Part 4
Mais enfin, pourquoi, pourquoi?... Qu'étais-je, en somme, devant la divine marquise Gianelli? Comment me jugeait-elle exactement, moi qui l'avais vue passer une fois, voilà plus de dix ans, dans une sorte de rêve, et qui depuis lors n'avais plus jamais rien imaginé d'aussi parfait? Est-ce qu'elle avait senti cela? Oui, sans doute. Si fine, elle devinait la parole qu'on réprime, le sentiment dont on se défend; elle lisait le regard d'autrui. Cachiez-vous un secret? Elle y touchait avec de mystérieuses antennes... Ah! je l'aimais au point que les larmes m'en vinssent aux yeux, sans autre cause. J'aurais voulu l'avoir toujours connue, avoir joué avec elle toute enfant, l'entendre familièrement en son logis, la surprendre au matin, le visage en désordre et les cheveux dénoués... Et que dis-je? non pas la surprendre, mais me trouver là, pâlir d'aise en l'approchant à toute minute, en avoir le droit!
Amie intime et compagne d'un poète chargé de gloire, le plus séduisant, quoique le plus ingrat aussi de tous les hommes, elle m'avait cependant fait l'honneur, elle m'avait causé le plaisir vertigineux de se pencher vers moi, et de m'appeler, pauvre passant que j'étais! Marie-Dorothée Rimbourg...
Ici, un aveu. Je le dois. J'aimerais pouvoir affirmer que nulle trace de vanité ne m'effleura, mais j'entends la plus chétive de toutes, la plus mesquine... Je me suis juré de dire la vérité: il m'en coûte... Enfin, voici: Marie-Dorothée, marquise Gianelli, c'était un nom, un titre gracieux; mais les noms séduisants foisonnent en Italie, et le marquisat y est une parure pour les jolies femmes, on n'y songe guère. On dit: «le chevalier Un Tel», «la comtesse, la marquise Une Telle», de même que l'on dirait: «l'aimable signore», «la charmante, la délicieuse signora X.». Rien de plus. A peine m'en étais-je aperçu... En revanche, Marie-Dorothée, née Rimbourg, arrière-petite-nièce du maréchal Rimbourg, Marie-Dorothée, image miraculeuse de Bonaparte au siège de Toulon, et fleur perdue, fleur imprévue de l'arbre impérial, Marie-Dorothée Napoléonide enfin, si peu que ce fût!... Je voudrais croire qu'un reflet de chamarrure ou qu'un écho lointain de fanfare ne m'eussent pas un instant ébloui et charmé.
L'Empereur!... A chacun sa religion: la mienne est parmi les hommes! Ces mots seuls: L'Empereur, le grand Empire français, m'étreignent le cœur, et tout mon être tremble de stupeur si j'imagine seulement le Héros chevauchant, les sourcils joints et le geste irrésistible. Toutefois n'allons pas plus loin: mort le dieu, l'émotion s'arrête, à moins de déraison, qui me fâche tant chez autrui. D'où vient alors ce trouble secret dont je me trouvai brusquement saisi, et je dirais pincé au cœur, lorsque Marie-Dorothée m'apprit par hasard qu'une goutte du sang Bonaparte lui courait dans les veines? Je ne l'en aimai point davantage, certes. Pourtant je me suis répété tout bas: «L'Empereur!...» Et j'éprouvais, cette fois, moins de piété que de satisfaction. Y aura-t-il un snob pour me lancer la première pierre?
Quoi qu'il en fût, j'achevai de dîner avec une hâte fébrile, et me remis en route, mais non plus à l'aventure maintenant. Je savais où trouver le soir Fernand Luzot. Depuis un an que ce bon garçon habitait Rome, il avait contracté envers la solitude une haine d'autant plus vive que les jeunes Romaines lui semblaient plus aimables. Il rendait chaque soir visite à l'une d'elles, dont il était épris. Elle se nommait Battistina, couturière.
--«Nue, déclarait Luzot, c'est une déesse!»
Et de fait, le geste au moins et la démarche de Battistina avaient de la noblesse. Démarche d'autant plus olympienne que nul soulier n'en corrompait le rythme ni la langueur, Battistina traînant le plus souvent de tristes savates. Geste imposant aussi, bien qu'il brandît parfois les pincettes, non sans d'horribles imprécations. Un grand sujet de dispute entre le peintre et son amie avait trait aux bains: elle prétendait n'en pas prendre, il voulait l'y contraindre, cela causait d'affreuses bagarres, et enseignait à Luzot de belles injures en italien.
