petite Hélène pouvait atteindre à ces mêmes vertus. Cependant, une femme... plus tard... sait-on bien ce qui se passe en ces têtes étranges?... Marie-Dorothée, par exemple.

Le train roulait, roulait toujours. La nuit tombait quand il entra en Lombardie...

Si la guerre avait été déclarée, si l'on eût mobilisé, et que je fusse ainsi parti soudain pour l'aventure prévue, mais vague et terrible du combat, j'eusse éprouvé ces mêmes sentiments qui m'étreignaient le cœur durant tout ce voyage: qu'allais-je trouver là-bas? En revanche, que laissais-je derrière moi, sinon l'émotion, le bonheur, un pays plein de grâce, l'amour, Marie-Dorothée: ma chère Marie... Rien ne m'assurait que je dusse jamais la revoir. Je songeais: «Qu'y puis-je?...» et des larmes cuisantes me montaient aux yeux.

Le train m'emportait cependant. J'étais mobilisé. Je me suis conduit en bon soldat.

Dès mon arrivée à Chantilly, j'eus l'impression qu'il se passait quelque chose de mauvais. Yvonne ne m'attendait pas à la gare. A la porte de la cour, mes deux chiens Marsyas et Marion m'accueillirent avec une cordialité sauvage, mais personne non plus n'était là, sinon Victor, mon domestique. Il souriait largement.

--«Tout va bien, Victor?

--Eh! oui, monsieur. Tout ne va pas plus mal.»

Ne pas aller plus mal, telle était la plus rassurante des phrases pour le pessimiste Victor. Néanmoins il était singulier que nul ne mît seulement le nez à la fenêtre.

Très troublé, je montai d'un trait à la chambre d'Hélène. Sur le palier, la nourrice me pria de me taire: l'enfant dormait. Or elle était étrange, ma petite fille, couchée sur le dos, rouge, fiévreuse, respirant rapidement et avec peine, les ailes du nez battantes... A cet instant, Yvonne entra à son tour, un doigt sur sa bouche: elle me fit signe de la suivre sans bruit.

--«Eh bien, Yvonne, qu'est-ce qu'il y a?... Comment va-t-elle?»

Ma femme posa sur moi un instant, un court instant, ses yeux mordorés, perspicaces et comme découragés de tout, à force d'examiner tout; elle me considéra jusqu'au cœur, me parut-il, durant un dixième de seconde, et dit d'une voix froide, oui, positivement froide:

--«Pneumonie.

--Hein?... Mon Dieu!... En est-on sûr?»

C'était comme si l'on m'eût dit: «Guillotine... Condamnée.» La chambre avait vacillé à ma vue: et davantage encore à cause de ce ton précis et calme... Terrible nature d'Yvonne! Elle se montrait le plus souvent, de la sorte, glaciale à vous tuer: puis, soudain, on ne savait quoi passait en elle, montant du cœur, la brisait net, et la forçait, ainsi qu'en ce moment même, à éclater en sanglots!... Voici que la pauvre pleurait maintenant, pleurait sans fin contre mon épaule, exhalant enfin son atroce angoisse, contenue depuis la veille. Et je l'écoutais, fou de chagrin, non moins que de terreur!...

Pneumonie! Ce mot est effrayant: et appliqué à un bébé si tendre, qu'un rien fane et plie!... Le médecin avait prononcé ce redoutable diagnostic la veille, après qu'Hélène s'était montrée frissonnante et claquant des dents, prise d'un point de côté, et son délicat visage empourpré à chaque instant par une toux pénible.

--«D'ailleurs le docteur va venir, fit Yvonne... Tu lui parleras.»

Sur quoi elle ajouta:

--«Je vais voir si elle s'éveille.

--Yvonne... mon pauvre petit... écoute... nous avons du chagrin... Tu pleures: moi aussi, tu vois. N'oublie pas que je suis là. Quand tu souffres, viens me le dire: je voudrais tant être ton grand et seul ami... Je ferai du moins ce que je pourrai... Peut-on entrer, maintenant, près d'Hélène?»

J'étais si haletant, si douloureusement et profondément ému, qu'Yvonne se sentit touchée peut-être au tréfonds de l'âme. Elle me donna en cette minute tout son cœur martyrisé, je le crois, elle me prit et m'étreignit la main. Cependant, comme j'allais serrer contre moi ce pauvre être déchiré, je m'aperçus que ses lèvres bougeaient: selon sa coutume, elle récitait tout bas une ardente prière... Hélas! nous n'étions déjà plus ensemble.

Quand le médecin revint, je l'interrogeai seul, d'homme à homme.

--«C'est grave, docteur?