Néanmoins, ce soir-là, une paix charmante régnait en leur logis. Une humble petite lampe y luttait mal contre le clair de lune éblouissant, versé à flots par la fenêtre ouverte. Comme par les plus douces soirées d'été, on entendait passer un peuple heureux en bas, dans la rue. Battistina et son ami mangeaient en souriant des raisins secs, et buvaient une innocente bouteille de capri.
--«Bah! fit Luzot, quel bon vent vous amène? Donne un verre, Battistina. Monsieur que tu vois est Français: mais il parle italien mieux que moi.
--Ce n'est pas difficile.
--Voyez l'impolie!... Est-ce que je t'ai demandé ton avis? Est-ce que je me mêle de juger en fait de robes, moi? Garde donc tes sornettes, ravaudeuse...»
Et déjà les yeux leur sortaient de la tête, selon la coutume; mais je coupai court au tapage en questionnant Fernand Luzot dès les premières phrases.
--«La marquise Gianelli? me répondit-il. Elle vous inquiète, à ce que je vois? Mais vous savez, rien à faire: elle est folle de son poète.»
Battistina ne comprenait pas le français. Ayant néanmoins entendu les mots «marquise Gianelli», elle s'écria:
--«C'est la maîtresse du signor Courrière! Tout le monde le sait. Du reste, elle se coiffe mal: elle a l'air d'une noyée.
--Et toi tu ressembles à une vraie sorcière, ma parole! repartit Luzot indigné. Qui t'interroge? Regarde tes mèches de gypsie!...
--Je dîne demain, fis-je, chez Mme Gianelli.
--Vous m'y verrez.
--Connaissez-vous le colonel, mon cher Luzot?
--Le colonel Gianelli?... Faites-en votre deuil, il ne sera sûrement pas du dîner. Je ne l'ai jamais vu, quant à moi. Mais il y a un portrait en grand uniforme, à l'hôtel du Transtévère, dans un petit fumoir où personne ne va: c'est un gaillard maigre et blond, à courte moustache. Très Italien du Nord: l'air froid, volontairement froid, autant qu'il y paraisse sur cette horrible croûte. Il s'est bien conduit...
--Des campagnes?
--Il s'est bien conduit dans son ménage. Il a été très discret, et très digne. Il est vrai qu'il n'y avait pas d'enfants: d'autre part, sa femme tenait tout l'argent de la communauté. Quand il a constaté le règne du poète, il est parti, et maintenant, il vit modestement de sa solde à Turin. D'autres auraient provoqué le séducteur, causé du bruit et des scandales: cette Battistina, tenez, par exemple.
--Qu'est-ce que tu dis?
--Je dis que tu ferais peur au diable, vaurienne!... Viens m'embrasser.
--Tu n'as pas tes dames de la société, pour ça?»
Au bout d'un instant, je revins à mon sujet:
--«Vous saviez, Luzot, que Mme Gianelli fût une Rimbourg!
--Famille du prince de La Canée, famille plus qu'impériale, mon cher, impériale par choix. La Du Barry était plus vraiment royale, ayant été choisie par le roi en personne, que la reine de France, élue par les ministres. Mais pas de potins.
--La Du Barry ne s'en froissera pas.»
Et j'ajoutai à tout hasard, pour savoir:
--«Ni les aïeux de Mme Gianelli.
--Oh! ses aïeux... Il ne s'agit que de sa grand'mère, qui naquit d'une façon bien romanesque, paraît-il, dans les anciens États du Pape, à Tivoli.»
Sur quoi, le peintre m'apprit en effet comment l'une des plus proches parentes de l'Empereur eût pu dire avec précision sans doute quel jour et à quelle heure était venue au monde, de père putatif et de mère inconnue, la petite Adélaïde-Clémence-Pauline, qui, plus tard, devint l'épouse légitime et grandement dotée de Tiberge Rimbourg, grand-père de Marie-Dorothée.