--Je souhaite que non. La pneumonie apparaît assez violente et bien caractérisée. Cependant, ne vous tourmentez pas trop: chez un enfant, ce n'est là qu'une crise qui, presque toujours, se termine brusquement, comme elle est venue. Il est probable que d'ici sept ou huit jours, la fièvre tombera tout à coup, et la convalescence commencera. Vous n'avez d'ici là qu'à continuer les bains, la potion pour le cœur...

--Mais enfin comment cette abominable maladie a-t-elle pu naître aussi vite? Est-ce que la petite était souffrante depuis quelque temps déjà? On ne m'a rien dit: je serais arrivé immédiatement. On n'a pas bien agi, docteur: me laisser tout ignorer, à moi qui voyageais, confiant, tranquille!... N'y a-t-il eu du moins nulle imprudence commise? Avouez-le-moi sans réserve.

--Pas la moindre imprudence, je vous l'affirme. Voyez-vous, je comprends trop votre chagrin, toutefois il ne faut accuser personne. L'enfant a eu un rhume, un simple rhume, elle a toussé.

--Ça, je l'ai su.

--Eh bien, c'est tout. La pneumonie s'est déclarée soudain hier, point de côté, grosse fièvre, cela se passe toujours ainsi. Il n'y a pas lieu de s'affoler, je pense. La maladie suit son cours normal.»

Quelques phrases encore, et le médecin se retira.

... Et le médecin se retira.

J'entendrai toujours son automobile démarrer dans la rue... «La maladie, avait-il déclaré, suit son cours normal...»

Impitoyables formules des médecins! Quoi! Qu'est-ce que signifient ces mots-là, pour un père qui tremble: «Son cours normal...»? Cela veut dire aussi bien que la crise mènera normalement et sans ombre d'accident le malade à la mort. Pourquoi non?

N'avais-je pas entendu, voilà exactement sept mois, retentir ces mêmes paroles à mon oreille alors qu'on opéra Yvonne? Vivrais-je mille ans, que je me rappellerais cette horrible scène. Depuis que notre petite avait vu le jour, Yvonne s'était sentie souffrante: elle ne pouvait rester longtemps debout, éprouvait des douleurs, marchait avec peine, redoutait les secousses des voitures. Des troubles extrêmement pénibles la tourmentaient, des névralgies affreuses, et surtout une irritabilité incroyable, une tristesse inouïe, des sautes d'humeur bien étranges chez une femme aussi secrète et impassible, en apparence du moins.

Un jour--nous étions alors à Lyons-la-Forêt--Victor arriva, un peu solennel, à la mairie, où je me trouvais pour quelque affaire:

--«Pardon... Mais que Monsieur revienne tout de suite à la maison.

--Qu'est-ce qu'il y a, Victor?

--Madame est malade.

--Hein?... Quoi, voyons, expliquez-vous: un accident? Mon Dieu!...

--Non, non, que Monsieur se dépêche.»

J'accourus, bouleversé... Yvonne gisait sur son lit, blanche comme les draps. Si elle n'eût parlé presque aussitôt, je l'eusse crue morte. Sa voix, sa chère voix, d'où venait-elle? Ce n'était plus qu'un gémissement, atroce à entendre, un souffle:

--«Tu vois, fit-elle, tu vois comme je suis.»

Grâce au plus grand effort peut-être de toute ma vie, je me suis contraint à sourire, coûte que coûte, et m'approchai en tâchant de plaisanter. Je l'ai embrassée, j'ai dit:

--«Eh bien, ma petite Yvon, eh bien... mais c'est un malaise, il passera... Le médecin va calmer ça, allons!... Demain, ou après-demain, il n'y paraîtra plus.»

Or le médecin s'est présenté dans l'instant même. Moins d'une heure après, il me prenait à part:

--«Monsieur, nous nous trouvons devant une menace pressante de péritonite. Le péril n'est sans doute pas immédiat, mais en tout cas il est latent, et peut-être prochain. D'abord de la métrite infectieuse puerpérale, devenue chronique, et pour laquelle je me suis inquiété déjà souvent. Puis la maladie, comme je le prévoyais, a suivi son cours normal, et nous avons rencontré cette double salpingo-ovarite, également chronique: en voici une poussée particulièrement aiguë, et non sans quelque danger très sérieux, à moins que nous ne nous résolvions à une intervention chirurgicale, qui me paraît indispensable. Je vous demanderai une consultation...»

Tel fut, dans les mêmes termes, l'avis des savants consultés, le lendemain, tandis qu'Yvonne reposait, un peu plus calme déjà.

--«Et à la suite de l'intervention? demandai-je aux docteurs.

--Ensuite?... Eh! parbleu, convalescence, puis guérison.»