Fernand Luzot, songeant--déjà--à de futures commandes et à des portraits bien payés, connaissait à merveille le répertoire mondain de Rome: il put donc me donner aussi force détails touchant les ascendants immédiats de la marquise Gianelli. Son père avait fait dans la banque une puissante fortune. Vers 1895 il était mort, laissant d'abord un fils établi en Russie, puis Marie-Dorothée âgée de quinze ans, et sa veuve Sophie Rimbourg, née Doneff, étrange idole slave chargée de bijoux, ancienne cantatrice. Sophie Doneff avait promené sa fille dans l'Europe entière: enfin, l'ayant mariée au marquis Gianelli, cette vieille dame imposante et un peu toquée s'en était allée abriter ses cheveux blancs auprès de son fils aîné Serge Rimbourg, qui vivait patriarcalement en Crimée, au milieu d'une demi-douzaine d'enfants. Un autre frère était mort tout jeune, et Marie-Dorothée détestait Serge, beaucoup plus âgé qu'elle: celui-ci le lui rendait bien.
--«Mais, dit Luzot, rien de tout cela n'est un mystère. Mme Gianelli aime à parler des siens. Elle vous racontera sa famille, quand vous voudrez.»
Battistina, cependant, ne se tenait pas de dépit à force d'entendre ainsi ce nom de Gianelli passer et repasser dans notre entretien. Tout à coup, changeant de ton et de visage, elle s'approcha de nous:
--«La signora est riche, fit-elle d'une voix flatteuse. Elle possède des vingtaines de robes. Si toutefois elle a besoin d'une personne qui taille, coud, raccommode, je suis là, je viendrai bien au Transtévère...»
Ne pouvant lutter, la sage Battistina recherchait l'alliance: diplomatie classique. Les grands cabinets de l'Europe n'en ont point d'autre. Cette simple fille pensait comme naguère M. Crispi.
Quand je me retrouvai dans la nuit éblouissante de lune, je m'accusai désespérément: qu'avais-je besoin d'aller ainsi parler si librement de Marie-Dorothée devant le peintre et cette fille? Je croyais, la porte fermée, les entendre rire.
--«Le pauvre signore!» goguenardait grossièrement Battistina, sans doute.
Mais quoi! Longeant le mur d'un jardin, je demeurai longuement pour écouter un rossignol qui s'égosillait, caché dans un cyprès. Était-il discret, celui-là? Au contraire, l'ingénu chantait ses amours à tue-tête, les criait jusqu'au ciel: et Rome tout entière se taisait, Rome sa complice. Et rien ne me parut plus harmonieux ni plus raisonnable.
On servit des truffes entourées de lardons, et si grosses qu'on les eût prises pour des cailles.
--«J'aurais préféré, dit Marie-Dorothée, vous offrir de vrais oiseaux, tirés dans la campagne romaine. Il y en a des milliers, du côté de la mer, et qui sont excellents.
--Je les ai chassés, il y a cinq ou six ans, durant toute une saison, avec mon ami Cyril Durnham, s'écria Maurice Chennevière. Nous habitions une espèce de ferme, d'où l'on entendait les vagues, par le mauvais temps. Autrement, il n'y avait que des mouches, et de sales mouches. Le soir, nous dormions sous des moustiquaires. Cyril avait envoyé un antique porto et du brandy dans cette ferme: mais il fallait les défendre presque à coups de carabine contre le fermier.»
Le nombre d'aventures par lesquelles avait passé l'élégant Maurice Chennevière était prodigieux. L'on ne comprenait pas comment un homme d'apparence aussi jeune pouvait avoir déjà tant vécu, si dangereusement, et dans tant de pays divers. Il avait fréquenté des lords et des rajahs, des boïards et des caciques, des émirs et des grands d'Espagne tombés dans la misère, des tyrans nègres et des princes albanais en révolte, le roi des cow-boys et la reine des gitanes. Il avait surtout beaucoup connu Gustave Aymard et Jules Verne. D'ailleurs une partie de ses voyages se trouvait réelle, et il contait comme personne, imitant avec grâce le bruit du vent sur la pampa, le mouvement de l'aigle qui plane, le geste du gaucho braquant son revolver, l'effroi du malheureux surpris par l'orage au désert. Un vrai compagnon d'Ulysse. Stéphane Courrière l'aimait extrêmement.
Outre ces deux convives, il y avait à dîner chez la marquise Gianelli le jeune peintre Fernand Luzot, M. le professeur Gatti et sa femme, M. et Mme Napier, de passage à Rome, la comtesse Alessandri, le député Fata et moi-même. Le professeur Gatti était placé en face de la maîtresse de maison, Stéphane Courrière et l'imbécile Napier à la droite et à la gauche de celle-ci. Fernand Luzot occupait l'un des bouts de la table, et je me trouvais à l'autre, à côté de la terrible Mme Napier.
M. Alphonse Napier, sénateur de l'Oise, avait été ministre de l'Agriculture, une fois dans sa vie, et il était tombé en même temps que le cabinet éphémère dont il faisait partie, sans que l'on n'eût plus jamais fait appel, depuis lors, à sa suffisance ni à son incroyable naïveté. La perte de ce portefeuille le remplissait d'une rancœur inguérissable, et Isabelle Napier, son épouse, cuvait de son côté une haine universelle et multiforme. C'était un couple atroce: mais ils recevaient tout Paris, étant fort riches et dépourvus d'enfants, contrairement à l'excellente comtesse Alessandri qui, pauvre, et mère de cinq filles, d'ailleurs triomphalement mariées, voyait toute la société de Rome défiler dans son salon exigu, chaque semaine. Les détestables dîners de la comtesse Alessandri étaient fort courus, tant celle-ci s'agitait, écrivait, téléphonait, explorait tous les hôtels, avec un sourire sans cesse épanoui sur sa grosse bonne figure. Pas une vedette ne débarquait à Rome, sans que la comtesse Alessandri ne fît l'impossible pour l'avoir à dîner: et l'on allait chez elle par curiosité, afin de voir entrer les étrangers.
Faut-il ajouter que Mme Napier s'estimait très déplacée chez une personne aussi aventureuse que la marquise Gianelli, dans la même salle à manger que cette Alessandri, si bruyante, à son avis, si commune, que ce Gatti, un vrai rustre, disait-elle, terrorisant sa pauvre femme, que ce polichinelle de Courrière, que ce ridicule petit Fata, et autres fantoches? Toutefois le sénateur éprouvait une terreur maladive des journaux, et ménageait le poète Stéphane, par crainte de déplaire à son frère Adolphe Courrière, directeur tout-puissant de _la Journée_.
Ce fut encore Fernand Luzot à qui je dus, par la suite, cette belle documentation. Un étrange et tout nouveau Luzot paraissait dans le monde: autant, chez Battistina, je l'avais vu débraillé, en manches de chemise et sablant le capri, autant, chez Marie-Dorothée, il m'apparut poli, poncé, un peu froid, l'air anglo-saxon. Cet homme-là sera riche à trente ans, décoré aussitôt, et membre de l'Institut sans plus attendre. Nul autre que lui ne peindra officiellement un jour le président de la République: et sa paroisse, à Paris, sera tout près du Bois.
--«Ne dit-on pas déjà que ce jeune homme a du talent? me demanda Mme Napier en déplissant ses lèvres étroitement serrées.
--Madame, il fera peut-être un jour votre portrait.
--Non, je ne suis pas bon modèle: j'aurais trop peur de m'ennuyer pendant les poses.»
Cependant un précieux vin de Bourgogne paraissait sur la table, et le maître d'hôtel, portant sa bouteille comme un enfant dans son berceau d'osier, murmurait tendrement à l'oreille de chacun: «Chambertin?» Ce qui, prononcé à l'italienne, devenait presque inquiétant. Le député Fata refusa ce breuvage inconnu.
--«Vous avez tort, dit Stéphane Courrière, vous avez grand tort, monsieur Fata, de mépriser la noblesse. En qualité de démocrate ardent, vous devriez y être sensible, pourtant. Ainsi le veut la tradition de tout bon gouvernement populaire: l'aristocratie en est exclue, mais on l'y vénère d'autant plus. En cette bouteille que l'on vous présente, il y a trente ans de noblesse individuelle, héroïquement gagnée à endurer l'exil au fond d'une triste cave, et combien de générations d'aïeux bourguignons, combien de quartiers!...»
Le petit député Fata comprit à ces mots qu'il s'agissait d'un bourgogne illustre. Il eut honte de cette ignorance, mais déjà, en orateur habile, il trouvait la parade, et, prêt à la polémique, il combattait.
--«Mon cher maître, fit-il doucement de sa voix la plus captieuse, vous jetez sur toutes choses les couleurs variées de la poésie. Cependant un simple soldat politique, comme moi, ne voit pas si loin: je me suis seulement juré--c'est un vœu, bête comme un vœu!--de ne jamais boire une goutte d'un vin étranger, sauf ceux que l'on récolterait à Trieste, à Nice, en Corse et en Tunisie, quoique ceux-là ne vaillent rien, si même il y en a!... Affaire électorale, vous comprenez, service commandé.
--Ah! quelle espièglerie!» s'écria la bonne comtesse Alessandri, vaguement inquiète.
M. Napier, toutefois, haïssait le chauvinisme, ayant fait toute sa carrière dans l'horreur du sabre et l'effroi des batailles. En même temps, il crut devoir défendre le pays qu'il représentait officiellement, pour ainsi dire, contre les propos impertinents de ce petit députaillon des Pouilles, annexant ainsi d'un seul coup, avec Trieste, nos Alpes-Maritimes, notre Corse et les terres beylicales. Il procéda par voie d'allusion.
--«Cher monsieur, fit-il, les vendanges seront surtout bonnes à Trieste, il me semble.»
La comtesse Alessandri poussa des cris:
--«Ah! charmant! le mot est un régal!
--Il n'est pas absolument urgent, déclara le professeur Gatti, de reprendre Trieste tout de suite. Nos pères ne sont jadis arrivés à tenir le monde qu'en s'appliquant successivement à une seule chose à la fois, et en l'accomplissant à merveille. L'Italie a hérité de l'antique Rome un sol plein de merveilles: il convient d'abord de les en tirer jusqu'au dernier caillou, et de terminer notamment les fouilles palatines. Après il sera temps de songer aux conquêtes. Je parle ainsi en bon bourgeois, qui fait d'abord valoir son bien, avant que d'en acheter d'autres. Mais les jeunes gens sont extraordinaires: ils ne songent qu'à porter des uniformes.
--Il vous en faudrait un, Gatti.
--Je n'en suis point dépourvu, madame, et me mets en tenue pour aller au Quirinal. Pourtant le roi se moque de moi, dès qu'il me voit ainsi. Il dit que j'ai l'air d'un vieux major allemand.
--C'est ridicule», décréta Mme Napier.
Au fait, qu'est-ce donc qui était ridicule? Les uniformes civils, le jugement du roi, ou les vieux majors prussiens? Mme Napier ne savait trop: mais que ce fût ridicule, à tout hasard, au juger, point de doute!
--«J'ai vu de ces vieux majors à Hambourg, dit Maurice Chennevière. L'un de mes amis, qui commandait la place, là-bas, m'a fait dîner avec plusieurs de ces guerriers. Ils étaient trapus, robustes, congestionnés, barbus et magnifiques.
--Comme l'Hercule ivre du musée de Parme, ajouta Fernand Luzot. Burckhardt, dans son _Cicerone_, constate avec une charmante pudeur que l'Hercule ivre lui semble trahir--ce sont là ses propres mots--une force bien différente de celle qui accomplit les douze travaux. Tout de même il fera bon tirer sur cette truandaille, cet automne, dans les champs de Lorraine.»
Fernand Luzot ne souhaitait pas si fort la guerre, mais il en parlait volontiers, ayant observé qu'une phrase énergique tient parfaitement lieu d'esprit: or, il aimait à briller. A chaque succès de conversation, le prix de ses toiles futures montait, il le croyait du moins.
Par contre, le sénateur Napier tolérait avec peine ce douloureux sujet d'entretien. Il s'exclama, plein de pitié, que la violence avait fait son temps en Europe, et que l'Allemagne allait incessamment s'entendre avec la France:
--«Et tant mieux, conclut le prophète, car nous ne faisons plus d'enfants. Notre armée fond chaque année. Il n'y aura bientôt plus dans les régiments que les officiers, quatre hommes et la cantinière.
--Ils s'arrangeront! fit gaîment le député des Pouilles. D'ailleurs la qualité seule importe: chaque peuple devrait surveiller étroitement son élevage national, et avoir l'œil sur les bambins. Votre Société d'Encouragement pour l'amélioration de la race chevaline, en France, est admirable. Vous êtes bien ingrats de n'avoir pas encore élevé quelque statue à ce fameux lord Seymour qui la fonda. Il faudrait, à Paris, à Rome, à Madrid, partout, des Sociétés analogues pour l'amélioration de la race humaine. Les hommes de pur sang seraient sélectionnés par les épreuves publiques, inscrits au _stud book_, et leurs produits élevés aux frais de l'État.
--Alors, adieu l'amour, pour les pauvres athlètes!
--On n'est pas beau pour s'amuser, madame!»
Malingre et chétif, le député avait prononcé ces derniers mots avec une sorte de férocité; mais il la corrigea bien vite par un sourire:
--«Non plus que laid, hélas!»
Néanmoins, le professeur Gatti discutait déjà sérieusement:
--«Avant votre lord Seymour, il y avait eu Lycurgue: il professait déjà les idées de M. Fata, et prétendait créer du pur sang, lui aussi. Et Lucien, pareillement, fut partisan des épreuves publiques: il prétendait, dans son _Anacharsis_, que, forcés de paraître nus aux yeux des «pelousards», si l'on peut parler ainsi, les athlètes avaient à cœur d'être aussi admirables que possible, et prenaient à l'envi les plus belles attitudes. On obtenait là des chefs de famille excellents, parbleu! Et même Aristote ne voulait pas que l'on admît les artisans comme citoyens, ni pères de citoyens, parce que leur métier sédentaire les empêchait de se développer à souhait. Voilà des éleveurs, au moins, voilà de bons sportsmen, ainsi que vous dites. On n'a rien inventé... Mais c'est une question de savoir si le meilleur modèle humain est celui du Méléagre, plus svelte et léger que trapu, ou celui du Doryphore, beaucoup plus robuste et plus lourd. Sur les frises du palais d'Auguste...
--Rien de plus affreux, grand Dieu, qu'un lutteur!» soupira la comtesse Alexandri. Pour cette bonne dame, un athlète ne pouvait ressembler à un marbre: c'était au contraire un vagabond obèse en maillot troué, qui faisait la quête autour d'un vieux tapis, après avoir soulevé des poids faux.
Stéphane Courrière, tout en roulant dans le sucre des fraises de Chanaan, ne demeura point sans avis touchant l'élevage humain:
--«Tout dépend des mères, fit-il. Une Amazone, entendez une femme à épaules larges, à petits seins, aux hanches à peine accusées, genre «merveilleuse» du Directoire, va nous donner de bons joueurs de football. Une Diane, un peu moins solide, fera des cavaliers à fine taille, des lieutenants de Saumur. Une Aphrodite, à la fois gracile et potelée, du modèle aimé sous le Second Empire, produira des jeunes premiers pour le théâtre des Capucines ou l'Athénée. Ceux-ci seront plus appréciés sans doute...
--Non!...» répondit Marie-Dorothée.
Or notez que, depuis le début de cette controverse, la marquise Gianelli n'avait soufflé mot: elle n'entendait même pas, eût-il semblé. Elle surveillait le service, observait si les roses, disposées en bouquets plats et en guirlandes sur la nappe, ne s'effeuillaient pas trop vite, si les fruits qui s'y entremêlaient avec art pourraient être aisément enlevés et offerts; si les vins et les plats passaient à souhait, si chacun était bien servi. Une bonne hôtesse se pique de tout voir, et prévoir... Et puis, voici que soudain elle répliquait dans la conversation, et avec quelle netteté, quelle compétence inattendue!
--«Non pas, fit-elle, les jeunes premiers que vous dites ne remporteront nullement un tel succès, du moins auprès des femmes qui savent regarder. Ce sont là, mon cher Courrière, des idées qui datent de Capoul: croyez-vous qu'elles durent toujours? Une artiste, une dilettante est plus difficile: il nous faut le modèle, pectoraux carrés, vaste poitrine, taille étroite, ventre plat et musclé, en forme de lyre. Force extrême et grande sveltesse, enfin. Puis la tête petite et les cheveux plantés bas: un Lysippe...»
Stéphane Courrière se mit à rire, et ne cessa plus de décocher des méchancetés.